fleuve sans autre peine que de gouverner notre embarcation. Une fois
Fort Hope passé, nous pûmes déployer nos voiles, et vers midi nous
arrivâmes à l’embouchure de la rivière Harrison. Nous avions une
commission à faire dans le voisinage, à un endroit où d’immenses
prairies, submergées à l’époque des hautes eaux, étaient alors à sec.
Des hommes, en dépit des moustiques, y étaient occupés à faucher les
foins. Pat fut envoyé comme messager, préalablement muni d’un voile de
mousseline qui lui enveloppait la tête et le cou, et averti qu’il ne
devait pas sortir ses mains de ses poches.
Conformément à ses instructions, Pat traversa la prairie au milieu d’un
nuage ailé de moustiques qui bourdonnaient autour de lui et, dans leur
vaine rage, s’efforçaient de percer ses habits d’épais velours de coton.
Ayant fait sa commission, il revenait au bateau par le chemin le plus
court, lorsqu’il rencontra un troupeau de bœufs espagnols. Un taureau
ombrageux, apercevant sa chemise rouge, courut sur lui, suivi par le
reste du bétail. Pat n’eut que le temps de gagner, en courant comme un
fou, le bois qui longeait la rivière, et, pour respirer, il jeta le
voile qui le protégeait contre les moustiques. Au sortir du bois, il
tomba dans un marais où les bœufs se gardèrent bien de le suivre;
mais lui-même ne s’en tira pas aisément, et, s’il échappa aux bœufs,
il n’échappa point aux moustiques: il en était noir quand il sortit du
marais.
Voyant les insectes voler autour de lui par milliers, nous lui criâmes
de se tenir à l’écart et nous nous éloignâmes du bord: nous savions que
si ces insectes gagnaient le canot, ils nous suivraient et qu’ils ne
nous donneraient aucun repos.
«Et comment irai-je au bateau? demanda Pat.
--A la nage, pardieu! répliqua le capitaine.
--Mais, capitaine, je ne sais pas nager.
--Vous aurez donc à rester où vous êtes; car je n’entends pas être
dévoré par ces enragés buveurs de sang.
--Alors il est sûr que je me noierai. Que faire?»
Je tirai un long aviron du bateau et le dirigeai vers Pat en tenant
ferme la poignée. L’Irlandais, faisant appel à tout son courage et
aiguillonné par les piqûres des insectes, plongea dans la rivière et, en
remontant à la surface, saisit l’aviron à l’aide duquel nous le tirâmes
à bord.
Nous ne nous arrêtâmes à New Westminster que le temps de faire quelques
emplettes et de nous équiper pour la chasse et la pêche.
Le soir du même jour nous atteignîmes l’embouchure du Fraser et nous
arrêtâmes à Point Roberts, limite du territoire américain. Là, nous
trouvâmes un matelot retiré, du nom de Joe, qui, en ajoutant aux
revenus d’une petite exploitation agricole les produits de la chasse et
de la pêche, menait une existence très-confortable. La place ne manquait
point chez lui, ni le whiskey, et le gibier et le poisson ne coûtaient
que la peine de les prendre. Nous pouvions donc, sans trop nous flatter,
compter sur d’agréables loisirs après la saison de rudes labeurs que
nous venions de passer.
CHAPITRE XI
NOS VACANCES
Si parmi nos lecteurs il en est qui aient eu le bonheur de voir le golfe
de Géorgie, ses charmants rivages et ses îles nombreuses, ils
attesteront, je crois, avec moi, qu’il est difficile de rien concevoir
de plus beau.
Fermé à ce point que, sur une longueur d’environ 200 milles, ce golfe
ressemble à une mer intérieure de 50 à 60 milles de largeur, sa surface
azurée est parsemée d’îles innombrables couvertes de forêts vierges au
milieu desquelles paraissent çà et là de ravissantes clairières de
prairies naturelles. Du côté du continent, l’horizon est fermé par des
montagnes aux sommets neigeux, au-dessus desquelles, vers le sud,
s’élève majestueusement le cône du mont Baker, volcan éteint d’environ
13 000 pieds de haut. Du côté de l’île de Vancouver s’élèvent aussi des
montagnes, mais moins hautes et formant, par la variété de leurs
teintes, un ravissant contraste avec celles de la rive opposée.
[Illustration: Le golfe de Géorgie.]
