Le médecin s’est agenouillé. Il décolle les cheveux, détermine la

contusion; la blessure pénétrante s’étend de l’oreille gauche à

l’occiput; la mort a dû être à peu près immédiate. Il faut ouvrir, pour

constater la profondeur de la plaie, l’épanchement. D’un scalpel,

l’opérateur détache la peau pour permettre à la scie de mordre... La

lame grince sur l’os, comme à gratter de la porcelaine: et, après, la

scie suit la couronne sanglante ainsi tracée. Nous sommes là, penchés

sur l’horrible spectacle, dans l’émotion de l’inconnu scellé derrière

ces paupières, derrière ce masque verdâtre, aux lèvres durcies dans le

rictus d’une épouvantable souffrance. Le mouvement ébranle la planche,

le va-et-vient saccadé de la scie fait aller et venir, à chaque

secousse, les bras inertes, comme les manches vides d’un pantin.

Parfois, la scie ne pénètre plus...

Alors le docteur l’enfonce à coups de marteau, et ce sont les jambes qui

se démènent, les pieds qui tressautent, tandis que le vent, de plus en

plus fort, ébouriffe la chevelure, la barbe morte...

Enfin, le couvercle est soulevé, l’encéphale apparaît, gluant de

caillots sanguinolents, comme un œuf rouge énorme.

Le médecin examine, et puis replace la calotte, qui s’emboîte mal, les

os éclatés par ce marteau et cette scie: pour la maintenir, il faut

nouer un mouchoir sous le menton, comme les paysannes pour le mal de

dents ou pour se garantir les oreilles.

Le médecin réclame de l’eau, un linge; la source est plus bas; il

faudrait du temps; un bouvier puise avec une large cuillère dans un

baquet, verse du petit lait sur les mains du docteur, lui tend sa blouse

pour s’essuyer après...

* * * * *

Nous descendons, vite, silencieux; la nuit comble la vallée; de temps à

autre nous parviennent encore, des pentes, les tintements de sonnailles

d’un troupeau en marche, la mélopée d’un pâtre qui rentre, qui va

_clore_...

Crime des villes.

Cette nuit-là--peut-être avais-je pris trop de café en allant me faire

raser chez Rongier, le cabaretier-coiffeur,--je tardais à m’endormir.

J’avais lu, très avant dans la soirée, _Crime et Châtiment_, de

Dostoïevsky, et puis, l’assassinat de Rodez, l’histoire de Fualdès, que

son petit-fils même m’avait contée, avec des détails inédits après

dîner, me revenait en sourdine. J’étais préparé pour les cauchemars les

plus étranges. Je dormais, me réveillais, m’agitais sur l’oreiller. Un

tapage se fit dans l’auberge. On frappait à grands coups aux volets.

J’entendis des voix. Une phrase m’arriva, clairement:

--M. R...[5] a tué sa maîtresse...

[5] Ceci se passait, il y a quelques années; tous les journaux

s’entretinrent de cette affaire, qui se termina par l’interdiction

de l’assassin, reconnu fou. On comprendra les raisons de convenance

qui font taire ici le nom de ce malheureux.

Je m’éveillai, mais je n’entendis plus rien, tout était rentré dans le

calme. Je crus avoir rêvé et je m’endormis pour de bon, cette fois.

Il était grand jour quand je descendis. L’aubergiste m’accueillit avec

la phrase que j’avais donc réellement entendue:

--M. R... a tué sa maîtresse...

* * * * *

Je les avais vus, la veille, l’homme, pâle et malingre, vêtu de sombre,

elle aussi, en vêtements noirs; ils sortaient d’une auberge de la route

et montaient en voiture.

Deux jours ayant, j’avais dîné à côté d’eux, après avoir assisté à leur

arrivée, au milieu d’une population émue devant ce spectacle insolite de

la guimbarde à quatre chevaux.

