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BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
DANS
L’EXTRÊME FAR WEST
AVENTURES D’UN ÉMIGRANT
DANS LA COLOMBIE ANGLAISE
PAR
R. B. JOHNSON
TRADUITES DE L’ANGLAIS AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
PAR A. TALANDIER
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 25 VIGNETTES
PAR A. MARIE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
DANS
L’EXTRÊME FAR WEST
PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2
DANS
L’EXTRÊME FAR WEST
AVENTURES D’UN ÉMIGRANT
DANS LA COLOMBIE ANGLAISE
PAR
R. B. JOHNSON
TRADUITES DE L’ANGLAIS AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
PAR A. TALANDIER
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 25 VIGNETTES
PAR A. MARIE
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE & Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1874
Tous droits réservés
DANS
L’EXTRÊME FAR WEST[A]
AVENTURES
D’UN ÉMIGRANT DANS LA COLOMBIE ANGLAISE
CHAPITRE PREMIER
LE DÉPART
Un pays dont on entend rarement parler aujourd’hui fit soudainement--il
nous semble qu’il n’y a de cela que quelques années--un fort grand bruit
dans le monde: ce pays était la Colombie anglaise. Des récits
merveilleux parurent dans le _Times_, et, dans ces récits, il n’était
question que de la prodigieuse richesse des mines d’or de cet Eldorado,
et des nouveaux et vastes champs qu’il offrait à l’esprit d’aventure des
émigrants.
Jeune alors et plein de cet amour des entreprises lointaines qui
caractérise la race anglo-saxonne, je ne pus lire ces récits sans en
être d’autant plus fortement impressionné, que la situation de cette
colonie, isolée du monde civilisé, et sa nature vierge et sauvage,
ajoutaient quelque chose de romanesque à ses autres charmes. Ce fut
ainsi qu’ayant fait par hasard la connaissance d’un chercheur d’or
récemment revenu d’Australie, et qui se proposait de mordre encore à
l’hameçon, je me déterminai à lui offrir de l’accompagner, pour chercher
avec lui les aventures et, si possible, la fortune.
Nous eûmes bientôt formé nos plans, bouclé nos malles et pris passage
pour l’Eldorado (via Panama et San-Francisco) à bord du steamer qui fait
le service de la malle entre Southampton et les Indes occidentales. Cent
cinquante aventuriers environ avaient pris comme nous passage sur
l’avant, et faisaient sensation, sur ce navire aux allures tranquilles,
aristocratiques, _respectables_.
[Illustration: Le pont du paquebot.]
Bien que la plupart d’entre nous appartinssent par leurs antécédents à
une classe supérieure à celle des passagers qui voyagent en troisième,
nous formions, à l’avant, une compagnie fort mêlée. Il y avait un grand
nombre de clercs, de commis, et d’autres jeunes gens de la même classe,
qui, de leur vie, n’avaient touché un instrument de travail manuel;
quelques fils de clergymen (pour la plupart mauvais sujets accomplis),
quelques hommes en qui on pouvait reconnaître les traces d’une éducation
universitaire; un petit nombre d’israélites acharnés au commerce; et
enfin quelques gaillards solides, reconnaissables à leur teint bronzé et
à leur costume de mineur, pour des gens qui, de même que mon compagnon,
avaient abandonné d’autres pays aurifères pour tenter la chance dans
celui que l’on venait de découvrir. Ces derniers étaient nos héros. Que
l’un d’eux vînt à s’asseoir n’importe où, et aussitôt un cercle de
«nouveaux camarades» se formait autour de lui pour lui demander quelque
récit de ses aventures ou profiter des leçons de son expérience.
L’opinion la plus généralement émise par ces vieux routiers était que
leurs auditeurs n’étaient qu’un troupeau d’imbéciles, qui, s’ils avaient
la moindre lueur de bon sens, s’empresseraient de retourner chez eux par
le prochain steamer.
Notre voyage, en dépit des inconvénients inséparables d’un passage en
troisième classe, fut très-agréable. J’eus l’occasion pour ma part de
faire de curieuses études de mœurs.
L’esprit de caste est la première chose (le mal de mer excepté) qui se
manifeste parmi les voyageurs lancés sur les flots bleus. Il y a d’abord
les passagers du grand salon, qui sont généralement de nobles hidalgos,
et leurs familles, des officiers récemment mariés, des docteurs et des
chapelains de régiments, se rendant à quelque station des Indes
occidentales, et enfin quelques négociants aisés.
Tout ce monde tombe bientôt sous la tutelle d’une sorte de comité de
surveillance, formé de deux ou trois vieux messieurs, importants et
bavards, qui ont déjà fait plusieurs fois le voyage, et qui prennent en
peu de temps un empire despotique sur leurs malheureux compagnons. Ces
ennuyeux personnages assomment sans cesse le capitaine et les officiers
du bord d’absurdes questions nautiques dont ils ne comprennent pas
eux-mêmes le sens, et qui n’ont d’autre objet que de tenir la masse
ignorante et inexpérimentée de leurs compagnons sous le prestige de leur
importance et de leur savoir. Ils sont toujours sur le chemin des
matelots de service, qui, en récompense, les envoient de temps en temps
(sans le vouloir, naturellement) faire un plat-ventre sur un cordage
oublié, ou les gratifient d’un seau d’eau sale détourné (toujours par
hasard) de sa destination. Il y a aussi, généralement, une ou deux
vieilles femmes qui appartiennent à la même espèce, et qui maintiennent
parmi les dames de la société une discipline encore plus sévère que
celle des hommes.
C’est un point d’honneur chez les passagers de grand salon que de ne
jamais adresser la parole à un voyageur de la seconde classe; quant à la
_vile multitude_ de l’avant, il ne saurait pour eux en être question.
Les voyageurs qui occupent les cabines des secondes sont une humble et
inoffensive race qui fait ses délices des restes dûment arrangés du
dîner du grand salon. On peut les voir souvent monter la garde à
l’entrée des premières, et d’un œil avide, noter au passage les plats
qui reviennent et qu’ils pourront bientôt reconnaître sur leur propre
table. C’est alors le moment de donner des pourboires aux stewards ou
garçons de service, afin d’être favorisé de tel ou tel plat, et l’on
peut dire que, sur ce point, il existe à bord un véritable système de
surenchère.
