Je dois dire que, pas plus tard que le jour suivant, ma résolution eut

un rude assaut à soutenir. Une offre très-séduisante me fut faite par un

homme de loi dont j’avais, par hasard, fait la connaissance et qui me

conseilla fortement de ne point me rendre aux mines. «Un mineur, me

dit-il, n’est rien autre chose que le canal qui sert à conduire l’or

dans la poche des autres. Sans doute le mineur n’admettra jamais qu’il

en soit ainsi; mais il n’en est pas moins vrai qu’il n’est qu’un agent

qui travaille pour nous. Pour deux ou trois mineurs qui ont su garder

l’or qu’ils ont trouvé, je pourrais vous en citer des centaines entre

les doigts desquels l’or a coulé comme l’eau. Pour nous, au contraire,

gens de la ville, nous n’avons qu’à attendre à la côte que le flot de

ces pauvres êtres abusés vienne nous apporter les richesses, fruit de

leurs durs travaux.»

Mais l’esprit d’aventure était alors trop puissant chez moi pour me

permettre d’écouter la voix de la raison, et je me bouchai les oreilles

pour ne pas entendre ces sages conseils. Il est extrêmement probable

que, si j’eusse écouté les avis de ce disciple de Blackstone (célèbre

légiste anglais), je serais maintenant assez riche pour n’avoir plus

besoin de travailler; car, avec une prescience digne de son état, il me

recommanda vivement d’employer les deux ou trois cents livres sterling

(de 5 à 7500 fr.) qui formaient mon petit capital, à l’achat de quelques

lots de terrain qui longeaient le port. Je ne manquai pas d’aller

examiner les terrains en question; mais je n’y vis qu’un amas de roches

abruptes, éloigné de toute habitation et destiné, selon toute apparence,

à faire éternellement tache sur le paysage au milieu duquel ils

s’élevaient. Il n’en est pas moins vrai que cet emplacement affreux à

voir se vendit cinq ans plus tard dix mille livres sterling (250 000

fr.), et que l’on y voit aujourd’hui les plus vastes entrepôts de la

ville.

Quelque absurde que fût l’agitation à laquelle j’étais en proie, elle

était d’autant plus pardonnable que presque tout le monde la partageait.

Il n’était pas jusqu’aux hôteliers, gardes-magasins et autres rapaces de

tous genres, qui ne fussent éblouis par les histoires de fortunes

soudaines qui nous étaient rapportées tous les jours, au point

d’abandonner les bénéfices assurés de leur état pour courir les chances

incertaines de la recherche de l’or. La ville tout entière était dans un

état de surexcitation indescriptible, et il aurait vraiment fallu une

fermeté à toute épreuve pour résister aux tentations que faisaient

naître ces récits merveilleux.

Une fois ma résolution prise, je ne perdis point de temps. J’achetai une

paire de mules, autant de provisions qu’elles en pouvaient porter, les

quelques outils indispensables, et, ayant rejoint quelques-uns de mes

compagnons de voyage qui venaient de s’équiper de la même façon, je me

dirigeai avec eux vers un des bateaux à vapeur qui s’apprêtaient à

partir pour New Westminster. Ce ne fut pas sans quelques difficultés que

nous persuadâmes à nos mules de quitter la terre ferme; mais, étant

parvenus, à force de coups de pied et de coups de bâton, à les

convaincre de l’inconvenance de leur conduite, nous réussîmes à les

conduire à bord et à les attacher à leurs râteliers. Après les avoir

débarrassées de leurs fardeaux, nous leur donnâmes une assez forte

ration pour qu’elles pussent être de bonne humeur durant la longue

traversée qu’elles avaient à faire le lendemain, et nous revînmes à

terre pour prendre congé des amis que nous quittions et passer une

dernière nuit à rêver aux lingots d’or que le Fraser ne pouvait manquer

de tenir en réserve pour nous... sinon pour d’autres.

Le matin suivant, au lever du jour, nous partîmes, après avoir eu la

petite aventure suivante.