L’aubergiste Fricot semblait bouleversé, la veuve Vaquier oubliait de

rentrer l’unique table et les deux chaises qui composaient la terrasse

de son café. Comme c’était en pleine période électorale, j’avais cru à

l’arrivée de quelque candidat. Il n’en était rien. Le personnage de

marque, dont le passage à Vic-sur-Cère secouait la torpeur du bourg,

s’appelait Paul R..., secrétaire du préfet du Cantal, sous le Seize-Mai.

Il venait, fort à propos, de recueillir l’héritage paternel, ayant

dissipé en quelques années la fortune de sa mère.

--Il ne sait pas le nombre de ses fermes, nous disait l’aubergiste. Il

est riche! riche... (et son œil cherchait une comparaison que les

montagnes natales ne lui fournissaient pas), il est riche comme le

Pérou. Ah! il en a mangé du bien... Il est, là-haut, avec une gueusasse

de jolie fille, oui, _uno gento fillotto_... Il en a un grain...

Croyez-vous qu’il n’a pas voulu de la lampe!... Il lui faut des

bougies... Certainement, il est un peu fou, _un paou foutral_, il ne

sort que la nuit...

Nous ne prêtions guère d’attention aux propos de l’hôtelier, citant

comme indices de folie le fait de dîner avec _uno gento fillotto_, de

préférer les bougies à une lampe fumeuse et de sortir la nuit...

Cependant, montant dîner, nous ne pûmes nous empêcher de jeter, en

passant devant le couple, un coup d’œil d’exilés sur la _gento

fillotto_. M. R... se leva et nous claqua furieusement la porte au nez.

C’était vif, mais l’homme avait bien le droit de se défendre contre les

indiscrets sans être taxé de folie! Après ce dîner, il repartait pour

Murat. Les servantes, peu accoutumées à ces générosités, nouaient dans

leur mouchoir les menues pièces de monnaie que leur avait laissées M.

R...

--M. R... a tué sa maîtresse...

Cette simple phrase révolutionnait le bourg, d’habitude si placide. On

manquait de tout renseignement. Le domestique, seul témoin du crime,

était arrêté. Le parquet d’Aurillac s’était rendu sur les lieux. Lorsque

les magistrats, le soir, revinrent à l’auberge où, deux jours avant,

j’avais dîné à côté de l’assassin, on n’apprit guère qu’une chose: le

médecin déclarait que la victime était une fort belle fille; mais elle

avait de fausses dents; elle était brune, et l’amant l’obligeait à

s’affubler d’une perruque blonde.

C’est tout ce que répéta la bonne, qu’un sémillant juge avait fait fuir,

en lui proposant de lui essayer la fausse chevelure de la morte.

* * * * *

Je revis R..., le lendemain, dans la matinée, devant la gendarmerie.

Alors, naturellement, je découvris toutes les marques de la folie chez

ce jeune homme. Le regard inconscient, il s’obstinait à réclamer sa

maîtresse. Il donnait des ordres froidement à son domestique; très calme

et très correct, il sortait de sa poche des billets de banque qu’il

priait les gendarmes d’accepter. Je m’en voulais de mon peu de

perspicacité. Les bougies, la porte jetée au nez, sa manie de se faire

appeler marquis me revenaient en mémoire; mais, enfin, cela n’était pas

si concluant...

En même temps que ces souvenirs m’obsédaient, une sympathie posthume

m’envahissait pour la triste victime. Je la voyais tomber sous les

vingt-sept coups de couteau du fou, aux mains de qui restait la

perruque. Je la voyais sans cheveux comme une poupée scalpée par un

enfant. Un besoin de tout savoir s’implantait en moi... Le domestique

venait d’être relâché... Il avait attelé; il repartait pour Murat. Je

lui criai de m’emmener, je sautai dans la voiture et je partis avec lui,

sans manteau, avec un béret sur la tête, pour un voyage de six heures, à

travers la montagne.

Dans le pays, on me crut certainement plus fou que l’assassin.