Les passagers de la seconde classe se font un point d’honneur de ne
jamais adresser la parole aux passagers de la troisième, on peut même
dire que ceux-là ont une certaine peur de ceux-ci; mais ils cherchent en
revanche, et par tous les moyens, à nouer, en passant, quelques
relations fugitives avec l’un ou l’autre des gros bonnets de la première
classe. On les voit, pour la satisfaction de cette louable ambition,
supporter avec une grande égalité d’âme les plus effroyables
humiliations.
La foule des passagers de troisième classe, cantonnés à l’avant, se
compose en général de gens fort indépendants, et que l’exclusivisme des
classes supérieures touche peu.
Pour nous jeunes aventuriers, ce qui nous manquait, ce n’était ni le
courage ni l’espérance; ces vertus, au contraire, formaient le plus
clair de notre capital, et je crois pouvoir dire que nous étions aussi
heureux qu’en pareille circonstance on peut l’être à notre âge. Flâner
et rire; nous chauffer comme des lézards au brillant soleil du tropique
ou chercher l’ombre des bastingages et du gaillard d’avant; ne quitter
la pipe qu’à l’heure des repas, où notre appétit féroce avait, en un
clin d’œil, raison de notre modeste ordinaire; guetter les
bonitos[B], les poissons volants et les requins; jouer au palet, au
whist (et à quel whist admirablement mal joué!) et à toutes sortes de
jeux de hasard; danser la gigue, l’écossaise, le branle, et mille autres
danses connues ou inconnues au lecteur; boxer, faire des armes, nous
livrer à toutes sortes de farces et de plaisanteries: voilà comment nous
passions le temps, sans jamais penser autrement au lendemain que comme
au jour qui devait nous apporter la fortune.
Mais revenons à notre traversée. Après avoir changé de bateau à
Saint-Thomas, très-jolie petite ville, remarquable par ses trois
collines, nous arrivâmes enfin à Colon ou Aspinwall, où nous prîmes le
train pour Panama. Bien que cette voie ferrée n’ait que 48 milles (77
kilom.) de longueur, il faut environ six heures pour aller d’un Océan à
l’autre.
Là je vis, au départ, un grand personnage, reconnaissable pour tel à la
blancheur de son linge, monter en voiture, et, presque aussitôt,
chercher de tous côtés son bagage dont une partie était absente. Nous
venions de partir et étions déjà à environ 200 mètres de la station.
Ayant mis la tête à la portière, j’aperçus un nègre qui, porteur d’un
énorme sac de nuit, courait après le train en faisant des gestes les
plus extravagants. Je m’adressai au conducteur du train, un Américain,
qui se tenait dans le wagon, et je lui demandai s’il allait donner le
signal d’arrêter pour donner le temps d’arriver au brave nègre qui
courait si vaillamment.
«Ce n’est pas moi que vous prendrez à ce jeu-là! dit-il; si ce
gaillard-là est seulement la moitié d’un nègre, il nous aura rattrapés
avant que nous ayons eu le temps de nous arrêter.»
Et le train continua de marcher, et le nègre de courir, se rapprochant
de plus en plus, si bien que nous pouvions l’entendre haleter. Enfin,
d’un dernier et vaillant effort, il franchit en quelques enjambées
formidables l’espace qui le séparait encore de nous, saisit d’une main
le garde-fou qui entourait la plate-forme, lança son sac dans le wagon,
et se hala lui-même après le sac, à la force du poignet.
«Bon nègre! cria le conducteur, d’un ton approbateur.
--Diable de train! répliquai-je. Est-ce que vous n’allez jamais plus
vite que cela?
--Pas ici, en tout cas, dit-il. Car si nous le faisions, en moins de
deux minutes et demie nous irions patauger dans ce vilain marais!»
Je voulus inviter le nègre à se rafraîchir au comptoir (presque tous les
trains en Amérique ont un comptoir--_a bar_--où l’on peut boire pendant
le voyage)[C], mais je n’oublierai jamais l’expression d’horreur avec
laquelle cette proposition fut accueillie par l’intelligent et distingué
personnage qui servait à boire aux voyageurs.
D’abord il donna cours à son indignation, en enfilant à la suite les uns
des autres une série de jurons effroyables; il se mit ensuite à cracher
violemment autour de lui, reprit haleine, cassa un verre pour calmer son
émotion, et finalement, voyant ma confusion et se radoucissant, me dit:
«Ah! je comprends, vous êtes étranger; vous n’êtes pas au fait de nos
libres institutions; vous avez été élevé dans un pays où l’on regarde
presque ces êtres-là (montrant du doigt le pauvre nègre essoufflé) comme
des créatures humaines. Mais qu’il ne vous arrive plus d’inviter des
nègres à boire à mon _bar_, ou il y aura du tapage, entendez-vous!»
Je donnai donc une petite pièce au malheureux nègre, et me réconciliai
avec le _bar-keeper_, qui n’était pas un mauvais garçon, à part ce que
je considérais alors comme son injustifiable préjugé contre les gens de
couleur (je dois avouer que mes opinions se sont depuis un peu
rapprochées des siennes). Il me fit un verre d’excellent
_mint-julep_[D], et ne voulut pas entendre parler de payement. Ce fut
là, je crois, ce qui me disposa tout particulièrement en sa faveur.
Panama, bien que situé au milieu du plus magnifique paysage, nous fit
l’effet d’une assez vilaine et sale ville. Il n’y avait rien qui valût
la peine d’être vu, sauf les ruines, dont l’aspect rappelait les
dévastations commises par les pirates qui, du temps de la reine
Élisabeth, infestaient ces parages.
Le jour de notre arrivée, le pays était, comme d’habitude, en
révolution, ou pour mieux dire en émeute. Le lendemain l’émeute était
finie, et tous les habitants se remirent à leur occupation habituelle,
qui consiste à rançonner les voyageurs durant le peu de jours que
ceux-ci ont à passer chez eux. Les voyageurs partis, les dissensions
renaissent et amènent la mort de quelques chiens perdus et de quelques
cormorans inoffensifs.
