Je passai ainsi l’hiver, me berçant des plus flatteuses espérances.

Quand le printemps arriva, nous avions une longue liste d’actionnaires.

Nous importâmes un grand nombre de machines de San-Francisco, nous en

fîmes construire d’autres à Victoria, et prîmes nos arrangements pour

les faire transporter aux mines. L’idée était excellente, comme des

milliers d’autres; mais nous n’avions pas tenu suffisamment compte des

difficultés d’une telle entreprise. D’abord, il nous fallut payer des

prix excessifs pour le transport; le printemps fut tardif; les routes,

qui n’avaient été tracées que l’été précédent, furent mises hors de

service en plusieurs endroits par les inondations. Bref, quand nos

machines arrivèrent aux mines, la saison était fort avancée et les prix

que nous étions obligés de demander pour leur usage étaient trop élevés

pour que les mineurs pussent nous les payer. Il fallut les vendre à

perte, et notre compagnie fit faillite.

J’avais fait, par mon influence, établir une machine sur notre claim;

mais comme nos voisins n’en avaient pas, le travail d’une seule fut

insuffisant, et la saison se passa encore sans amener de résultat. Mon

désappointement fut grand lorsque Pat, qui m’avait représenté aux mines,

m’apporta ces tristes nouvelles.

Mon rédacteur en chef, furieux de l’insuccès de notre entreprise,

exaspéré par les articles mordants de ses rivaux, m’annonça qu’il se

passerait de mes services, de sorte que je me trouvais de nouveau à la

recherche d’une position sociale.

J’entrai d’abord comme garçon chez un épicier; puis je passai comme

comptable sur un bateau à vapeur du Fraser; et enfin, un beau jour, je

me trouvai, à ma grande joie, promu au grade de capitaine d’un de ces

navires à bord desquels j’avais si souvent travaillé comme simple

porte-faix.

C’était de tous les genres de vie celui qui avait pour moi le plus de

charmes. Après avoir été déjà si souvent le jouet des circonstances,

quel plaisir pour un homme de mon âge que l’exercice du commandement!

Puis le sentiment émouvant des dangers de cette navigation périlleuse

convenait à mon tempérament. J’avais vu que la vigueur, le courage et le

sang-froid étaient les principales qualités requises, et je me flattais

de les posséder.

Je me rappelle, comme si c’était hier, le sentiment de pouvoir absolu

que j’éprouvais lorsque, à quelque endroit particulièrement dangereux de

ce fleuve terrible, le bateau presque immobile, arrêté par la force

énorme du courant, tremblait dans toute sa membrure et se tordait sous

les efforts de la vapeur portée à sa plus haute pression. Au dedans

grondait le foyer incandescent de la machine; au dehors rugissait le

fleuve; la sûreté de tous ceux qui étaient à bord dépendait de moi, et

le moindre tour de roue donné mal à propos pouvait nous envoyer tous

dans l’autre monde en laissant le courant prendre le dessus sur nous et

nous jeter, nous briser contre ces effrayantes murailles de rochers

entre lesquelles le fleuve précipitait sa course furieuse. En de tels

instants, seul dans ma petite cabine de verre, les dents serrées, les

yeux immobiles, la poitrine gonflée, oubliant jusqu’à l’existence des

personnes à bord, il me semblait être le dernier homme livrant un combat

à la nature et le gagnant. Puis, après cette violente émotion, c’était

l’agréable repos que le danger passé fait succéder à une extrême tension

d’esprit: je quittais mon poste où je me faisais remplacer par mon

second ou par quelque matelot; je me mêlais à la société de mes

passagers et je prenais plaisir à causer joyeusement avec les dames

quand j’étais assez heureux pour en avoir à bord. C’est une chose

étrange que la façon dont le mépris pour le danger croît en nous; par la

force de l’habitude, nous nous faisons peu à peu à tout, et nous en

arrivons à envisager si fermement le danger que toute son imminence ne

peut nous empêcher dans les moments les plus terribles à ne penser

qu’aux choses les plus futiles. Nous sommes en cela comme l’homme qui,

sur le point de se marier ou d’être pendu, voit son attention se porter

malgré lui sur l’étoffe dont est fait le surplis du prêtre ou sur la

forme des bottes du bourreau: toujours en nous le remous de l’absurdité

remonte côte à côte du plein et fort courant de la vie sérieuse.

