Non loin de Saint-Cirgues, nous percevons comme d’énormes sanglots, dans

le ravin où s’encaisse la rivière. Nous approchons du _Saut de la

Menette_; c’est, dans le gouffre que les eaux ont creusé à travers les

laves, un horrible pêle-mêle, un effroyable chaos de rocs chus des

hauteurs, au milieu desquels la rivière se débat avec fracas, la petite

Jordanne! furieuse comme un océan aux jours de tempête, contre

l’entassement formidable de roches qui lui barrent son cours; une guerre

de milliers de siècles, qui déchire la vallée, comme des coups de

tonnerre d’un orage éternel!

Une jolie religieuse, dit la légende, se précipita dans l’abîme pour

échapper aux poursuites du diable. Mais la menette ne fut pas broyée.

Miraculeusement, ses jupes se gonflèrent en parachute, et, légère, elle

descendit sur un bloc où elle put attendre du secours...

Nous remontons en voiture et, par Saint-Julien et Perruchès, nous

atteignons Mandailles, au-dessous du cirque de forêts et de prairies qui

recouvrent le cratère dont le puy Chavaroche, le puy Mary, le puy de

Bataillouze et le col de Cabre dessinent les bords gigantesques. Il

suffit de quelques heures, d’Aurillac ici. Nous nous sommes attardés si

bien qu’il est soir déjà. Je suis las, un peu; mais, tandis que le repas

se prépare, je ne puis refuser à mon hôte le tour du propriétaire! Au

delà du bourg, dont les chaumières se tassent, comme des moutons

peureux, dans un étroit espace, au bord d’un ravin, il m’énumère, de la

même voix criarde, les lopins de sa propriété, acquis à telle époque et

à tel prix... _pan per la parit!_ et ceux acquis trois ans après... _et

pan per la parit!_ toujours.

Nous suivons un sentier de beaux arbres comme émus et graves, dans le

mystère de l’ombre, et les rocs mêmes semblent frissonner de crépuscule,

les rocs mêmes, comme touchés à l’âme par cette petite mort de la nuit

qui tombe.

Mon homme, que ne paraît guère impressionner la poignante mélancolie de

l’heure, continue de m’énumérer ses gains et ses réussites!

Heureux homme, heureuse âme de négoce et d’usure, solide âme positive,

qui ne se pâme qu’au tintement des pièces de cent sous! Mais alors

pourquoi ce retour au pays, cet amour de la montagne, nostalgique et

vivace! N’est-ce pas, chez la plupart, la vanité de se montrer

triomphant aux lieux où ils furent misérables? me demandé-je.

Par intervalles, dans le solennel silence, sonnait la corne d’un

chevrier ramenant les troupeaux de tout le village qu’il garde en

commun.

Le _ferrailleur_ proposa de rentrer; l’inspection était finie de tout

son domaine!

--Oh!... attendez, lui dis-je; écoutez... dans ces arbres...

Alors, le _ferrailleur_, qui depuis le matin ne m’entretenait que de ses

spéculations et de ses entreprises, me cria, dans la figure, de sa

grosse voix:

--Vous êtes bien heureux, vous, d’entendre!...

Et, secouant, de ses deux mains, ses oreilles velues:

--Voyez-vous, la ferraille, ça casse la tête... J’y ai laissé la moitié

de mes oreilles, dans le métier... Au diable, les écus... Il n’en faut

pas tant pour vivre, et mes bouviers sont plus heureux que moi. Oui,

j’ai de l’argent... mais je n’entends plus la chanson des oiseaux...

La Centenaire.

C’est en haut de l’avenue de la République, qui descend de la gare

d’Aurillac vers la ville, sans enthousiasme.

* * * * *

Les chemins ont leur allure, comme les gens. Des sentiers grimpent vifs,

fantaisistes, ainsi que des chèvres. Des boulevards se pavanent, lents,

orgueilleux d’être regardés par des boutiques riches, des hôtels

opulents. Des routes s’allongent souples, harmonieuses, discrètes comme

des vierges, ou hardies comme des veuves. Le mystère tourne,

s’enchevêtre aux ruelles d’histoire et de passé. Des passages sont

visqueux comme des limaces. De glorieux souvenirs parfois moisissent en

quelque sombre venelle. Des places meurent de silence et d’oubli, déjà

gagnées par l’herbe, comme des tombes. Des faubourgs travaillent,

boivent, chantent et dansent. Mais les voies qui desservent des octrois

aux localités sont presque toujours indifférentes. C’est à peine si

elles participent des cités où elles se traînent. Avenues de la Gare,

avenues de la République, boulevards de l’Est, cours du Midi, c’est

comme des chemins sans père ni mère, pas reconnus, qui ne rappellent

rien ni personne.