Soit dit en passant, ces oiseaux, qui portent le nom «d’oiseaux
récureurs», sont, dans cette ville et dans plusieurs autres du même
genre, les seuls agents de la salubrité publique. Ils dévorent toutes
les épluchures et les immondices, que les habitants se contentent de
jeter dans la rue, et rendent de si indispensables services, que le
meurtre volontaire d’un de ces oiseaux est puni d’une forte amende.
Nous avions tout à fait assez de ce délicieux endroit où il nous fallut
rester quelques jours pour attendre les voyageurs de New-York. Aussitôt
qu’ils furent arrivés, nous nous embarquâmes pour San-Francisco, sur un
vapeur américain qui n’attendait, pour partir, que _ce petit complément_
de quinze cents passagers.
L’oncle Sam[E] n’a pas pour ses enfants, lorsqu’ils sont à bord, les
soins paternels que John Bull a pour les siens; aussi peut-on se figurer
aisément que l’avant d’un steamer américain, avec neuf cents personnes
entassées dans l’entrepont, comme des harengs dans un baril, n’est pas
le lieu du monde le plus agréable. La plupart des nouveaux venus étaient
des Irlandais ou des Allemands, et comme ils n’étaient d’une propreté
recherchée ni sur leur personne ni dans leurs habitudes, je puis
certifier à mes lecteurs qu’une étable à porcs, qui n’aurait pas été
nettoyée depuis un an, serait un véritable lieu de délices, comparée à
l’endroit qui devait nous servir de salon et de chambre à coucher.
Nos lits consistaient en trois rangées de couchettes de sangle, dont
deux sur les côtés et la troisième au milieu de l’entrepont, disposées
sur toute la longueur de l’avant à l’arrière. Chacun de ces lits de
sangle était occupé par quatre personnes, et l’on comprend que chacun ne
devait avoir que juste la place nécessaire pour s’étendre. Pour ma part,
je préférai de beaucoup étendre ma couverture sur le pont, et dormir à
la belle étoile, au risque d’être en butte aux injures et même aux coups
de pied des hommes de service, ou de me voir asperger par la pompe, qui
inondait le pont de grand matin pour le service journalier.
Les dispositions prises pour nourrir tout ce monde-là n’étaient guère
plus satisfaisantes. Nos repas, grossiers mais à coup sûr suffisants à
ne considérer que la quantité, nous étaient servis sur des tables
suspendues qu’on laissait tomber du plancher supérieur. Nous avions à
manger debout, et heureux ceux qui, même en se tenant debout, pouvaient
obtenir une place. Les tables, vu le nombre des passagers, devaient être
desservies et resservies trois fois à chaque repas, et pour trouver
place à la première ou à la seconde table, c’était une mêlée régulière
dont il fallait sortir vainqueur. Puis, bien souvent, la place conquise
se trouvait tout près des bossoirs, et l’on avait alors la chance de
recevoir quelque coup de pied de l’un ou de l’autre des pauvres animaux
qui étaient entassés là et traités avec à peu près autant d’humanité et
de propreté que les hommes. Quand le temps était mauvais, il est facile
de concevoir que, dans de pareilles circonstances, on recevait sur ses
habits une plus grande portion du dîner qu’on n’en portait à sa bouche.
Heureusement, les gros temps sont rares dans ces parages.
En dépit de tout, nous étions assez gais, mais nous appelions de tous
nos vœux le jour où nous arriverions à cette ville de San-Francisco
dont nous avions tant entendu parler avant et surtout depuis notre
départ. Ceux qui avaient des revolvers passaient leur temps à les
nettoyer et à les mettre en état de service, San-Francisco passant
encore pour le lieu du monde où régnait la licence la plus effrénée.
Je me souviens que c’est durant cette partie de notre voyage que tomba
l’anniversaire de Sa Majesté la reine d’Angleterre, et je ne doute pas
que notre souveraine n’eût ressenti une joie véritable à voir l’entrain
avec lequel nos compatriotes donnèrent en cette occasion carrière à
leurs sentiments. Malheureusement, l’un d’eux poussa l’enthousiasme
jusqu’à dire des injures à un homme de l’Ouest, dont la patience n’était
pas la vertu dominante. Celui-ci, dans la chaleur de la discussion, tira
son revolver, et notre compatriote, qui n’eut que le temps de
s’esquiver, reçut, au moment où il franchissait la porte, une balle dans
certaine partie de sa personne qu’il ne put de quelques jours faire
servir à sa fonction normale, celle de s’asseoir. L’homme de l’Ouest
fut, _pour la forme_, mis aux fers pendant un jour ou deux, puis remis
en liberté sur la parole qu’il donna de ne plus avoir recours à ce genre
d’argument. L’affaire s’arrangea, et tout finit par force poignées de
mains et force rasades.
En remontant la côte du Mexique, nous touchâmes à Acapulco pour faire du
charbon, et nous eûmes le plaisir d’une course à terre et d’un bon repas
d’œufs et de volaille. Les seuls animaux vivants que l’on put
trouver dans la ville nous parurent être des poules et des poulets.
Les indigènes nageaient par centaines autour du steamer et paraissaient
passer la plus grande partie de la journée dans l’eau. Pendant tout ce
temps, de nombreux requins ne cessaient de se montrer autour du
vaisseau; mais les moricauds ne semblaient pas s’en préoccuper le moins
du monde. Ils portaient tous un couteau attaché à une ceinture de cuir
et, lorsque nous leur demandions s’ils n’avaient pas peur des requins,
ils nous montraient leur arme en riant. On les voyait plonger dans dix
brasses d’eau pour la plus petite pièce d’argent que les passagers leur
lançaient par-dessus bord, et la plupart d’entre eux avaient la bouche
pleine de ces menues monnaies lorsque nous nous éloignâmes.
Je suppose que c’est la chaleur qui a porté les indigènes à contracter
de pareilles habitudes, car Acapulco doit être, ou peu s’en faut,
l’endroit le plus chaud de la terre.
Peu de jours après avoir quitté ce four brûlant, nous passâmes par la
Porte d’Or: c’est le nom donné à l’entrée du magnifique port de
San-Francisco. Il me serait difficile de dire quelle était notre joie à
la pensée que nous allions enfin être délivrés de notre infecte prison.