Une aventure me mit surtout en renom. Nous remontions un jour un rapide

très-dangereux, et le fleuve était gonflé à un tel point que tout le

monde disait que nous ne franchirions jamais ce passage. Le manomètre de

la machine à vapeur montrait déjà des chiffres tout à fait

inaccoutumés, et il semblait impossible d’obtenir une plus haute

pression. Nous arrivâmes jusqu’au haut du rapide, à l’endroit même où

l’eau d’agitée devient calme; mais là nous nous arrêtâmes soudain:

impossible d’avancer d’un pouce. Je compris immédiatement que nous n’en

sortirions pas si le mécanicien ne pouvait, par quelque moyen inusité,

augmenter la force de la vapeur.

«Que pourriez-vous faire? lui demandai-je.

--Rien, me répondit-il, absolument rien; et si nous ne sortons pas

immédiatement de là, nous sauterons et serons tous envoyés à tous les

diables.»

Je résolus de ne m’en rapporter qu’à moi-même. M’étant donc fait

remplacer au gouvernail par mon fidèle second et lui ayant bien

recommandé de maintenir le bateau absolument immobile jusqu’à mon

retour, je descendis en bas et vis que le mécanicien avait fait

réellement tout son possible, excepté en un point: il n’avait pas pensé

à fermer la soupape de sûreté! Tout autour de la chaudière se trouvait

justement un groupe d’Indiens à moitié endormis par suite de l’extrême

chaleur qu’il faisait en cet endroit. Une idée soudaine, suggérée par

une vieille histoire de voyage sur le Mississipi, se présenta à mon

esprit.

«Viens, dis-je à celui des Indiens qui me parut le plus lourd et le plus

obtus de la compagnie. Tu aimerais à être un grand chef, comme moi qui

suis le chef du bateau?

--Oui, capitaine, répondit-il, ses yeux se dilatant à la vue d’une pièce

d’or de cinq dollars que je lui montrai.

--Parfait! Eh bien, assieds-toi sur ce petit rond de fer, et bientôt

vous verrez tous le bateau monter. (Je ne savais trop si le bateau ne

monterait pas très-haut en l’air au lieu de remonter le courant du

fleuve, mais il n’y avait pas pour moi d’autre alternative.) Je suis un

grand sorcier, ajoutai-je, et vous allez voir que je dis la vérité.»

L’Indien se mit sur son siége sans dire un mot, et je plaçai la pièce de

cinq dollars dans sa main en lui disant de la bien tenir, parce que

c’était un talisman et que le charme serait détruit s’il la laissait

échapper. Il resta là, majestueux comme un sauvage seul peut l’être,

serrant de toutes ses forces la pièce dans sa main et jetant sur ses

camarades un regard de souverain mépris. Heureusement la chaudière était

neuve et solide et elle résista. En deux minutes nous eûmes franchi

l’endroit dangereux, et je fis aussitôt échapper la vapeur et presque

éteindre le feu. Quant à l’Indien, je lui fis gagner sa pièce de cinq

dollars en le gardant sur son trône quelque temps encore après que le

danger fut passé. Outre les cinq dollars, il gagna à cette affaire le

sobriquet de _safety-walve Jack_ (Jack-soupape), et moi je passai plus

que jamais auprès des Indiens pour un très-grand sorcier.

Mes lecteurs jugeront peut-être après cela que ce fut, pour moi et pour

d’autres, une chose fort heureuse que je ne gardasse pas longtemps mon

poste de capitaine. Quoi qu’il en soit, cette aventure me mit fort en

relief parmi les gens du métier.

Au bout de quelque temps, la compagnie ayant fait faillite, je me

trouvai de nouveau sans emploi et je dus retourner à Victoria.

Un matin que je me promenais sur le port, je vis venir à moi un de mes

amis, nommé Walton, marin déserteur, qui avait quitté la mer pour les

mines et brûlait maintenant du désir de quitter les mines pour la mer.

«Vous regardiez ce schooner? me dit-il en me montrant un charmant petit

navire. Il est à vendre, et plût au ciel que j’eusse de quoi l’acheter!

j’aurais bientôt fait fortune en trafiquant avec les Peaux-rouges. C’est

un navire d’une trentaine de tonnes; je le chargerais de whiskey, et

avec cela j’achèterais toutes les fourrures qui se peuvent trouver d’ici

à Sitka.

