Le lendemain, à la pointe du jour, nous partîmes et descendîmes le

fleuve sans autre peine que de gouverner notre embarcation. Une fois

Fort Hope passé, nous pûmes déployer nos voiles, et vers midi nous

arrivâmes à l’embouchure de la rivière Harrison. Nous avions une

commission à faire dans le voisinage, à un endroit où d’immenses

prairies, submergées à l’époque des hautes eaux, étaient alors à sec.

Des hommes, en dépit des moustiques, y étaient occupés à faucher les

foins. Pat fut envoyé comme messager, préalablement muni d’un voile de

mousseline qui lui enveloppait la tête et le cou, et averti qu’il ne

devait pas sortir ses mains de ses poches.

Conformément à ses instructions, Pat traversa la prairie au milieu d’un

nuage ailé de moustiques qui bourdonnaient autour de lui et, dans leur

vaine rage, s’efforçaient de percer ses habits d’épais velours de coton.

Ayant fait sa commission, il revenait au bateau par le chemin le plus

court, lorsqu’il rencontra un troupeau de bœufs espagnols. Un taureau

ombrageux, apercevant sa chemise rouge, courut sur lui, suivi par le

reste du bétail. Pat n’eut que le temps de gagner, en courant comme un

fou, le bois qui longeait la rivière, et, pour respirer, il jeta le

voile qui le protégeait contre les moustiques. Au sortir du bois, il

tomba dans un marais où les bœufs se gardèrent bien de le suivre;

mais lui-même ne s’en tira pas aisément, et, s’il échappa aux bœufs,

il n’échappa point aux moustiques: il en était noir quand il sortit du

marais.

Voyant les insectes voler autour de lui par milliers, nous lui criâmes

de se tenir à l’écart et nous nous éloignâmes du bord: nous savions que

si ces insectes gagnaient le canot, ils nous suivraient et qu’ils ne

nous donneraient aucun repos.

«Et comment irai-je au bateau? demanda Pat.

--A la nage, pardieu! répliqua le capitaine.

--Mais, capitaine, je ne sais pas nager.

--Vous aurez donc à rester où vous êtes; car je n’entends pas être

dévoré par ces enragés buveurs de sang.

--Alors il est sûr que je me noierai. Que faire?»

Je tirai un long aviron du bateau et le dirigeai vers Pat en tenant

ferme la poignée. L’Irlandais, faisant appel à tout son courage et

aiguillonné par les piqûres des insectes, plongea dans la rivière et, en

remontant à la surface, saisit l’aviron à l’aide duquel nous le tirâmes

à bord.

Nous ne nous arrêtâmes à New Westminster que le temps de faire quelques

emplettes et de nous équiper pour la chasse et la pêche.

Le soir du même jour nous atteignîmes l’embouchure du Fraser et nous

arrêtâmes à Point Roberts, limite du territoire américain. Là, nous

trouvâmes un matelot retiré, du nom de Joe, qui, en ajoutant aux

revenus d’une petite exploitation agricole les produits de la chasse et

de la pêche, menait une existence très-confortable. La place ne manquait

point chez lui, ni le whiskey, et le gibier et le poisson ne coûtaient

que la peine de les prendre. Nous pouvions donc, sans trop nous flatter,

compter sur d’agréables loisirs après la saison de rudes labeurs que

nous venions de passer.

CHAPITRE XI

NOS VACANCES

Si parmi nos lecteurs il en est qui aient eu le bonheur de voir le golfe

de Géorgie, ses charmants rivages et ses îles nombreuses, ils

attesteront, je crois, avec moi, qu’il est difficile de rien concevoir

de plus beau.

Fermé à ce point que, sur une longueur d’environ 200 milles, ce golfe

ressemble à une mer intérieure de 50 à 60 milles de largeur, sa surface

azurée est parsemée d’îles innombrables couvertes de forêts vierges au

milieu desquelles paraissent çà et là de ravissantes clairières de

prairies naturelles. Du côté du continent, l’horizon est fermé par des

montagnes aux sommets neigeux, au-dessus desquelles, vers le sud,

s’élève majestueusement le cône du mont Baker, volcan éteint d’environ

13 000 pieds de haut. Du côté de l’île de Vancouver s’élèvent aussi des

montagnes, mais moins hautes et formant, par la variété de leurs

teintes, un ravissant contraste avec celles de la rive opposée.

[Illustration: Le golfe de Géorgie.]

