de feu_, et la découverte que je venais de faire nous remplit de
nouvelles inquiétudes; il était évident qu’ils ne se tiendraient pas
pour battus, et qu’après avoir compté leurs pertes et respiré un
instant, ils reviendraient à l’attaque.
En effet, nous entendîmes bientôt de nouveau le bruit des pagayes. Cette
fois, nous les laissâmes approcher, et quand ils furent à portée, nous
déchargeâmes nos armes dans le tas aussi rapidement que possible.
Plusieurs durent être blessés et quelques-uns tués, car de tous côtés
s’élevèrent des gémissements, et le bruit de corps tombant dans l’eau
parvint jusqu’à nous.
«Il faut en courir la chance et tâcher de sortir d’ici, Dick, me dit
Walton. Si les Indiens persistent dans leur projet, nous ne pourrons
résister plus longtemps; gagner la mer est donc notre seule chance de
salut.»
Tout à coup, un bruit de rames nous fit retourner et nous n’eûmes que le
temps de baisser la tête pour éviter trois ou quatre flèches et un lourd
javelot, qui s’enfonça en vibrant dans notre bordage.
Au même instant nous arrivait le bruit d’une lutte sur l’avant du
navire; c’étaient les sauvages qui essayaient de nous aborder. Je me
précipitai dans l’entre pont pour y prendre quelques feux de Bengale; en
allumant un, je courus à la proue, où j’arrivai à temps pour voir
Jemmy aux prises avec deux ou trois Indiens qui essayaient de monter en
s’accrochant aux chaînes du navire.
[Illustration: Jemmy aux prises avec deux Indiens.]
Je venais de mettre en place le feu de Bengale, lorsque j’entendis un
coup violent frappé derrière moi, et, me relevant précipitamment, je vis
Pat tenant encore la hache levée au-dessus du cadavre d’un Indien qui
roulait à ses pieds.
«Vous l’avez échappé belle, me dit-il; ce maudit gredin s’était glissé
sur le bordage et allait vous frapper par derrière de son javelot, quand
je lui ai fait son affaire.»
La lumière soudaine du feu de Bengale paralysa nos adversaires et nous
donna un instant de répit qui nous permit de recharger nos armes et de
faire un affreux carnage parmi nos ennemis. La lueur qui se projetait au
loin nous montrait à une très-petite distance de nous l’entrée de la
passe. Nous mîmes aussitôt toutes voiles dehors pour forcer le passage,
et, pour éclairer notre route, nous allumâmes quelques autres feux de
Bengale, à la grande stupéfaction des sauvages, qui poussaient des
hurlements de surprise et de rage en voyant que malgré tous leurs
efforts nous allions leur échapper.
Cependant quelques-uns des plus téméraires continuaient à nous lancer
des flèches. Nous étions presque hors de la baie et nous nous préparions
à replier nos voiles pour faire face à la tempête, lorsque le pauvre
Walton, poussant un grand cri, tomba mort, le cœur percé d’une flèche
égarée.
La barre du gouvernail se mit à osciller et faillit me renverser lorsque
j’accourus. Avant que j’eusse pu m’en emparer, un bruit horrible se fit
entendre; nous touchions, et les vagues, dont l’écume eut en un instant
éteint nos lumières, déferlaient sur nous. Mes compagnons accoururent,
mais ce ne fut que pour voir combien notre désastre était complet.
Cher et brave Walton! les effroyables dangers qui nous entouraient ne
purent m’empêcher de donner libre carrière à mon émotion depuis si
longtemps comprimée. Je ne pouvais en ce moment penser qu’à lui, à lui
qui, pendant toute cette affaire, était resté si bravement à son poste.
Penché sur son cadavre, je pleurais comme un enfant, en pensant à sa
mère, à ses sœurs, dont il m’avait si souvent parlé près du feu de
notre petite cabine, et le cœur me manquait lorsque je me demandais
comment je m’y prendrais pour leur annoncer cette affreuse nouvelle.
Cette pensée me rappela à l’horrible réalité. N’étions-nous pas perdus,
perdus sans retour?
Notre situation était désespérée. Ce n’est pas que nous eussions pour le
moment rien à craindre des Indiens, qui n’oseraient pas s’aventurer
jusqu’ici avant le jour; mais d’ici là notre petit navire serait brisé
en mille morceaux sur les écueils.