--Oui, lui répondis-je, et vous vous feriez confisquer, à votre retour,

et le bâtiment, et tout ce que vous auriez obtenu à vil prix des

Indiens. Mais combien veut-on de cette goëlette?

[Illustration: L’Indien se mit sur son siège.]

--Environ deux mille dollars, mais je n’en ai que mille, et

malheureusement il n’est guère possible de trouver en ce moment à

emprunter le restant de la somme.

--Peut-être, lui dis-je. Voyons, vous êtes un marin de profession, et

vous savez que je ne suis pas tout à fait novice à ce métier-là. Si

j’avais les autres mille dollars et si je vous proposais de nous

associer pour acheter le navire et faire ensemble un voyage de commerce,

que penseriez-vous de ma proposition?

--Par Jupiter! s’écria-t-il, c’est justement la bonne fortune que

j’appelle de tous mes vœux! Si vous le voulez, c’est une affaire

faite!»

Nous allâmes aussitôt inspecter le navire et, avant la fin du jour, nous

en avions fait l’acquisition en commun. Nous eûmes alors à nous occuper

de la cargaison, que nous obtînmes facilement à crédit comme

propriétaires du navire, et nous passâmes quelques jours à courir la

ville en quête des articles dont nous avions besoin: cotonnades de

Manchester, farines, couvertures, mélasses, bottes, souliers et autres

objets recherchés par les Indiens. Quant au whiskey, je refusai

absolument d’en faire le commerce. C’était un grand sacrifice, car

l’honnête négociant qui ne vend pas de whiskey aux Indiens est sûr de se

voir distancer par des rivaux moins scrupuleux. Aussi mon associé me fit

d’énergiques représentations, mais je restai ferme.

Cela fait, il nous restait à compléter notre équipage. Walton,

naturellement, devait être capitaine, et moi je dirigerais les

opérations commerciales. Nous engageâmes comme matelot un brave et

robuste loup de mer, et je fis prévenir Pat, qui arriva le jour suivant,

ravi d’être de nouveau dans ma compagnie. Ayant mis notre cargaison à

bord, et, ayant régularisé nos papiers, nous partîmes pour une croisière

de six mois parmi les sauvages.

Le Fort Rupert, à quelque deux cents milles au nord, fut le premier

endroit où nous nous arrêtâmes, et, après avoir passé trois ou quatre

jours à étudier les courants et les marées et à attendre le moment

favorable, nous jetâmes l’ancre à la hauteur du village indien.

Walton et moi descendîmes à terre pour voir ce que les indigènes

possédaient en fait de fourrures et pour leur offrir les marchandises

que nous avions à bord. Les Peaux-rouges firent une grimace fort

dédaigneuse quand ils surent que nous n’apportions pas de whiskey.

Cependant, poussés par leurs femmes, ils se décidèrent à mettre leurs

fourrures dans leurs canots et à venir inspecter notre cargaison. Nous

ne fîmes pas de très-bonnes affaires avec ces Indiens, qui étaient trop

rapprochés de la civilisation et qui, pour cette raison, étaient de plus

grands coquins et de plus incorrigibles voleurs que leurs frères

sauvages.

De là nous nous rendîmes à Bella Coola, sur le continent, et puis,

toujours en tirant vers le nord, à l’île de la Reine-Charlotte et à Fort

Simpson; enfin, en quittant la rivière Stickeen, sur les frontières de

la Colombie anglaise et de ce qui était alors l’Amérique russe, nous

remontâmes loin au nord de Sitka jusqu’aux îles Aléoutiennes, près du

détroit de Behring.

Nous étions, il faut l’avouer, de vrais contrebandiers dans cette

dernière partie du monde; car le gouvernement russe ne souffrait dans

ses eaux aucuns trafiquants étrangers autres que la Compagnie de la Baie

d’Hudson, à laquelle il avait accordé le monopole du commerce dans la

Russie d’Amérique; mais nous nous inquiétions fort peu de cette

prohibition: nous savions qu’il n’y avait qu’un seul navire de guerre

russe dans ces parages, et qu’il était confortablement à l’ancre dans le

port de Pétropavlowski; nous n’étions donc point d’humeur à renoncer,

par crainte d’un danger imaginaire, à un commerce qui, là plus que

partout ailleurs, devait nous être avantageux.

Cette expédition nous procura une quantité de fourrures magnifiques. Les

loutres de mer, les renards argentés et une foule d’autres espèces

abondaient, et bien que nous eussions quelques difficultés à nous

entendre avec des peuplades dont nous ne comprenions point les

dialectes, nous réussîmes à nous défaire de presque toute notre

cargaison, et dûmes prendre du lest pour notre retour.