De ce côté aussi se montrent plus abondants les signes de la vie

sauvage. Les eaux sont çà et là tachetées de blanc par les voiles des

canots, et les rives sont bordées de villages indiens dont les

habitants, vêtus de couvertures diversement coloriées, font sur le

paysage la tache de couleur brillante si chère aux artistes.

Les Indiens n’enterrent point leurs morts; ils les mettent, revêtus de

tout ce qu’ils ont de plus précieux, dans des boîtes d’environ un mètre

de hauteur et de longueur, sur deux pieds de large, de façon que les

genoux se trouvent ramenés à peu près à la hauteur de la tête, et que le

cadavre est dans la position affectionnée par les Indiens lorsqu’ils

s’assoient en cercle autour du feu. Le cercueil est ensuite hissé assez

haut dans un arbre où on l’attache solidement. Tout autour on pend les

armes et les instruments favoris du mort.

Je me rappelle avoir admiré une fois les reliques d’un chef de tribu.

Elles se composaient d’un canot de grande dimension suspendu à un arbre,

à une trentaine de pieds de hauteur, par des cordes faites d’écorce

tressée. Aux flancs du canot étaient attachés divers articles parmi

lesquels plusieurs pagayes, le squelette d’un chien favori, des

couvertures qui avaient dû être rouges, mais qui, au vent et à la

pluie, avaient fini par devenir noires, le canon rouillé d’un vieux

fusil à pierre, un arc, un épieu, deux peaux d’ours, un pantalon en

haillons, et, brochant sur le tout, un vieux chapeau de castor avec...

une _crinoline_. Ce dernier objet avait sans doute été mis là par

quelque tendre fille du défunt, dans l’espoir que, lorsque l’esprit de

son père serait appelé au bienheureux pays de chasse qui constitue le

paradis des Peaux-rouges, il pourrait emporter cet article de toilette

pour l’offrir à la femme qu’il prendrait dans sa nouvelle sphère. Quant

au castor (article peu commun dans cette partie du monde), il faut

croire qu’il avait été mis là pour contre-balancer, toujours en vue du

pèlerinage céleste, la pauvreté de la garde-robe du défunt.

L’endroit où Joe avait établi ses pénates était particulièrement

agréable. La maison, abritée par un promontoire contre les vents froids

du nord et de l’est, se trouvait tout au bord de la mer, au centre d’une

belle prairie bordée de bois; un joli cours d’eau murmurant tombait des

collines et courait à la mer, et comme la marée ne se faisait que

faiblement sentir en cet endroit, la maison et la prairie étaient tout à

fait à l’abri des inondations.

[Illustration: Tombeau d’un chef Indien.]

Au point du jour, Pat et moi allâmes à la chasse aux canards sauvages,

et, étant tombés au milieu d’un vol de sarcelles, nous pûmes en

rapporter une demi-douzaine à la maison. Quel déjeuner! quelle

profusion! Huîtres, saumon, truites, venaison, canards sauvages,

gelinottes, formaient notre menu; et pour faire couler tout cela, du bon

café à discrétion. Nous avions aussi du lait et du beurre, car Joe avait

une paire de vaches dans son enclos.

Après déjeuner, nous retournâmes à la chasse, et ayant aperçu dans une

petite baie des canards en telle quantité que la mer en était noire sur

un espace d’un demi-mille, nous revînmes en toute hâte à la maison

chercher un petit canon à pivot et à large gueule que nous y avions vu.

Nous voulions tout simplement voir combien il nous serait possible de

tuer d’oiseaux d’un seul coup. A la faveur d’une pointe avancée couverte

de bambous, nous montâmes le vieux canon sur l’avant du canot et fîmes

feu dans le tas. L’énorme bande d’oiseaux s’envola comme un nuage noir,

et, quand nous comptâmes les morts (le lecteur ne voudra pas le croire),

il y en avait quatre-vingt-trois!

Il faut dire que dans ces parages le gibier est si peu familiarisé avec

le danger qu’il ne se doute de rien et attend le chasseur. J’ai souvent

tué dans les arbres des gelinottes à coups de pierre ou de bâton; on

peut les manquer trois ou quatre fois sans qu’elles bougent, et

lorsqu’elles s’envolent, c’est pour aller s’abattre à quelques mètres

plus loin.