Un de nos compagnons de voyage, dont les pas mal assurés se ressentaient

des libations trop copieuses de la veille, ne trouvant pas assez large

la planche qui conduisait du quai au bateau, tomba dans l’eau, à la

grande consternation de tous. Comme le pauvre garçon ne savait pas nager

et que personne ne s’empressait de lui porter secours, je me jetai après

lui et je parvins à le conduire jusqu’à un endroit, où prenant pied, je

cherchai à le tirer hors de l’eau. C’était en vain que je le tenais par

le bras: mon protégé n’avait plus de jambes, et il retomba à l’eau,

m’entraînant avec lui et me serrant si fort que je ne pouvais lui être

d’aucun secours ni me sauver moi-même. Je commençais à boire et à perdre

ma présence d’esprit, lorsque, saisissant un moment favorable, je lui

administrai un si violent coup de poing sur le nez, qu’il lui fallut

bien me lâcher et couler à fond sans moi. Un bateau arriva à notre

secours sur ces entrefaites, je me hissai dedans tout à fait épuisé, et

l’objet de mes tendres soins ayant reparu à la surface, fut rattrapé et

mis à bord plus mort que vif.

Quand il eut entièrement repris ses sens (et le repos qu’il prit après

le bain ne lui fut pas inutile), il m’embarrassa autant par la chaleur

de ses remercîments--il était d’origine irlandaise--qu’il m’avait

auparavant embarrassé par la vigueur de ses étreintes aquatiques.

Heureusement, son nez enflé nous fournit matière à rire: il protesta

longuement de la joie qu’il éprouverait à voir son nez rester assez

longtemps dans cet état pour lui servir d’avertissement contre l’abus

des liqueurs fortes. Je crois que le brave garçon se serait après cela

fait couper en morceaux pour moi, et, en vérité, quand plus tard

l’occasion s’en présenta, il ne manqua pas d’en profiter pour me

témoigner sa reconnaissance.

Au bout de dix heures environ de tours et de détours au milieu des îles

nombreuses qui font du golfe de Géorgie le lieu du monde le plus

charmant que l’on puisse imaginer, nous atteignîmes l’embouchure du

Fraser, et nous fûmes bientôt en vue de New-Westminster, capitale de la

Colombie anglaise, petite ville nouvellement éclose sur un des plus

beaux sites que présentent les rives du fleuve. La ville est souvent

désignée par le surnom de _Stump City_ (la ville des troncs d’arbre), et

il faut avouer que nul surnom ne fut mieux mérité. Une immense forêt de

cèdres et de pins a été en partie abattue pour faire place aux rues

irrégulières et aux chalets épars qui forment la noble capitale de la

colonie. Les troncs noirs des arbres énormes s’élèvent de toutes parts,

comme pour railler la puissance de destruction de l’homme, depuis la

berge du fleuve jusqu’aux sombres massifs de la forêt sur lesquels il

n’a pas encore étendu son domaine, et défient les impuissants efforts de

leurs chétifs ennemis.

L’aspect de la ville ne nous en causa pas moins un sensible plaisir, car

nous pouvions espérer d’être promptement délivrés de la nuée de

moustiques qui s’était abattue sur nous depuis le moment que nous étions

entrés en rivière. Ce fut pleins de joie que nous débarquâmes, en

présence de tout ce que la population comprenait d’hommes, de femmes et

d’enfants accourus à l’arrivée du bateau, seul événement qui vînt faire

diversion à la monotonie de leur existence et leur offrir la chance de

gagner de quoi vivre en exploitant sans pitié les voyageurs.

CHAPITRE V

EN REMONTANT LE FRASER

Nous nous consolâmes très-facilement de n’avoir à passer qu’une nuit à

New-Westminster.

La capitale de la Colombie anglaise était alors dans un état tellement

embryonnaire, que bon nombre de rues, situées sur le penchant de la

colline, n’étaient que des carrières; le confiant étranger s’y trouvait

à chaque instant exposé à faire des chutes d’une hauteur de dix à vingt

pieds, à supposer que la première de ces chutes ne l’eût pas rendu

incapable d’aller plus loin. La ville d’ailleurs n’était pas éclairée,

et, comme ce soir-là il faisait nuit noire, il fallait pousser très-loin

la curiosité pour entreprendre de la visiter.