Notre genre de vie était passablement monotone et fatigant. Aussi

j’éprouvai un vif plaisir lorsque, ayant tout vendu, moins un petit

stock que nous destinions aux habitants de la côte occidentale de

Vancouver, nous nous décidâmes à revenir.

Nous avions fait d’excellentes affaires, et je me berçais de l’agréable

idée que, ce voyage fini, je me trouverais assez riche pour pouvoir

bénéficier d’expéditions futures sans y prendre part de ma personne.

CHAPITRE XVI

UNE TRISTE AVENTURE

En quittant l’île de la Reine-Charlotte, nous nous arrêtâmes à

Quatseemo, au nord de l’île Vancouver, et nous y engageâmes un jeune

indigène pour nous servir d’interprète le long de la côte.

Cet Indien, nommé Jack, nous fut très-utile et se montra d’une fidélité

à toute épreuve.

Dans la journée, nous nous arrêtions parfois pour camper sur la côte,

mais à la tombée de la nuit, nous gagnions le large, de crainte de

quelque surprise des sauvages. Nous arrivâmes ainsi à un grand village

situé sur le bord d’une petite rade naturelle, à quelques milles à

l’ouest de la baie Esperanza. Nous y vendîmes ce qui nous restait de

marchandises et nous songeâmes à regagner au plus tôt Victoria, dont

nous n’étions plus qu’à quelques journées de navigation.

Ce jour-là le vent soufflait avec violence du nord-ouest, circonstance

assez extraordinaire à cette époque de l’année (fin septembre), mais la

baie était si complétement abritée par des collines boisées, qu’il nous

était impossible de nous faire une idée de la force de la tempête qui

agitait l’Océan. Ce ne fut qu’après avoir doublé une pointe de terre qui

nous cachait la pleine mer, que nous nous en rendîmes compte. La marée

était basse; il ne devait y avoir que peu d’eau au-dessus de la barre,

et, à supposer qu’il y eût un chenal, nous ne le connaissions point,

étant entrés à marée haute. De plus, le temps au dehors était si

effroyable que, sans la crainte que nous inspirait le voisinage des

Indiens, nous eussions été fort heureux de passer la nuit à l’ancre où

nous nous trouvions.

Walton observait d’un œil vigilant ce qui se passait à terre, et il

me signala deux ou trois fois l’agitation extraordinaire qui régnait

parmi les sauvages. Un vieillard, qui, ainsi que notre guide nous en

informa, était le chef, haranguait une foule d’hommes à l’entrée du

village, et nous pouvions reconnaître à leurs gestes que nous étions

l’objet de leur attention. Nous cherchâmes une explication naturelle à

cette agitation dans le fait que nous étions les seuls blancs qu’ils

eussent vus depuis longtemps, mais nous ne pouvions nous empêcher de

nous dire que plus tôt nous nous éloignerions, mieux cela vaudrait.

[Illustration: Le chef haranguait la foule.]

Notre Indien Jack, consulté sur ce point, corrobora nos pressentiments

en nous disant qu’une petite goëlette russe, de la force de la nôtre,

ayant fait naufrage sur ce point de la côte, l’année précédente, cette

tribu avait massacré l’équipage jusqu’au dernier homme. Jack nous

suppliait de partir à l’instant même, si cela se pouvait. Son conseil

était évidemment désintéressé, car un Indien, s’il peut l’éviter, se

soucie médiocrement de s’aventurer sur une mer orageuse.

Le récit de notre interprète était loin de nous tranquilliser, mais

c’eût été folie que de vouloir traverser en ce moment les brisants de la

barre, et nous cherchâmes avec notre longue-vue un endroit de la baie où

l’eau plus unie indiquât l’existence d’une passe. Il nous sembla

apercevoir des indices de ce genre tout à fait à l’extrémité opposée de

la baie; mais nous jugeâmes qu’il serait dangereux de diviser nos forces

en envoyant quelques-uns d’entre nous en reconnaissance dans le petit

canot que nous avions à bord. Nous nous résignâmes donc à surveiller les

mouvements des Indiens tant que le jour nous le permettrait, et, la nuit

venue, à redoubler de vigilance.