De ce côté aussi se montrent plus abondants les signes de la vie
sauvage. Les eaux sont çà et là tachetées de blanc par les voiles des
canots, et les rives sont bordées de villages indiens dont les
habitants, vêtus de couvertures diversement coloriées, font sur le
paysage la tache de couleur brillante si chère aux artistes.
Les Indiens n’enterrent point leurs morts; ils les mettent, revêtus de
tout ce qu’ils ont de plus précieux, dans des boîtes d’environ un mètre
de hauteur et de longueur, sur deux pieds de large, de façon que les
genoux se trouvent ramenés à peu près à la hauteur de la tête, et que le
cadavre est dans la position affectionnée par les Indiens lorsqu’ils
s’assoient en cercle autour du feu. Le cercueil est ensuite hissé assez
haut dans un arbre où on l’attache solidement. Tout autour on pend les
armes et les instruments favoris du mort.
Je me rappelle avoir admiré une fois les reliques d’un chef de tribu.
Elles se composaient d’un canot de grande dimension suspendu à un arbre,
à une trentaine de pieds de hauteur, par des cordes faites d’écorce
tressée. Aux flancs du canot étaient attachés divers articles parmi
lesquels plusieurs pagayes, le squelette d’un chien favori, des
couvertures qui avaient dû être rouges, mais qui, au vent et à la
pluie, avaient fini par devenir noires, le canon rouillé d’un vieux
fusil à pierre, un arc, un épieu, deux peaux d’ours, un pantalon en
haillons, et, brochant sur le tout, un vieux chapeau de castor avec...
une _crinoline_. Ce dernier objet avait sans doute été mis là par
quelque tendre fille du défunt, dans l’espoir que, lorsque l’esprit de
son père serait appelé au bienheureux pays de chasse qui constitue le
paradis des Peaux-rouges, il pourrait emporter cet article de toilette
pour l’offrir à la femme qu’il prendrait dans sa nouvelle sphère. Quant
au castor (article peu commun dans cette partie du monde), il faut
croire qu’il avait été mis là pour contre-balancer, toujours en vue du
pèlerinage céleste, la pauvreté de la garde-robe du défunt.
L’endroit où Joe avait établi ses pénates était particulièrement
agréable. La maison, abritée par un promontoire contre les vents froids
du nord et de l’est, se trouvait tout au bord de la mer, au centre d’une
belle prairie bordée de bois; un joli cours d’eau murmurant tombait des
collines et courait à la mer, et comme la marée ne se faisait que
faiblement sentir en cet endroit, la maison et la prairie étaient tout à
fait à l’abri des inondations.
[Illustration: Tombeau d’un chef Indien.]
Au point du jour, Pat et moi allâmes à la chasse aux canards sauvages,
et, étant tombés au milieu d’un vol de sarcelles, nous pûmes en
rapporter une demi-douzaine à la maison. Quel déjeuner! quelle
profusion! Huîtres, saumon, truites, venaison, canards sauvages,
gelinottes, formaient notre menu; et pour faire couler tout cela, du bon
café à discrétion. Nous avions aussi du lait et du beurre, car Joe avait
une paire de vaches dans son enclos.
Après déjeuner, nous retournâmes à la chasse, et ayant aperçu dans une
petite baie des canards en telle quantité que la mer en était noire sur
un espace d’un demi-mille, nous revînmes en toute hâte à la maison
chercher un petit canon à pivot et à large gueule que nous y avions vu.
Nous voulions tout simplement voir combien il nous serait possible de
tuer d’oiseaux d’un seul coup. A la faveur d’une pointe avancée couverte
de bambous, nous montâmes le vieux canon sur l’avant du canot et fîmes
feu dans le tas. L’énorme bande d’oiseaux s’envola comme un nuage noir,
et, quand nous comptâmes les morts (le lecteur ne voudra pas le croire),
il y en avait quatre-vingt-trois!
Il faut dire que dans ces parages le gibier est si peu familiarisé avec
le danger qu’il ne se doute de rien et attend le chasseur. J’ai souvent
tué dans les arbres des gelinottes à coups de pierre ou de bâton; on
peut les manquer trois ou quatre fois sans qu’elles bougent, et
lorsqu’elles s’envolent, c’est pour aller s’abattre à quelques mètres
plus loin.
Le capitaine, qui était allé à la pêche avec quelques-uns des nôtres,
revint avec une quantité de morue et de _halibut_ (flétan, sorte de
grosse plie qui ressemble au turbot); et Joe, qui rentra plus tard,
parut avec un chevreuil sur les épaules, apportant la bonne nouvelle
qu’il avait aperçu dans la forêt les traces d’un troupeau d’élans.