Je le fis cependant, et je revenais sain et sauf à mon hôtel sur le

quai, fier de mon succès et sifflant gaiement un air quelconque le long

du chemin, lorsque... patatras! me voilà à quatre pattes, tombé, d’une

hauteur de huit ou dix pieds, sur une masse vivante qui se met à se

tordre, à gémir, à piailler, à pousser des cris de toute espèce. Je me

rejette en arrière, pour me frotter les tibias, où j’éprouvais une vive

douleur, et je tire une boîte d’allumettes de ma poche. J’aperçois alors

devant moi un Indien dans une attitude pleine de menaces et la hache

levée. Près de lui sa femme et ses enfants gesticulaient et poussaient

des cris sauvages contre l’étranger qui était ainsi venu troubler leur

sommeil.

Ne sachant pas un mot de la langue de l’Indien, et ne pouvant par

conséquent lui faire mes excuses, alarmé d’ailleurs par son attitude, je

tirai mon revolver. Aussitôt il laissa tomber sa hache, s’enfuit avec sa

femme et ses rejetons cuivrés, et me laissa maître du terrain. Un examen

plus attentif me montra que j’étais tombé sur la tente grossière que ces

Indiens avaient plantée dans un enfoncement de la route, et que, dans ma

chute, j’avais entraîné le tout sur la pauvre famille endormie.

Je m’en retournai en boitant, et arrivai à l’hôtel dans une humeur aussi

noire que les rues de New-Westminster.

Nous devions partir le lendemain pour Fort Yale, situé à environ 100

milles (160 kilom.) en amont de New Westminster, et tête de ligne des

bateaux à vapeur qui naviguent sur le Fraser.

Je ne crois pas qu’aucun autre fleuve aussi rapide ait jamais eu un

service régulier de bateaux à vapeur. A certains endroits, près de Yale,

le courant n’a jamais moins de douze à quatorze milles (de 19 à 22

kilom.) de vitesse à l’heure, et tout le cours du fleuve est semé

d’écueils de toute espèce.

Les bateaux sont spécialement construits en vue des difficultés de cette

navigation. Ils sont aussi plats que possible, et leur tirant d’eau

n’est que d’environ deux pieds; mais ils reprennent en longueur et en

largeur ce qu’ils perdent en profondeur. Leur moteur est une énorme roue

de dix-huit à vingt-quatre pieds de diamètre, placée à l’arrière et

aussi large que le bateau lui-même. Les palettes seules plongent dans

l’eau, à une profondeur d’environ dix-huit pouces, et la roue est

attachée à la machine par un système assez compliqué de tiges et de

leviers. Les chaudières sont tout à fait à l’avant, et les foyers au

niveau même du pont, afin qu’ils puissent profiter de tout le courant

d’air que produit le mouvement du navire. La vapeur est conduite des

chaudières aux cylindres de la machine qui est placée tout à fait à

l’arrière dans l’entrepont, par de longs tuyaux qui, en été, donnent une

chaleur insupportable. Il y a quatre gouvernails parallèles. Les

machines sont à haute pression, et ce n’est pas, quand on s’embarque,

sans quelque inquiétude que l’on examine les chaudières; car on peut

être sûr qu’elles seront mises à une rude épreuve pendant le voyage,

surtout si les eaux de la rivière sont ou trop hautes ou trop basses.

Nous eûmes la chance de trouver des places sur un des meilleurs bateaux,

et nous partîmes accompagnés des bénédictions de toute la population qui

nous montrait le plus touchant intérêt. Elle espérait sans doute qu’à

notre retour nous nous arrêterions à New-Westminster, au lieu de courir

en toute hâte dépenser, pendant l’hiver, tout notre avoir à Victoria.

La première partie de notre voyage ne fut pas particulièrement agréable,

car l’épaisseur des bois qui bordent les rives du fleuve était telle

qu’il nous était impossible d’observer le pays à travers lequel nous

passions. Nous eûmes donc tout le temps d’examiner nos compagnons. Tous

allaient aux mines. Les trois quarts étaient de vrais mineurs, à la mise

et à la tenue desquels on ne pouvait se méprendre. L’autre quart était

composé de boutiquiers et de joueurs, et de dames, dont une

blanchisseuse, qui fit, ainsi que je l’appris plus tard, une belle

fortune en exerçant son état, et une jeune femme pleine de courage qui

allait rejoindre son mari.