La plupart de nos compagnons de voyage n’allaient pas plus loin, et,
comme le bateau qui devait nous porter à l’île Vancouver ne partait pas
de quelques jours, nous fûmes enchantés de l’occasion qui nous
permettait de faire un court séjour dans la _Golden City_ (cité de
l’or).
CHAPITRE II
SAN-FRANCISCO
L’emplacement où s’élève aujourd’hui la ville de San-Francisco
n’offrait, avant l’année 1849, un spectacle digne d’admiration ni à
l’amant de la nature ni au chercheur de nouvelles relations
commerciales.
Une moitié de cet emplacement était alors occupée par les basses eaux de
la baie, et l’autre moitié n’était qu’un amas de collines de sable
presque absolument dénuées de végétation. Les pères de la mission de
Dolorès et quelques colons et pêcheurs éparpillés dans le voisinage
formaient toute la population. Il eût été difficile de trouver sur la
surface du globe un lieu plus paisible et ayant plus complétement
l’apparence de devoir rester indéfiniment ce qu’il était.
[Illustration: Vue de San-Francisco.]
Telle est cependant la magique puissance d’attraction que l’or exerce
sur les hommes, qu’à la fin de la susdite année, où commença
l’immigration des chercheurs d’or, il ne pouvait pas y avoir moins de
quatre-vingt mille personnes réunies sur la plage où s’élève maintenant
la métropole du Pacifique septentrional. La rade, dont les eaux
n’avaient jusque-là porté aucun bâtiment plus lourd que le canot de
l’Indien ou le bateau du pêcheur, fut soudain couverte de vaisseaux de
toutes les nations du monde, et couverte pour longtemps; car de longs
mois s’écoulèrent avant que la plupart de ces navires pussent repartir,
vu l’impossibilité absolue de retenir les équipages qui les avaient
amenés ou d’en trouver d’autres pour le retour.
Parmi les vieux _forty-niners_ (immigrants de 1849), comme s’appellent
avec fierté ceux des anciens pionniers qui restent encore, il est
curieux de noter le grand nombre de ceux dont les bras tatoués indiquent
quelle fut autrefois leur profession.
Cette année 1849 vit donc une multitude de tentes blanchir à perte de
vue les rivages de la baie, et bientôt s’élevèrent, avec une rapidité
qui tenait du prodige, d’immenses hôtels, des magasins, des bâtiments de
toute espèce, uniformément construits en bois.
Vraiment, l’énergie déployée par ceux qui ont bâti cette ville et
surmonté les obstacles naturels qu’offre sa position, est merveilleuse.
Nulle autre cité d’une grandeur et d’une importance comparable
(Melbourne exceptée peut-être) n’atteignit un pareil développement dans
le court espace de vingt ans. Les collines de sable ont été
littéralement chargées à la pelle dans des tombereaux et portées à la
mer, de sorte qu’en même temps qu’on gagnait sur la terre l’emplacement
occupé par la colline, on gagnait sur la mer un emplacement
correspondant, rempli par la colline qu’on y jetait.
Aujourd’hui même, la partie basse de la ville est entièrement bâtie sur
pilotis, et le sous-sol des maisons, qui faisait autrefois partie de la
baie, est maintenant complétement à sec, grâce à ce travail continu
d’empiétement sur la mer.
Ce sous-sol sert d’habitation à des milliers de rats, de chiens et de
porcs, qui, les épluchures et ordures de toutes sortes ne manquant
jamais, semblent vivre dans la plus heureuse abondance et la plus
parfaite tranquillité. On ne peut, en visitant ce quartier de la ville,
s’empêcher de se féliciter que le choléra soit inconnu sur la côte du
Pacifique.
Il n’est pas étonnant qu’un lieu exerçant de si puissantes séductions
sur les chercheurs d’or ait été, dès l’origine, le rendez-vous des
coquins les plus audacieux du monde entier. Le revolver et le
«bowie-knife» (sorte de long couteau-poignard) commençaient les
querelles et les terminaient, et la justice, rendue du reste par les
agresseurs, n’était qu’une cruelle dérision.
Les choses en arrivèrent à ce point que, quatre ou cinq ans plus tard,
les plus honnêtes parmi les habitants de la ville se dirent qu’après
tout il fallait, pour produire une réaction suffisante, avoir recours
aux mesures extrêmes, et, partant de ce principe que la fin justifie les
moyens, l’administration de la justice fut enlevée aux autorités
régulières et confiée à un _Comité de vigilance_ choisi parmi les
citoyens. Tous les suspects reçurent l’ordre de partir dans les
vingt-quatre heures, sous peine de mort s’ils s’avisaient de reparaître,
et tous ceux contre lesquels s’élevèrent les moindres preuves de vol ou
de crimes plus noirs, furent immédiatement exécutés conformément à la
procédure sommaire de la _Lynch Law_ (loi de Lynch)[F]. Parmi ceux dont
on se débarrassa ainsi se trouvait un des juges du district, qui fut
convaincu d’avoir fait partie d’une bande de voleurs et d’assassins.
Ces mesures terribles eurent bientôt l’effet désiré, et--quoiqu’il soit
malheureusement probable que bien des innocents ont été
sacrifiés--San-Francisco est peu à peu devenue aussi sûre que la
plupart des autres villes du monde. Toutefois il faut convenir qu’au
point de vue des mœurs il y règne une liberté qui trop souvent touche
à la licence.
Ce fut un dimanche que nous entrâmes dans le port, et nous nous
attendions en conséquence à y voir régner un calme religieux; nous fûmes
donc très-surpris de voir--du pont du navire qui longeait les quais, sur
lesquels s’élevaient de longues rangées de docks et d’entrepôts
construits en bois--tous les hôtels et toutes les _bar-rooms_ ouverts et
pleins de monde. Partout on entendait le choc des billes dans les salles
de billard, et nous ne fûmes pas plus tôt à terre que nous apprîmes que,
le soir, les théâtres seraient ouverts. On peut penser si tout cela
offusquait les sentiments religieux des passagers anglais, si sévères
observateurs du repos dominical.
