Mais je vis aussi d’autres indices qui me plurent beaucoup moins et qui

m’inspirèrent même de sérieuses craintes. Des milliers d’hommes, sans

ressource ni travail d’aucune espèce, s’attroupaient aux portes des

_bar-rooms_, et quand ils rencontraient quelqu’un de leur connaissance

moins pauvre qu’eux, s’attachaient à lui dans l’espérance d’en obtenir

l’argent nécessaire au repas du jour. En longeant la rue du

Gouvernement, je ne fus pas mis à contribution moins de quatre fois, et

chaque fois d’un demi-dollar. Cela m’alarma fort, car ma bourse était

légère et je ne voyais aucun moyen de gagner ma vie.

Pat, après être resté avec moi quelques jours, me quitta pour aller

exercer, pendant l’hiver, sur l’une des scieries établies de l’autre

côté du _Puget sound_ (détroit du Puget), son ancien état de cuisinier;

et, pour ménager mes ressources, je louai, dans une impasse un peu

écartée, une petite cabane et y mis des provisions pour un mois, me

promettant de ne pas faire le difficile et d’accepter tout travail qui

me permettrait de retourner au commencement de l’été à notre placer.

Au bout de deux mois, mes provisions étaient épuisées; il ne me restait,

outre les habits que j’avais sur le corps et qui étaient déjà en piteux

état, qu’une paire de vieilles couvertures sans valeur.

Plus de cinq mille hommes n’avaient pour passer l’hiver d’autre

ressource que la charité publique. Cependant, bien qu’à cette époque je

fusse réduit la plupart du temps à m’envelopper le soir dans mes

couvertures sans savoir d’où me viendrait le déjeuner du lendemain, je

parvins à vivre sans emprunter à mes voisins et sans rien demander à

l’hospitalité coloniale; mais j’eus des moments bien durs. J’avais passé

trois jours sans manger et me traînais par les rues, me demandant si je

n’entrerais pas mendier un dîner dans le premier restaurant venu,

lorsque je me sentis frapper amicalement sur l’épaule. Je me retournai,

et mon cœur bondit de joie dans ma poitrine, lorsque je reconnus mon

vieil ami le capitaine, avec lequel j’avais navigué sur le Fraser.

«Eh bien, jeune homme, me dit-il, que faites-vous là à regarder cette

fenêtre de restaurant comme si vous vouliez l’avaler? Venez prendre un

grog avec moi.»

Nous en bûmes deux et j’en aurais bu davantage, car, à défaut de

nourriture solide, j’étais décidé à me contenter de liquide, lorsqu’il

me dit:

«Si maintenant nous allions souper à ce restaurant devant lequel vous

étiez arrêté il n’y a qu’un instant? qu’en dites-vous? La traversée m’a

aiguisé l’appétit.»

J’acceptai avec empressement, et, le capitaine m’ayant chargé de faire

la carte du dîner, je ne me fis aucun scrupule de satisfaire mes

propres désirs et de laisser languir la conversation pour donner toute

mon attention au repas. Cependant mon compagnon ayant terminé me

regardait; et comme je continuais à manger avec un appétit féroce, il

finit par me dire:

«Parbleu! mon ami, vous me faites l’effet d’être singulièrement affamé;

et maintenant je m’aperçois que les habits que vous portez sont tout à

fait usés. Les temps ont-ils été si durs que cela, mon pauvre garçon?»

Je lui dis que ce repas, en dépit de tous mes efforts pour gagner de

quoi vivre, était le premier que j’eusse fait depuis trois jours. Il

sauta sur sa chaise.

«Et les gens d’ici se disent civilisés! Morbleu! tiens, mon fils,

ajouta-t-il en plongeant sa large main dans sa poche, tiens, tu me

rendras cela quand les temps seront meilleurs!»

En parlant ainsi et devenant pourpre jusqu’aux oreilles, il plaça devant

moi une grosse pièce d’or de vingt dollars. Je ne pus retenir une larme

lorsque je serrai la généreuse main de celui qui, pour la seconde fois,

me sauvait des cruelles atteintes de l’extrême misère.

[Illustration: Vous me faites l’effet d’être singulièrement affamé.]