Quand le dîner fut servi, la foule se précipita dans le salon,

renversant sur son passage un ou deux nègres et les plats qu’ils

portaient. Il semblait vraiment que le premier arrivé dût tout avaler

et ne rien laisser aux autres. Je regrette d’avoir à dire que le

capitaine eut toutes les peines du monde à réserver trois places pour

les deux dames et pour lui.

Le dîner fini--et ce ne fut pas long,--la nappe ne fut pas plus tôt

enlevée que les joueurs, joueurs de profession, grecs et autres,

s’emparèrent de la longue table. L’or et les billets de banque sortirent

des poches et changèrent rapidement de mains. D’énormes piles de pièces

de vingt dollars (108 fr. 40 c.) s’étalaient sur la table de la façon la

plus provocante, et le tintement de l’or mêlé au bruit des voix formait

un concert absolument étourdissant. Les joueurs s’abandonnant à leur

passion faisaient retentir le salon d’exclamations et de jurons

effroyables. Tous, même ceux qui, par prudence ou manque d’argent, ne

jouaient pas, suivaient le jeu avec une émotion presque aussi vive que

celle des intéressés.

La nuit nous surprit ainsi occupés, et, laissant arriver à terre l’avant

de notre bateau, les matelots l’amarrèrent à un arbre pour attendre que

la lune vînt éclairer le fleuve.

Nous cherchâmes, mon compagnon et moi, un coin où l’on pût dormir

tranquillement; mais, sans le mécanicien, avec lequel nous avions fait

connaissance et qui nous permit d’étendre nos couvertures dans son

sanctuaire, notre recherche eût été infructueuse.

Au bout d’une heure environ, nous fûmes réveillés par le bruit de la

machine; nous étions de nouveau en marche. Le mécanicien nous pria

poliment de le débarrasser de notre présence. Désespérant de dormir,

nous allumâmes nos pipes et montâmes sur le pont.

Il faisait un brillant clair de lune. Nous remontions le fleuve, non

sans difficulté, vu la force croissante du courant. L’aspect du pays

environnant était complétement changé. A droite et à gauche s’élevaient

d’effrayantes montagnes dont le pied plongeait presque à pic dans les

eaux rapides du fleuve. Çà et là des rochers et des arbres submergés

brisaient le courant et le diapraient de rides argentées. D’un côté, la

lune projetait sa douce et brillante lumière; de l’autre, les montagnes

étendaient leurs grandes ombres, au sein desquelles on ne pouvait rien

distinguer que la lueur expirante de quelque feu révélant un campement

d’Indiens. Plus loin, à un coude de la rivière, une ligne d’écume,

bouillonnant sous les rayons de la lune, trahissait les écueils cachés,

et, sur nos têtes, les étoiles brillaient paisibles, tandis qu’à nos

pieds elles se miraient tremblantes dans les eaux froides du fleuve.

Rien ne troublait le calme de cette scène, si ce n’est la bruyante

respiration du monstre enflammé grâce auquel, luttant résolument contre

les ondes, nous remontions le courant rapide. Le bruit des voix qui

s’échappaient de la cabine faisait un étrange contraste avec la

solennelle tranquillité de la nuit.

Soudain un bruit nouveau vint nous arracher à la contemplation des

beautés de ce lieu et de cette nuit. Courant à l’arrière du navire pour

me rendre compte de ce qui se passait, je vis des étincelles s’échapper

de la cheminée d’un autre steamer, et la lueur rouge du foyer de sa

machine se refléter sur les eaux, qu’il déplaçait rapidement dans ses

efforts pour nous atteindre.

Afin de nous rejoindre, le capitaine du navire en question n’avait pas

craint d’avoir recours au dangereux expédient de remonter la rivière

dans l’obscurité, pendant que nous attendions, attachés au rivage, le

lever de la lune.

Notre capitaine, qui avait l’œil à tout, s’aperçut aussitôt que moi

des projets de notre rival, et se mit à faire retentir les échos de la

rive de ses exclamations et de ses jurements. «Nous le battrons ou nous

sauterons!» disait-il en donnant ses ordres à son équipage. Pour se

confirmer dans cette résolution, il se fit verser deux ou trois rasades

coup sur coup et ne sauta (il est vrai qu’il n’y eut pas de sa faute)

qu’en paroles.

«Eh bien, fainéants! cria-t-il aux malheureux chauffeurs, est-ce que

vous allez vous donner un peu de mouvement là-bas!

