[2] C’est de la fin du neuvième siècle, du commencement du d

JEAN AJALBERT

DE L’ACADÉMIE GONCOURT

Veillées

d’Auvergne

ÉDITION DÉFINITIVE

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PARIS

Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur:

L’AUVERGNE.

AU CŒUR DE L’AUVERGNE.

DIX ANNÉES A MALMAISON.

LE BOUQUET DE BEAUVAIS.

RAFFIN-SU-SU, roman.

SAO-VAN-DI, roman.

LETTRES DE WIESBADEN.

Chez d’autres éditeurs:

ROMANS ET NOUVELLES

EN AMOUR, épuisé.

LA TOURNÉE.

LE P’TIT, épuisé.

LE CŒUR GROS, épuisé.

CELLES QUI PASSENT, épuisé.

BAS DE SOIE ET PIEDS NUS, épuisé.

VERS

FEMMES ET PAYSAGES, épuisé.

THÉATRE

LA FILLE ÉLISA, pièce en 4 actes, tirée du roman de E. de Goncourt.

A FLEUR DE PEAU, 1 acte, en vers.

VOYAGES

NOTES SUR BERLIN, épuisé.

LES DESTINÉES DE L’INDOCHINE.

LES NUAGES SUR L’INDOCHINE.

DANS PARIS LA GRAND’VILLE.

L’HEURE DE L’ITALIE.

LE MAROC SANS LES BOCHES.

QUESTIONS D’ACTUALITÉ

L’AVIATION AU-DESSUS DE TOUT.

COMMENT GLORIFIER LES MORTS POUR LA PATRIE!

UNE ENQUÊTE SUR LES DROITS DE L’ARTISTE.

SOUS LE SABRE, épuisé.

LES DEUX JUSTICES, épuisé.

LA FORÊT NOIRE, épuisé.

QUELQUES DESSOUS DU PROCÈS DE RENNES, épuisé.

PROPOS DE RHÉNANIE.

LES CARTONS DE BEAUVAIS.

En préparation:

LA PASSION DE ROLAND GARROS.

Il a été tiré de cet ouvrage:

trois exemplaires sur papier du Japon non numérotés

dix exemplaires sur papier de Hollande

numérotés de 1 à 10

et vingt-cinq exemplaires sur papier du Marais

numérotés de 11 à 35

A HENRI DELTEIL

En souvenir de nos courses joyeuses, par les libres espaces et les

hautes solitudes de la montagne.

son ami,

J. A.

PRÉFACE

En 1905, au seuil d’une réédition de ce livre paru en 1894, j’écrivais:

*

* *

Ma chère Auvergne!

Mon Auvergne!

Car, il y a vingt ans, j’étais bien à peu près seul à l’aimer, dans sa

solitude... Ce n’est pas sans difficulté que je publiais, çà et là, mes

premiers essais sur ma rude et lointaine petite patrie: la Mode n’avait

pas encore passé sa main gantée à travers la crinière hirsute de nos

montagnes; c’étaient les époques préhistoriques où l’automobile n’avait

pas encore pénétré, comme la foudre, dans mon pays vierge, et le déluge

de la carte postale n’avait pas submergé non plus nos cimes altières...

Les temps ont changé, l’Auvergne aussi, mais pas autant que l’on

pourrait craindre... Le vent qui souffle à travers nos puys et nos

plombs a vite fait de chasser l’odeur des machines vertigineuses... Pour

quelques semaines bruyantes de la belle saison pour quelques pianos dans

un casino, pour quelques «cornes» effarantes sur les routes, le

grandiose silence de la vallée, l’immense paix de l’étendue déserte ne

sont pas plus emportés par un tour de valse que par une course de cent

vingt à l’heure...

L’Auvergne est défiante et récalcitrante aux nouveautés.

Au centre de la France, l’Auvergne est comme un gigantesque chien de

berger qui garde, au milieu du troupeau... Elle garde trop bien... Elle

empêche d’approcher, comme au temps de Vercingétorix... Depuis, les

Auvergnats n’ont pas déserté le combat contre l’étranger, ni contre les

Français même... Avec quelle ardeur n’ont-ils pas repoussé toutes les

tentatives des visiteurs et des touristes!... Les Anglais, les Allemands

qui ont domestiqué les Vosges, les Alpes, les Pyrénées ont longtemps

hésité devant la gueule béante de nos cratères, le poil hérissé de nos

sommets...

Les Auvergnats avaient des volcans, qu’ils ont laissés s’éteindre,

a-t-on plaisanté. Ce n’est point de leur faute, s’ils n’ont pas laissé

tarir les sources fameuses, qui redonnent la santé et la vie, chaque

année, à des milliers de malades... Car, à part les grandes stations

thermales, qui se sont tenues au courant des progrès de la science et du

confort, l’Auvergne intime n’a pas été parcourue; on n’a pas bouleversé

la région pour attirer, retenir le voyageur; que les amateurs de la

NATURE _nature_ ne se lamentent pas sur la fin de nos sites et de nos

paysages: l’Auvergne est toujours l’Auvergne; elle n’a pas succombé sous

les automobiles et les _petits-chevaux_...

Au moment de rassembler ces pages anciennes, j’ai pu redouter qu’elles

eussent vieilli, d’autant plus que l’Auvergne rajeunissait... Mais un

ruban rose ou bleu dans le bonnet de la grand’mère ne lui rend pas ses

jambes et n’efface pas les rides... J’ai retrouvé l’Auvergne, toujours

la même...

* * * * *

J’ai revu l’Auvergne, comme l’aïeule dressée au haut de la France,

qu’elle domine toute de son front de basalte, qui heurte le ciel...

* * * * *

Les Celtes impavides ne craignaient rien de l’Univers que la chute du

firmament... Ils avaient bien tort... L’Auvergne est de force à soulever

le monde sur ses formidables épaules... Quels sommets portent ainsi le

poids d’une Patrie, avec Vercingétorix! Quelles cimes se couronnent

aussi lumineusement de Génie, avec Pascal!

* * * * *

Au-dessous de ces pics glorieux de la Force et de la Pensée s’élancent,

en blocs de scories et de lave, en statues informes coulées au feu du

volcan, les spectres pétrifiés de la création, les fantômes surgis et

demeurés de la nuit des temps... Des lacs immobiles reflètent dans leur

coupe de basalte le vol d’un rapace, la colonne svelte d’un pin, la bave

d’argent au mufle d’un taureau qui s’abreuve, et tout ce qui se dispute

le ciel, d’ombre et de lumière... Aux flancs des monts, sur leurs aires

tragiques, se profile le squelette du moyen âge, la carcasse, usée par

les siècles et les batailles, des châteaux, des tours, des murs, le

cadre déchiqueté des fenêtres dans le vide, par où le vent de toutes

saisons chasse, sans trêve, le jour, la nuit, les bourrasques, la neige,

les étoiles, le silence, la solitude, tout ce qui passe, tout ce qui ne

meurt pas...