* * * * *

Ce domestique était de Murat, un dur montagnard, fort en couleur, râblé.

La voiture allait rapidement, l’homme fouettait et le cheval filait bon

train. Mon conducteur était sale de toute cette nuit en prison, avec des

caillots de sang à sa blouse bleue, du sang à son foulard... Il me

semblait qu’il sentait le cadavre. A mesure qu’il parlait et s’exclamait

et, laissant pendre les guides aux montées, gesticulait, le drame

d’amour se jouait devant moi! Les personnages s’agitaient, vivaient à

mes regards: lui, cerveau fané de névrose, jaloux et torturant; elle,

passive et quelconque, tous deux victimes de la vie, l’assassin et

l’assassinée!

* * * * *

--_Moun Diou! moun Diou! quogn’ offaïré!_... Mon Dieu! mon Dieu! quelle

affaire! Il menaçait souvent madame... Il lui reprochait... vous savez;

il l’avait prise d’une maison... Mais c’était une brave personne... Je

pensais bien qu’il arriverait un malheur, une fois... Monsieur était

jaloux... Il l’enfermait des jours entiers... Il avait des armes,

partout... Il n’était pas une seconde sans la menacer... On sortait

presque toujours de nuit, comme avant-hier... Il y avait eu de la

brouille... Ça ennuyait madame d’aller coucher à cette ferme... Nous

nous sommes arrêtés à l’hôtel du Pont... Madame n’a rien voulu

prendre... Elle a dit qu’elle mangerait en arrivant... Nous avons eu un

reste de poulet avec monsieur, la dépense a été de trois francs... Nous

sommes arrivés à onze heures... Le fermier m’a aidé à dételer...

Quand je suis monté avec les paniers de provisions, monsieur faisait des

reproches à madame, sur ce qu’elle était... Elle lui tournait le dos...

Il la menaçait... Comme c’était tous les jours, je n’y faisais pas

attention... Sans cela, je l’aurais étranglé comme un oiseau... Madame

disait: «Laissez-nous, Baptiste...» J’allais descendre... J’entendis

tomber... Il l’avait frappée avec un couteau du panier... Je ne sais

plus, je ne me rappelle plus rien... Ah! _moun Diou! moun Diou! quogn’

offaïré!_... Je me suis sauvé... J’ai frappé chez le fermier, on ne m’a

pas répondu... C’est ses enfants qui l’ont éveillé... Le sang leur

pissait dessus, à travers les poutres... Je me suis perdu dans les

chemins... Enfin, j’ai reconnu votre auberge... Quand les gendarmes sont

arrivés, monsieur avait essuyé le parquet... Il avait lavé madame... Il

y avait plein «_uno canquetto_»--un seau--de rouge... Elle était nue sur

le lit... Il l’embrassait... Il l’appelait: «Valentine, réveille-toi...»

Il me disait: «Tu sais bien qu’elle dort, n’est-ce pas, Baptiste?...» Il

voulait m’envoyer chercher son médecin, à Murat... Mais on m’a arrêté,

_moun Diou! moun Diou!_...

Nous déjeunâmes à la halte du Lioran; Baptiste trempa sa blouse maculée

de sang dans un pur ruisselet qui dévalait par les roches, entre les

pins rigides, et la jeta sécher sur un banc de pierre...

A présent il me tardait d’arriver...

_Lou muratel_ (l’homme de Murat) recommençait l’histoire du crime à des

rouliers qui s’étaient attablés à côté de nous. En route, à mesure que

nous approchions, il rééditait son récit à tout le monde!

Je le savais par cœur!

Ce fut un soulagement quand j’aperçus la statue de la Vierge au sommet

du Rocher de Bonnevie, qui domine la ville.

Deux heures après, j’étais rentré à Vic-sur-Cère, par le train, où je

fus entouré, questionné, vous devinez! comme si j’en étais--de

l’assassinat!