«Eh bien, capitaine, me dit Jemmy (je vous appelle capitaine, maintenant
que le pauvre monsieur Walton est mort), je ne vois pas que nous
puissions faire autre chose que de rester où nous sommes jusqu’à ce que
la tempête se calme; si le vent tournait un peu et soufflait de terre,
nous pourrions nous mettre dans le petit canot et nous en aller en
côtoyant le bord.»
Le bruit des flots qui battaient furieusement les flancs de notre navire
nous empêchait presque de nous entendre.
«Croyez-vous, lui criai-je, qu’avec le vent qu’il fait nous puissions
passer la nuit entière sans être mis en pièces?
--Ce serait bien possible, car le navire est solide; mais nous aurons de
nouveau les sauvages à nos trousses. Nous n’avons qu’une chose à faire,
c’est de partir aussitôt que nous aurons la moindre chance de le faire.
J’ai bien peur cependant que ce pauvre petit canot ne tienne pas la mer
une minute.»
Le canot, abrité par le navire, flottait sous le vent, dansant comme un
bouchon sur les vagues. Nous parvînmes, non sans peine, à réunir
quelques provisions (biscuits, eau-de-vie, etc.) et des couvertures que
nous nous tînmes prêts à jeter dans le canot; nous trouvâmes aussi
quelques avirons de rechange, et je serrai précieusement dans ma
ceinture quelques allumettes chimiques enveloppées dans un morceau de
toile cirée. Alors chacun de nous mit dans sa ceinture ce qu’il avait de
plus précieux, ceignit son revolver et attendit le moment favorable pour
se confier à la légère et frêle embarcation.
Au bout d’une heure, le vent, comme Jemmy l’avait espéré, se calma un
peu, puis recommença à souffler, mais du rivage. Nous cessâmes d’être
secoués violemment sur l’écueil, et je conçus même l’espoir de sauver le
navire quand la marée serait tout à fait haute, car la coque ne semblait
pas fort endommagée et nous n’avions pas plus d’un pied d’eau dans la
cale.
Ayant trouvé un de nos feux de Bengale, je l’allumai pour me rendre
compte aussi bien que possible de notre position, et je vis alors qu’il
n’y avait absolument aucun espoir de sauver le navire. Nous avions été
poussés très-loin du chenal, au milieu de brisants, et il eût fallu un
remorqueur pour nous en tirer. Les Indiens avaient complétement disparu.
La mer s’étant un peu calmée, nous plaçâmes dans la chaloupe le corps du
pauvre Walton, ainsi que quelques objets de première nécessité, et nous
nous embarquâmes. Une fois hors du chenal, nous pûmes doubler un cap,
derrière lequel la mer se trouvait relativement calme. La tempête
s’était apaisée, de sorte que nous pûmes gagner la haute mer et faire
au pauvre Walton les funérailles du marin.
Au bout de huit ou dix jours, nous arrivâmes à Victoria, épuisés de
fatigue, n’ayant que la plus triste des histoires à raconter, et la
perspective d’un long hiver à passer non dans la misère, car nous avions
eu soin de faire assurer notre schooner, mais avec la désolante pensée
qu’avec notre navire nous avions perdu la petite fortune que nous avions
si péniblement gagnée.
L’hiver se passa sans incident remarquable. Pat et moi, désormais
inséparables, le passâmes ensemble, et dès le retour du printemps nous
résolûmes de tenter une dernière fois la fortune aux mines, nous
promettant que ce serait notre dernier effort, et que si le sort nous
était encore défavorable, nous quitterions le pays.
CHAPITRE XVII
A LA DÉCOUVERTE DE L’OR
Nous étions décidés à abandonner définitivement Jack of Clubs Creek, et
à faire notre dernière tentative sur un terrain vierge où nul homme
blanc n’eût encore mis le pied. A cet effet, sitôt arrivés à William’s
Creek, nous achetâmes pour un mois environ de farine, de lard et
d’autres provisions; nous nous munîmes d’une pioche, d’une pelle, d’une
poêle à laver le minerai, et nous prîmes la direction de la _Bear River_
(rivière de l’Ours), ayant chacun sur notre dos une centaine de livres.