Le lendemain matin, le capitaine repartit pour le Fraser. En me

quittant, il me fit toutes sortes d’amitiés et m’exprima le désir de me

voir bientôt le rejoindre pour faire avec lui quelques expéditions à

travers les cañons. L’argent qu’il m’avait prêté me permit de vivre

jusqu’au jour où je trouvai une place de camionneur dans une brasserie.

J’étais assez satisfait de mon emploi; mais un soir, revenant tard par

de mauvais chemins, je fus violemment lancé de mon siége sur la route et

me cassai le bras. Une fois guéri, j’eus la bonne fortune de trouver une

place d’aide-chimiste dans un bureau de vérification de l’or. Ayant fait

autrefois, à la grande terreur des servantes, quelques expériences de

chimie dans la cuisine paternelle et ayant, à l’école, failli suffoquer

un appariteur au moyen d’un flacon d’acide chlorhydrique adroitement

renversé dans son pupitre, au moment où il y mettait le nez, je me

jugeai suffisamment apte à remplir cette fonction.

Après les jours de détresse que je venais de traverser, je trouvai fort

agréable de remplir une place dont le seul inconvénient était le

sentiment d’envie que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver parfois à la

vue des tas de poussière d’or que d’heureux mineurs nous apportaient

pour les faire changer en barres brillantes, poinçonnées de façon à

constater à tous les yeux leur titre et leur valeur.

Pendant que j’étais ainsi occupé, le printemps arriva, et, un jour, en

allant à mon bureau, j’aperçus une affiche annonçant que des régates

devaient prochainement avoir lieu. Je résolus de tirer parti de cette

circonstance; je m’associai donc avec un jeune et vigoureux gaillard qui

m’avait accompagné dans quelques parties de bateau, et nous nous fîmes

inscrire pour toutes les courses à deux rames ou à un seul aviron. Au

bout d’une semaine d’_entraînement_, nous nous jugeâmes de force à nous

mesurer avec n’importe quels adversaires.

Le jour attendu arriva enfin; c’était avec des sentiments mélangés

d’espoir et d’appréhension que nous mesurions du regard l’étendue que

nous avions à parcourir, car de notre succès dépendait la chance que

nous avions de retourner à notre placer, qui sans cela serait confisqué.

La distance à parcourir, à partir d’un pont qui traverse une partie du

port jusqu’à une petite île qu’il fallait tourner avant de revenir,

était d’environ deux milles, et comme nous devions disputer trois prix,

nous avions de l’ouvrage devant nous.

Notre première course fut une course à deux rames, et nous n’eûmes

affaire qu’à un seul bateau monté par deux robustes bateliers du port

d’Esquimalt. Nous comprîmes, dès le premier demi-mille, que nous

n’avions pas grand’chose à craindre de nos rivaux, qui n’étaient

habitués qu’à de petites courses de moins d’un mille, du port aux

navires en rade.

Les spectateurs en jugeaient tout autrement et regardaient comme frisant

l’effronterie que nous eussions l’audace de nous mesurer, nous jeunes

gens inexpérimentés, avec deux bateliers ayant dix fois notre

expérience. Les spectateurs américains tout particulièrement nous

poursuivaient de leurs sarcasmes; ils tinrent contre nous tous les paris

que nous voulûmes accepter, sur le pied de trois à cinq contre un. Aussi

notre carnet était-il rempli quand sonna l’heure du départ.

La course, ainsi que nous nous y attendions, fut très-mal disputée. Nos

adversaires partirent avec force embarras, en gens sûrs d’une victoire

facile. Ils nous distancèrent pendant le premier demi-mille; mais quand

nous atteignîmes le point extrême de notre course, ils étaient déjà

essoufflés, et nous les dépassâmes facilement. Lorsque nous arrivâmes,

ils étaient, au grand étonnement des parieurs, considérablement

distancés.

La course suivante était une course à un seul aviron, dans laquelle nous

étions quatre engagés. Je jouai le jeu de mon ami, qui arriva facilement

premier.

La dernière course de la journée fut une course à deux avirons, dans

laquelle nous courûmes seuls, personne ne se souciant de nous disputer

le prix. Cette journée nous procura de quoi retourner aux mines et

recommencer à nouveaux frais notre entreprise. J’écrivis à Pat de

revenir, et nos autres associés étant aussi prêts, nous repartîmes tous

pour notre placer de _Jack of Clubs Creek_.