Le port offrait un spectacle des plus animés. Les quais et les rues
fourmillaient de monde. Ici, des parents ou des amis accouraient pour
recevoir les voyageurs attendus d’Europe; là, des foules joyeuses
profitaient du dimanche pour faire des excursions à Oaklands et sur
divers autres points de cette rade, la plus vaste du monde. Le mouvement
et le bruit étaient tels, qu’on pouvait à peine s’y reconnaître. Le
grondement d’innombrables omnibus, camions, voitures et chariots de
toute espèce, roulant sur les routes pavées en bois, était
assourdissant; et, pour mettre le comble à ce tumulte, on entendait de
tous côtés le sifflet strident des bateaux à vapeur, le claquement des
fouets, les jurons des conducteurs, le hennissement des chevaux, les
cris des porteurs et des garçons d’hôtel: bref, une tempête de bruits
dont on ne peut se faire une idée si l’on ne s’est trouvé jeté, au moins
une fois, dans une pareille Babel.
Après un pugilat sérieux, soutenu pour la possession de nos bagages
contre les représentants des divers hôtels,--où figuraient côte à côte
un Irlandais à la figure sale et aux vêtements plus sales encore, un
lourd enfant de l’Allemagne, dont la seule chance d’attirer l’attention
était son énorme stature, un agile et bouillant Français, et un _regular
New York tout_[G] avec ses boutons de faux diamants et son énorme chaîne
de similor,--nous nous trouvâmes enfin, mon ami et moi, dans l’omnibus
d’un modeste hôtel situé dans l’une des rues qui débouchent à angle
droit sur l’artère principale de la cité, la _Montgomery Street_. Nous
eûmes le bonheur peu ordinaire, une fois assis, de nous retrouver en
possession de tout notre bagage, plus une cinquantaine de cartes d’hôtel
dont on avait bourré nos poches.
La vie n’est pas chère à San-Francisco. Le vivre et le logement n’y
coûtent pas, et cela dans les meilleurs hôtels, plus de trois dollars
(16 fr. 25 c.) par jour. Il y a des salons pour les fumeurs, des salles
de billard, des salles de lecture tenues sur le pied le plus somptueux,
et une foule d’arrangements qui nous rappellent bien plutôt nos _clubs_
(cercles) que nos hôtels, ces affreux hôtels où le voyageur n’a pour se
distraire que la contemplation d’un vieux et lourd mobilier d’acajou, un
indicateur des chemins de fer vieux de trois mois, une table à écrire
qui semble disposée pour ôter au voyageur découragé l’envie de s’en
servir, et quelque vieux livre, sale et jauni, qui a toute l’apparence
de n’avoir jamais été ouvert.
[Illustration: Free lunch, à San-Francisco.]
Il y a aux États-Unis quelques coutumes très-singulières. L’une d’elles
est le _free lunch_. Voici en quoi il consiste. Un prix fixe est demandé
dans certains _bars_ ou restaurants pour une boisson quelconque, et,
lorsqu’il s’agit de spiritueux, la bouteille et un verre sont placés
devant le consommateur, qui prend ce qu’il veut, sans que personne
regarde à la quantité. Une collation ou _lunch_ est toujours servie, et,
comme pour les boissons, on compte naturellement que le consommateur en
usera avec discrétion. On doit présumer que la consommation moyenne
reste dans les bornes du prix demandé, car, s’il en était autrement, les
propriétaires de ces établissements en seraient bientôt réduits à
fermer boutique; mais ce qu’il y a de certain, c’est que la coutume du
_free lunch_ tend à entretenir dans la paresse une armée de _loafers_
(fainéants, vagabonds), qui, ayant chacun de quoi payer son _bit_ ou son
_quarter dollar_ (65 centimes ou 1 fr. 35 c.), se gorgent, comme le boa
constrictor, de façon à pouvoir attendre le jour suivant. Quand ces
pratiques-là sont une fois connues, on s’arrange pour leur administrer,
à leur insu, une bonne purgation, ce qui leur apprend à se montrer un
peu plus réservés dans leurs visites.
Il y a fort peu de villes aussi grandes qui soient plus vivantes et plus
gaies que _Frisco_[H]. La ville elle-même est composée de trois parties
principales. La plus basse, au bord de l’eau, est la partie commerçante
de la cité, et, à l’exception de l’inévitable _bar-room_ qu’on rencontre
à chaque pas, elle est entièrement occupée par d’immenses entrepôts et
des magasins de gros. Les quais et la partie du port qui les avoisine
sont couverts de navires venus de toutes les parties du monde, et la vue
de cette rade immense est vraiment magnifique. La partie centrale est,
pour toute la côte nord du Pacifique, le rendez-vous du monde
fashionable. Elle se compose de Montgomery-Street et des rues
avoisinantes, et la description la plus exacte qu’on en puisse faire
consiste à dire qu’elle tient à la fois du quartier du Strand et de
celui de Regent-Street, à Londres. C’est dans cette partie de la ville
que se trouvent les principaux hôtels, les beaux magasins et les
théâtres; c’est là que se fait admirer la fleur du beau monde, et que
les dames se distinguent par l’exagération des modes parisiennes de
l’année précédente. Les voitures légères et les beaux attelages ne font
qu’aller et venir entre cette partie de la ville et la partie
supérieure. Cette dernière, où se trouvent les villas des résidents
riches, s’étend jusqu’au pied des collines de sable, qu’elle transforme
peu à peu en Élysées parsemés de maisons jolies comme des bonbonnières.
Les rues ont toute l’animation que donne le commerce le plus actif, et
fourmillent de monde appartenant à toutes les nations et à toutes les
classes de la société. Un trait toutefois est commun à tous, c’est le
cosmopolitisme, qui fait que personne ne s’offense des manières ou des
habitudes de ses voisins. Les Chinois constituent un des éléments
importants de la population et vivent dans un quartier à part. Toutefois
je conseille à ceux qui voudraient visiter ce dernier, de ne pas le
faire sans un flacon de sels sous le nez, pour peu qu’ils aient cet
organe délicat.
Dans le voisinage immédiat de la ville, la campagne est d’un aspect
stérile, et le climat n’est pas des plus agréables. Il y règne un vent
froid, qui pendant toute l’année souffle de la mer dans le milieu du
jour, et vous remplit les yeux, la bouche et tous les pores des
particules les plus fines du sable qui couvre partout cette plage. Mais
pour peu que l’on quitte la côte, le pays et le climat sont également
délicieux.