Notre avenue de la République aurillacoise est maussade entre toutes les

avenues de la sorte, dans les trois quarts de son parcours. Désolée par

un bout comme si elle avait manqué le train, elle s’arrête à la rue de

la Gare, sans plus, dès qu’elle aperçoit l’horloge, où il n’y a jamais

d’heure pour elle de s’évader. Ou navrée, par en bas, de sa

malencontreuse destinée qui s’achève précisément où la ville commence,

au bord d’un Palais de justice qu’elle semble prendre à témoin de sa

détresse, devant un square aimable, plein de bonne volonté, mais ça

n’est jamais qu’un square, tandis que... Tandis que, misérable avenue

terre à terre, ta perspective s’élance jusqu’au sommet neigeux de

Chavaroche, là-bas, là-bas, dans la nue, où tu ne monteras jamais...

Sur le trajet, il n’y a guère, pour forcer le regard du passant, que la

«montre» du photographe Parry, où toujours, s’affiche quelque belle

épreuve. Bien souvent, je m’étais distrait à contempler un portrait de

vieille femme filant sa quenouille, dont l’envie me prit d’acheter un

exemplaire.

J’interrogeai l’artiste:

--Cette bonne femme? mais elle vit encore... Elle a plus de cent ans...

Elle habite à côté... Il y a cinq ans qu’elle m’a posé ça... Elle est

bien toujours assez gaillarde...

L’image provoqua ma curiosité de connaître le modèle. Je n’avais pas

songé qu’il pouvait exister. Cela paraissait plutôt une reproduction de

tableau. Non que cet âge soit rare dans nos campagnes. Des «anciens» qui

«approchent les cent ans», chaque village en possède quelqu’un ou

quelqu’une, cariatides aux cheminées, l’hiver, et l’été, comme

des épouvantails--leur raide ossature chargée de haillons

fantastiques--immobiles, sur le banc, au seuil de la maison... L’église,

aussi, en abrite sous son porche ou contre son bénitier, de ces ruines

humaines, sans presque plus rien d’humain. Le long des grand’routes, il

en chemine sans cesse, des porte-besaces aux pieds estropiés d’avoir

foulé tout un siècle, qui ne savent plus d’où ils viennent, c’est si

loin! qui ne savent pas où ils vont, où? nulle part! Misères en marche

forcée perpétuelle, ou décrépitudes scellées au pas des portes,

survivants que la Faux oublie contre les murailles dont ils ont la

rigidité, entre les arbres dont ils semblent quelqu’un, rabougris, la

peau rêche et fendillée comme une écorce,--solitaires épis debout après

la moisson...

Mais cette vieille-là, dont le portrait excite mes réflexions, c’était

une vieille à part. Le pittoresque de sa mise n’offrait rien

d’hétéroclite.--Il était _nature_. Il n’avait pas été composé de hardes

théâtrales pour satisfaire l’œil du touriste. La coiffe pendante était

la coiffe commune du pays--jadis--quand se portait la coiffe, au lieu de

ces hideux chapeaux d’à présent. Les pointes de son fichu de laine

tombaient se croiser dans le _babarel_ traditionnel, sorte de corset

extérieur, superposé et cousu au corsage sur les côtés, mais libre par

devant, formant soufflet, dans lequel on peut fourrer maints objets,

porte-monnaie, mouchoir, livre de messe, ou planter le bâton de la

quenouille... La boîte aux lettres, encore! l’appelait-on. Et il dut

bien servir aussi, ce _babarel_, à contenir le double trésor de jeunesse

et de maternité qui ne le gonfle plus aujourd’hui, mère-grand? Il est

bien plat, le _babarel_, et l’on compte, à l’échancrure du fichu, les

cordes du cou, sous la peau distendue. Le visage, non plus, ne

ressemblait pas à ces visages qui se ressemblent tous, creusés et

défoncés par les rides, comme des chemins disparus sous les ornières.

Dans ce rude costume, sans nul ornement, la figure, solide encore, sous

les entailles des années, semblait me reprocher: «Tu ne me reconnais

pas! Regarde-moi bien...? Je te touche de près, pourtant?» Mais oui, je

la reconnaissais, dans son fruste vêtement, je la reconnaissais bien, et

cette icône de papier, c’était la vigoureuse ancêtre, c’était

l’Auvergne, si vieille et si vivace, dont les mains laborieuses filaient

une grosse quenouillée, encore, et promettaient d’en filer bien

d’autres...

