hutte où le voyageur trop confiant trouvait, pour tout rafraîchissement,
du whiskey capable de tuer un homme, et où nous ne rencontrions que
quelques mineurs, dont les vêtements en haillons disaient assez à quel
point la fortune leur avait été défavorable. Les histoires que ces
pauvres diables racontaient ne ressemblaient guère aux récits
merveilleux des journaux ou à ceux des rares favoris de la fortune que
nous avions pu rencontrer; et notre enthousiasme était singulièrement
refroidi quand nous arrivâmes à _Spuzzum Ferry_ (bac de Spuzzum), où
nous passâmes le fleuve dans un de ces bacs qui sont manœuvrés d’un
bord à l’autre à l’aide de poulies courant le long d’un câble suspendu
au-dessus du fleuve.
Ce passage n’eut pas grands charmes pour moi; car, juste au-dessous de
nous, le Fraser faisait une chute profonde, et la force du courant était
telle que le bateau, tout solidement construit qu’il était, se renflait
et se tordait, quand nous fûmes au milieu du fleuve, comme une feuille
de papier que l’on approche du feu.
A quelque distance de là, nous rencontrâmes deux hommes, dont l’un était
le brave Irlandais que j’avais eu le bonheur de tirer de l’eau. Il
était monté sur une mule, vieille mais ombrageuse, qui avait l’habitude
de ruer toutes les fois qu’elle sentait quelqu’un derrière elle. Je fus
heureux de retrouver ce joyeux garçon, qui, grâce à son goût tout
particulier pour les coq-à-l’âne, promettait de nous divertir le long de
la route. Il ne fut pas moins heureux que nous de la rencontre; son
camarade et lui nous demandèrent à se joindre à nous pour le reste du
voyage.
La nuit venue, nous nous arrêtâmes dans un renfoncement de la montagne,
près d’une cascade qui tombait d’une hauteur d’environ deux cents pieds
dans un bassin dont la profondeur interrompait la rapidité de sa course.
Trouvant à notre portée, dans ce lieu, les deux objets de première
nécessité, le bois et l’eau, nous nous y établîmes pour la nuit, et
notre Mexicain nous fit ses adieux.
Les mulets, débarrassés de leurs fardeaux, furent mis en liberté, sous
la conduite de l’un d’eux qui portait une clochette au cou; puis chacun
se livra au travail pour lequel il se sentait des dispositions
particulières. L’un planta la tente; un autre coupa du bois; un
troisième alluma le feu; Pat, l’Irlandais, qui, entre autres professions
variées, avait exercé celle de cuisinier, se mit à préparer le souper.
Les chercheurs d’or et autres membres des tribus errantes de la côte
nord du Pacifique ont une excellente et prompte méthode de faire une
très-bonne espèce de pain. Ils mêlent de la levûre en poudre à la
farine qui leur sert à faire la pâte, et, sans plus attendre, divisent
leur pâte en tranches assez larges pour couvrir le fond d’une poêle à
frire. Celle-ci est alors placée avec son contenu au-dessus d’un feu
clair; quand un côté de la galette est cuit, on la retourne et l’on fait
cuire l’autre côté. Il faut de cinq à dix minutes pour cuire chaque
pain, de sorte qu’en moins d’une heure, à partir du moment où le feu est
allumé, on peut faire une quantité de pain suffisante pour une nombreuse
compagnie[L].
Nous avions un appétit féroce, et nous dévorâmes notre frugal repas avec
plus de plaisir que jamais alderman de la cité de Londres n’en a trouvé
aux banquets de Guildhall; puis, après avoir fumé nos pipes et causé
autour du feu, nous nous enveloppâmes dans nos couvertures et nous
endormîmes sous les sapins odoriférants.
L’aube nous trouva debout; Pat, fidèle à la tâche qu’il avait choisie,
s’occupa du déjeuner, pendant que les autres couraient après les mules,
pliaient la tente et préparaient tout pour le départ.
Notre voyage, ce jour-là, fut moins agréable que le jour précédent. Il
se mit à pleuvoir à torrents, et, en peu de temps, le sentier devint
glissant et dangereux; mais il n’y avait qu’à se résigner et à achever
tant bien que mal notre étape.