A la tombée du jour, une activité nouvelle se manifesta parmi les

indigènes. Ils se mirent à tirer leurs canots à terre, à les nettoyer, à

les débarrasser de tout ce qui les encombrait. Le pauvre Jack nous

supplia de gagner la haute mer à tout hasard, car, bien sûr, les Indiens

allaient nous attaquer dans leurs embarcations aussitôt que la nuit

serait venue.

Vivement impressionné par ces préparatifs, je me décidai à aller avec

Pat, dans notre petit canot, pour examiner de près la passe. Nous la

trouvâmes si étroite et la mer était si agitée au dehors, qu’il était

impossible de savoir s’il existait ou non des écueils à l’entrée de la

passe. Somme toute, nous revînmes peu satisfaits de notre

reconnaissance, mais avec la certitude qu’au pis aller il nous restait

encore une chance de nous échapper.

De retour au navire, nous allâmes, Walton et moi, examiner nos armes et

délibérer sur le choix d’un plan de défense, laissant Pat sur le pont

surveiller les mouvements des indigènes.

Tout d’abord Jemmy, notre vieux matelot, fut chargé de couper dans les

bordages quelques embrasures de cinq à six pouces carrés. Les Indiens

n’ayant pour toutes armes que des arcs, des flèches et des épieux de

bois durci, nous pensions que nos légers bordages suffiraient à nous

protéger jusqu’au moment où l’ennemi parviendrait à nous aborder.

Nous avions deux ou trois fusils que nous chargeâmes avec des balles et

des lingots, et quatre bons revolvers de Colt. Jack devait avoir soin

des armes pendant le combat, mais, ne l’ayant pas encore mis à

l’épreuve, nous avions des doutes sur lui. Nous le fîmes venir dans la

cabine. Sa pâleur et son air effrayé ne nous disaient rien de bon. Mais

il avait sans doute le courage du désespoir, car il déclara sans ambages

que, la tribu à laquelle nous avions affaire étant ennemie de la sienne,

il serait tué s’il était pris et que, par conséquent, il combattrait,

s’il y avait lieu, jusqu’à la dernière goutte de son sang.

Il nous restait encore comme dernière ressource de nous retirer dans

notre petite cabine, dans le cas où les sauvages parviendraient à se

rendre maîtres du pont, et de nous y défendre encore vigoureusement.

Nous avions aussi quelques feux de Bengale qui pouvaient nous servir à

effrayer nos ennemis s’ils escaladaient nos bordages.

Pendant que nous délibérions encore, nous entendîmes Pat s’écrier:

«Les voilà! Ils arrivent en force!»

Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur nos préparatifs, passé nos

revolvers à notre ceinture, et rangé les fusils près de l’écoutille,

nous montâmes sur le pont. L’obscurité déjà croissante permettait à

peine de distinguer à environ un demi-mille de nous un assez grand

nombre de canots qui venaient de quitter le rivage.

Lorsque les premiers canots furent arrivés à une distance d’environ deux

ou trois cents mètres, nous ordonnâmes à notre Indien de leur demander

ce qu’ils voulaient. N’obtenant aucune réponse, il leur déclara de notre

part que, s’ils avançaient, nous ferions feu sur eux. Cette menace ne

produisit aucun effet.

Pat, qui était un tireur de première force, demanda alors à Walton la

permission de tirer sur eux; posant son revolver sur le bordage, il visa

soigneusement et fit feu. Un des Indiens tomba en poussant un cri; mais

il n’était sans doute blessé que légèrement, car il se releva aussitôt

et nous menaça en brandissant son javelot. Cependant les deux canots,

qui étaient en avant, s’arrêtèrent et attendirent les autres pour

délibérer. Jack essaya de nouveau de leur parler; mais ils criaient et

gesticulaient tous à la fois, et il ne put se faire entendre.

Nous avions devant nous cent cinquante à deux cents hommes montés sur

une vingtaine de canots. A ce moment-là ils n’étaient guère à plus de

cent mètres de nous. Ils hésitèrent un instant, mais ils ne se rendaient

point compte de l’effet des armes à feu, et, bien que déconcertés par

leur premier échec, l’impression n’était évidemment pas assez forte pour

les arrêter. Ils savaient, étant venus à notre bord, que nous n’étions

que cinq, y compris Jack, et ils se fiaient à la supériorité de leur

nombre. Ils tenaient évidemment conseil avant de recommencer l’attaque,

car tous les canots étaient réunis, et deux ou trois d’entre eux

haranguaient le reste à tour de rôle.