--Vous en parlez à votre aise, crièrent les autres, vous qui n’avez rien

à faire qu’à rester là-haut à souffler comme une baleine. Si vous ne

voulez pas être dépassé par l’autre bateau, vous ferez bien de vous

procurer les services de quelques-uns des flâneurs qui s’amusent

là-haut; car nous sommes à bout de forces, nous autres.»

Le capitaine et son second ne répondirent à ces observations que par de

nouveaux jurons. Les Indiens engagés pour faire la provision de bois

furent envoyés, à grands coups de pied et avec force objurgations en

jargon chinouk, servir d’aides aux chauffeurs, et bientôt l’ardent

foyer, dont la gueule embrasée était sans cesse alimentée de bois

résineux, commença à ronfler bruyamment et à projeter au loin ses rouges

lueurs.

Notre marche devint plus rapide; mais notre rival gagnait sur nous; il

fallut donc adopter l’avis des chauffeurs.

Le capitaine se mit à crier: «Cinq dollars par tête, mes enfants, à tous

ceux qui voudront donner un coup de main aux machines!

--Présent! capitaine.--Voilà le cheval de renfort demandé!--Accepté,

pardieu!»

[Illustration: Ils se passèrent les grosses bûches avec la rapidité de

l’éclair.]

Une demi-douzaine de volontaires se précipitèrent dans l’étroit espace

occupé par les chauffeurs et se passèrent les grosses bûches de bois

résineux avec la rapidité de l’éclair. La chaleur les força bientôt à se

mettre nus jusqu’à la ceinture; ils furent en un instant noirs de suie

et de résine; la sueur qui les inondait dessinait sur eux des

tatouages qui leur donnait l’air de vrais sauvages. C’était une scène

à copier pour l’illustration de l’_Enfer_ de Dante.

Notre rival avançait toujours; notre capitaine enrageait.

«Hé! Gluson! cria-t-il à son second, est-ce qu’il n’y a pas quelque part

du lard et des jambons? Il me semble en avoir vu mettre une provision à

bord. La marque est un O.

--Quoi! les jambons d’Oppheimer?

--Sans doute. Quel droit cet israélite a-t-il d’avoir du porc?

Faites-moi jeter tout ça au feu, et vite!

--Très-bien, capitaine.»

Plusieurs sacs de lard et de jambon furent jetés dans les flammes, qui

rugirent comme une tempête. Le manomètre indiqua cent soixante livres de

pression par pouce carré, c’est-à-dire quarante de plus que n’en

permettait le règlement encadré sous verre dans la cabine.

Le mécanicien crut devoir appeler l’attention du capitaine sur ce fait;

mais ce dernier n’était pas d’humeur à entendre raison.

«Eh bien! dit-il, si l’inspecteur du gouvernement est à bord et s’il a

peur pour sa personne, dites-lui qu’il se place aussi loin qu’il pourra

à l’arrière, et qu’il se tienne prêt à se sauver. Le vieux bateau n’a

jamais trouvé son maître, il ne le trouvera pas, à moins qu’il ne

saute!»

A ce moment, les deux bateaux étaient bord à bord, et, des deux ponts,

passagers et équipages se défiaient, se raillaient, en proie à une

surexcitation qui avait gagné tout le monde.

Mais le destin nous était contraire. Soudain nous sentîmes et entendîmes

tout à la fois un choc et un fracas terribles: nous nous trouvâmes

immobiles, enferrés sur un arbre submergé qui venait de pénétrer à

travers la quille de notre navire. Le bateau rival nous envoya en

passant ses rires et ses quolibets, et ne s’arrêta même pas pour voir si

nous allions couler.

L’arbre submergé était un tronc pointu sur lequel nous nous étions jetés

avec tant de violence, qu’après avoir traversé notre charpente il

s’était enfoncé de plus de dix pieds dans l’entrepont, où il avait tué

un malheureux cheval appartenant à l’une des dames.

On put scier l’arbre et, après un léger mouvement de recul, boucher

immédiatement le trou avec des couvertures empruntées aux passagers.

L’eau n’en montait pas moins rapidement; le choc avait été si violent

que toute la charpente du navire avait été ébranlée et disjointe.

Nous dûmes donc gagner la rive et y débarquer avec tout notre bagage.