Mais elle ne devait guère parler français et je craignais de ne pas

assez me faire entendre... Heureusement, près du Square, je rencontrai

mon ami Armand Delmas, un fervent du patois, et que sa profession

d’avocat met à même de «pratiquer» chaque jour avec les clients

campagnards.

--Allons voir la Centenaire...

--Où demeure-t-elle?

--81, avenue de la République...

--Oh! mais c’est tout en haut, c’est à la gare.

Il se serait agi de l’ascension du Plomb que Delmas n’aurait pas opposé

tant de résistance, par ma foi! Delmas est un intrépide marcheur: il ne

s’assied jamais. Il n’est pas plutôt assis qu’il se rappelle une visite,

une course oubliées! Cependant, de monter là-haut, ça ne lui disait pas,

non. Mais je ne le lâchais pas.

--Nous ne resterons pas longtemps, au moins?

Je le rassurai et nous rebroussâmes.

Le 81 de l’avenue de la République... Au coin de la rue du

Général-Destaing... Une cour avec cinq ou six misérables logis, tous

pareils, de plâtras et de tuiles rouges, comme une rue de village en

miniature... Dans le jour blême, ces cases fermées contre le froid sont

assez mystérieuses... Personne... Mais une ombre, bien incapable d’en

tirer de l’eau, est accotée au puits:

--Mme veuve Lascombes?

C’est peut-être elle, au fait... Non, elle nous enseigne une des

masures... Nous cognons à la porte vitrée de l’humble case. On vient.

C’est encore une vieille femme, elle peut-être!

--Mme veuve Lascombes?

Non, mais sa fille. Décidément, on vit vieux, ici; c’est le hameau des

Parques.

--Mme Lascombes? la voilà...

Nous l’apercevons assise--à moitié, sous une cheminée large, en

disproportion avec la pièce étroite, contre le feu allumé où chauffe

l’_ouo_, la marmite locale...

Deux lits de bois occupent le fond de la chambre, bout à bout, égayés de

courtines de reps rouge et couverts d’indienne à fleurs. Une table, des

chaises rempaillées, un buffet, quelques ustensiles, le tout extrêmement

propre, bien en ordre. Sur un fauteuil de paille bas, c’est bien notre

centenaire, telle que sur la photographie, avec la coiffe longue, et ce

fichu de tricot marron, qui couvre les épaules, croisé dans le

_babarel_, laissant nu, à l’échancrure, ce cou vide, à la peau déprimée,

affaissée entre les cordes dures comme des piquets sur lesquels semble

fichée la tête...

Mais, depuis ce portrait d’il y a cinq ans, il semble que la face se

soit fendillée encore, que d’autres haches se soient plantées dans cette

écorce, que le labour de la vie ait creusé plus avant ses sillons dans

ce front résistant et ces joues flasques; il semble que les yeux se

soient renfoncés et taris sous les cils et les sourcils--comme les

étangs desséchés sous les mousses et les roseaux.

Nous nous approchons, et Delmas ouvre la conversation. La bonne femme

n’a pas bougé à notre entrée. Elle n’a pas répondu à nos:

--Bonjour, en français.

Sourde, aveugle? Je me reproche déjà cette vaine curiosité! mais Delmas

apostrophe en patois.

--Nous avons vu dans un journal, que vous aviez passé les cent ans?

Oh! alors, elle n’est plus sourde, la maman Lascombes...

Cent ans... cent ans... mais j’ai bien plus de cent ans!...

Voici qu’elle se démène sur son fauteuil et qu’elle proteste, secouée de

colère et comme d’indignation devant un pareil déni de vérité. Ses

lèvres molles, comme soudées tout à l’heure, se sont violemment écartées

et laissent voir, dans le trou de sa bouche, deux crochets pointus: l’un

en haut, l’autre en bas, l’un à droite, l’autre à gauche, tout ce qui

reste de dents...

Oh! que non, pas sourde et pas muette...

--Elle ne veut pas qu’on la chicane là-dessus, explique sa fille. Si

elle n’a pas les cent ans, elle n’en est pas loin... Elle en aurait bien

davantage, si elle avait vu tout ce qu’elle raconte...

--Mais l’acte de naissance? hasarde Delmas; elle a bien été enregistrée?