Profitant de ce moment de répit, Walton envoya Jemmy, Pat et Jack lever

l’ancre, pour nous éviter de couper le câble, pendant que, de mon côté,

je coupais l’amarre d’une ancre plus petite qui tenait notre poupe

immobile. En deux ou trois minutes, nos voiles furent déployées et nous

nous dirigeâmes lentement vers la passe que nous avions été reconnaître

quelques heures auparavant.

Aussitôt qu’ils s’aperçurent que nous nous en allions, ils firent force

de rames vers la passe, et, comme ils marchaient très-vite, ils nous

eurent bientôt dépassés, et se placèrent de façon à nous barrer le

passage.

Walton et moi étions à la barre du gouvernail, cherchant ce que nous

pourrions bien faire pour nous tirer de là avec aussi peu d’effusion de

sang que possible, quand deux ou trois flèches sifflèrent au-dessus de

nos têtes. Il n’y avait pas à s’y méprendre: ce qu’ils voulaient,

c’était nous piller et nous assassiner par-dessus le marché.

«Il va faire chaud ici tout à l’heure, dis-je en me baissant derrière le

bordage; mais tiens-toi dans l’écoutille, Walton, et veille au

gouvernail.»

Walton suivit mon conseil.

«Maintenant, me dit-il, fais de ton mieux. Moi je tiendrai la barre tant

qu’il nous restera une chance de leur échapper. De temps à autre je

tâcherai bien de leur envoyer quelques dragées.»

Je me plaçai avec Pat aux embrasures de tribord, et Jemmy et l’Indien

se tinrent à celles de bâbord.

«Attention au commandement! dis-je; Jemmy et moi, nous tirerons d’abord

nos six coups, et nous rechargerons pendant que Pat fera feu de son

revolver et Jack de son fusil. En joue! feu!»

Je commençai en visant de mon mieux au milieu du groupe le plus

compacte, car la nuit était tout à fait venue et ne permettait de

distinguer que confusément les formes. J’entendis les coups de Jemmy

suivre chacun des miens, et bientôt des cris et des gémissements qui me

firent passer un frisson dans les veines nous donnèrent l’assurance que

la plupart de nos balles avaient porté. De nombreuses flèches volèrent à

travers nos agrès ou se piquèrent dans nos voiles, mais ne purent nous

atteindre, à couvert comme nous l’étions.

Bientôt nous entendîmes dans toutes les directions le bruit des rames,

et nous vîmes que l’ennemi s’enfuyait. Pendant que nous nous dépêchions

de recharger nos armes, Pat continuait à tirer, quand tout à coup nous

entendîmes un bruit épouvantable, comme si le navire venait de sauter:

c’était l’un des fusils de Jack qui avait éclaté, sans faire d’autre mal

heureusement que de briser en éclats une planche du bordage et de causer

une terrible peur au pauvre Jack. Les sauvages se réunirent et allèrent

tenir conseil à environ un quart de mille sur notre chemin.

Cela nous donnait le temps de réfléchir. Que faire? la nuit était si

noire que c’était folie de s’exposer, à moins d’y être absolument forcé,

au danger de franchir la passe. Il était plus que probable que, dans le

cas où nous échouerions, nous serions brisés contre les rochers par

l’épouvantable houle qui roulait à l’extérieur de la baie. Nous

résolûmes donc de rester, jusqu’à nouvel ordre, où nous étions, espérant

que les sauvages profiteraient de la leçon qu’ils venaient de recevoir

et se retireraient.

Notre surexcitation avait été si grande pendant la demi-heure qui venait

de s’écouler, que nous n’avions pas même eu le temps d’avoir peur; mais

quand nous pûmes respirer, je sentis une sueur froide me couler le long

du dos, et, courant à la cabine pour y prendre la bouteille de whiskey,

je m’aperçus qu’elle n’y était plus.

Ce fut pour moi un trait de lumière; quelqu’un de ces pillards avait dû,

pendant le jour, se glisser, à notre insu, dans la cabine et s’emparer

de cette malheureuse bouteille; cela avait suffi pour que deux ou trois

d’entre eux s’enivrassent, et leur vue avait dû enflammer le reste du

fol espoir d’atteindre le même état de béatitude. Je tirai vite une

autre bouteille de whiskey de notre soute aux provisions, et nous en

prîmes chacun une bonne gorgée.

Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise · 第 7 / 10 段