Et je dus vingt fois redire ce même récit, à la même table où s’étaient

assis l’autre soir les deux amants: Paul R... et l’anonyme Valentine...

La Quenouille.

Cette année-là, les troupeaux de la ferme de Roquebrune descendirent de

la montagne plus tôt que d’habitude. Pourtant, Pierrou, parmi ceux du

pays, était toujours le dernier à dévaler des burons: ce qui faisait

dire, chaque automne, lorsque son bétail gagnait l’étable, que le loup

devait être proche; et puis, malgré la neige qui poudrait le puy Griou

et les brumes dont s’encapuchonnait le Plomb du Cantal, les bêtes

n’avaient pas eu à souffrir du froid; l’arrière-saison était tendre

encore. Mais, cette fois, le farouche buronnier, qui semblait ne jamais

rentrer au village qu’à regret, avait hâte d’hiverner...

Au printemps, lors du départ pour le masut--tandis que, sous la conduite

du berger et du valet second, les bêtes (sans qu’il fût besoin de

l’aiguillon ni du chien) se mettaient en route dans une sonnerie de

clochettes et de grelots, joyeuses, pressées de cette impatience qui les

fait beugler, inquiètes, et rompre leurs attaches aux primes senteurs

d’avril--Pierrou s’était arrêté à la porte de l’auberge, signalée par

une branche de sapin... oh! pas pour boire... mais pour dire à la

Catinette...

Justement, elle était seule, qui riait et fredonnait, occupée à rapiécer

un vêtement.

Alors, Pierrou n’osa plus.

Cependant, il s’était juré qu’il aurait du courage: il n’y avait plus de

délai possible!

Mais ne se promettait-il par d’être hardi depuis six mois?

En vain!

Au sortir de chaque veillée, tout l’hiver, il s’affirmait que le

lendemain ne s’écoulerait pas sans que...

Il avait tant reculé, tant tergiversé, que le moment de partir arrivait,

et qu’il n’avait pas parlé...

Enfin, il avait ramassé toute son audace; mais il avait beau vouloir, il

ne pouvait pas, et, comme aux précédentes tentatives, il restait muet.

Dans la honte de sentir qu’il ne pourrait jamais, il se résigna,

murmura:

--_Adisias!_ Adieu!...

--Pierrou s’en va? Pierrou remonte au ciel? déjà!... plaisanta la jeune

fille.

A ce mot aimable, brusquement, il se décida:

--Oui, mais avant, faut que je te dise quelque chose...

--Quoi?

--Je t’aime bien...

Et, de peur, s’il n’achevait du coup, de ne jamais terminer, il lança,

d’un jet:

--Si tu veux, nous nous marierons après la Saint-Martin, où finit mon

engagement. J’ai trois ans de gages de côté. Je louerai un bien. Tu

seras heureuse, dis-moi?...

--Tu causes bien quand tu t’y mets! répondait la Catinette, habituée aux

déclarations journalières des jeunes gens du bourg; tu ne t’aventures

pas souvent, mais quand tu pars... c’est du bon, Pierrounel!...

Une voix appelait:

--Mais le père me sonne... _Adisias!_

--Nous nous marierons? répétait Pierrou.

--Ah! le fou, le fou! esquiva-t-elle.

--Nous nous marierons? insistait-il.

--Nous reparlerons de ça l’hiver, répondit la Catinette, sérieuse, ou...

moqueuse, sait-on jamais?

Et, sans plus, elle s’échappa, jetant au buronnier la fleur qu’elle

mâchonnait de ses dents blanches comme une caillée de lait, de ses

lèvres pourpres comme la digitale...

* * * * *

--Fou!... Pierrou le devint.

Il crut à un aveu, à une promesse, à un consentement.