Le capitaine, qui était allé à la pêche avec quelques-uns des nôtres,

revint avec une quantité de morue et de _halibut_ (flétan, sorte de

grosse plie qui ressemble au turbot); et Joe, qui rentra plus tard,

parut avec un chevreuil sur les épaules, apportant la bonne nouvelle

qu’il avait aperçu dans la forêt les traces d’un troupeau d’élans.

Le lendemain, Joe, le capitaine et moi étant partis longtemps avant le

jour avec les trois seuls fusils que la compagnie possédât, nous

aperçûmes, à l’aube, des traces fraîches se dirigeant vers un petit lac

situé à une dizaine de milles dans l’intérieur. N’ayant pas de chiens,

nous dûmes user de beaucoup de précautions pour pouvoir retrouver le

gibier. Au bout de trois heures de marche pénible à travers les bois et

le long des marécages, nous vîmes soudain une quinzaine de ces belles

bêtes broutant dans une jolie petite clairière, sur le bord du lac.

Le bois s’étendant en demi-cercle autour de la clairière, le capitaine

s’en alla d’un côté, en suivant la lisière du bois, et moi de l’autre,

Joe restant à l’endroit où nous nous étions d’abord arrêtés. Lorsque

nous eûmes atteint tous les deux notre poste, nous fîmes signe à Joe, et

nous nous avançâmes tous ensemble vers le troupeau, de manière à ne lui

laisser d’autre retraite que le lac.

Bientôt les élans nous aperçurent et, levant leurs belles têtes, ils

aspirèrent bruyamment l’air et se formèrent en phalange serrée; puis le

chef partit, et tous les autres le suivirent, se dirigeant le long du

lac vers l’endroit où je me trouvais. Je les laissai arriver à une bonne

portée et fis feu; le chef tomba. Les autres s’arrêtèrent d’un air

étonné, puis, sentant soudain l’odeur du sang de leur compagnon, ils

comprirent qu’un danger inconnu les menaçait, et, faisant volte-face,

s’enfuirent dans la direction d’où ils étaient venus. Joe et le

capitaine accouraient; se voyant cernés, les élans sautèrent dans le

lac, mais trop tard pour empêcher deux des leurs de tomber sous nos

balles.

Ayant fait, à l’aide d’une hachette que nous portions, un radeau de

branches liées avec des cordes d’osier, nous plaçâmes notre gibier sur

cette embarcation d’un nouveau genre, et, nous servant de perches, nous

atteignîmes l’endroit où la petite rivière sort du lac. Le courant était

si violent que nous ne pûmes remonter que de 2 milles, et surpris par la

nuit tombante, nous quittâmes notre embarcation et nous en allâmes à

travers bois, marquant les arbres à coups de hache tout le long du

chemin, pour retrouver le lendemain l’endroit où nous avions laissé

notre radeau.

Le jour suivant, avec l’aide de nos compagnons, nous amenâmes notre

chargement de gibier à la maison. Un des élans fut laissé à Joe. Les

deux autres, chargés sur notre canot, furent transportés à

New-Westminster, où nous les vendîmes 30 dollars (168 fr.) pièce, les

bois étant des trophées de prix. Nous y vendîmes aussi des canards

sauvages dont nous obtînmes _eighteen pence_ (1 fr. 80 c.) la paire. On

voit que la chasse, même comme spéculation, n’est pas une mauvaise

affaire dans cette partie du monde.

Quinze jours durant, nous jouîmes de cette délicieuse existence, ne

faisant rien que pêcher, chasser, nous promener en canot, jusqu’à ce

qu’enfin nos esprits aventureux s’échauffant de nouveau, nous résolûmes

tous (à l’exception de Joe) de faire un petit voyage de découverte aux

sources de la Squawmish, rivière qui se jette dans le golfe de Géorgie,

à _Burrard’s Inlet_ (baie de Burrard), près de l’embouchure du Fraser.

Nous voulions savoir s’il y avait quelque chance d’y trouver de l’or.

Aucun homme blanc n’avait encore visité ces lieux, et les Indiens

passaient pour ne pas être animés d’intentions très-bienveillantes;

aussi d’assez vives émotions nous attendaient dans cette expédition.

CHAPITRE XII

UNE EXPÉDITION DANGEREUSE

Ayant fait provision de vivres pour une quinzaine de jours, acheté

quelques outils de mineurs, renouvelé notre provision de munitions, et

nous étant procuré les services d’un Indien Squawmish qui avait exercé

quelque temps, à New Westminster, la profession de guide, nous nous

embarquâmes dans un grand canot indien.