Le lendemain, Joe, le capitaine et moi étant partis longtemps avant le
jour avec les trois seuls fusils que la compagnie possédât, nous
aperçûmes, à l’aube, des traces fraîches se dirigeant vers un petit lac
situé à une dizaine de milles dans l’intérieur. N’ayant pas de chiens,
nous dûmes user de beaucoup de précautions pour pouvoir retrouver le
gibier. Au bout de trois heures de marche pénible à travers les bois et
le long des marécages, nous vîmes soudain une quinzaine de ces belles
bêtes broutant dans une jolie petite clairière, sur le bord du lac.
Le bois s’étendant en demi-cercle autour de la clairière, le capitaine
s’en alla d’un côté, en suivant la lisière du bois, et moi de l’autre,
Joe restant à l’endroit où nous nous étions d’abord arrêtés. Lorsque
nous eûmes atteint tous les deux notre poste, nous fîmes signe à Joe, et
nous nous avançâmes tous ensemble vers le troupeau, de manière à ne lui
laisser d’autre retraite que le lac.
Bientôt les élans nous aperçurent et, levant leurs belles têtes, ils
aspirèrent bruyamment l’air et se formèrent en phalange serrée; puis le
chef partit, et tous les autres le suivirent, se dirigeant le long du
lac vers l’endroit où je me trouvais. Je les laissai arriver à une bonne
portée et fis feu; le chef tomba. Les autres s’arrêtèrent d’un air
étonné, puis, sentant soudain l’odeur du sang de leur compagnon, ils
comprirent qu’un danger inconnu les menaçait, et, faisant volte-face,
s’enfuirent dans la direction d’où ils étaient venus. Joe et le
capitaine accouraient; se voyant cernés, les élans sautèrent dans le
lac, mais trop tard pour empêcher deux des leurs de tomber sous nos
balles.
Ayant fait, à l’aide d’une hachette que nous portions, un radeau de
branches liées avec des cordes d’osier, nous plaçâmes notre gibier sur
cette embarcation d’un nouveau genre, et, nous servant de perches, nous
atteignîmes l’endroit où la petite rivière sort du lac. Le courant était
si violent que nous ne pûmes remonter que de 2 milles, et surpris par la
nuit tombante, nous quittâmes notre embarcation et nous en allâmes à
travers bois, marquant les arbres à coups de hache tout le long du
chemin, pour retrouver le lendemain l’endroit où nous avions laissé
notre radeau.
Le jour suivant, avec l’aide de nos compagnons, nous amenâmes notre
chargement de gibier à la maison. Un des élans fut laissé à Joe. Les
deux autres, chargés sur notre canot, furent transportés à
New-Westminster, où nous les vendîmes 30 dollars (168 fr.) pièce, les
bois étant des trophées de prix. Nous y vendîmes aussi des canards
sauvages dont nous obtînmes _eighteen pence_ (1 fr. 80 c.) la paire. On
voit que la chasse, même comme spéculation, n’est pas une mauvaise
affaire dans cette partie du monde.
Quinze jours durant, nous jouîmes de cette délicieuse existence, ne
faisant rien que pêcher, chasser, nous promener en canot, jusqu’à ce
qu’enfin nos esprits aventureux s’échauffant de nouveau, nous résolûmes
tous (à l’exception de Joe) de faire un petit voyage de découverte aux
sources de la Squawmish, rivière qui se jette dans le golfe de Géorgie,
à _Burrard’s Inlet_ (baie de Burrard), près de l’embouchure du Fraser.
Nous voulions savoir s’il y avait quelque chance d’y trouver de l’or.
Aucun homme blanc n’avait encore visité ces lieux, et les Indiens
passaient pour ne pas être animés d’intentions très-bienveillantes;
aussi d’assez vives émotions nous attendaient dans cette expédition.
CHAPITRE XII
UNE EXPÉDITION DANGEREUSE
Ayant fait provision de vivres pour une quinzaine de jours, acheté
quelques outils de mineurs, renouvelé notre provision de munitions, et
nous étant procuré les services d’un Indien Squawmish qui avait exercé
quelque temps, à New Westminster, la profession de guide, nous nous
embarquâmes dans un grand canot indien.