CHAPITRE XIV

SECONDE SAISON AUX MINES

Le gouvernement colonial poussait activement la construction d’une route

qui devait relier Fort Yale aux mines. Comme nous ne pouvions commencer

nos opérations minières avant un mois, nous conclûmes un engagement avec

l’un des entrepreneurs de travaux pour cette courte période de temps.

Notre tâche, consistant à abattre des arbres, à remplir de fascines les

ravins et les fossés, à construire des ponts en bois sur les cours

d’eau, n’avait rien pour nous de désagréable, et ce moment fut bientôt

passé.

Après un mois employé à cette occupation, nous continuâmes notre route

vers les mines, que nous n’atteignîmes que vers le milieu de mai.

Cependant la neige était encore épaisse sur les montagnes, et aucun

sentier n’ayant été frayé à travers la neige, il fallut nous pourvoir

de souliers à raquettes pour arriver aux mines.

Nous trouvâmes à notre claim notre vieil ami Jake, occupé à apprêter les

peaux de martre qu’il avait recueillies en grand nombre durant l’hiver.

Le vieux semblait aussi gai qu’un oiseau dans sa solitude, et quand nous

lui demandâmes comment il avait passé l’hiver, il nous répondit que

pendant ces longs mois il n’avait eu d’autre compagnon que les martres

et quelques élans. Il avait été plusieurs fois à William’s Creek

chercher des provisions, et avait failli une nuit être gelé; il avait

presque perdu l’usage d’un de ses orteils.

«Rien de nouveau, je suppose, à notre _claim_? lui dis-je; en passant,

j’ai vu que le puits était plein d’eau et complétement gelé.

--Oh! pour ce qui est de ça, j’ai quelque chose à vous montrer.

Regardez, qu’en pensez-vous?» et il nous montra quelques jolies pépites

d’or pesant ensemble environ deux onces. On peut se figurer avec quelle

joie nous contemplions ce premier produit de notre mine.

«Savez-vous, continua Jake, que ces spécimens ont failli me coûter la

vie?

--Comment cela?

--Peu après votre départ, tout en m’occupant de préparer mes piéges à

martre, j’eus l’idée de creuser un peu notre puits, avant que les

fortes gelées rendissent tout travail impossible. Comme il me fallait

quelqu’un pour manœuvrer le treuil, je me rendis à William’s Creek,

où je trouvai un pauvre diable, dénué de tout, que j’engageai pour

m’aider.

»Après souper, nous nous mîmes à fumer et à causer de choses et

d’autres, et en particulier de ce district et de notre placer. Il était

fort curieux et me fit une foule de questions sur notre concession de

terrain, nos espérances, le nombre des associés, l’époque où nous

reviendrions. Pendant ce temps, il examinait tout autour de lui d’un

œil curieux, il semblait faire l’inventaire de tout ce que nous

possédions. Mais sur le moment je ne fis pas grande attention à tout

cela.

»Le premier jour nous mîmes le puits complétement à sec, et armé d’une

pioche et d’une pelle, je me fis descendre par mon homme à l’aide du

treuil. Après avoir traversé une couche fort dure, ma pioche rencontra

soudain une roche plus molle; je me baissai et grattant avec mon

couteau, je trouvai les pépites que voilà. Transporté de joie, je

m’écriai: «Enfin, grâce à Dieu! nous y voilà.» A ce moment, levant les

yeux, je vis mon homme penché sur le bord du puits. Sa figure étant en

pleine lumière me parut avoir un air fort peu rassurant. Je lui criai de

me remonter.

--Nous allons voir ça! me répondit-il.

[Illustration: Piége à martres.]

»Je me mis donc à rire comme si c’eût été une plaisanterie de sa

part, et, mettant ces pépites dans ma poche, je m’assis, en lui disant

que sans doute il en aurait bientôt assez de ce jeu-là; mais il s’en

alla sans me répondre.