Nous eûmes fort mauvais temps au départ et notre embarcation fut mise à

la plus rude épreuve, lorsque nous eûmes à passer l’entrée de Burrard’s

Inlet; mais elle flottait sur les vagues comme un canard, et nous

n’eûmes aucun mal. Nous entrâmes alors dans le magnifique lac ou

estuaire d’eau salée, long d’environ 40 milles (64 kilomètres), dans

lequel se déverse la rivière Squawmish, le but de notre expédition.

Tout le reste du jour, par une pluie battante, nous fîmes force de

rames et remontâmes l’estuaire sur une longueur de 30 milles. Ayant

aperçu un petit courant d’eau douce descendant des collines, nous

abordâmes à cet endroit et y plantâmes notre tente pour la nuit. Nous

n’étions pas en pays ami, et chacun de nous eut à monter la garde à son

tour pendant deux heures.

La nuit se passa tranquillement; nous n’avions point vu d’Indiens, car

ils étaient presque tous à la mer, occupés à faire leur provision de

poisson pour l’hiver qui approchait. Nos craintes se calmèrent donc

sensiblement. Le jour suivant, étant partis de bonne heure, nous

atteignîmes avant midi l’embouchure de la rivière. Nous nous dirigeâmes

vers ce qui nous parut être la plus considérable de plusieurs bouches,

et remontâmes sans peine le courant à travers un delta de terres basses

et marécageuses, sur une longueur de 4 ou 5 milles.

La rivière changeait de caractère et devenait rapide et très-accidentée;

nous arrivions au cœur même de la _chaîne des Cascades_, où nous

devions trouver les traces géologiques des gisements de l’or, si

toutefois il en existait. Un grand village indien, momentanément

abandonné, était situé non loin de là; nous prîmes, pour la nuit,

possession d’une des huttes, et, ayant rencontré quelques Indiens que

l’âge ou la maladie avait empêchés de suivre les autres, nous obtînmes,

à l’aide de notre guide, qu’ils nous louassent une paire de petits

canots avec lesquels il nous fût possible de remonter le courant; notre

grand canot était beaucoup trop lourd pour les eaux basses et rapides

qu’il nous fallait affronter.

Le lendemain, nous fîmes plusieurs haltes pour explorer le lit de la

rivière. Nous y trouvâmes de l’or, en si petite quantité que le produit

n’aurait pas couvert la dépense. Le quartz ne manquait pas; mais il

était trop dur pour qu’on pût espérer que les trésors qu’il contenait

eussent été emportés par les eaux. Nous pûmes constater l’existence de

nombreux dépôts de charbon de terre; et si jamais les incontestables

richesses minérales de ce pays sont exploitées, l’industrie y trouvera

réunies par la nature toutes les conditions nécessaires à son

développement.

Pendant deux ou trois jours nous poursuivîmes ainsi notre route, jusqu’à

ce qu’enfin toute navigation devînt absolument impossible. Alors nous

dressâmes notre tente, la laissant à la garde de deux d’entre nous,

pendant que le capitaine, Pat et moi, chargés de nos couvertures et de

quelques provisions, partions, avec notre guide, pour finir notre

exploration à pied.

La seconde journée de marche nous conduisit à la source de la rivière,

située dans une passe élevée, au milieu même de la chaîne de montagnes.

On dominait de là la chaîne de moindre hauteur qui circonscrit le Fraser

à Lillooet, à environ 230 milles de son embouchure. De tous côtés ces

montagnes nous offraient des traces évidentes de leur énorme richesse

minérale, parmi lesquelles nous pouvions surtout distinguer des minerais

de cuivre, de plomb et de fer. Nous y trouvâmes un village indien, gardé

par quelques vieillards des deux sexes; mais ils n’appartenaient pas à

la même tribu que notre guide, et, bien que voisins, ils pouvaient à

peine se comprendre. Ces Indiens n’avaient jamais vu d’hommes blancs;

ils en avaient seulement beaucoup entendu parler, et ils nous

regardaient avec une surprise qui n’était pas exempte de terreur.

Nous leur donnâmes du tabac et un pain, ce qui leur inspira un peu de

confiance; notre guide leur montrait tantôt les montagnes et quelques

échantillons de nos minerais, et tantôt se frappait la tête et riait,

pour leur expliquer que nous étions de pauvres fous peu dangereux.