Bien que nous fussions à la fin de mai, la neige n’avait pas entièrement
disparu, et nous en trouvions encore de deux à trois pieds dans les bois
que nous traversions; ce qui, chargés comme nous étions, rendait notre
marche très-pénible. Il n’y avait point de chemin tracé, et tout ce que
nous pouvions faire était de suivre d’aussi près que possible le cours
de la rivière, qui tantôt se précipitait impétueusement à travers les
cañons, tantôt se perdait dans des marais couverts d’osiers. Le seul
instant du jour où la fatigue du voyage fût tolérable était l’heure
matinale où la neige était encore dure par suite du froid intense de la
nuit. Aussitôt que le soleil se montrait, la surface de la neige fondait
et il devenait impossible de faire plus d’une douzaine de pas sans
enfoncer et buter contre les troncs d’arbre cachés sous la nappe
blanche. Puis de temps en temps nous avions à escalader des pentes
escarpées ou à suivre la crête de précipices s’élevant à pic au-dessus
de torrents coulant à une profondeur vertigineuse.
Un matin, en me laissant glisser sur une pente couverte de neige, je
faillis périr. Ne voyant, en regardant du haut de la montagne, qu’un
talus très-uni présentant une pente à l’inclinaison d’environ 45 degrés:
«Parbleu, dis-je, voilà une magnifique occasion de se reposer: je vais
me laisser glisser jusqu’en bas. Viens-tu, Pat?»
Ce projet ne lui souriant point, Pat assujettit son fardeau sur ses
épaules et se mit à descendre prudemment en mettant lentement un pied
devant l’autre.
«Je tiendrai le déjeuner prêt pour quand tu arriveras au bas de la
montagne», dis-je à Pat; et m’étendant sur le dos, mon paquet sous moi,
je me laissai glisser rapidement sur la surface unie.
Soudain, à peu près à mi-côte, j’aperçus à 30 mètres devant moi le
sommet d’un sapin se montrant au-dessus de la nappe blanche, et en
regardant plus attentivement, je vis que, sur une assez grande étendue,
les sommets d’autres arbres couverts d’une épaisse couche de neige
formaient comme une continuation du talus sur lequel je glissais
rapidement. Le précipice, mesuré du sommet à la base de ces sapins,
devait être d’environ deux cents pieds, et quelques secondes de plus de
cette glissade devaient m’y précipiter. A une très-petite distance de
moi, un peu sur la gauche, était un jeune pin. Ne pouvant m’arrêter, je
réussis à donner à ma course la direction de cet arbre, et, en passant,
je l’embrassai et m’y cramponnai de toutes mes forces. L’impulsion
acquise, doublée par le poids du fardeau que je portais, était si forte
que l’arbre plia et que je craignis un instant qu’il ne cédât; mais il
tint bon et je fus sauvé. Cet instant critique fut suivi chez moi d’une
réaction nerveuse qui me laissa aussi faible qu’un enfant. Je remontai
avec précaution, et j’aperçus bientôt Pat qui avait trouvé un peu plus
loin un chemin que ne coupait point le précipice où j’avais failli
tomber; j’étais complétement épuisé et je tremblais si fort que, ne
pouvant plus porter mon paquet, je me mis à le faire rouler devant moi
jusqu’à ce que nous eûmes atteint le bas de la montagne, où je calmai
mes nerfs à l’aide d’un bol de thé que Pat s’empressa de me préparer.
Plusieurs jours de suite nous marchâmes ainsi, n’avançant que bien
lentement, à travers un pays aussi accidenté. Nous étions déjà bien loin
de toute habitation des blancs et seuls avec la nature, dans sa
grandeur, sa beauté et sa sauvagerie primitives. La rivière
s’élargissait ainsi que la vallée, et sur son cours s’entassaient çà et
là des piles de bois mort, charrié et blanchi par les eaux. Des prairies
naturelles s’étendaient sur les deux rives jusqu’au pied des montagnes,
sur les flancs desquelles croissait une végétation qui du pin et du
sapin allait, en diminuant sans cesse de force et de grandeur, se perdre
dans les régions des neiges éternelles où rien ne rompait l’uniforme
monotonie de cette blancheur éblouissante que quelques pics noirs et
pointus, trop escarpés pour que les flocons de neige pussent s’y
arrêter. Bien loin à l’est, à travers l’atmosphère limpide des
montagnes, on pouvait distinguer sous toute espèce de formes, châteaux,
pointes d’aiguille, les prodigieux sommets des montagnes Rocheuses. A la
lumière d’un brillant lever ou d’un éclatant coucher de soleil, cette
vue dépassait de beaucoup par son inexprimable grandeur tout ce que le
pinceau de l’artiste peut rendre, tout ce que la parole du poëte peut
exprimer.