* * * * *

Puis, ce sont les hameaux, les villages, les villes, fantasques comme

des chèvres, perchés sur des rocs, dégringolés dans les creux, pressés

le long de tant de rivières et de ruisseaux, qui dévalent, roulent,

cascadent, tout gonflés par l’hiver, taris d’un coup de soleil...

* * * * *

Rude pays, exigeant, où la ténacité seule de l’habitant arrache du sol

hostile quelques produits... Mais l’homme s’y trempe, robuste et

vaillant... Même, une joie forte monte de ces âpres cultures, de ces

logis battus par huit mois de froid, de ces pauvres églises aux clochers

en dents de peigne, de ces auberges où la _cabrette_ chevrote ses

_montagnardes_ et ses _regrets_, où la _bourrée_ ébranle le sol, où fume

la soupe de lard et de pain sombre; où le vin rouge, à pleins bords,

arrose la _fourme_ blonde, le fromage vaste comme une demi-barrique.

Rude pays, d’où beaucoup doivent émigrer pour des métiers lointains...

Mais sans oublier,--tant reste chaud à leur cœur le souvenir de

l’horizon nostalgique...

* * * * *

Ma chère Auvergne!

* * * * *

Mon Auvergne!--souvent délaissée,--où je reviens toujours... Les morts

se lèvent de toutes parts, et les rocs et les hêtres sont autant de

formes que je crois reconnaître sous la brume qui les enlinceule... Là,

j’ai promené mon enfance et ma jeunesse... Là, planèrent mes espoirs...

Là, passèrent celles qui passent... Et ces petits œillets sauvages,

décolorés par la saison, à peine plus gros qu’une goutte de sang,

n’est-ce pas autant d’illusions fanées, qui ne refleuriront pas?

La vie peut vous tresser les plus merveilleux bouquets--aucun ne vaudra

la gerbe claire des vingt ans!

Bien des fois, dans une existence nomade, au Nord, j’ai cueilli le doux

_vergissmeinnicht_; au Sud, j’ai respiré les orangers de l’Espagne

andalouse, et par l’Extrême Asie, à travers la forêt tropicale, les plus

somptueuses orchidées lançaient leurs fusées de fleurs au-dessus de ma

tête.

Mais qu’est-ce que les merveilles de l’Univers auprès des genêts les

plus communs de la terre d’où l’on est sorti!

*

* *

Ainsi, j’écrivais, il y a vingt ans,--à quoi il y aurait trop à

reprendre, aujourd’hui. J’ai changé, évidemment; et l’Auvergne aussi!

Vingt années de plus vous mènent un homme aux confins de la vie. Et

vingt printemps «de progrès» pèsent sur les épaules des Puys et des

Plombs, contemporains de la création. J’ai changé! Pas tellement,

peut-être. Des pays encore ont passé devant mes yeux, des douleurs se

sont entassées sur les joies, l’histoire du monde en folie s’est

épaissie de sang, d’héroïsme et de deuil,--et, par les paysages de lave

et de châtaigniers, me revoilà, avec le même regard, rajeuni, la même

âme, reverdie, des rives de la Dore aux sources de la Jordanne...

Il y a seulement cette petite phrase: «Là, j’ai promené mon enfance et

ma jeunesse» qui me taquine. J’abandonne «mon enfance», oui mais «la

jeunesse»! que j’enterrais, il y a vingt ans... Non, non, je n’efface

rien. Je garde l’illusion rétrospective d’avoir été jeune, vingt ans de

plus--où j’ai ajouté l’_Auvergne_ et _Au cœur de l’Auvergne_, à la

littérature régionaliste,--quitte à faire sourire, comme je l’éprouvai,

respectueusement, ce jour de 1912, à Maillane, où Frédéric Mistral me

dédicaçait une rare photographie:

«_Avec Alphonse Daudet_, en 1885, au _Mas de Vers, dans une prairie de

Camargue... à mon ami Jean Ajalbert, en souvenir de ma jeunesse..._

qu’il situait donc à cinquante ans: il en avait quatre-vingts. Quel

exemple, que la jeunesse n’a pas qu’un temps...

Quand même, je doute vraiment d’avoir à remanier cette préface, pour une

réimpression qui se ferait désirer, comme celle-ci, près d’un quart de

siècle encore.

J. A.--1926

* * * * *

P.-S.--_C’est ici, un livre qui date; à travers une Haute-Auvergne d’il

y a près d’un demi-siècle,--où l’on ne connaissait pas les autos, les

bas de soie ni les cheveux coupés, dans les villes de progrès et

d’usines._

Veillées d’Auvergne

Dans la nuit des temps...

C’est à Aurillac, dans l’étroite rue du Rieu, une boutique de

pharmacien.

Au-dessus de la porte, le nom du propriétaire: RAMES, le bon géologue de

la terre cantalienne.

Je ne l’aperçois pas, tout d’abord, dans la demi-obscurité, assis

derrière son bureau-caisse, courbé sur des paperasses.

Un marteau, des fragments de pierre, des débris d’ossements, sur une

tablette à portée de sa main, témoignent des occupations et

préoccupations du savant, tout à la minéralogie, et ne s’en distrayant

qu’avec chagrin, pour la préparation des ordonnances.

--On est trop tenu, dans la pharmacie, murmure-t-il. Je ne sors plus...

Juste, la porte sonne, un client pénètre!

--C’est tout le jour ainsi... Dérangé à chaque seconde! Et si vous

saviez pourquoi! Un sou de boules de gomme! Et souvent pour rien! Des

renseignements à n’en pas finir! Mille questions auxquelles il faut bien

répondre! Ça vous mange la vie! Nous allons monter. Nous ne serions pas

tranquilles ici. Ma femme gardera la boutique.

* * * * *

Deux étages au-dessus.

M. Rames m’introduit dans sa retraite, deux chambres qu’on devine

jalousement réservées, interdites, qui tiennent du musée et du

laboratoire, du musée par les collections alignées, du laboratoire et du

cabinet de travail, avec ces brochures ouvertes aux feuillets fatigués,

aux marges mangées de corrections, et ces godets où de la couleur est

délayée, où trempent des pinceaux. Des cartes du sol et du sous-sol

auvergnat sont étalées, saignantes comme des entrailles, aux gisements

marqués de taches violentes, fraîches, des cartes que complète et

modifie un minutieux et incessant labeur de découvertes.