Nous attendîmes là deux jours qu’un autre bateau vînt nous prendre,

n’ayant pour tout abri que le feuillage des arbres. Pour compléter notre

déconvenue, il plut pendant tout le temps, et nos mules et nous fûmes

réduits à la portion congrue. Mais les joueurs, même sous les sapins qui

les protégeaient à peine contre la pluie, n’en continuèrent pas moins à

jouer.

Ayant pu repartir enfin, nous arrivâmes, non sans peine, à Fort Yale. A

partir de là, nous allions avoir à faire encore près de quatre cents

milles (640 kil.), et cela à pied, avant d’atteindre le district

minier.

CHAPITRE VI

EN ROUTE POUR LES MINES

Ce fut alors que commencèrent véritablement nos peines. Notre voyage

avait été jusque-là si facile, que nous n’avions eu l’occasion de mettre

à l’épreuve ni nos forces physiques, ni notre patience.

Le premier de nos soucis, avant de nous mettre en route, fut de

distribuer entre nos mules les fardeaux qu’elles devaient porter. Cela

exige plus d’habileté qu’on ne le croirait; l’absence d’équilibre

produit sur le dos des animaux des écorchures qui souvent forcent les

voyageurs à s’arrêter à moitié chemin.

Fort Yale était alors encombré de caravanes de bêtes de somme à

destination du district minier; nous eûmes donc une excellente occasion

de nous initier aux mystères du chargement des mulets.

[Illustration: Fort Yale, sur le Fraser.]

A cette époque, il n’y avait, en fait de route, qu’un sentier escarpé

qui tantôt montait du marais à la montagne, tantôt descendait de la

montagne au marais, jusqu’à ce qu’on arrivât enfin à William’s Creek,

centre du district minier du Caribou, où se trouvait agglomérée une

population d’environ huit à dix mille hommes. On peut aisément se

figurer quelle procession continuelle de bêtes de somme il fallait pour

subvenir aux besoins de cette population.

Yale était un petit centre très-vivant et avait bien plus l’apparence

d’une ville commerçante que New Westminster, la capitale de notre

colonie.

Les chargeurs de profession sont presque tous Mexicains et ont tout

l’air d’une race de véritables bandits. Quand ils sont absolument sans

argent, ils travaillent comme des esclaves pendant un mois, et puis

dépensent en quelques jours tout ce qu’ils ont gagné.

J’eus le bonheur de faire la connaissance d’un de ces _gentlemen_ qui

venait de perdre son dernier dollar à une table de jeu. Avec son vaste

_sombrero_[I], ses guêtres brodées d’argent, son _poncho_[J], c’était

bien l’un des plus beaux spécimens de sa race qu’on pût trouver. Il

condescendit, avec tous les airs d’un grand seigneur qui a éprouvé des

revers de fortune, à nous aider de ses services pendant le premier jour

de notre voyage, moyennant la bagatelle de 5 dollars (27 fr. 10 c.).

La première chose qu’il fit, en voyant les bâts que nous avions apportés

de Victoria, fut de déclarer, en haussant les épaules, qu’ils ne

pouvaient servir à rien, et que, si nous n’avions pas des _aparejos_

convenables, nous n’arriverions jamais aux mines. Sur ce, il sortit et

revint, peu de temps après, avec d’énormes bâts de cuir, en forme de

bissac et rembourrés de foin. Ce ne fut pas pour nous une mince dépense;

mais il fallut en passer par là.

Nos bagages et nos provisions ayant été, avec beaucoup d’adresse,

divisés en huit paquets de 150 livres, et chargés sur nos quatre mulets,

nous nous mîmes en marche le long du sentier tortueux qui se dirige vers

l’intérieur à travers les _cañons_[K] ou gorges du Fraser. Ce sentier,

jusqu’à environ soixante milles (96 kilom.) de Yale, court à travers des

montagnes qui ont reçu le nom de _Cascade Mountains_ (monts des

Cascades).

[Illustration: En route pour les mines.]

Durant notre premier jour de marche, le Mexicain devait nous accompagner

pour nous apprendre à conduire nos bêtes réfractaires, à assujettir

leurs fardeaux quand leurs courroies se relâchaient, enfin à les

décharger le soir. Nous fîmes ainsi une douzaine de milles (19 kilom.).

Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise · 第 2 / 10 段