Il serra dans sa malle, entre deux mouchoirs, la fleur--qui, pour lui,

fleurait bon l’espoir,--que la Catinette lui avait jetée sans penser,

par manière de plaisanterie, par jeu de gamine; et la phrase évasive,

ironique peut-être: «Nous reparlerons de ça»... s’inscrivait,

indélébile, dans son esprit, et ce rire de ces lèvres que sa déclaration

n’avait pas fâchées,--ce rire tintait aux oreilles du buronnier, tout le

long du jour, comme un carillon de joie et de délices!

D’ailleurs, pourquoi n’eût-elle pas consenti?

Pierrou touchait de forts gages; les maîtres le jugeaient le meilleur

fromager de la vallée de la Cère, et la Catinette était pauvre. Le rude

garçon n’avait donc pas à craindre un refus intéressé.

Aussi, nul doute n’atteignit sa foi; cette fleur et cet éclat de

rire--comme la Catinette en prodiguait sans réflexion aux jeunes hommes

du bourg, qui lui volaient, devant son père, si elle ne l’offrait pas,

la fleur de son corsage et baisaient les fossettes de sa joue, après la

bourrée, selon la coutume--pour Pierrou, sur la montagne, quatre ou cinq

mois l’an, candide et sombre, toujours à l’écart de la jeunesse, ces

choses banales, une fleur, un sourire, au lieu des lèvres closes, du

front sévère qu’il redoutait, ce fut, par le grossissement d’une

imagination exaltée dans le rêve et la solitude, mieux qu’une promesse

et qu’un aveu,--ce fut un pacte irrécusable.

Ces longs mois sur les sommets, au bord du ciel, hanté du seul vol

inquiétant des aigles au-dessus de la bergerie, maintenant, les yeux de

Pierrou cessèrent de voguer là-haut, comme jadis, dans l’océan d’azur, à

la remorque des gros nuages qui glissent dans l’éther comme de pâles

vaisseaux fantomatiques: ces longs mois, Pierrou les vécut, les regards

pointés vers la plaine, par les pentes et les vallons, dans la direction

du village--d’où il supposait peut-être que montaient vers lui les

regards réciproques de la Catinette; et sa mémoire ruminait les moindres

événements du passé, des menus faits, des paroles futiles, des

coïncidences innocentes, qui devenaient pour lui des indices

irréfutables, des preuves graves, des affirmations: elle l’avait

remercié, d’une voix si douce, un jour, pour un nid de bouvreuil, un

autre, pour être allé lui tirer de l’eau à la fontaine... et quand il

lui avait rapporté plein son mouchoir de poires de la foire d’Aurillac.

Même, une fois, elle avait avancé:

--Quel brave mari tu ferais, Pierrou!

Surtout, il se rappelait la joie éclatante qu’elle avait manifestée de

recevoir une quenouille comme pas une fille ne pouvait se vanter de

posséder la pareille sur tout le parcours de la rivière.

Il l’avait taillée d’un buisson de mai, une épine, fine et forte, durcie

au four, embellie de cuivres découpés, tout le manche creusé, fouillé,

des oiseaux, des feuillages, avec son nom à elle, la Catinette, le

travail patient d’un hiver, où il avait cumulé ses talents de fils de

sabotier, de pâtre expert à travailler le bois pour se distraire, de

montagnard inventif par tant d’heures inoccupées,--où il avait consacré

toute sa pensée et toute la tendresse vierge de son âme...

Ainsi, peu à peu, le sentiment couvé tout un hiver, l’amour qui avait

débuté par l’infiniment petit d’une fleur jetée, d’un rire facile, d’une

phrase équivoque, progressait, emplissait le cœur de Pierrou, débordait

de son être, bouleversait sa vie, éclatait en passion désormais

invincible...

Comprenez-vous maintenant les raisons pour lesquelles Pierrou avait hâte

d’hiverner?