A un clou, la gourde, le bâton, la blouse du chasseur de pierres.

Après avoir ramené un peu d’ordre sur sa table en désarroi, mon hôte,

complaisamment, se prête à ma curiosité, décroche la faïence ancienne,

les épées formidables, les lances ajourées comme la dentelle des

fougères, me conte l’histoire de ses heureuses trouvailles de meubles,

de bibelots, au hasard de vingt années de courses à travers le haut

pays...

Puis notre attention va aux squelettes, aux petits blocs rangés sur la

cheminée, sur les armoires, sur toutes les saillies, sur tous les

rebords. Et comme, de roche en roche, on franchit une rivière, de l’un à

l’autre des cailloux, exposés dans cet appartement, notre pensée passe à

gué les âges et les mondes, jusqu’au bord du chaos, dans la nuit des

temps...

--Dans la nuit des temps, a dit M. Rames, agenouillé devant les tiroirs

où il conserve, soigneusement cataloguées, les archives de la

création...

Je suis là, en écolier attentif, tout yeux et tout oreilles...

Mais aussi quelle leçon!...

Avec quelle clarté et quelle méthode, quelle éloquence précise, M. Rames

expose les choses, résume tant et tant de livres écrits sur le sujet--en

quelques courtes phrases...

--Dans la nuit des temps, nos montagnes n’étaient qu’un plateau... une

île à peine émergée de l’Océan préhistorique...

J’écoute, et M. Rames me dit le terrain primitif, le terrain houiller,

et l’époque tertiaire où commence à grouiller la vie, avec les lacs

d’eau douce et tiède, qui se sont creusés dans le plateau émergé, bordés

de palmiers et de palétuviers, fréquentés de gros reptiles...

J’écoute, mais, surtout, je regarde tout cela qui luit, mystérieusement,

qui s’allume et qui s’éteint, dans la profondeur de ces tiroirs...

Ce ne sont que des pierres et toujours des pierres, claires ou sombres,

mais avec toutes les nuances les plus délicates et les plus changeantes

du ciel et de l’eau. Il en est de noires, de vertes, de rouges, de roses

comme le matin, de fauves comme le couchant; en voici de truitées comme

des écailles de poisson, en voilà de veinées comme une chair. J’en vois

dont les teintes sont si fragiles qu’elles ne semblent être que le

reflet d’une fleur ou d’une aile de papillon. Et d’autres recèlent je ne

sais quels souvenirs d’étoiles inconnues, d’aubes perdues, de

crépuscules oubliés...

* * * * *

Je regarde, les yeux éblouis de la lueur éternelle de ces fossiles, et,

tout d’un coup, comme un élève en faute, je m’aperçois que je perds la

moitié de la leçon.

M. Rames a dépassé les époques où, sur le plateau central, rien n’avait

encore vécu.

Il me fait remarquer un morceau de carapace de tortue, un morceau large

comme un bouclier.

--Cette tortue géante fréquenta les rives des lacs tièdes, tributaires

de la mer d’où sont venus, par exodes inouïs, tous ces coquillages

incrustés sous l’argile...

Des tiroirs, sortent des gâteaux de calcaire, saupoudrés de cérithes et

de cypris.

M. Rames continue:

--Ensuite, les lacs, les lagunes se comblent, les plantes s’élèvent hors

des eaux. Bientôt le marais est comblé. Alors...

Tout d’un coup la voix change. Je devine que nous touchons à quelque

période fameuse.

--Alors se produit le premier épisode volcanique!

* * * * *

Maintenant, M. Rames est dans son élément.

Il parle du volcan!

Dès lors, sa physionomie s’anime, sa voix s’amplifie, et c’est avec

passion qu’il explique et qu’il décrit.

Un à un, il me dit les tremblements de terre, les secousses

préliminaires, les crevasses d’où sourdent les jets de basalte, et

l’apaisement qui succède, pendant lequel un fleuve coule, aux rives

habitées de mastodontes, de dinotherium, de gazella deperdita--qui ne

saurait durer dans un pays accidenté.

--La contrée était donc en plaine!

Et, comme après chaque assertion, la preuve, M. Rames brandit un

quartier de mâchoire monstrueuse, ou bien extrait, d’une boîte garnie de

coton, une dent d’hipparion, l’ancêtre de notre cheval.

--Encore un coup, tout va changer... Le fleuve se tarit... Il y a des

tiraillements du sol... L’ère des grands volcans s’inaugure... Le Cantal

se troue, vomit des flots de trachyte, comme une fonte en fusion, avec

des trombes de scories, ici, denses, là, légères et spumeuses...

J’écoute toujours.

Au dehors, l’averse tombe; dans la pièce, les ténèbres s’amassent; je

marche, la pensée chancelante, à travers des catacombes où me guide

quelque fabuleux génie.

Désormais je ne sais si je dors ou si je veille... J’assiste aux crises

ardentes de la matière, je traverse la fournaise des volcans, je suis

dans le cratère, avec un compagnon bizarre, qui porte une simple calotte

bourgeoise. Un seul œil brille derrière de vastes lunettes d’alchimiste,

l’autre mort--sans doute la Terre qui s’est vengée, avec un éclat de

pierre, du téméraire qui travaille à lui ravir ses secrets... Un

compagnon étrange et fantastique, que ce cyclope bienveillant, dont la

moustache pend, maigre et sèche comme une herbe de muraille, et qui a le

rouge d’une décoration sur sa veste... Nous allons, et son marteau

prestigieux abat devant mes pas les parois du monde souterrain... Un à

un, les murs s’écroulent, et je sens que nous escaladons vers la

lumière, que nous y atteignons...

Encore, seulement, à patienter quelques millions de siècles!...

* * * * *

A présent, je vis à l’époque pliocène où les animaux ont des

ressemblances avec ceux d’aujourd’hui, mais dans un climat plus chaud

que le vôtre, ô montagnes refroidies et chauves d’à présent! Oui, je me

promène à l’orée de forêts vierges, parmi les flores tropicales dont on

a retrouvé les traces silicifiées!...

--Quand la forêt eut fleuri des milliers de siècles, une éruption

éclata, la plus terrible de toutes, qui ensevelit la contrée sous un

linceul de cendres... On a déterminé la saison, la minute exacte où la

sylve fut surprise... Nous possédons le moulage de sa vie gardée dans la

poussière... On sait d’où soufflait le vent par l’inclinaison des

feuilles saisies frissonnantes... C’était au printemps, en pleine

vernation, comme l’indiquent les feuilles, toutes jeunes, encore

plissées!... Regardez ces empreintes des boutons les plus frais, des

baies les plus tendres, des insectes morts sur le cœur des fleurs... Et

puis cela recommence, d’autres péripéties du feu... L’effroyable

chaudière plutonienne soulève bien des fois encore l’écorce terrestre,

cuite et recuite... Les laves débordent, montent en tempêtes de flammes,

en incendies qui lèchent les voûtes du ciel...