--Enregistrée? se rebelle encore la centenaire malgré tout, envers et

contre tous... Non je n’ai pas été enregistrée... _D’oquesto tems u érou

pas to fi_... De ce temps-là, on n’était pas si fins, si avancés,

fait-elle ironiquement... J’ai cent quatre ans et même plus...

En effet, elle aurait bien plus de cent quatre ans, elle en aurait près

de cent vingt, si elle avait été présente à tout ce qu’elle répète, car

il n’est pas besoin de l’interroger, elle discourt bien toute seule.

--_Qu’aï pas iou bist!_ Que n’ai-je pas vu! _Les capelots et les

moussurs_, les curés et les messieurs; qu’on leur coupait la tête!... Et

les cloches qu’on jetait à la rivière, et la messe qu’on célébrait dans

les granges et dans les caves!

Ceci la ferait contemporaine de la Terreur, où elle aurait dû avoir de

cinq à dix ans pour se souvenir. Donc, dans les cent quinze, cent vingt

ans, aujourd’hui.

--Mère, vous n’avez pas vu tout ça, on vous l’a raconté! insinue sa

fille aux cheveux blancs.

Cette fois, ce sont des trépignements, des éclats de rire:

--Pourtant, _repopio pas_... je ne divague pas... je sais bien ce que je

dis... Oh! _qu’aï pas iou bist_!

La face crevassée oscille sur les cordes durcies de la gorge, en

affirmations silencieuses. Puis, la voix reprend:

--J’ai bien vu M. de Niocelles...

--Mère, tu n’as pas vu M. de Niocelles!

--Mais si, je te dis que j’ai vu sa tête... _Oh! que io pas viste._

Et, comme pour cesser de voir l’abominable spectacle, elle gare son

visage avec ses mains ossifiées.

M. de Niocelles, c’est, par ici, une des journées sanglantes de la

Révolution... Tous les Arpajonnois vous le répètent comme la mère

Lascombes, comme s’ils y avaient assisté... Il entre un voisin, au

moment où j’écrivais cette page; à mon interrogation, il répond tout de

suite:

--M. de Niocelles... C’était un grand... un maître de la vallée... qui

avait dû en faire aux petits... Je me rappelle pas ce qu’il était...

Enfin, il s’était caché dans un grenier, dans les genêts, où on l’a

découvert... On lui fit descendre les escaliers en le tirant par les

jambes, que sa tête sonnait à toutes les marches... En bas, il y avait

_lou fabre do l’aigé_, le forgeron de l’eau... on l’appelait ainsi,

parce que sa forge était contre la rivière, là près du pont... Il lui

trancha la gorge avec une hache... Puis, il lui piqua une fourche à deux

dents dans les yeux, et on promena la tête à travers Arpajon et jusqu’à

Aurillac... Et il y avait Milhaud, dans le tas, le fils du menuisier,

qui est devenu général...

D’avoir entendu ce récit en sa toute enfance, la Centenaire peut

facilement confondre, mêler les choses vues et les choses racontées!

Tout de même, que de choses, que de choses, elle a pu voir qu’elle ne

dit pas, qu’elle ne sait plus, qu’elle englobe ainsi!

--Bien de la misère... Bien de la misère...

Elle est née à Marmanhac... Elle a travaillé aux champs...

Et ce sont les grandes dates des existences campagnardes... le

mariage... surtout les enfants:

--Huit garçons qui sont allés à la guerre...

C’est vague et tout de même, comme nous les voyons... au temps des longs

services de sept ans... Tout le sang de la vieille mère Lascombes, qui a

pu couler sur tous les champs de bataille d’Europe et d’Afrique...

--Ils sont morts?

--Eh! pas tous... Il y en a deux qui travaillent dans la Champagne...

qui sont venus l’année dernière...

Cela nous explique la présence d’une bouteille vide, avec son gros

bouchon enflé, posé sur le goulot, pieusement conservée, sur le buffet,

en vis-à-vis des objets de piété ou de cire, des chandeliers de verre,

des bougies de couleur, alignés sur la planchette de la cheminée.

--Oh! _qu’aï pas iou bist!_

Mais tant de choses qu’elle a vues n’ont pu assombrir la Centenaire. La

joie de vivre, de survivre, en elle, domine tout. Elle ne demande qu’à

durer ainsi, ses quatre sous de café le matin, la soupe, le soir. Oh! et

si elle pouvait dormir la nuit! le jour, ça passe encore. Mais la nuit

elle ne dort pas...

Or Delmas achève tout à fait sa conquête en citant le proverbe en

patois:

Jeune qui veille et vieux qui dort

sont signe de mort.