»L’affaire commençait à prendre mauvaise tournure; cependant je ne

pouvais croire encore qu’il eût l’infamie de m’abandonner au fond du

puits, où je devais infailliblement mourir de faim, car il était peu

probable que quelqu’un vînt à passer par là. Et puis, je me disais que

notre cabine était vraiment trop pauvre pour tenter sa cupidité. Il me

vint à l’esprit toutes sortes d’idées: je pensai qu’il était peut-être

fou, ou qu’il s’imaginait que nous avions quelque trésor caché dans la

cabine et qu’il était en train de le chercher; d’un autre côté, je me

dis qu’il ne s’en irait pas sans revenir voir où j’en étais, et je me

promis de lui demander de prendre mon revolver dans la cachette où je le

gardais près de ma couchette et de me tuer du coup pour en finir. Puis

je pensai qu’après tout je ne tenais pas à quitter la vie de sitôt, et

je me mis à chercher quelque moyen de sortir de ma prison. Grimper

contre les parois du puits, il n’y avait pas à y songer; il avait retiré

le seau, et, ne l’eût-il pas fait, il est probable qu’il eût coupé la

corde. Je pensai que peut-être il me serait possible de sortir à l’aide

de mon couteau et de ma pioche, en les plantant alternativement dans les

parois du puits et m’en servant comme d’échelons; mais si je venais à

glisser! Cette pensée me fit passer un frisson dans tout le corps.

»Cependant je ne pouvais découvrir aucun autre moyen de sortir de là, et

je me résolus d’attendre que mon ennemi fût parti pour tenter

l’aventure. En attendant, l’eau montait dans le puits, car il avait

détourné l’eau de la roue et la pompe ne fonctionnait plus. Il y avait

dans ce dernier détail une espèce de consolation, car, mourir pour

mourir, mieux valait être noyé du coup que de succomber lentement à la

faim et au froid.

»Pendant que je songeais ainsi à mon triste sort, le scélérat vint voir,

avant de partir, ce que je faisais.

--Eh! en bas! dit-il, en se montrant à l’ouverture du puits.

»Je crus qu’il venait enfin pour me tirer dehors; mais lorsque je levai

les yeux, le cœur me faillit, car je vis qu’il avait sur ses épaules

un paquet de tout ce qu’il avait pu prendre dans la cabine.

«Infâme gredin! lui criai-je du fond de mon trou; vas-tu donc me laisser

mourir ici comme un chien?

--Au revoir, me répondit-il en ricanant; désolé que vous ne soyez pas

mieux logé!

»Je poussai des cris, je jurai, je tempêtai, je lui promis de lui tordre

le cou si jamais je sortais de là; prières, menaces, tout fut inutile:

il s’en alla.

--Mais comment, au nom du ciel, fîtes-vous pour vous tirer de là, Jake?

--Après le départ de ce misérable, je regardai encore une fois autour de

moi. Tout à coup je vis le moyen de sortir de ma prison et je faillis

devenir fou de joie plus encore à l’idée de pouvoir me venger de ce

misérable qu’à celle d’échapper à la mort. Il y avait la pompe! Je

n’avais qu’à fixer solidement au fond du puits, avec ma pioche enfoncée

dans une des parois, la courroie qui portait les augets, et à grimper en

me servant des augets comme d’échelons.

--Ce fut pour vous une véritable échelle de Jacob, Jake.

--Oui, en effet. Pour plus de prudence, j’attendis que mon ennemi se fût

éloigné, car au moindre bruit il aurait pu revenir, couper la courroie

et m’envoyer au diable en une minute.

»Quand je jugeai qu’il était assez loin, je mis mon projet à exécution,

et je sortis facilement du puits; une fois là, je tombai la face contre

terre, brisé de fatigue et d’émotion. Puis je courus à la cabine pour

m’assurer s’il n’avait pas trouvé mon revolver qui était caché; l’ayant

pris, je mangeai un morceau et partis à la poursuite de mon homme.

»Je suivis ses traces pendant quelque temps le long de la vallée; puis

je reconnus qu’il s’était dirigé vers les fourches de la Quesnelle. Je

me demandai alors s’il ne vaudrait pas mieux, plutôt que de le suivre

seul et de le tuer sans témoins, d’aller chercher quelques-uns de nos

camarades pour apprendre à ce monsieur à respecter la loi de Lynch. Je

me rendis donc à William’s Creek et pris avec moi une demi-douzaine

d’hommes.