Nous fîmes nombre de charmantes excursions dans le voisinage, et nous
aurions bien voulu, mon ami et moi, pouvoir rester plus longtemps; mais,
comme ni nos projets ni nos finances ne nous le permettaient, nous
partîmes pour l’île Vancouver, en compagnie de la plupart de ceux de nos
compagnons de voyage qui étaient venus avec nous d’Angleterre.
Nous étions en outre accompagnés par trois ou quatre cents mineurs
californiens que la réputation grandissante des nouveaux terrains
aurifères attirait vers la Colombie anglaise.
CHAPITRE III
L’ARRIVÉE
Le nombre beaucoup moins grand des passagers nous permettant d’avoir un
peu plus nos aises à bord, notre voyage fut infiniment plus agréable de
San-Francisco à Vancouver qu’il ne l’avait été de Panama à
San-Francisco.
Toutefois, lorsque nous approchâmes enfin du but de cette longue
traversée, un changement profond se manifesta parmi les «jeunes». Ce
voyage, à vrai dire, n’avait été pour nous, jusque-là, qu’un voyage
d’agrément; mais le moment arrivait de songer que nous allions être aux
prises avec de dures réalités, et que notre vie d’aventures ne faisait
que de commencer.
En peu de jours, l’air d’insouciante gaieté qui, pour ainsi dire, ne
nous avait pas quittés depuis notre départ, fit place à un sentiment
d’impatience, à une sorte d’agacement nerveux qui, sans bannir
l’espérance, trahissait nos inquiétudes. L’adolescent (la plupart
d’entre nous n’étaient encore que cela) se sentit presque soudainement
transformé, changé en homme. Les liens de l’amitié, qui n’avaient été
qu’ébauchés, se resserrèrent plus étroitement; on forma des plans
d’association; on se mit, d’un œil plein parfois de regrets et de
repentirs, à compter son argent et à tirer plus fréquemment de sa
cachette le portrait chéri d’une mère ou d’une fiancée.
Comme contraste à nos manières et à notre conduite, on ne saurait rien
concevoir de plus complet que la conduite et les manières des vieux
routiers qui se trouvaient parmi nous. D’abord, en thèse générale, rien
n’égale le stoïcisme et le sang-froid de celui qui, depuis longtemps, a
fait de la recherche de l’or sa profession. Des alternatives successives
de bonheur et de malheur, dans lesquelles le malheur n’a que trop
souvent prédominé, l’ont rendu plus indifférent que qui que ce soit au
monde et aux circonstances qu’il traverse.
Le vieux chercheur d’or est la plupart du temps une espèce de bourru
bienfaisant. Son existence solitaire a fini par le rendre réservé et
contemplatif. Il n’est pas rare que ses connaissances, grâce à la
lecture dont il a pris l’habitude pour charmer les loisirs de son
isolement, soient très-supérieures à ce que l’on s’attendrait à trouver
chez un mineur. Quelquefois, naturellement, il se produit une réaction,
violente comme on peut le croire chez des hommes d’un tempérament
pareil, et alors notre ours devient un vrai diable auquel il ne manque
que les cornes et le pied fourchu.
C’était d’un air protecteur et en quelque sorte paternel que nous autres
jeunes novices étions regardés par ces «honnêtes mineurs», qui aimaient
à nous entendre parler du pays et éveiller en eux des souvenirs du jeune
âge, depuis longtemps oubliés. En échange, bien qu’ils fussent
généralement plus disposés à écouter qu’à parler, ils nous donnaient
maint conseil utile, maint avis précieux pour notre conduite future.
Le cinquième jour, nous pénétrâmes dans le détroit de Fuca, qui sépare
l’île Vancouver du territoire de Washington, et nous saluâmes la plus
éloignée à l’ouest des provinces de cet empire britannique «sur lequel
le soleil ne se couche jamais». Quelques heures après, nous jetions
l’ancre dans le port d’Esquimalt, l’une des principales stations navales
que possède l’Angleterre sur la côte nord du Pacifique. Deux ou trois
vaisseaux de guerre se balançaient doucement sur l’eau tranquille de
cette rade où se réfléchissaient, comme dans un miroir, les collines
couvertes de pins qui l’environnent.
[Illustration: Une rue à Victoria.]
Nous nous croyions tous arrivés à Victoria, capitale de la colonie, et
nous nous attendions par conséquent à voir une ville assez
considérable; aussi grand fut notre désappointement en voyant que la
soi-disant métropole ne comptait que quelques douzaines de _log-huts_
(cabanes faites de troncs d’arbres superposés) et de hangars couverts de
planches. Nous nous regardions les uns les autres avec un air de
profonde consternation. Les vieux chercheurs d’or eux-mêmes ne pouvaient
s’empêcher de partager notre inquiétude.
L’amas de cabanes et de hangars que nous prenions pour la ville était
dominé par une construction plus ambitieuse, mais faite aussi de troncs
d’arbres, en face de laquelle s’élevait un sémaphore au haut duquel
flottait un drapeau portant les initiales de la Compagnie de la Baie
d’Hudson «H. B. C.» (Hudson’s Bay Company).
Étant monté sur la dunette pour porter plus loin mes regards, j’entendis
entre deux vieux Californiens le dialogue suivant, peu fait, il faut le
reconnaître, pour modifier favorablement mes premières impressions.
«Hé! Bill, ça me fait l’effet d’une drôle de colonie! Où sont donc les
habitants?
--Je ne saurais dire. Je suppose qu’ils vivent sous terre, à moins
qu’après s’être faits naturaliser Peaux-rouges, ils ne se soient retirés
dans le désert pour y compléter leur éducation et faire exécuter leur
tatouage de guerre.
--Bon! et maintenant, qu’est-ce que c’est donc que ce drapeau-là?
--Ça, dit Bill, après avoir considéré avec attention le drapeau et lu
les lettres qui se déroulaient dans ses plis, «B. C.,» en histoire
ancienne, si je me rappelle bien ce que nous disait autrefois notre
maîtresse d’école, signifie «_Before Christ_» (avant Jésus-Christ); je
soupçonne donc ces trois lettres «H. B. C.,» de vouloir dire «_Here
before Christ_» (ici avant Jésus-Christ), et en effet cet établissement
ne semble pas avoir été visité par beaucoup d’étrangers depuis cette
époque. Je parie que ce que nous aurons de mieux à faire sera de
retourner de ce pas en Californie! Qui est-ce qui veut parier?»