* * * * *

La montée aux burons, à l’avènement des jours tièdes, et, sur leur

déclin, la descente, font date chez les montagnards. On accourt sur la

route. L’aïeul se soulève du banc de pierre où, comme pétrifié, il

s’immobilise, les après-midi, à s’imprégner, à faire provision pour le

long hiver des suprêmes rayons de l’automne. Les femmes délaissent leur

sempiternel tricot. Les enfants, pas rassurés, se drapent dans la jupe,

le tablier maternels. Les fermiers saluent au passage les riches

laitières reconnues:

--Oh! la Rougeotte...

--Vois, la Grise...

Mais il y a du neuf: on dénombre les têtes dont le bétail s’est accru:

des veaux, des génisses, venus au monde sur les plateaux déserts, qui

s’effarouchent de tout ce monde... Le chien de berger va et vient le

long de la colonne, les poils droits comme des pointes, les yeux

ardents, harcelant de ses abois la caravane, mordillant les

retardataires qui stationnent devant chaque grange, chaque cour, dans

une reconnaissance lente des lieux...

Sur la place, les servantes s’interrompent de faire reluire leurs seaux

de cuivre tant que dure le défilé.

Même la menette entr’ouvre les fenêtres de la cure, et le bedeau retarde

de sonner l’angelus...

* * * * *

Mais personne ne se montre sur le pas de l’auberge.

La Catinette n’est pas là pour faire fête au buronnier, elle--que les

yeux de Pierrou cherchent, uniquement!

* * * * *

A la soupe du soir, à la ferme, Pierrou laisse son écuelle pleine; les

vachers et les pâtres qui savent son humeur dure, son habitude de se

taire, ne remarquent pas la fièvre de ses yeux, la tristesse de son

visage; ils content des folies, énumèrent les plaisirs de la foire qui

vient, la danse, le vin chaud, les châtaignes--et puis la noce de la

Catinette...

--La Catinette?

--Mais oui, avec le maître bouvier des Esclats... Ils étaient à la ville

aujourd’hui pour la parure...

Oh! que le cœur de Pierrou a mal!...

Il gagne l’auberge; il entend la musette, la voix d’un _cabrettaïre_:

Nai in capelou di paillo,

M’y manquo lou courdou;

Galant, metés lou y, yeou vous en praio:

Yéou forai ticon maï per vous.

«J’ai un chapeau de paille,--Il m’y manque le cordon;--Galant,

mettez-l’y, je vous en prie:--Je ferai quelque autre chose pour vous...»

Et les danseurs s’embrassent--la Catinette, le maître bouvier...

* * * * *

Elle aperçoit Pierrou qui entre, elle l’accueille gentiment,

l’interpelle, la joue enflammée de plaisir, avec ce rire sans fin à ses

lèvres--son rire à tous--que le buronnier a cru naguère un rire pour

lui!

--Ah! Pierrou! Le loup t’a chassé de Roquebrune? Que bois-tu? C’est le

père qui invite...

Il vide son verre et va se tapir au fond de la cheminée obscure, où

séjourne un peu de feu, gros comme une noix sous la cendre, et, de là,

contemple la Catinette, qui danse des bourrées, infatigablement, avec

son promis...

Il détourne la vue; il souffre trop de la voir au bras de l’autre--si

bravement parée, d’un ruban de velours noir d’où se balance sur sa

poitrine la croix d’or des fiancées, un bouquet à son corsage et les

lèvres fleuries du rire vivace de jadis...

* * * * *

Il a peur de pleurer.

Alors, il feint d’arranger le feu et, par contenance, comme la Catinette

dispose une botte de broussailles sur les chenêts, il lui demande le

croc pour tisonner...

Le cabrettaïre, juché avec sa chaise sur une table, recommence à gonfler

sa musette...

Vite, sans la patience de chercher le croc, la jeune fille prend ce qui

lui tombe sous la main, défait d’un clou où elle est appendue, une

quenouille... la quenouille de Pierre--dont elle se sert pour remuer le

feu et la met ensuite aux mains du malheureux garçon, puis retourne

précipitamment à son cavalier...