Sur ce, un vieil Indien, le patriarche de la tribu, alla chercher dans

sa hutte une petite boîte pleine de morceaux de quartz fraîchement

brisés et couverts de pyrites de fer d’un jaune brillant. Le vieil

Indien prenait évidemment cela pour de l’or, idole de l’homme blanc; et

j’en ai connu bien d’autres que des Indiens qui s’y laissaient prendre.

Ce fut avec beaucoup d’intérêt que j’observai ces échantillons, car, à

première vue, je reconnus qu’un grand nombre de ces morceaux de quartz

contenaient des fragments de minerai d’argent exactement semblables à

ceux qui provienait des territoires de Washoe et d’Idaho.

Je fis mon possible pour obtenir quelques-uns de ces échantillons que

j’aurais voulu faire essayer, mais mes offres n’étaient pas à la hauteur

de la cupidité du propriétaire; plus je lui en offrais un prix élevé,

plus il se faisait une haute idée de la valeur d’un objet que l’homme

blanc était désireux d’avoir. J’essayai, par signes, de lui faire

indiquer l’endroit de la montagne d’où provenaient ces échantillons;

mais je ne pus obtenir de lui qu’un mouvement de bras qui s’étendait à

tout l’horizon, après quoi il se retrancha dans ce silence absolu d’où

il est impossible de faire sortir un Indien; si bien que, nos provisions

s’épuisant, il nous fallut nous en retourner sans avoir acquis autre

chose que les vagues indices des richesses infinies qui attendent, dans

quelques siècles d’ici peut-être, de hardis aventuriers.

Nous rejoignîmes le lendemain soir, après une longue journée de marche,

les deux camarades que nous avions commis à la garde de nos canots, et

nous fûmes heureux de pouvoir jouir d’un jour de repos.

Nous résolûmes de retourner aussitôt à New-Westminster, et emmenâmes un

des petits canots que nous achetâmes. Près de l’embouchure de la

rivière, sur la déclivité d’une colline escarpée, nous tuâmes un mouton

sauvage. C’est un animal très-rare, et qui ressemble plus à une chèvre

qu’à un mouton; il a le poil long et des cornes comme celles d’un bélier

de race anglaise.

Deux jours plus tard nous arrivions à l’endroit où nous avions campé

pour la première fois sur les bords de l’estuaire de la rivière

Squamwish. Nous avions attendu la nuit pour nous arrêter, dans

l’espérance que nous ne serions pas observés par les Indiens qui

occupaient un vaste camp dont nous voyions les feux à environ cinq

milles de là. Assez tard dans la soirée, après avoir fait cuire notre

souper à un petit feu que nous avions allumé derrière de gros rochers,

pour le dérober aux regards perçants de nos voisins, nous avions

remarqué l’absence de notre guide indien. En le cherchant de tous côtés,

nous nous aperçûmes qu’il s’était enfui avec notre petit bateau et une

bonne partie de nos provisions. Heureusement pour nous, nos armes à feu

et nos avirons étaient dans notre tente sous la garde constante de l’un

de nous: sans quoi le gredin nous aurait sans doute dépouillés tout à la

fois de nos moyens de défense et de nos moyens de fuite.

Nous comprenions parfaitement que son projet était d’avertir les Indiens

et de revenir avec eux nous dépouiller et, si possible, nous tuer, pour

éviter toute conséquence fâcheuse. Quelle poursuite d’ailleurs eût été

possible dans les défilés inaccessibles des montagnes que nous venions

de quitter!

En explorant de tous nos yeux le cours du fleuve, nous aperçûmes le

traître à moitié chemin de l’autre rive, mais il était déjà trop tard

pour lui donner la chasse. En toute hâte donc nous levâmes le camp, et

jouâmes si bien de nos avirons qu’au bout de quelques heures nous

n’étions plus qu’à environ dix milles de l’entrée de la baie. Arrivés

là, nous étions tellement rendus de fatigue, que nous tirâmes le canot à

terre et nous nous endormîmes, après avoir convenu que chacun monterait

la garde pendant une heure à tour de rôle.

Au point du jour je m’éveillai et, jetant les yeux sur la rivière,

j’aperçus, à environ un mille de nous, une dizaine de canots faisant

force de rames pour nous atteindre. Celui de nous qui était de garde

s’était laissé aller au sommeil et nous plaçait ainsi dans une position

critique. J’éveillai en hâte tout le monde, et, profitant d’une brise

matinale, nous mîmes aussitôt à la voile en nous aidant de nos rames.