A mesure que la vallée s’élargissait, l’air devenait plus chaud, la
végétation changeait de caractère et la stérilité faisait place à la
fertilité. Le climat était de deux mois en avance sur l’inhospitalière
région du Caribou que nous venions de quitter. La neige avait depuis
longtemps disparu dans les plaines: arbres, arbustes, fleurs sauvages,
tout poussait ou s’ouvrait à la chaleur du bienfaisant soleil, et de
tous côtés des baies se gonflaient sur les buissons. Le gibier abondait
dans les bois autant que le poisson dans les rivières. La nuit nous
entendions le cri de l’élan, le grognement de l’ours et l’aboiement du
coyote (chien sauvage); et le jour la gelinotte et la perdrix
traversaient presque à chaque pas notre chemin. Si l’on eût pu y arriver
sans risquer cent fois par jour de se casser le cou, ce pays eût été un
vrai paradis pour le chasseur ou l’amateur de la nature vierge. Nous
faisions bombance avec tout le gibier et le poisson que nous tuions avec
notre vieux revolver, ou que nous prenions avec un petit filet que nous
avions fabriqué. Du reste la chasse ne nous faisait pas perdre de vue le
but de notre voyage, et toutes les fois que nous rencontrions un endroit
où il y avait la moindre probabilité de trouver de l’or, notre poêle à
laver entrait en jeu. Nous obtînmes ainsi à plusieurs reprises de
petites quantités du précieux métal, mais jamais assez pour nous faire
espérer une exploitation fructueuse.
Un matin, après une marche fatigante de quatre ou cinq milles, nous
aperçûmes sur le versant opposé de la vallée un ruisseau dont les bords
nous offraient des apparences favorables à notre entreprise, et nous
résolûmes de passer la rivière pour explorer le lit de ce cours d’eau.
Il ne fallait pas penser à traverser la rivière à l’endroit où nous
étions. Un incendie avait détruit jusqu’au dernier morceau de bois sur
un espace de plusieurs milles et il était impossible de faire un radeau.
A environ deux milles, au-dessus de nous, à un endroit où, la vallée se
rétrécissant, la rivière se précipitait entre ses rives avec une
rapidité terrible, nous avions observé un long et mince érable que
l’incendie avait épargné et qui était resté couché en travers d’une rive
à l’autre, dans la position où un ou deux ans auparavant, à en juger par
les apparences, quelque Indien l’avait fait tomber pour effectuer le
passage de la rivière. Mais ce long arbre était si mince! Figurez-vous
une longue perche, la plus longue que l’on puisse imaginer, et encore
toute hérissée d’un inextricable fouillis de branches.
Nous hésitions à nous aventurer sur ce pont étroit et fragile, car notre
poids, auquel s’ajoutait celui des lourds fardeaux que nous portions,
devait le faire balancer de bas en haut comme une corde mal tendue, et
le moindre faux pas, le moindre coup de pied contre une des branches
latérales nous aurait précipités dans le torrent impétueux où nous
aurions infailliblement péri; nous suivîmes donc le cours de la rivière
dans l’espoir de trouver plus bas assez d’arbres pour faire un radeau.
La fortune nous favorisa plus tôt que nous ne l’espérions, car deux ou
trois milles plus bas nous vîmes au milieu de la rivière une île, et
tout près du bord, de notre côté, un immense pin qui, se trouvant tout à
fait seul, avait échappé à l’incendie.
Nous nous mîmes aussitôt à jouer de la hache, et nous le fîmes tomber de
telle façon que sa tête porta en plein dans l’île et qu’il nous offrit
un pont très-solide. Le bras de la rivière, de l’autre côté de l’île,
n’était pas très-large et n’avait que trois pieds de profondeur; nous
pûmes donc le traverser à gué, mais plus d’une fois la force du courant
nous fit perdre pied; nous réussîmes cependant à gagner sans encombre la
rive opposée. Nous nous hâtâmes de remonter le cours de la rivière
jusqu’au ruisseau que nous avions observé, et comme la nuit approchait,
nous fîmes du feu et soupâmes, après quoi nous allumâmes nos pipes, et
ayant étendu nos couvertures sur des jeunes branches de pin, nous nous
étendîmes les pieds contre le foyer.