Nous eûmes fort mauvais temps au départ et notre embarcation fut mise à
la plus rude épreuve, lorsque nous eûmes à passer l’entrée de Burrard’s
Inlet; mais elle flottait sur les vagues comme un canard, et nous
n’eûmes aucun mal. Nous entrâmes alors dans le magnifique lac ou
estuaire d’eau salée, long d’environ 40 milles (64 kilomètres), dans
lequel se déverse la rivière Squawmish, le but de notre expédition.
Tout le reste du jour, par une pluie battante, nous fîmes force de
rames et remontâmes l’estuaire sur une longueur de 30 milles. Ayant
aperçu un petit courant d’eau douce descendant des collines, nous
abordâmes à cet endroit et y plantâmes notre tente pour la nuit. Nous
n’étions pas en pays ami, et chacun de nous eut à monter la garde à son
tour pendant deux heures.
La nuit se passa tranquillement; nous n’avions point vu d’Indiens, car
ils étaient presque tous à la mer, occupés à faire leur provision de
poisson pour l’hiver qui approchait. Nos craintes se calmèrent donc
sensiblement. Le jour suivant, étant partis de bonne heure, nous
atteignîmes avant midi l’embouchure de la rivière. Nous nous dirigeâmes
vers ce qui nous parut être la plus considérable de plusieurs bouches,
et remontâmes sans peine le courant à travers un delta de terres basses
et marécageuses, sur une longueur de 4 ou 5 milles.
La rivière changeait de caractère et devenait rapide et très-accidentée;
nous arrivions au cœur même de la _chaîne des Cascades_, où nous
devions trouver les traces géologiques des gisements de l’or, si
toutefois il en existait. Un grand village indien, momentanément
abandonné, était situé non loin de là; nous prîmes, pour la nuit,
possession d’une des huttes, et, ayant rencontré quelques Indiens que
l’âge ou la maladie avait empêchés de suivre les autres, nous obtînmes,
à l’aide de notre guide, qu’ils nous louassent une paire de petits
canots avec lesquels il nous fût possible de remonter le courant; notre
grand canot était beaucoup trop lourd pour les eaux basses et rapides
qu’il nous fallait affronter.
Le lendemain, nous fîmes plusieurs haltes pour explorer le lit de la
rivière. Nous y trouvâmes de l’or, en si petite quantité que le produit
n’aurait pas couvert la dépense. Le quartz ne manquait pas; mais il
était trop dur pour qu’on pût espérer que les trésors qu’il contenait
eussent été emportés par les eaux. Nous pûmes constater l’existence de
nombreux dépôts de charbon de terre; et si jamais les incontestables
richesses minérales de ce pays sont exploitées, l’industrie y trouvera
réunies par la nature toutes les conditions nécessaires à son
développement.
Pendant deux ou trois jours nous poursuivîmes ainsi notre route, jusqu’à
ce qu’enfin toute navigation devînt absolument impossible. Alors nous
dressâmes notre tente, la laissant à la garde de deux d’entre nous,
pendant que le capitaine, Pat et moi, chargés de nos couvertures et de
quelques provisions, partions, avec notre guide, pour finir notre
exploration à pied.
La seconde journée de marche nous conduisit à la source de la rivière,
située dans une passe élevée, au milieu même de la chaîne de montagnes.
On dominait de là la chaîne de moindre hauteur qui circonscrit le Fraser
à Lillooet, à environ 230 milles de son embouchure. De tous côtés ces
montagnes nous offraient des traces évidentes de leur énorme richesse
minérale, parmi lesquelles nous pouvions surtout distinguer des minerais
de cuivre, de plomb et de fer. Nous y trouvâmes un village indien, gardé
par quelques vieillards des deux sexes; mais ils n’appartenaient pas à
la même tribu que notre guide, et, bien que voisins, ils pouvaient à
peine se comprendre. Ces Indiens n’avaient jamais vu d’hommes blancs;
ils en avaient seulement beaucoup entendu parler, et ils nous
regardaient avec une surprise qui n’était pas exempte de terreur.
Nous leur donnâmes du tabac et un pain, ce qui leur inspira un peu de
confiance; notre guide leur montrait tantôt les montagnes et quelques
échantillons de nos minerais, et tantôt se frappait la tête et riait,
pour leur expliquer que nous étions de pauvres fous peu dangereux.