Mais notre canot était grand et lourd, et nous n’étions pas assez

nombreux pour le manœuvrer comme il aurait fallu pour échapper à nos

ennemis. D’un côté, nous pouvions voir, à quelques milles de nous,

l’entrée de la baie, et au delà une mer agitée et dangereuse même pour

un canot comme le nôtre; de l’autre côté, les nombreuses barques des

Indiens lancées à notre poursuite.

C’était entre eux et nous une course dont l’objectif était l’entrée de

la baie. Nous savions qu’ils ne pourraient nous suivre jusque-là, leurs

canots étant trop petits pour braver cette mer orageuse, qui nous

offrait notre seule chance de salut. Dans cette conviction, nous

luttions vaillamment, oubliant nos fatigues et nos insomnies; mais il

devenait de plus en plus évident que nous ne pourrions gagner la haute

mer avant d’être rejoints. Nous commencions à désespérer et à maudire le

malheureux qui s’était endormi étant de garde, lorsque le capitaine nous

rappela à la raison en jurant qu’il brûlerait la cervelle au premier qui

interromprait son travail pour se plaindre.

«Nous aurons encore raison de ces misérables, je vous le parie, nous

dit-il. Ayez bon courage, et si nous réussissons à mettre du plomb dans

la tête à deux ou trois de ces enragés qui nous poursuivent, peut-être

bien cela donnera-t-il à réfléchir aux autres. Mais si vous vous mettez

à vous quereller comme de vieilles femmes, nous pouvons dès à présent

renoncer à défendre notre vie.»

[Illustration: J’aperçus une dizaine de canots.]

Nous étions en ce moment à environ 3 milles de la passe, et le canot le

plus près de nous à moins de 400 mètres. Dans ce canot nous pouvions

reconnaître notre misérable guide. Le capitaine me confia le gouvernail,

et examina avec soin l’amorce de sa carabine, ordonnant en même temps

qu’on chargeât les deux autres. Le vent devenait plus violent à mesure

que nous approchions de la mer, et le mouvement du bateau n’eût pas

permis, à la distance où étaient encore les Indiens, de bien ajuster.

«Tenez-vous prêt, me dit le capitaine, et quand je vous dirai:

_maintenant!_ tournez au vent, et je ferai une petite surprise à nos

amis là-bas. Après quoi, nous reprendrons notre course, et vivement.»

Quelques instants après, tout étant prêt, le capitaine me dit à voix

basse: _maintenant, Dick!_ et, au risque de chavirer, je tirai

brusquement la barre. Trois coups de feu se succédèrent rapidement, et

je vis Squawmish Jack, notre ex-guide, tomber au fond du canot; l’Indien

qui dirigeait la barque, blessé au bras, laissa échapper en même temps

son aviron et l’écoute de la voile, et l’embarcation présentant le flanc

aux vagues s’emplit d’eau et sombra.

Ce fut notre salut; car les autres canots interrompirent leur poursuite

pour secourir leurs camarades qui, à l’exception de Squawmish Jack, tué

roide sans doute, furent tirés de l’eau. Pendant ce temps, nous fîmes

force de rames, et, ayant réussi à prendre le vent près d’un des

promontoires qui bordent l’entrée de la baie, nous entrâmes dans le

golfe.

Comme nous ne pouvions plus gagner l’embouchure du Fraser, nous prîmes

quelques jours de repos dans le chenal de Plumper’s Pass et résolûmes

ensuite de nous rendre tout droit à Victoria pour y passer l’hiver sans

retourner à New Westminster. Nous y arrivâmes sans autre mésaventure, et

ne fûmes pas fâchés, après notre téméraire expédition, de nous retrouver

pour quelque temps au milieu d’une société civilisée.

CHAPITRE XIII

UN HIVER A VICTORIA

De grands et heureux changements s’étaient accomplis à Victoria depuis

que nous l’avions quittée. La jolie petite ville contenait maintenant

plus de dix mille habitants et grandissait à vue d’œil. D’immenses

hôtels s’élevaient pour recevoir et héberger les chercheurs d’or. On

construisait des entrepôts et même des églises. Je remarquai notamment,

et non sans un vif chagrin, qu’une nombreuse troupe d’ouvriers carriers

était occupée à faire disparaître, pour élever à leur place de vastes

magasins, les rochers qui couvraient les terrains qu’avait voulu me

faire acheter l’homme de loi dont j’avais fait la connaissance lors de

mon premier passage à Victoria.

Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise · 第 5 / 10 段