Heureusement pour nous, un changement de scène ne se fit pas attendre.
Nous vîmes de longues files de camions et de voitures--celles-ci, il est
vrai, simples charrettes posées sur les essieux sans le moindre
ressort--s’avancer, conduites par des nègres, le long du quai, et nous
apprîmes avec ravissement que Victoria était situé à trois milles
(environ cinq kilom.) de là, sur le bord d’une autre baie dont les eaux
sont trop basses pour admettre des vaisseaux de haut bord, et que Sambo
ou Cuffey se feraient un plaisir de nous y transporter, nous et tout ce
qui nous appartenait, pour la modique somme d’un demi-dollar par tête.
Nous partîmes aussitôt, et après avoir suivi pendant une demi-heure
environ une route bordée de bois, qui, de distance en distance, nous
laissaient apercevoir la mer par quelque échappée, nous vîmes tout d’un
coup se dérouler devant nous le panorama du port et de la ville de
Victoria. De tous côtés la vue s’étendait sur un ravissant paysage qui
nous apparaissait baigné dans l’atmosphère limpide d’un soir de
printemps.
La ville, composée à ce moment de maisons de bois peintes de diverses
couleurs, s’élevait en amphithéâtre sur une légère éminence descendant
en pente douce jusqu’au bord de l’eau, de sorte qu’on pouvait
parfaitement distinguer tous les édifices. Dans le voisinage immédiat de
la ville, la campagne ressemblait à un parc parsemé çà et là de bouquets
de chênes et d’amas de roches noires se détachant vigoureusement sur le
vert de l’ensemble.
De nombreuses villas surgissaient de tous côtés au sein de la forêt,
pour la plus grande partie vierge encore, qui formait le fond du
paysage, ou couronnaient les hauteurs dominant les environs. De hautes
collines rocheuses, ombragées de bois de pins et de sapins, derrière
lesquels le soleil se couchait en les colorant de ses teintes
changeantes, fermaient la vue du côté de la terre. Du côté de la mer, au
delà du golfe de Géorgie, les monts Olympe montraient leurs cimes
neigeuses encore empourprées par les derniers rayons du soleil, tandis
que sur leurs flancs montait rapidement l’ombre épaisse de la nuit. Dans
le port, quelques bateaux à voile ou à vapeur étaient paisiblement à
l’ancre, immobiles au milieu des rapides canots indiens qui glissaient
comme furtivement autour d’eux, sous l’effort léger des pagayes maniées
par leurs pittoresques occupants. De temps à autre, quelques notes de la
plaintive mélodie que chantent les canotiers indiens, en battant la
mesure avec leurs pagayes, arrivaient jusqu’à nous, portées sur l’air
calme du soir.
En face de la ville, de notre côté, s’élevait la «rancherie» ou village
de la tribu indigène. Ses énormes huttes, dispersées au hasard et
formées de blocs de cèdre mal équarris et noircis par le temps,
faisaient un contraste curieux avec les demeures aux couleurs gaies que
les envahisseurs multipliaient sans cesse. Non loin de là on pouvait
voir, près du chemin même que nous avions à suivre, un assez grand
nombre de tentes, formant à l’écart un village tout blanc, d’où venait
jusqu’à nous le son de voix joyeuses.
[Illustration: Il me montra le plancher.]
Le calme enchanteur du paysage qui se déroulait devant nos yeux invitait
à la contemplation et au repos. Nous nous arrêtâmes d’un mouvement
instinctif, sans nous consulter, pour attacher nos regards sur cette
contrée que nous devions habiter pendant notre séjour dans le nouveau
monde. Nous restions là pensifs, osant à peine faire un pas en avant,
craignant que le charme ne vînt à se rompre et que tous ces rêves dorés
ne s’évanouissent en fumée. Un de nos compagnons, d’une nature moins
poétique que la nôtre et dont l’estomac exigeant était en outre excité
par l’odeur de cuisine qui s’exhalait des campements du voisinage, nous
tira de notre rêverie. Nous nous remîmes en marche, et, quelques
instants plus tard, après avoir traversé le pont jeté sur le port, nous
entrions dans Victoria, port principal de la Colombie anglaise.
Arrivé à l’hôtel, où nous conduisit notre voiturier, qui sans doute
portait quelque intérêt à la prospérité de cet établissement, je ne fus
pas peu surpris de voir l’entreprenant propriétaire m’introduire,
lorsque je lui demandai un lit pour la nuit, dans une salle de billard.
Il me montra sur le plancher, et cela de l’air le plus aimable du monde,
un espace d’environ trois pieds de large où je pouvais, en compagnie de
quarante ou cinquante autres individus aussi confortablement installés
que moi, étendre mes propres couvertures et passer la nuit pour la
bagatelle de cinquante cents.
Je commençai à regretter de ne pas m’être pourvu d’une tente à
San-Francisco ou de ne pas m’être arrêté au camp de _Canvas Town_ (ville
de toile), où j’aurais pu jouir pour rien du droit de possession d’un
espace un peu moins étroit. J’adressai de timides remontrances à mon
hôte, qui me parut légèrement animé par la perspective de gain que lui
offrait le grand nombre de voyageurs à loger; mais tout ce que je pus
obtenir de lui fut la réponse suivante: «Il faudrait avoir bien mauvais
caractère pour élever la moindre plainte en pareille circonstance. Vous
pouvez, si vous en avez envie, ajouta-t-il, étendre vos couvertures sur
le bord du chemin ou demander à un Indien de partager sa hutte avec
vous, mais le prix d’une nuit passée à mon hôtel est pour les blancs de
cinquante cents, les nègres rigoureusement exclus.»
L’originalité de ce singulier aubergiste nous amusa et fut cause, plus
que toute autre chose, que nous nous soumîmes à ce désagrément et à
cette extorsion. Nous allâmes, du reste, dans la soirée, visiter
d’autres maisons; mais nous les trouvâmes toutes pleines et fûmes, en
fin de compte, heureux d’avoir, pour nous étendre, nos six pieds de
parquet en longueur sur trois de largeur.