Sur ce, un vieil Indien, le patriarche de la tribu, alla chercher dans
sa hutte une petite boîte pleine de morceaux de quartz fraîchement
brisés et couverts de pyrites de fer d’un jaune brillant. Le vieil
Indien prenait évidemment cela pour de l’or, idole de l’homme blanc; et
j’en ai connu bien d’autres que des Indiens qui s’y laissaient prendre.
Ce fut avec beaucoup d’intérêt que j’observai ces échantillons, car, à
première vue, je reconnus qu’un grand nombre de ces morceaux de quartz
contenaient des fragments de minerai d’argent exactement semblables à
ceux qui provienait des territoires de Washoe et d’Idaho.
Je fis mon possible pour obtenir quelques-uns de ces échantillons que
j’aurais voulu faire essayer, mais mes offres n’étaient pas à la hauteur
de la cupidité du propriétaire; plus je lui en offrais un prix élevé,
plus il se faisait une haute idée de la valeur d’un objet que l’homme
blanc était désireux d’avoir. J’essayai, par signes, de lui faire
indiquer l’endroit de la montagne d’où provenaient ces échantillons;
mais je ne pus obtenir de lui qu’un mouvement de bras qui s’étendait à
tout l’horizon, après quoi il se retrancha dans ce silence absolu d’où
il est impossible de faire sortir un Indien; si bien que, nos provisions
s’épuisant, il nous fallut nous en retourner sans avoir acquis autre
chose que les vagues indices des richesses infinies qui attendent, dans
quelques siècles d’ici peut-être, de hardis aventuriers.
Nous rejoignîmes le lendemain soir, après une longue journée de marche,
les deux camarades que nous avions commis à la garde de nos canots, et
nous fûmes heureux de pouvoir jouir d’un jour de repos.
Nous résolûmes de retourner aussitôt à New-Westminster, et emmenâmes un
des petits canots que nous achetâmes. Près de l’embouchure de la
rivière, sur la déclivité d’une colline escarpée, nous tuâmes un mouton
sauvage. C’est un animal très-rare, et qui ressemble plus à une chèvre
qu’à un mouton; il a le poil long et des cornes comme celles d’un bélier
de race anglaise.
Deux jours plus tard nous arrivions à l’endroit où nous avions campé
pour la première fois sur les bords de l’estuaire de la rivière
Squamwish. Nous avions attendu la nuit pour nous arrêter, dans
l’espérance que nous ne serions pas observés par les Indiens qui
occupaient un vaste camp dont nous voyions les feux à environ cinq
milles de là. Assez tard dans la soirée, après avoir fait cuire notre
souper à un petit feu que nous avions allumé derrière de gros rochers,
pour le dérober aux regards perçants de nos voisins, nous avions
remarqué l’absence de notre guide indien. En le cherchant de tous côtés,
nous nous aperçûmes qu’il s’était enfui avec notre petit bateau et une
bonne partie de nos provisions. Heureusement pour nous, nos armes à feu
et nos avirons étaient dans notre tente sous la garde constante de l’un
de nous: sans quoi le gredin nous aurait sans doute dépouillés tout à la
fois de nos moyens de défense et de nos moyens de fuite.
Nous comprenions parfaitement que son projet était d’avertir les Indiens
et de revenir avec eux nous dépouiller et, si possible, nous tuer, pour
éviter toute conséquence fâcheuse. Quelle poursuite d’ailleurs eût été
possible dans les défilés inaccessibles des montagnes que nous venions
de quitter!
En explorant de tous nos yeux le cours du fleuve, nous aperçûmes le
traître à moitié chemin de l’autre rive, mais il était déjà trop tard
pour lui donner la chasse. En toute hâte donc nous levâmes le camp, et
jouâmes si bien de nos avirons qu’au bout de quelques heures nous
n’étions plus qu’à environ dix milles de l’entrée de la baie. Arrivés
là, nous étions tellement rendus de fatigue, que nous tirâmes le canot à
terre et nous nous endormîmes, après avoir convenu que chacun monterait
la garde pendant une heure à tour de rôle.
Au point du jour je m’éveillai et, jetant les yeux sur la rivière,
j’aperçus, à environ un mille de nous, une dizaine de canots faisant
force de rames pour nous atteindre. Celui de nous qui était de garde
s’était laissé aller au sommeil et nous plaçait ainsi dans une position
critique. J’éveillai en hâte tout le monde, et, profitant d’une brise
matinale, nous mîmes aussitôt à la voile en nous aidant de nos rames.