»Nous n’eûmes pas de peine à retrouver ses traces, et, après avoir fait

une dizaine de milles, nous l’aperçûmes marchant tranquillement, chargé

de mes dépouilles. Il venait de se remettre en route, après s’être

reposé un peu sans doute pour faire cuire son repas, car nous trouvâmes

encore du feu à l’endroit où il s’était arrêté. Quand il nous entendit,

il se retourna et, nous apercevant, il jeta son fardeau et prit la

fuite; mais nous l’eûmes bientôt rejoint. Alors il fit volte-face,

m’ajusta et tira. La balle m’effleura le bras et me fit même un peu

saigner, mais sans me causer d’autre mal. Nous fûmes bientôt maîtres de

lui.

»Revenu avec tous les autres à la cabine de _Jack of Clubs Creek_, je

racontai en détail toute l’histoire; je montrai à mes compagnons

l’intérieur du puits et la courroie de la pompe encore attachée comme je

viens de le dire; il n’y avait pas à nier le fait.

»Séance tenante, le scélérat fut amené dans la forêt, où nous le

pendîmes à un arbre, après lui avoir lu un chapitre de la Bible.

[Illustration: Il m’ajusta et tira.]

»Nous retournâmes tous à William’s Creek, car je ne me souciais pas de

dormir cette nuit-là dans la cabine si près de cet homme mort, et, le

lendemain matin, deux hommes vinrent le détacher et l’enterrer au pied

de l’arbre. Je vous montrerai l’endroit si vous le désirez.»

Nous allâmes, en effet, voir le lieu où s’était accomplie cette scène

tragique: au pied de l’arbre s’élevait un petit tumulus surmonté d’une

croix de bois accompagnée d’une planchette où l’on avait inscrit le nom

de l’homme (trouvé sur une lettre en sa possession), et la date de son

exécution, 21 décembre 1862.

Nous ne pûmes que féliciter le vieux Jake de la façon dont il avait

échappé à un si grand danger.

Il nous fallut attendre, avant de nous mettre au travail, l’arrivée de

nos compagnons, car nous reconnûmes qu’il était impossible de dessécher

notre puits tant que nos voisins ne travailleraient pas de leur côté au

desséchement de leurs claims. Pour utiliser notre temps, en attendant

nous nous mîmes à travailler dans le bois et à préparer quantité de

planches et de madriers qui devaient nous être fort utiles pour nos

travaux de mine.

Vers la fin du mois, nos associés arrivèrent; nos voisins se mirent au

travail et nous parvînmes à dessécher notre puits. Le vieux Jake avait

montré ses spécimens aux marchands, et l’on nous avait offert à chacun

2000 livres (50000 francs) de notre part dans l’entreprise. Mais nous

avions repoussé ces offres comme bien au-dessous de nos espérances.

Nous avions ouvert au fond de notre puits un tunnel ou galerie; mais

nous nous aperçûmes bientôt que la roche fuyait à mesure que nous

creusions, de sorte qu’il ne restait qu’à en creuser un autre plus loin.

Les pépites de Jake n’étaient que le contenu d’une petite «poche» qui

fut bientôt épuisée. Nous nous remîmes cependant au travail avec ardeur,

et bientôt nous eûmes atteint une profondeur de soixante pieds. Mais

l’eau filtrait à travers le sable poreux en si grande quantité qu’aucune

des pompes que nous avions ne pouvait empêcher ses progrès. Nos voisins

étaient exactement dans la même situation que nous, et l’impossibilité

d’arriver au but devenait de plus en plus évidente à mesure que nous

approchions de l’endroit où nous _savions_ que devait se trouver l’objet

de nos convoitises. Il nous fallait donc de nouveau attendre la saison

prochaine; alors les routes, dans le haut pays, seraient faites, et nous

pourrions faire venir des machines à vapeur pour entreprendre une

dernière lutte contre l’infiltration des eaux.

Combien je regrettais de n’avoir pas accepté l’offre des 2000 livres

lorsqu’il me fallut, après trois mois du plus dur travail, partir en

quête de quelque moyen d’existence qui me permît d’attendre l’été

suivant!