Après nous être entretenus de nos espérances, chacun de nous s’étendit
sur sa couverture, et nous fûmes bientôt plongés dans un profond
sommeil. Environ deux heures après, autant que j’en pus juger à la
hauteur de la lune, nous fûmes réveillés en même temps par un fort
grognement poussé tout près de nous. Me levant en sursaut, je saisis la
hache qui se trouvait à portée de ma main, pendant que Pat tirait le
vieux revolver de dessous le sac de farine qui lui servait d’oreiller.
L’éclat de notre feu qui brûlait encore nous empêchait de rien
distinguer; mais nous entendions le bruit de pas lourds et mesurés. Nos
yeux s’habituant peu à peu à l’obscurité, nous aperçûmes un énorme ours
brun qui tournait autour de nous.
Cet animal, très-rare et d’une grande férocité, s’était probablement
réveillé depuis peu de sa torpeur hivernale, et sentant, au sortir de sa
caverne, l’odeur de notre cuisine, il était accouru pour satisfaire son
appétit bien justifiable après une si longue abstinence.
Nous l’observâmes pendant quelques minutes, nous tenant sur le qui-vive,
comme on le pense bien. Il continuait à tourner autour de nous, se
maintenant à une distance d’une vingtaine de mètres. Que n’aurions-nous
donné, Pat et moi, pour avoir en cet instant une bonne carabine! Nous
suivions d’un œil circonspect les pas de l’animal, et voyant qu’il
restait toujours à la même distance de nous, nous reprîmes quelque
confiance et discutâmes le plan de défense que nous devrions adopter en
cas d’attaque.
D’abord nous savions parfaitement que, tant que le feu brûlerait, il ne
se risquerait pas à s’avancer jusque sur nous; mais sur un espace de
plus de 100 mètres il ne restait pas un copeau de bois pour entretenir
notre foyer, qui nécessairement devait s’éteindre au bout d’une heure ou
de deux au plus. Il était évident, d’après l’obstination de maître
Martin, qu’il était bien déterminé à ne pas s’en retourner bredouille et
à se régaler de nos provisions ou de nos personnes. Or l’existence de
ces dernières dépendait des premières, car, dans les pays montagneux et
arides que nous avions à traverser, nous serions morts de faim en route
si nous avions perdu nos provisions. Il fallait donc nous préparer à la
lutte. Nos seules armes étaient le vieux revolver déjà mentionné, une
hache et une pioche. Nous devions bien nous garder de provoquer notre
ennemi par un coup de feu de nature à le blesser seulement et à lui
faire surmonter même son horreur du feu. Il fallait attendre l’attaque
et ne tirer que lorsque nous serions sûrs de le frapper dans un de ses
organes vitaux. Avec quel soin j’examinai notre vieil engin de
destruction, j’en graissai les rouages, et je m’assurai qu’il ne nous
jouerait pas de mauvais tours! car s’il nous avait raté dans la main,
comme cela lui était arrivé plus d’une fois, cela eût très-bien pu
coûter la vie à l’un de nous.
[Illustration: Il fit feu sur l’ours.]
Il y avait aussi des conditions stratégiques à considérer.
Immédiatement derrière nous se trouvait une petite élévation de terrain
d’environ trois pieds de hauteur, qui avait la forme d’un fer à cheval
et qui pendant notre sommeil nous avait abrités contre le vent. Ce
pouvait être, pour le cas où nous aurions à faire de l’escrime avec
maître Martin, une position avantageuse.
Je proposai d’abord un plan qui ne péchait pas par le manque de
hardiesse: c’était d’aller, en s’approchant de l’ours aussi près que
possible, lui lancer un brandon enflammé à la figure, et de revenir se
placer de nouveau sous la protection du feu avant qu’il eût le temps de
se remettre de son émotion. Si le coup portait en pleine figure, cela
pourrait l’effrayer assez pour qu’il se retirât; et si nous avions
seulement le temps d’aller ramasser du bois pour faire un grand feu qui
pût durer jusqu’au jour, nous serions sauvés. D’un autre côté, cela
pourrait le jeter dans une rage folle et nous mettre dans une attitude
de défense moins calme que si nous attendions patiemment qu’il nous
attaquât. Mais la tête de Pat, en dépit de sa nationalité, était plus
froide que la mienne.