Puis, c’est la neige, la blanche neige qui tombe, qui tombe; les

glaciers qui se forment, et puis la fonte des névés, qui creusent, par

leurs torrents, les vallées, et déchirent et dentellent le volcan; les

basaltes et les trachytes se cassent, s’effondrent, sont roulés sur les

pentes, haussés sur les sommets ou entraînés dans les fonds, et les

puys, les plombs, les cônes, les dômes, les sucs, les pitons s’érigent,

se modèlent...

Et puis... et puis... la vie est trahie, nous est révélée par l’ours des

cavernes, le mammouth velu, et le renne,--et l’homme...

Nous sommes sortis de la nuit des temps...

* * * * *

--Monsieur... monsieur...

Nous nous levons, comme en sursaut, tous les deux...

--Monsieur, on vous demande, c’est pressé! crie la servante, heurtant à

la porte.

Hélas! le charme est rompu!

--Diable de pharmacie! murmure M. Rames, et nous descendons.

Lui retourne à ses drogues, derrière ses balances, et je me retrouve

dans la rue maussade, sous la pluie qui n’a pas cessé; et je regagne mon

hôtel, avec, dans les yeux, la vision des grands volcans, flambant

jusqu’au ciel, avec, à l’oreille, la phrase du géologue: «Dans la nuit

des temps...»

Sensations d’Aurillac...

_Donec optata veniat..._

Jusqu’à ce que la mort désirée vienne.

J’imagine qu’il n’y avait, dans ce souhait inscrit au portail sculpté

d’un hôtel de la rue d’Aurinques, où la mort est ainsi sollicitée de

pénétrer, qu’une passagère bravade--comme tout le monde se donne au

diable à de certains jours--un de ces inutiles défis que l’Inexorable ne

relève qu’à son heure, toujours sûre du dernier mot. Je croirais même

que celui qui avait proféré cet appel--des choses qui se disent, mais

qu’on ne pense guère--et l’avait fait marquer dans la pierre, au fronton

de sa demeure, ne tarda pas à espérer, dans son for intime, que son

invitation ne serait acceptée que le plus tard possible. Le chagrin

le plus cuisant se refroidit à la longue. Que de peines

mortelles--auxquelles on ne succombe pas! Et puis, il devait tenir à sa

douleur de vivre, le propriétaire qui l’avait si confortablement

installée. Il dut vite cesser d’avoir tant de hâte à s’en départir.

Comme j’y logerais bien les miennes de peines, pensé-je, devant cette

maison, un de ces logis simples d’extérieur, qu’on devine au-dedans

spacieux, avec des escaliers aux colossales rampes de chêne, les

parquets, les boiseries, tout en chêne, en cœur de chêne, pièces vastes,

hauts plafonds de poutres, profondes cheminées,--comme on doit y

prolonger jusqu’à l’extrême vieillesse, non sans contentement, les plus

rares amertumes! Que l’on serait bien ici à attendre la noire

visiteuse--_oh! sans presse_, comme ils disent--derrière cette façade où

je me suis arrêté à déchiffrer la phrase, que le temps fort sage a

presque effacée, _donec... ta veniat..._

_Donec veniat_, en attendant qu’Elle vienne, puisqu’Elle doit venir,

oui, je me résignerais bien à dépenser mon lot d’existence dans cet

Aurillac, que j’avais jugé plutôt mal, tout d’abord.

Saint Géraud me pardonne!

D’ailleurs, je suis revenu si vite de ce jugement téméraire!

Et puis, nous sommes sujets à l’erreur, tellement! Ce n’est pas neuf,

mais toujours excellent à répéter. Précaution utile entre toutes,

surtout au moment de rédiger des notes de voyage. Nos impressions si

variables: girouettes au gré du vent qui souffle--et qui souffle pour

tout de bon, ici, le vent de la montagne!--nos sensations si fragiles,

modifiées suivant que nous nous levons de table, ou que nous sommes

tiraillés par la faim, notre cerveau, l’orgueilleux cerveau, en somme

captif de tant de lacets et de cordons, par lesquels il commande, et qui

l’enchaînent à l’estomac, notre humeur de tout le jour grevée de ce que

nous avons dormi bien ou mal!

Or, je n’avais reposé ni peu ni prou.

Je descendais les membres rompus, courbaturé de tout le corps, du train

qui mène d’Arvant à Aurillac, toute une portion de réseau abominablement

desservie par la compagnie qui l’exploite...[1] Vieux matériel, wagons

de rebut qu’on réserve à cette traversée de l’admirable massif

cantalien! Et l’on s’étonne de la rareté des touristes! Voyage affreux,

qui serait l’un des plus faciles, l’un des plus beaux du monde, avec des

voitures proprement suspendues, et de ces compartiments-terrasse, par

exemple, comme ceux du Saint-Gothard, balcons vertigineux d’où l’on

assiste à cette escalade fantastique de lacs et d’alpes, dont l’âme et

les yeux restent pour éternellement enchantés,--d’où les yeux et l’âme

les plus épris de la Suisse, des Pyrénées, les plus épris de partout, ne

s’abaisseraient pas sans surprise et sans admiration sur tant de

merveilles à peu près inédites, ignorées des Français même. Hélas! au

lieu de jouir à l’aise du prodigieux changeant décor où court la voie

ferrée (tantôt dans la vallée et le long des rives tourmentées de

l’Alagnon; plus tard par ces défilés abrupts où dévalent ces torrents

farouches, par ces couloirs étroits creusés dans le roc, ou bien à

travers ces mornes sapins du Lioran) avant de déboucher dans le large de

la vallée de la Cère; au lieu de pouvoir se pencher sur la fuite des

paysages sans cesse renouvelés, sur le déroulement des horizons,

cueillir au passage la vision des villages, des châteaux, tapis dans les

creux, étagés sur les pentes, piqués sur les hauteurs, au lieu de cela

il faut tout bêtement se rencoigner, songer à se caler, à se garer de la

violence des chocs qui vous ballottent, vous projettent d’une banquette

à l’autre: un tangage et un roulis de navire dans la tempête, une

trépidation effroyable, à croire que c’est le sol qui s’ébranle, le

volcan qui s’étire--et que l’on roule sur un tremblement de terre...