--Oh! Catinette! murmure sourdement Pierrou, et, machinal, il active ou

ralentit la flambée, du bout de la quenouille, bientôt brûlée à demi; et

il fait nuit dans sa tête, froid dans son cœur, comme si l’_écir_ avait

fondu sur lui. La nuit avance, la flamme baisse, l’âtre est moins clair.

Pierrou persiste à remuer la cendre, tandis que se brouillent dans sa

mémoire les remembrances de ses vieux espoirs... Et ces genêts, où la

quenouille est aux deux tiers consumée, ces genêts dont la vive lueur

illumine la salle, n’est-ce pas, pour Pierrou, le bûcher de ses

rêves?...

On le hèle; il se dresse, vient trinquer et sort, tandis que la voix du

musicien continue:

Io sabo ina chansou

Plina di minsounso.

Et si diso ina berta,

Bolé bi qué mi pindrou...

Je sais une chanson--Pleine de mensonges.--Et si je dis une vérité,--Je

veux bien être pendu.»

* * * * *

A la sortie du bourg, dans le ravin que suit la route à pic, la rivière

tombe en cascade, d’une hauteur de trente mètres; la chute des eaux a

creusé dans le roc une cuve profonde où des bouviers qui pêchaient la

truite découvrirent un matin le cadavre du buronnier de Roquebrune...

On crut à quelque faux pas...

Pierrou étreignait, de sa main raidie, un morceau de bois calciné--tout

ce qui restait de la quenouille...

Gasparous et Cantalès.

J’ai voulu voir les _gasparous_--les émigrants, originaires du Cantal,

de la Lozère, de l’Aveyron, charbonniers, nourrisseurs, marchands de

vin, frotteurs, cochers, qui montent à Aubrac prendre _la gaspo_, le

petit lait, pendant la belle saison...

Cure de petit lait et cure d’air natal, et surtout cure de

nourriture--tous les plats de leur enfance et de leur jeunesse, dont ils

ne se rassasient jamais, lard rance, saucisses desséchées, viandes

farcies, crêpes de blé noir, fromage de vache ou de chèvre--la _fourme_

et les _cabecous_--etc.

C’est leur hygiène, à beaucoup d’Auvergnats de Paris, un traitement

préventif qui leur réussit. D’ailleurs, ils n’attendent pas d’être «à

l’article de la mort» pour y recourir. Dès qu’ils se sentent «quelque

chose qui ne va pas», ils songent au pays; et, comme les enfants qui ne

confient qu’à leur mère le soin de dorloter leurs chagrins, eux, tout de

suite, tournent les yeux vers la montagne, ne comptent que sur elle,

n’espèrent qu’en elle...

* * * * *

J’ai voulu voir les _gasparous_ et je ne regrette pas le voyage, encore

que le trajet soit assez pénible, à partir de la gare d’Aumont, où vous

dépose le chemin de fer...

Je me rends à pied, neuf kilomètres, de Nasbinals à Aubrac, par cette

route, de plus en plus sinistre, bordée maintenant d’aiguilles, de

termes de granit, érigés pour guider aux mois de neiges,--un grand

nombre abattus, que déracine et que renverse la malfaisance des

montagniers...

C’est la contrée des pacages, où montent estiver trente mille vaches de

race qui s’établissent par troupeaux de cent et deux cents têtes dans

leurs «montagnes» respectives--on désigne ainsi chaque bien;--des

petites vaches jaunes, qui vous regardent passer, non pas comme

«regardent passer un train» les lourdes habitantes de la plaine, celles

de Picardie ou de Normandie, mais l’œil hardi, vives et fringantes,

comme des gamines vicieuses, avec une tignasse dépeignée, une mèche

défaite de frisons fous entre leurs cornes fines... De quel mufle

gourmand celle que j’examine lape la poignée de sel que le vacher lui

offre, au moment de la traire!

Veillées d'Auvergne · 第 4 / 12 段