Après bien des peines, nous arrivâmes au sommet d’une énorme falaise
appelée le _Nicaragua slide_. Il nous fallait redescendre jusqu’au bord
de la rivière qui coule à plus de mille pieds au-dessous. Les flancs de
cette montagne sont presque perpendiculaires, et l’on ne croirait pas, à
première vue, que même un chamois pût la gravir; mais, en y regardant de
plus près, on aperçoit un étroit sentier coupé en zigzag et descendant
jusqu’au fond de la vallée. De la hauteur vertigineuse où nous étions,
c’est à peine si nous osions regarder en bas, mais il n’y avait pas à
reculer; la mule porte-clochette (qui malheureusement était à moi) fut
donc chassée devant nous, et, bêtes et gens, tout le monde suivit.
A mi-côte arrivèrent jusqu’à nous les tintements d’une autre clochette
et les cris d’hommes qui conduisaient un train de mulets revenant des
mines. A chaque tournant du zigzag, un petit refuge était ménagé dans le
roc pour donner libre passage à ceux qui se rencontraient. Nous nous
rangeâmes avec tous les animaux dans un de ces refuges pour laisser
passer ceux qui montaient; mais la mule porte-clochette étant trop loin
en avant, nous ne pûmes la rappeler; nous supposions d’ailleurs qu’en
animal expérimenté elle aurait l’intelligence de se garer.
Malheureusement, notre confiance était mal placée: car la sotte bête
poursuivit sa route jusqu’à la rencontre de l’animal qui montait et qui,
mieux avisé, prit obstinément le côté du rocher. Il était impossible aux
deux mulets, vu la largeur de leurs fardeaux, de se croiser en cet
endroit. Ne pouvant s’arrêter à cause de la rapidité de la descente et
de l’impulsion que lui imprimait la lourdeur de sa charge, mon mulet
tâcha de passer sur le bord du précipice; mais, au passage, les paquets
s’accrochèrent, l’animal perdit pied, et, après avoir rebondi une ou
deux fois contre les rochers, alla tomber comme une masse dans les eaux
écumantes du torrent.
Au moment de sa chute, la pauvre bête avait été débarrassée d’une partie
de sa charge. Nous pûmes retrouver quelques paquets non sans peine et
sans péril, et les diviser entre les autres mulets. C’était malgré tout
pour moi une perte sérieuse, car la valeur de cet animal représentait
près de la moitié de mon capital. Ce fut ainsi que, dès le début, je
reçus ma première leçon dans l’art de mettre en pratique la patiente
résolution si nécessaire à un aventurier.
Nous continuâmes à remonter le Fraser, longeant le flanc des montagnes
qui, sur une longueur d’environ soixante milles au-dessus de Yale, se
rapprochent à ce point qu’il semble qu’elles se soient brusquement
fendues pour livrer passage au fleuve puissant et torrentueux qui coule
à leur pied.
Parfois il nous arrivait de rencontrer une longue file d’Indiens qui,
négligeant leurs occupations habituelles pour gagner les dollars de
l’homme blanc, faisaient l’office de bêtes de somme. Comme cela se
pratique ordinairement parmi les sauvages, les malheureuses _squaws_
(femmes des Indiens) avaient plus que leur part de la peine. Chacune
d’elles portaient deux sacs de farine de cinquante livres chaque,
quelquefois trois, et souvent un bébé perché sur le haut de cette énorme
charge, pendant que son seigneur et maître marchait en avant, portant
d’un air calme un seul sac sur ses épaules aristocratiques.
Mais j’ai omis jusqu’à présent de parler des Chinois, qui forment
cependant aujourd’hui le fond le plus important de la population de ce
pays. On ne saurait trop louer la patiente industrie de cette race. Ce
sont eux qui exploitent les _placers_[M] dont les blancs ne voudraient
pas seulement entendre parler, et qui, à force d’ordre et de frugalité,
réussissent à faire des économies là où d’autres ne trouvaient pas de
quoi vivre.
[Illustration: Les terrasses du bassin de Fraser.]