[1] Ceci n’est plus exact. La transformation s’est opérée depuis

longtemps. Les trains les plus confortables circulent désormais

l’été, avec un _wagon-terrasse_...

--Saint Géraud me pardonne! implorais-je, ma prime opinion formulée,

après tant de secousses et, dès la gare, sur l’aspect maussade et

insignifiant de la ville.

Si je m’adressais à saint Géraud, de préférence, vous vous doutez de la

raison: je me souvenais que saint Géraud est le patron d’Aurillac[2].

[2] C’est de la fin du neuvième siècle, du commencement du dixième

siècle, où naquit le comte Géraud, où fut fondée son abbaye (d’où

devait sortir, entre tant d’autres grandes figures, celle de

l’universel Gerbert) que date authentiquement la vie de la cité qui

s’aggloméra autour du célèbre monastère... Jusque-là, il n’apparaît

pas irréfutablement qu’Aurillac ait existé: quelques monnaies

rencontrées dans des fouilles peuvent faire présumer une station

romaine, sous les empereurs, sous Marc-Aurèle ou Aurélien, d’où

l’étymologie... Mais il n’en est question nulle part dans la guerre

des Gaules. Quant à l’époque franque, pas d’autres traces que

celle-ci: une croix--en face de l’énorme tilleul de Sully--la «Croux

Malli» qui indiquerait l’endroit où se tenait le _mal_ ou _mallus_,

sorte d’assemblée judiciaire! Maigre témoignage! Mais depuis saint

Géraud, le chef-lieu actuel du Cantal peut prouver, par pièces et

archives, la suite de ses destinées, ses annales heureuses et non,

tour à tour; splendeur de l’abbaye dont la science brille si

puissamment sur la chrétienté! En effet, le roi Robert, fils de

Hugues Capet, s’y rendait en pèlerinage; le pape Urbain II en

consacrait l’église, en revenant de prêcher à Clermont la première

croisade; le souverain pontife Calixte II y séjourna; au treizième

siècle, un couvent des Cordeliers s’y établit, qu’inaugura saint

Antoine de Padoue. Mais tout ce puissant éclat s’est terni aux

luttes pour les franchises communales, toute cette fortune périclite

et s’abîme aux guerres des Anglais, aux pillages qui, longtemps

après, continuèrent de désoler le pays, aux guerres de religion

enfin: prise et sac de la ville par les huguenots, destruction du

monastère et des couvents, effroyable revanche de la

Saint-Barthélemy; désormais, l’histoire d’Aurillac n’a plus guère

d’autres éphémérides que celles de la province et du royaume...

Certainement, saint Géraud me pardonne. Il aura compris que c’est un peu

la mémoire de sa fameuse abbaye et du passé héroïque d’Aurillac qui

contribuèrent à mon désappointement éphémère, devant une ville de

bâtisse moderne, qui s’étalait à ma vue sous un ciel bas et sombre,

avec des toits monotones, d’où n’émerge que le clocher de

Notre-Dame-des-Neiges...

Ville d’aujourd’hui, d’hier, sans relief d’autrefois.

Car, de jadis, il ne demeure pas de vestiges.

Interrogez:

--... Les Anglais... les huguenots...

La réponse ne varie pas, revient devant chaque ruine de l’ancienne

Haute-Auvergne; souvenirs aigus encore, dont il semble qu’à peine la

terreur s’efface; et puis, la Révolution...

Mais surtout les Anglais, les huguenots--les z-huguenots,

prononce-t-on...

Cependant, Aurillac n’est rien moins que terne, dans une situation

splendide--qui se révèle à présent que le soleil a bien voulu luire,

tout d’un coup--à l’entrée de la vallée de Mandailles--abritée des

collines du bois de Lafage et du roc Castanet--en face de l’immense

plaine mamelonnée, qui propage ses houles de terrain vers le Lot; et,

tournez-vous, c’est le puy Mary, qui, là-bas, là-haut, étage ses plans

majestueux, arque sa double cime dans la nue... Et, entre cette plaine

immense, comme la mer, d’un côté, à l’opposé la montagne qui se hausse

et s’élance, cela ne manque pas de grandeur, cette ville-là, sans faste,

prostrée en sujette, à la marge des monts dont l’indicible majesté

s’étend sur elle.

Très simplement, en effet, Aurillac ne présente en édifices que des

bâtiments officiels exigés d’un chef-lieu de préfecture.

Voici le Palais de Justice, d’architecture sévère, comme il convient à

ce genre d’habitation: même, rien qu’à passer devant, tant la façade est

revêche, on devinerait, je crois, que la personne qui habite derrière

s’appelle la Loi; elle possède pas mal d’immeubles, en France, où nul

n’est censé l’ignorer. Heureux qui n’en franchit jamais le seuil!

Passons. Arrêtons-nous plutôt quelques instants dans le square

agréablement planté qui occupe le milieu de la place, d’où nous

pouvons examiner le clocher de l’église des Cordeliers, dite

Notre-Dame-des-Neiges; une cloche, sans doute trop grosse pour être

suspendue à l’intérieur, était suspendue au dehors, au bout d’une

charpente disposée pour; comment ces messieurs du clergé satisferont-ils

à la maligne curiosité des enfants, qui s’étonneront d’apercevoir dans

les airs, la semaine sainte où les cloches vont à Rome, cette cloche

impie? Sans doute, ils seront embarrassés, autant que pour me renseigner

sur cette Vierge dont s’enorgueillit Notre-Dame-des-Neiges--qui est une

Vierge noire, trapue comme un bouddha, véritable idole hindoue, qu’on

dirait en charbon. D’où proviennent ces négresses, fréquentes dans le

diocèse? J’ai interrogé quelques prêtres, feuilleté des livres; ces

statues auraient été rapportées de la Terre sainte, voilà toute la

réponse.

La série des monuments aurillacois se complète par une église

Saint-Géraud, naturellement--un Hôtel de Ville, où a été installé un

_musée Rames_, un Hôtel de la préfecture, un Collège à portail sculpté,

et un Lycée, et des Casernes, et un Hospice, et une École normale

supérieure primaire, construite sur l’emplacement du château de

Saint-Étienne,--plusieurs fois saccagé et restauré,--dont la tour

superbe qui subsistait dominant la ville a été conservée et utilisée

dans le monument de l’école, de sorte que, dix siècles après le

fondateur de la savante abbaye, la science est donnée encore sur cette

roche précisément où auraient vécu les ancêtres de Géraud et lui-même...