--Je sais bien... Je sais bien... Ah! vous êtes gentils, au moins, vous

autres, vous parlez... Ce n’est pas comme l’autre, qui ne disait rien...

--L’_autre_, explique la fille, c’est un journaliste qui est venu

interroger la Centenaire... Mais comme il ne savait pas le patois, ils

ne se sont rien dit.

Lui est reparti, convaincu que la vieille était sourde, et elle est

presque persuadée que lui était muet.

Or, elle n’est pas sourde, que non, ni muette, mais les yeux ne vont

guère. Comme elle veut remercier Delmas qui parle, c’est ma main qu’elle

agrippe, qu’elle enserre, qu’elle ne lâche plus, d’une étreinte

vigoureuse. Plus elle se trémousse aux propos de Delmas, plus elle me

secoue de reconnaissance.

Ah! le journaliste l’a jugée cacochyme! Eh bien, s’il l’entendait,

maintenant, toute rajeunie!

--Cent quatre ans? Pourquoi est-ce que je n’aurais pas cent quatre ans?

Eh! je suis la nièce de Tonton de Marzes...

Et elle nous parle, juvénilement, de ce Tonton de Marzes, comme d’un

vrai vieux de la vieille, celui-ci!

Tonton de Marzes avait plus de cent vingt ans quand il mourut... Nous

devons bien connaître son histoire... Il habitait Saint-Cernin. Les

_moussurs_ ne pouvaient se passer de lui, tant il était gai,

boute-en-train... Toute sa vie, Baptistan, on l’avait appelé Tonton...

Il avait fait la guerre contre les Anglais, à Fontenoy. (Tout le Cantal,

alors, y était, avec Auteroche de Murat, qui avait jeté le fameux:

«Tirez les premiers, messieurs les Anglais!») Oui, Tonton était de

toutes les fêtes... Le préfet, une fois l’an, l’invitait à dîner... Et à

cent vingt ans, on le fit retirer au sort... Après les cent ans, on

reprend la file... Et devinez quel numéro il rapporta, Tonton de Marzes.

Eh bien, le même numéro que cent ans avant!

Notre Centenaire ne se tient plus de joie... Oui, après cent ans, on

_recommence_ son âge... Ainsi à elle, les gens lui disent en lui donnant

des sous: _La fillota de quatre ans vai pas croumpa un poumpou?_ La

petite fille de quatre ans ne va pas acheter un gâteau?

Oh! sans doute, quand l’aïeule songe à l’oncle Tonton, elle doit se

trouver très jeune, comme vieille... C’est qu’elle n’est pas seulement

_causante_ et lucide, la voici debout, prête à nous embrasser pour les

pièces blanches que nous lui mettons dans la paume. Si elle ne distingue

pas les gens, elle _connaît bien les sous des pièces_--et nous manifeste

son allégresse. Comme, enfin, je retire ma main de son étreinte, elle la

ressaisit et, fière de sa santé:

--_Sabes, vous cargarai pas res..._ Vous savez, je ne vous chargerai

rien--je ne vous communiquerai aucun mal. _La misera se carga pas._ La

misère ne s’attrape pas...

L’heure s’est écoulée très vite. Dehors, ce jour d’hiver tourne au soir,

le village minuscule s’est rapetissé dans l’ombre, et quand les vieilles

Lascombes ferment leur porte, c’est comme si quelques marionnettes

rentraient dans une boîte de jouets. Dehors, il pleut, et l’avenue de la

République continue lugubrement son métier boueux, entre des immeubles

sans cour, où des parapluies de tôle peinte aux façades indiquent des

fabriques de parapluies. L’avenue se détrempe, immonde, infréquentable,

entre des milliers, des milliers de parapluies ironiques, bien au chaud,

bien au sec.

La Reine des vallées.

C’est bien le moins que je m’arrête à Vic-sur-Cère[4] boire une gorgée

de l’eau fameuse à laquelle la France devrait Louis XIV--à laquelle, moi

(ce qui pour offrir moins d’importance historique m’intéresse fortement

tout de même), je dois, peut-être, de vivre encore! Et c’est une page

d’histoire qui vaut bien l’autre,--à mes yeux!

[4] Vic-sur-Cère est maintenant une coquette station d’été, un centre

d’excursions recherché des touristes. La clientèle s’est faite plus

élégante. Un _Grand Hôtel_ de la Compagnie d’Orléans s’est élevé...

mais quelques milliers de personnes à la belle saison ne suffisent

pas à déranger la sérénité impassible de la montagne...