«J’ai notre affaire, s’écria-t-il. Je reste où je suis et j’attends mon
gentleman avec le vieux revolver. Quand il ne sera plus qu’à 10 mètres,
je lui envoie une cheville dans le coffre, et je saute près de vous sur
la levée. Vous, si je ne le tue pas du coup et qu’il s’élance après moi,
vous vous tiendrez prêt à lui fendre la tête avec votre hache, et cela
me donnera le temps de lui servir une autre dragée qui cette fois fera,
j’espère, son affaire.»
Je me rangeai à l’avis de Pat, me contentant de substituer à la hache la
pioche, arme plus lourde et tournant moins facilement dans la main, et
nous nous assîmes près du feu, attendant les événements, mais en proie,
je dois l’avouer, à de vives inquiétudes. A mesure que le feu baissait,
le cercle que l’ours continuait à décrire se rétrécissait, et lorsque la
dernière langue de flamme s’évanouit, il n’était plus qu’à une douzaine
de mètres. Nous le suivions en tournant dans un cercle plus petit et
gardant toujours le brasier entre nous et lui. A la fin, il s’arrêta, se
leva lourdement sur ses pattes de derrière et, avec sa gaucherie
apparente, fit vers nous quelques pas.
«Tire, Pat! m’écriai-je en levant ma pioche, prêt à la laisser tomber de
tout son poids sur le crâne de maître Martin.
--Oui, mon ami, répondit Pat, voilà!» et faisant feu sur l’ours, qu’il
atteignit en pleine poitrine, il courut se placer aussitôt sur la levée
à côté de moi.
L’animal chancela; puis, avec un rugissement de fureur, s’élança vers
Pat. Je le frappai sur le crâne avec la pioche; mais, comme j’avais dû
frapper de côté, le fer, au lieu de lui entrer dans la tête, lui
traversa l’épaule et s’enfonça dans la poitrine. Au même instant, Pat
fit feu pour la seconde fois, et le monstre, touché au cœur, alla
rouler près des cendres de notre foyer.
Ce fut avec un inexprimable sentiment de soulagement et de joie que nous
contemplâmes notre ennemi gisant à nos pieds. Nous nous hâtâmes de
rassembler tout le bois nécessaire pour entretenir un grand feu, résolus
à nous assurer contre toute visite nocturne du même genre, et notamment
contre celle de la femelle de l’ours, qui aurait bien pu venir à la
recherche de son seigneur. Le feu flamba bientôt de nouveau, et,
fatigués tout à la fois par la surexcitation de la lutte et la longue
veille qui l’avait précédée, nous nous roulâmes dans nos couvertures et
dormîmes d’un sommeil de plomb jusqu’au milieu du jour suivant.
CHAPITRE XVIII
LA DERNIÈRE CHANCE
Notre première occupation, le lendemain, fut de dépouiller l’ours de sa
peau, que nous voulions porter en trophée à William’s Creek. Puis, ayant
creusé un trou, nous y plaçâmes les pattes de maître Martin, et nous
allumâmes un grand feu par-dessus. Nous recommandons ce procédé indien à
nos lecteurs: il n’y a pas de mets recherché qui puisse se comparer à
des pattes d’ours cuites de cette façon.
Cette agréable besogne terminée, nous reprîmes notre travail sur les
rives du ruisseau; mais n’ayant rien trouvé, nous revînmes dîner un peu
découragés. Après ce repas, nous résolûmes de faire une dernière
tentative à environ deux milles plus haut vers les sources du ruisseau.
[Illustration: Il se mit à exécuter une danse folle.]
Quelques coups de pioche nous amenèrent au rocher, et pendant que je
continuais à creuser, Pat prit une bonne pelletée de la terre que
nous venions d’extraire et descendit au bord du ruisseau pour procéder
au lavage.
Tout à coup, j’entendis sa voix joyeuse qui m’appelait. Je laissai
tomber ma pioche et me mis à courir vers lui. Il était assis par terre,
la boîte à laver entre les jambes.
«Eh bien, qu’y a-t-il? As-tu vu un autre ours? lui dis-je en regardant
autour de moi, tout essoufflé par ma course après les rochers.
--Au diable l’ours, répondit-il; tenez!» Et prenant dans ses doigts une
poignée de terre humide, il se leva et se mit à exécuter une danse folle
et bizarre.