Quand je disais qu’Aurillac ne possède que les monuments strictement

nécessaires, j’omettais l’Hôtel consulaire, la chapelle d’Aurinques et

les statues qui décorent ses places. Mais quoi! l’Hôtel consulaire, tout

clinquant neuf, avec sa façade grattée et retaillée, a perdu le charme

de vétusté, à quoi s’arrête et se plaît le rêve du passant...

Quelles haltes de pensées, devant le plus pauvre restant de vieilles

pierres, survivantes échappées à la destruction des hommes, au désastre

des âges, ces vieilles pierres fauves ou mordorées, qui semblent ruminer

des choses, des choses, avec tant de joie, au soleil, ou grelottent à la

pluie, se renfrognent, comme des personnes...

Certainement, elles respirent, elles palpitent... Certainement, elles

sont hantées d’une âme profonde, à qui les générations successives ont

légué le mystère de leur fièvre et de leur passion, le secret de leurs

joies, de leurs tristesses, de leurs espoirs, de leurs rancœurs! Sans

quoi, comment expliquer sur nous l’attirance des ruines à travers

lesquelles nous aimons errer, le cœur serré, devant les rides et les

balafres de la matière, prétendue inerte, d’où se dégage une telle

poésie de regret et d’irréparable!...

Un bloc couché dans les genêts, parmi la bruyère ou les chardons

d’octobre, sous un ciel brumeux d’automne, ah! quel torrent de

mélancolie cela déchaîne en nous! Il suffit de quelque granit informe

dans les brousses pour qu’à notre imagination ressuscite le fantôme des

siècles révolus... Au contraire, quelle indifférence est la nôtre devant

la pierre récente, si habilement taillée qu’elle soit; même, au marbre

d’art, il faut la lente caresse des soleils et les coups de l’hiver.

Comme on passe vite devant toutes ses reconstitutions; on salue, on

s’éloigne, pour courir s’abîmer en contemplation devant un pan de

muraille, un lambeau de corniche tout lézardé, fendillé, effrité... Un

peu ce que j’ai fait, pour cette Maison des consuls, qui n’est plus la

Maison des consuls, mais un logis d’aujourd’hui, comme avec de l’argent

je pourrais m’en procurer une copie...

Mais à n’importe quel prix, par exemple, je ne pourrais obtenir le

double de cette humble chapelle d’Aurinques (sans doute restaurée plus

d’une fois, mais pas d’ensemble) assez flétrie et rongée, tout de même,

enfin, pour que j’y sente planer l’ombre chère de celui à qui elle fut

dédiée et celle de l’inconsolable amante aux soins de qui elle est due.

C’est à l’extrémité de la ville, à l’endroit où un Guinot de Veyre

succomba, la nuit du 4 au 5 août 1581, contre les remparts assaillis par

les huguenots, dans une maison où il fut surpris par l’incendie, en se

battant. Son cadavre calciné ne fut reconnu qu’à une bague d’or qu’il

avait reçue de sa fiancée. Elle, tout de suite, résolut de se retirer du

monde, d’entrer au Buis, après avoir fait graver à l’église

Saint-Géraud, au-dessus de l’autel des Veuves, un bras passé dans les

courroies d’un bouclier, la main fermée laissant voir une bague au

quatrième doigt... Touchante image, charmant simulacre qu’il eût fallu

précieusement conserver... En revanche, on a gardé, paraît-il, une

trompette de cuivre ramassée après la victoire, dans les fossés--par

quelque ancêtre de nos âpres ferrailleurs d’aujourd’hui, sans doute.

Mais de causer ferraille, cela nous mène droit à la statue de

Gerbert--et nous traverserons la rue des Forgerons.

Auparavant, que je vous dise qu’Aurillac, réputée la patrie des

chaudronniers, fut mieux que cela, du dixième au dix-septième et même

dix-huitième siècle: la patrie des orpailleurs; l’orpaillerie consistait

à recueillir l’or que la Jordanne roulait dans ses eaux. Une étymologie

controuvée, malheureusement, car elle est gracieuse, tirait Aurillac,

d’Auri-lacus, lac d’or! Cette industrie languit peu à peu et s’éteignit,

les trop minces parcelles, qu’on extrairait encore, ne devant pas

suffire à rémunérer le travail. Cette fabuleuse Jordanne, épuisée d’or,

qui va «tarif de son poisson», à présent, si l’on n’y met ordre, avec

les «empoisonneurs de rivière» qui foisonnent sur ses bords, et sur

toutes les rives des riches ruisseaux de la montagne, d’ailleurs! Du

manque de cet or, probablement, a périclité le travail des orfèvres,

dont les boutiques bordaient la rue de ce nom. Qu’elle était jolie,

cette «parure d’Auvergne» où figuraient ces croix délicieuses, que les

filles d’aujourd’hui ne portent plus; car je ne vois plus qu’à de

vieilles, vieilles femmes «ces tours de cou» qui faisaient je ne sais

combien de fois le tour du cou, avant de s’agrafer sur la nuque par une

large plaque d’or,--bijoux amples et pesants, qui devenaient un trésor

de famille. L’or a disparu; on se contente du toc et du doublé--à la

portée de toutes les bourses. Heureusement, il n’en est point fini du

cuivre, de ces chaudrons massifs, d’un usage séculaire, dont Aurillac

avait la spécialité, de ces fontaines rouges, d’un modèle vénérable,

dont on rencontre la pareille dans toutes les fermes. Les petites forges

continuent de flamboyer, les martinets de résonner, derrière les portes

basses et cintrées de l’étroite rue des Forgerons, où se pressent

chaudronniers, serruriers, couteliers, et surtout dans la rue du

Monastère. En outre, Aurillac s’est enrichi d’une industrie nouvelle:

maintenant, tout le monde est aux parapluies: Aurillac en fabrique des

quantités, ne fabrique plus que cela; c’est, après le commerce des

fromages, l’industrie la plus florissante d’Aurillac.

A propos de l’éblouissant minerai dont la poudre était mêlée aux sables

fins de la Jordanne, circulent vingt légendes, dont la plus accréditée

est celle qui fait couler cet or d’un miracle de Gerbert, devant la

statue de qui nous sommes et pourrions si longtemps méditer! Non pas la

statue d’un homme--mais d’une époque[3].

[3] Voir _L’Auvergne_, pages 143 et suivantes.

La statue de Gerbert, sculptée par David d’Angers, fondue en bronze, et

érigée au bout d’une promenade, le Gravier, un rectangle de sol nu et

sec. Gerbert peut croire que ses concitoyens, en alignant cette

promenade rigide, se souvinrent de ses goûts pour la mathématique:

c’est, sous son regard, comme un tableau tel que dans les écoles, comme

un vaste tableau d’épure... Le spectacle est aride, mais préférable,

après tout, à celui qui s’impose, si l’on fait volte-face et que l’on

s’engage sur le cours d’Angoulême.