Oh! mon voyage ici s’effectua sans rien de la pompe avec laquelle la

future mère du futur roi Soleil, Anne d’Autriche, et son cortège

débouchèrent un jour dans la campagne où jaillissait la _font_ salée,

fréquentée des Romains,--on a déterré des monnaies, des médailles, des

poteries, qui font preuve,--mais depuis des siècles perdue sous la

prairie, enfin retrouvée par un pâtre à qui ses vaches en dénoncèrent

l’existence par leur entêtement à toujours retourner là lécher ces

pierres où suintait l’eau minérale...

Ce fut cet entêtement aussi à aller là, et à n’aller que là, ma foi dans

la montagne jadis entrevue et clichée dans ma mémoire d’enfant qui me

sauvèrent, peut-être... Et il y avait fort à faire... Profondément

anémié, débile, un dépérissement général, l’idée me hanta que, par la

montagne, je pouvais être guéri--l’idée fixe désormais. Est-ce que tout

de suite, au premier malaise, ces Auvergnats, dont je connaissais un

grand nombre, ne partaient pas, confiants, pour un tour au pays,

quelques semaines là-bas! Et comme ils revenaient solides, retrempés,

renouvelés! Il leur suffisait de toucher terre--sur la terre

natale--pour ranimer leur vigueur épuisée. Ce que la montagne

accomplissait pour ses fils, ne le ferait-elle pas pour un de ses

petits-enfants? Je résolus d’essayer: que m’en coûterait-il? J’usai de

ce qui persistait de volonté, dans l’affaiblissement de tout mon être,

pour me faire expédier à Vic--assez volontairement ignoré du médecin qui

me conseillait bien les eaux, mais ses eaux, lorsque la seule

perspective d’un séjour dans une station en vogue, d’une saison dans une

ville d’eaux à la mode me navrait! Enfin, je partis. Avec la foi qui me

conduisit jusqu’au robinet où se débitait l’eau--j’étais sauvé!--dans

cette cave d’alors, où l’on descendait par quelques marches, qui était

tout l’établissement thermal, où je bus de la santé, de la vie, un peu,

pour jusqu’à présent...

Au début, mes promenades étaient courtes, juste le chemin de

l’auberge--car, on ne pouvait guère décerner le titre d’hôtel à

l’estimable maison Vialette que par comparaison avec les hôtelleries

concurrentes--juste le trajet de l’auberge à la source, où le

propriétaire lui-même, toujours là à remplir des bouteilles, tirait leur

verre aux buveurs... Je m’y rendais tout au matin. Dix minutes de

marche, à peine. Mais combien il m’a fallu toujours davantage--à chaque

pas arrêté par l’incessante nouveauté du spectacle qui sollicite la vue.

Les premiers jours, rien qu’un tableau confus, dont je ne débrouillais

que les grandes lignes: la vallée large et profonde, entre de hautes

falaises boisées, qui se rapprochent à mesure qu’elles s’élèvent, vont

se souder, au Lioran--la vallée, berceau de verdure où Vic, posé,

pelotonné, se dorlote, avec, pour chevet, des jardins et des bois, avec,

pour draps et couvertures, la riche prairie brochée de peupliers et de

coudriers, ourlée d’argent par la rivière... Tout cela, sous des ciels

du matin, où chantaient tous les nids du printemps, où glissaient

au-dessus de la campagne de molles vapeurs, tout à l’heure dispersées,

comme des cygnes de rêve...

Puis, je commençais de muser aux détails. Dans le _Communal_, c’étaient

les oies, qui venaient du village par troupes, se reconnaissaient, se

saluaient de loin, par de joyeux coin-coin. Sans doute, qu’elles avaient

bien des choses à se dire, depuis la veille! Mais que leur tapage était

faible à côté du bavardage des laveuses, là-bas, les jacasses qui

donnaient certainement plus de coups de langue que de coups de

battoir...

Passé le _Communal_, je m’accoudais au pont qui franchit la Cère, la

regarder tout bêtement couler, ravi de rien, d’un remous autour d’un

caillou, de l’image renversée de la rive et des arbres comme un doux

paysage d’ombre ou de fumée sous le courant, d’une bestiole sur une

feuille, d’un vol de libellules--avec, seulement, dans l’esprit, la

banale, mais tout de même charmante et éternelle analogie de l’eau

fugitive, et de la fugitive vie...

Et de rêvasser ainsi, j’en oubliais le traitement.

Veillées d'Auvergne · 第 2 / 12 段