Mais notre canot était grand et lourd, et nous n’étions pas assez
nombreux pour le manœuvrer comme il aurait fallu pour échapper à nos
ennemis. D’un côté, nous pouvions voir, à quelques milles de nous,
l’entrée de la baie, et au delà une mer agitée et dangereuse même pour
un canot comme le nôtre; de l’autre côté, les nombreuses barques des
Indiens lancées à notre poursuite.
C’était entre eux et nous une course dont l’objectif était l’entrée de
la baie. Nous savions qu’ils ne pourraient nous suivre jusque-là, leurs
canots étant trop petits pour braver cette mer orageuse, qui nous
offrait notre seule chance de salut. Dans cette conviction, nous
luttions vaillamment, oubliant nos fatigues et nos insomnies; mais il
devenait de plus en plus évident que nous ne pourrions gagner la haute
mer avant d’être rejoints. Nous commencions à désespérer et à maudire le
malheureux qui s’était endormi étant de garde, lorsque le capitaine nous
rappela à la raison en jurant qu’il brûlerait la cervelle au premier qui
interromprait son travail pour se plaindre.
«Nous aurons encore raison de ces misérables, je vous le parie, nous
dit-il. Ayez bon courage, et si nous réussissons à mettre du plomb dans
la tête à deux ou trois de ces enragés qui nous poursuivent, peut-être
bien cela donnera-t-il à réfléchir aux autres. Mais si vous vous mettez
à vous quereller comme de vieilles femmes, nous pouvons dès à présent
renoncer à défendre notre vie.»
[Illustration: J’aperçus une dizaine de canots.]
Nous étions en ce moment à environ 3 milles de la passe, et le canot le
plus près de nous à moins de 400 mètres. Dans ce canot nous pouvions
reconnaître notre misérable guide. Le capitaine me confia le gouvernail,
et examina avec soin l’amorce de sa carabine, ordonnant en même temps
qu’on chargeât les deux autres. Le vent devenait plus violent à mesure
que nous approchions de la mer, et le mouvement du bateau n’eût pas
permis, à la distance où étaient encore les Indiens, de bien ajuster.
«Tenez-vous prêt, me dit le capitaine, et quand je vous dirai:
_maintenant!_ tournez au vent, et je ferai une petite surprise à nos
amis là-bas. Après quoi, nous reprendrons notre course, et vivement.»
Quelques instants après, tout étant prêt, le capitaine me dit à voix
basse: _maintenant, Dick!_ et, au risque de chavirer, je tirai
brusquement la barre. Trois coups de feu se succédèrent rapidement, et
je vis Squawmish Jack, notre ex-guide, tomber au fond du canot; l’Indien
qui dirigeait la barque, blessé au bras, laissa échapper en même temps
son aviron et l’écoute de la voile, et l’embarcation présentant le flanc
aux vagues s’emplit d’eau et sombra.
Ce fut notre salut; car les autres canots interrompirent leur poursuite
pour secourir leurs camarades qui, à l’exception de Squawmish Jack, tué
roide sans doute, furent tirés de l’eau. Pendant ce temps, nous fîmes
force de rames, et, ayant réussi à prendre le vent près d’un des
promontoires qui bordent l’entrée de la baie, nous entrâmes dans le
golfe.
Comme nous ne pouvions plus gagner l’embouchure du Fraser, nous prîmes
quelques jours de repos dans le chenal de Plumper’s Pass et résolûmes
ensuite de nous rendre tout droit à Victoria pour y passer l’hiver sans
retourner à New Westminster. Nous y arrivâmes sans autre mésaventure, et
ne fûmes pas fâchés, après notre téméraire expédition, de nous retrouver
pour quelque temps au milieu d’une société civilisée.
CHAPITRE XIII
UN HIVER A VICTORIA
De grands et heureux changements s’étaient accomplis à Victoria depuis
que nous l’avions quittée. La jolie petite ville contenait maintenant
plus de dix mille habitants et grandissait à vue d’œil. D’immenses
hôtels s’élevaient pour recevoir et héberger les chercheurs d’or. On
construisait des entrepôts et même des églises. Je remarquai notamment,
et non sans un vif chagrin, qu’une nombreuse troupe d’ouvriers carriers
était occupée à faire disparaître, pour élever à leur place de vastes
magasins, les rochers qui couvraient les terrains qu’avait voulu me
faire acheter l’homme de loi dont j’avais fait la connaissance lors de
mon premier passage à Victoria.