A quelle nouvelle industrie allais-je me livrer? Comme je quittais notre

malheureux _claim_, des muletiers vinrent à passer. Le chef, un

ex-matelot anglais auquel je m’adressai, offrit de me prendre à son

service; ce que j’acceptai avec empressement.

L’existence des muletiers n’a rien de désagréable en été: toujours par

voie et par chemin, avec une besogne facile, au grand air. Aussi ce ne

fut pas sans chagrin que je dus, à la fin de la saison, dire adieu à mon

excellent patron, qui, après avoir gagné une petite fortune, se retirait

des affaires et s’en retournait en Angleterre. Heureux homme!

l’industrie des transports à dos de mulets valait mieux que celle de la

recherche de l’or. Il avait commencé l’année précédente avec un modeste

capital de 500 livres (12 500 francs), et il se retirait avec 20 000

livres (500 000 francs); tandis que moi j’avais encore à passer

misérablement l’hiver, avec le faible espoir de faire une nouvelle et

plus heureuse tentative à notre malheureux claim de Jack of Clubs

Creek.

CHAPITRE XV

NOUVELLES AVENTURES

_Rustling_ est un américanisme employé pour désigner dans la société

humaine la lutte pour l’existence avec toutes les chances contre soi.

C’est, à proprement parler, lutter[P] en désespéré et par tous les

moyens possibles contre la mauvaise chance, et telle était exactement ma

situation lorsque je débarquai, pour commencer ma seconde campagne

d’hiver, sur le quai de Victoria.

Il y a naturellement des degrés dans la lutte contre la misère. Pour

commencer par le bas de l’échelle, il y a l’existence du pauvre diable

qui arrive à peine, à force de travail, à garder la peau sur les os,

comme je l’avais fait l’hiver précédent, et qui s’estime assez heureux

s’il parvient à ne pas mourir de faim et à reposer la nuit ses membres

fatigués sur un plancher qui n’est pas trop dur.

Il y a, quelques degrés au-dessus de ce pauvre hère, le _rustler_

bourgeois, qui, selon le crédit qu’il trouve, monte un magasin, un café,

un restaurant, fait des conférences ou organise une table de jeu.

Au-dessus de tous plane le _rustler_ aux manières aristocratiques,

marchand aux faillites nombreuses, politicien aux principes élastiques,

oracle des couloirs, homme qui vit toujours au Grand-Hôtel, s’habille à

la dernière mode, patronne les rédacteurs de journaux, dirige des

explorations aux frais du gouvernement, et dont nos cousins d’Amérique

disent que l’essence de son être consiste dans la roideur dédaigneuse de

sa lèvre supérieure.

N’ayant que trop présent à l’esprit les souvenirs de mes malheurs de

l’année précédente, je résolus de lutter contre la mauvaise fortune; je

m’empressai donc de me faire habiller à la dernière mode et d’élire

domicile dans un des meilleurs hôtels de Victoria, où je me trouvai en

compagnie d’un juge du territoire de Washington, d’un sénateur de

l’Orégon, d’un rédacteur en chef d’un des journaux de la ville, et d’un

de mes compatriotes qui était venu en Colombie pour coloniser et perdre

son argent, sans parler de plusieurs membres de ma nouvelle profession

sur laquelle il est inutile que j’insiste plus longuement. Je me

contentai, pendant les premiers jours, d’écouter et de profiter de tout

ce que j’entendais pour tracer avec soin ma propre ligne de conduite. Ce

fut le rédacteur en chef que je résolus de gagner d’abord à mes projets.

Je réussis à lui faire accepter une série d’articles suggérant la

formation d’une compagnie pour l’application des machines à vapeur à

l’exploitation des mines. J’espérais naturellement que notre _claim_

serait le premier à en profiter.

Mes articles firent sensation, et bientôt je fus l’objet des attentions

d’une foule de marchands et de spéculateurs. Une compagnie fut formée

sous le nom de _Cariboo Steam Machinery Company_ (Compagnies des

machines à vapeur du Caribou), et mon nom fut des premiers sur la liste

des directeurs. Je reçus, en outre, comme promoteur de l’affaire, des

honoraires considérables en actions libérées que je m’empressai de

partager avec le rédacteur en chef du journal, qui m’avait fourni le

premier échelon de ma nouvelle fortune.

Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise · 第 6 / 10 段