Ici, la Jordanne reflète, lorsqu’elle n’est pas aux trois quarts

desséchée par la canicule, le plus dégoûtant fouillis de masures aux

balustrades de bois pourris, où flottent des loques, des guenilles à

sécher, comme des drapeaux de misère et de saleté--le derrière de la rue

du Buis--immonde--et, aussi, du plus inattendu, du plus pittoresque

effet...

Mais, tout cela, dont nous venons de faire le tour en quelques pages,

c’est l’Aurillac de tous les jours--dans un assoupissement d’où ne

l’éveillent pas le sifflet des trains, le roulement des omnibus de la

gare aux hôtels, ou les clairons des casernes--un Aurillac qui va

changer d’aspect soudain.

Voici que ses rues s’emplissent d’un tumulte inouï, que sur des

placettes, où le seul bruit d’habitude est l’eau de la fontaine dans sa

vasque de granit ou de serpentine, grouille une multitude pressée; les

hôtelleries regorgent de voyageurs, les remises de chevaux--et des

cabriolets, des jardinières, des tapissières, des «courriers», des

véhicules de toutes sortes arrivent sans cesse, détellent en plein

air...

C’est foire, demain.

Dès ce soir, la vie afflue, va et vient de la place d’Aurinques au pont

Rouge, du faubourg Saint-Étienne au faubourg des Carmes.

Le vieil Aurillac somnolent se réveille; l’Aurillac neuf, qui gagne

chaque jour, s’étale vers la plaine, vers le soleil et la lumière, est

empli du mouvement, déborde de foule. De tous les trains, de toutes les

diligences, descendent les marchands, la sacoche gonflée gonflant leur

blouse... Et toute la nuit, sous les étoiles, ou, à l’obscure, des

quatre points cardinaux, c’est la montagne qui dévale,--toute sa

richesse, ces troupeaux qui cheminent, que harcèlent les chiens, que

poussent les pâtres et les bouviers. De bonne heure, le Champ de foire

est envahi, et le cours d’Angoulême, et le Gravier, et la place

d’Aurinques, et toutes les placettes, et tous les recoins de toutes les

rues... Au Champ de foire, le gros bétail rouge, gloire de Salers;

ailleurs, disséminés, des marchés de moindre importance, les porcs

vautrés dans le ruisseau, des lots de moutons, collés, soudés les uns

contre les autres, des ânes brayants, des chèvres inquiètes, des veaux

ahuris; sur les bordures des trottoirs, les fermières accroupies

derrière leurs mannes de volaille; l’air retentissant des beuglements,

des grognements des animaux, des appels, des jurons des gens,

l’atmosphère chargée d’une chaude buée d’étable, d’une lourde odeur de

suints et de bouses...

Cependant--avec toutes les ruses et les finesses des marchandages--les

affaires se traitent; les auberges, les hôtels sont assiégés; on

trinque, on boit, on débat des prix, on retrinque, on reboit, et tope

là--il n’y a plus à y revenir, marché conclu, mieux que sur le papier...

Partout, les voix s’enflent, les têtes s’échauffent, sous les feutres à

grands bords, les poings cognent sur les tables, les servantes hélées

par ceux-ci, retenues par ceux-là, dont les yeux s’allument, dont les

mains se font hardies, ne savent à qui entendre. Partout, dans les

salles et dans la rue, une rumeur montante de paroles, de cris, de

disputes, de batailles, de chansons comme s’il fallait dépenser là toute

la retenue des semaines de silence et de solitude. Les boutiques, aussi,

sont bondées, où l’on fait provisions, les filles, de quelque ruban, les

garçons, d’une pipe ou d’un couteau. Enfin, sur le crépuscule, la foule

diminue, gagne la gare, les chemins de fer, les diligences, les voitures

rattelées. Les fouets claquent comme une fusillade, de nouveau les

routes sont encombrées de files de bêtes et de gens, les valets chassant

leurs troupeaux rouges et jaunes; bientôt, il ne reste plus en vue que

quelques couples de vieux et de vieilles, un cabas sous un bras, un

parapluie sous l’autre, embarrassés derrière un porc rebelle, un veau

rechignant, qui refuse d’avancer, se couche...

* * * * *

C’était foire, hier...

* * * * *

La ville garde, de cette animation d’un jour, ce caractère qui lui est

propre, l’indéfinissable de son atmosphère, un peu de la mélancolie d’un

port, aux heures où la mer se retire...

Avec ses foires, ses marchés, Aurillac a ses flux et reflux, toute une

vie, à larges flots, qui descend des sommets, la baigne, et puis

remonte...

Chez les Ferrailleurs.

... D’Aurillac à Mandailles, çà et là, insolites parmi les hameaux de

granit brûlé, des villas apparaissent, coquettes, gracieuses, murailles

blanches, tuiles rouges, ardoises bleues, jardins en fleurs! Claires

bâtisses, constructions modernes, qui contrastent fort avec les noirs

logis des montagnards, avec les rudes et vieux châteaux en ruines à la

pointe des rocs.

Interrogez, et l’on vous répondra invariablement, pour chacune de ces

bourgeoises habitations, que le propriétaire est un «Parisien»--un

Parisien d’Auvergne--un émigrant--_un ferrailleur_.

Type curieux que celui de ces anciens tôliers, chaudronniers,

entrepreneurs de démolitions, brocanteurs du cuivre et du fer,

trafiquants de la rouille, partis en sabots du masut, avec tout leur

avoir--quelques pièces blanches de leurs gages de bergers--nouées dans

le coin d’un mouchoir à carreaux, partis sans savoir lire ni écrire, et

revenus millionnaires, ne sachant que tracer une lourde croix au-dessous

de la mention «a déclaré ne pas savoir signer», lorsqu’ils achètent,

par-devant notaire, en belles espèces sonnantes, les biens où ils furent

pâtres ou bouviers.

--J’avais treize ans, lorsque je dévalai de ces bougres de rochers, me

crie mon hôte, et mon guide, dans la vallée de la Jordanne, montrant

d’un geste le puy Mary, qui découpe sur l’horizon lointain sa double

cime fourchue. Ah! la malle ne pesait pas lourd: un tricot, des

chaussettes de laine et des bottes, un sac de noix et un sac de blé

noir, pour des parents, tout ça roulé dans une couverture... et _pan per

la parit!_ «pan, dans la muraille!»...