J’allai me coucher d’assez bonne heure sur ma part de plancher. J’aurais
même assez bien dormi, car je m’étais habitué à n’avoir pour lit que le
pont du vaisseau, si deux messieurs qui arrivèrent fort tard ne nous
eussent demandé la permission de jouer au billard une partie dont
l’enjeu était de cent dollars. Ils ne manquèrent pas de nous promettre
qu’ils ne nous dérangeraient point, et pendant quelque temps ils tinrent
assez bien leur promesse. Mais un des joueurs, oubliant, dans l’accès de
mauvaise humeur que lui causait la perte de la partie, les conditions
auxquelles on lui avait permis de jouer, frappa du gros bout de sa queue
un coup violent sur ce qu’il supposait être le plancher. Le coup porta
en plein dans la poitrine d’un jeune Anglais solide et rageur qui, ne
goûtant pas ce genre de plaisanterie, sauta sur le joueur et l’envoya,
d’un coup de poing dans l’œil, rouler sur les dormeurs étendus sur le
plancher. Une horrible confusion s’ensuivit; les lumières furent
subitement éteintes et chacun se mit à frapper à tour de bras sur tout
ce qui se trouvait à sa portée. Quelqu’un, au milieu du bruit et de
l’obscurité, tira un coup de revolver, et la bagarre ne finit que par la
fuite des deux joueurs.
Depuis lors, éclairé par une connaissance plus intime des roueries
inimaginables des joueurs américains, je me suis demandé plus d’une fois
si le coup de queue final n’avait pas été prémédité de la part du joueur
qui perdait.
CHAPITRE IV
L’ILE VANCOUVER
Il n’y a pas plus d’une quinzaine d’années, les seuls êtres civilisés
(si on peut leur donner ce titre) qui s’aventurassent dans les déserts
de la Colombie anglaise, étaient les trafiquants et les employés de la
Compagnie de la Baie d’Hudson. Ils occupaient quelques forts disséminés
sur d’immenses espaces et servant de postes avancés au vaste système
établi par la Compagnie pour l’exploitation du commerce des fourrures,
et vivaient en termes d’amitié avec les membres des nombreuses tribus
indiennes qui peuplaient le pays.
Ces forts ont été conservés, mais dans un but bien différent de leur
destination première. Quelques-uns d’entre eux forment aujourd’hui le
centre de petites villes et, au lieu d’être des entrepôts de fourrures
et de pelleteries, contiennent les entrepôts où s’approvisionnent les
blancs.
Le pays, au point de vue agricole, offre si peu de ressources, que,
selon toute probabilité, aucun changement ne serait venu, pendant un
siècle ou deux, changer son aspect primitif, sans les découvertes de
l’or faites sur les bords du Fraser en 1858. Aussitôt que le bruit de
ces découvertes parvint en Californie, les mineurs accoururent en foule.
C’étaient pour la plupart de vrais pionniers américains, entreprenants,
expérimentés, et qui poussèrent si avant leurs recherches, qu’en 1861
ils découvrirent le district du Caribou. Ce fut cette même année-là que
les premières nouvelles de l’existence de l’or dans la Colombie anglaise
parvinrent en Angleterre et y excitèrent l’effervescence dont nous avons
déjà entretenu le lecteur.
Un grand nombre de ces premiers pionniers américains sont restés dans le
pays, de sorte que la colonie, bien qu’anglaise de nom, se compose d’une
population dont la moitié au moins est étrangère à l’Angleterre. Du
reste, le caractère cosmopolite commun aux populations de la côte du
Pacifique se retrouve là parfaitement marqué: il y a, outre les
Américains et les Anglais, des Français, des Allemands, des Italiens,
des Espagnols, des Chinois, en un mot des représentants de presque
toutes les races humaines.
Il est difficile de concevoir un pays d’une si vaste étendue ayant une
si petite proportion de sa superficie propre à l’agriculture. On dirait
que, sur ce point du globe, il n’y a que des rocs, des bois de pins et
des torrents dévastateurs. Les estuaires des rivières sont bordés sans
doute de terres qui pourraient être de la plus grande fertilité; mais
ces terres sont couvertes de bois de haute futaie, entremêlés de
buissons épais, et les défrichements exigeraient de trop grands travaux
et de trop fortes dépenses pour qu’on s’y risquât à la légère. Dans le
haut pays, il y a quelques vallées dont les terres arables, d’une
étendue relativement insignifiante, offrent un sol tout à la fois léger
et fertile. Partout où l’irrigation a été possible, on en a tiré bon
parti. Mais quand la fertilité naturelle de ce sol vierge sera épuisée,
ce qui ne tardera pas, le malheureux cultivateur trouvera difficilement
d’autres terres qui ne soient pas trop éloignées des marchés où il peut
écouler ses produits. Quant à fumer les terres dans cette partie du
monde, on ne peut même pas y songer: les frais à faire pour cela
porteraient les produits de l’agriculture à un prix hors de toute
proportion avec ceux du commerce extérieur d’approvisionnement.
La véritable richesse du pays consiste en mines, en bois de haute
futaie, en pêcheries, et, sous tous ces rapports, elle offre
incontestablement de puissantes attractions au capitaliste disposé à
courir la chance de tout perdre ou de faire une fortune colossale.
Pour moi, j’étais pressé de donner suite à mes projets, et je me hâtai
d’en conférer avec mon compagnon de voyage. En discutant, nous ne
tardâmes pas à nous apercevoir que nos vues ne cadraient nullement. Les
miennes--cela tenait sans doute à ce que mon esprit n’avait pas été
mûri, comme le sien, par de fréquentes désillusions--étaient d’une
nature beaucoup plus aventureuse que les siennes. Il désirait, quant à
lui, rester où il était pendant quelque temps et y gagner un peu
d’argent, avant de s’exposer à toutes les vicissitudes de fortune que ne
peut manquer d’offrir la recherche de l’or. Je voulais, au contraire, me
jeter immédiatement au milieu de la mêlée, et je le trouvais même bien
pusillanime de ne pas partager mon ardeur. Mais, comme sa détermination
était tout aussi irrévocable que la mienne, toute discussion ultérieure
était inutile. Nous nous séparâmes en nous souhaitant l’un à l’autre
toutes sortes de succès.