Et, à ce juron patois, son poing se fermait comme pour abattre, sa jambe

se levait comme pour sauter un obstacle. Ce _Pan per la parit!_ était

pour mon homme le _Alea jacta est!_ le «J’ai franchi le Rubicon!» de

César.

Nous sommes en voiture sur la route de Saint-Simon à Mandailles, dès le

«premier matin», comme ils disent. A peine si l’aube débrouille les

sommets dans le ciel, pâle du jour proche. Déjà nous avons traversé les

champs de Belliac, le vallon fameux où Gerbert, enfant, gardait les

brebis, et passé devant la maison endormie qui porte le nom de «maison

du pape».

De temps à autre, aux côtes raides, nous descendons, pour ne pas

éreinter les bêtes; et mon hôte continue de me raconter son histoire,

l’histoire de tous ceux du pays que la misère condamne à s’expatrier en

grand nombre.

Les hautes terres, tout en pacages, sans culture possible, à cause des

hivers précoces, des nuits glacées de la belle saison même, ne peuvent

abriter et nourrir que quelques vacheries, aux mois d’été; et la

Jordanne ne roule plus dans ses eaux turbulentes la moindre paillette

jaune; aussi, force est à beaucoup de déserter la montagne, pour Paris

ou Madrid, les villes fabuleuses d’où les aînés reviennent avec des

chaînes au gilet et des bagues aux doigts, comme des _moussurs_.

Nous nous arrêtons à Lascelles pour déjeuner; aux murs de l’auberge, des

gravures arrachées d’un catalogue, représentant des modèles de poêles et

de machines de l’usine d’un émigrant, remplacent les images de saints,

d’autrefois.

Le cimetière que nous visitons, pendant que l’aubergiste apprête les

truites,--au milieu de pauvres tombes sans autre ornement qu’une croix,

montre soudain quelques dalles aux lettres d’or, quelque riche entourage

de fer forgé, surtout un extraordinaire caveau de famille, une chapelle

de fonte massive, pièce unique, me dit mon cicerone, par son poids et

ses dimensions, dont le transport seul a coûté un prix fou, tombeaux de

«Parisiens», de _ferrailleurs_, dont les demeures dernières, concessions

à perpétuité, contrastent aussi violemment avec les humbles fosses

éphémères, que leurs pimpantes villas avec les sombres domiciles des

paysans.

Pendant le déjeuner, comme au cimetière, comme sur la route, mon homme

ne tarit pas de me crier--il a l’oreille dure--son histoire à lui, et à

un tel, à qui appartiennent ces prés, et à un tel, de qui est ce

domaine.

--Oui, treize ans, quand j’ai dévalé... Ah! il ne fallait pas avoir

froid aux yeux. Mais, baste, je n’avais peur de rien... _et pan per la

parit!_

Je l’écoute, en étudiant sa face, aux larges mâchoires, son front carré,

obstiné, ses yeux d’un bleu très frais, le cheveu dru, grisonnant à

peine, les oreilles velues, cette carrure d’épaules solides encore,

guère plus de cinquante ans, il est vrai, mais après quel travail

enragé, des années et des années, sans répit!

Étapes par étapes, couchant dans les granges ou les étables, c’est le

voyage jusqu’à Lyon, l’embauchage chez un charron; au bout de deux ans,

l’association avec un «pays», l’achat, sur leurs économies--quatre sous

sur vingt qu’ils gagnaient, par jour,--d’une roulotte et d’un âne, _et

pan per la parit!_ de seize à vingt ans, le tour de France, rétameurs

ambulants, à travers les campagnes. Pendant ces quatre ans, il a mis de

côté les deux mille francs nécessaires pour payer un remplaçant, et, le

service militaire esquivé, de quoi s’installer à Paris, dans un de ces

lugubres passages de la rue de la Roquette, dans ce faubourg auvergnat,

où ils s’entassent tous, ceux de Saint-Simon et ceux de Lascelles, ceux

de Saint-Cirgues et ceux de Mandailles, pour vingt ou trente ans de

travaux forcés, reclus comme dans un bagne, forçats de l’argent.

--Tenez, quand j’ai eu les démolitions de l’Exposition, j’ai été trois

ans sans retourner voir ma femme.

Beaucoup, en effet, ont leur femme là-bas, qu’ils ne voient qu’à de

longs intervalles, qu’ils ne font venir qu’au moment de s’établir,

amassant pour acheter un fonds, ouvrir un chantier. Elles arrivent, un

matin, par «le Lyon»; le mari les attend à la gare et les conduit à la

boutique ou au logement, d’où elles ne sortiront plus une fois l’an.

J’en sais, et de fort riches, qui se vantent, venues à l’époque des

diligences, de n’avoir pris un train que vingt ans plus tard, pour s’en

retourner...

Les hommes, Paris ne les entame pas non plus, indifférents à toutes les

tentations du luxe et du bien-être. Il n’est d’autre régal pour eux que

le salé, une jambe de porc, un morceau de chèvre et les farinades de blé

noir! Et, rentiers, lorsque les affaires ne les condamnent plus à se

chausser et à se vêtir à la façon des villes, ils ne tardent pas à

reprendre les vastes galoches et le commode gilet de laine.

D’une âpreté au gain qui ne se dissimule pas, d’une énergie peu commune

au travail, avec un mépris absolu pour tout ce qui n’est pas l’argent,

ils sont remarquables aussi par leur sang-froid dans la spéculation!

Elle est d’un de ces joueurs imperturbables, cette repartie qui décèle

un trait foncier de la race:

Un fondé de pouvoirs partait pour acheter, au nom d’un _ferrailleur_, un

immeuble considérable:

--Poussez jusqu’à cinq cent mille francs.

--Bien. Je vous télégraphierai le résultat.

--Pourquoi dépenser vingt sous... Ça ne changera rien... Écrivez-moi,

simplement.

Comment s’étonner qu’ils réussissent, avec un pareil estomac!

Nous traversons des villages, et, dans chacun, se dressent les pompeuses

villas des «Parisiens»--d’autant plus nombreuses que la contrée se fait

plus morne et désolée, à mesure que la vallée s’élève, se rétrécit et se

dénude, de sorte que les habitations les plus cossues semblent se cacher

dans les replis les plus tristes de la montagne; c’est de là,

naturellement, que par la force des choses il descend le plus

d’émigrants. Et mon cicerone, toujours, m’instruit d’anecdotes locales,

mais peu variées, et me conduit aux églises, aux cascades, aux sites

changeants, brusques, tour à tour doux et charmants, grandioses et

sauvages, calmes ou tourmentés des rives de la Jordanne.

Veillées d'Auvergne · 第 1 / 12 段