Leur ambition, quand ils ont amassé un peu d’argent, est d’ouvrir un
magasin d’épicerie ou de s’établir blanchisseurs. Ils sont arrivés à
avoir le monopole presque absolu de cette dernière profession en
Californie et dans les autres contrées aurifères de la côte du
Pacifique. Dans les villes, les emplois de domestiques et de garçons de
bureau sont presque tous remplis par des Chinois. Il y a à San-Francisco
des maisons chinoises dont l’importance dépasse de beaucoup celle des
plus fortes maisons américaines ou européennes.
Mais laissons pour le moment les Chinois, et revenons à notre voyage.
CHAPITRE VII
LA VALLÉE DE LA THOMPSON
Deux autres journées de marche nous amenèrent, sans incident digne de
remarque, à la petite ville de Lytton, située au confluent du Fraser et
de la Thompson. A partir de là, c’était le cours de cette dernière
rivière que nous avions à remonter.
De tous les sites d’aspect morne et lugubre qui existent au monde, c’est
assurément à la vallée de la Thompson, ou du moins aux premiers quinze
ou vingt milles de cette vallée, à partir de son embouchure, qu’il faut
donner la palme. Les _cañons_ du Fraser sont cependant d’un aspect bien
sauvage; on n’y voit que rochers entassés où même le sapin refuse de
croître.
Nous nous dirigeâmes en toute hâte à travers cette affreuse solitude,
vers _Cook’s Ferry_ (le bac de Cook), où nous traversâmes la rivière. De
là il nous fallut remonter, le long de la rive nord de ce cours d’eau,
à travers un pays plus ouvert où les prairies abondent, jusqu’à une
petite rivière appelée la Buonaparte.
Les rives de cette dernière sont basses et marécageuses, et nous y fûmes
tourmentés par les moustiques au point que nos mains et nos visages
ressemblaient à des oranges bouillies, barbouillées de jus de betterave.
Deux ou trois jours de marche nous amenèrent à un plateau d’une altitude
d’environ mille pieds, où toute l’eau que nous pûmes trouver était
fortement alcaline. Là, nos animaux nous donnèrent une peine infinie,
car chaque nuit ils s’écartaient de six ou sept milles (9 à 11 kilom.) à
la recherche d’un peu d’eau douce. C’était pour nous un exercice
fatigant, mais excellent, car il nous rendit bientôt aussi habiles que
des Indiens à découvrir la piste de nos bêtes égarées.
Une nuit, nous fûmes joints par un marchand de bestiaux qui ramenait de
l’Orégon environ cinq cents têtes de bétail et un troupeau de moutons.
Nous fûmes heureux, comme on peut le croire, de pouvoir remplacer notre
lard rance par quelques tranches de succulent bifteck.
La compagnie du marchand de bœufs, qui se trouva être un membre de
l’Assemblée législative de l’Orégon, nous fut particulièrement agréable.
Je crois bien qu’en fait d’instruction littéraire il pouvait, à la
rigueur, écrire son nom; mais dans ces pays nouveaux un bras vigoureux
a, la plupart du temps, plus de prix qu’une forte tête, et, comme il
possédait incontestablement le premier de ces deux avantages, il est à
présumer que ses commettants l’avaient nommé en connaissance de cause.
Cet homme était vraiment un magnifique spécimen du colon de l’Ouest.
Haut de six pieds quatre pouces[N], avec un dos et des épaules larges et
forts comme une muraille, droit comme un Indien, il portait tous les
signes de la franchise et de l’intrépidité sur son visage bruni par le
grand air. On voyait, à la résolution qui brillait dans son regard, que
c’était un homme devant lequel plus d’un maraudeur ou voleur de chevaux
avait dû trembler. Avec cela, gai, bon compagnon, et sans la moindre
tendance à abuser de sa force.
Le matin qui suivit notre rencontre, j’allai, au lever du soleil,
rassembler nos mules, et les trouvai, à l’exception de deux, à l’endroit
où je supposais qu’elles devaient être. En cherchant les deux bêtes
absentes, je rencontrai un des bouviers du marchand de bestiaux. Cet
homme avait l’air chagrin, et, comme je lui en demandais la cause, il me
dit qu’il leur manquait quarante têtes de bétail et qu’il commençait à
craindre qu’il n’y eût des voleurs dans les environs. Nous cherchâmes
encore ensemble quelque temps, mais sans succès, et nous dûmes enfin
retourner à notre campement.
En arrivant, nous vîmes Pete[O], le marchand de bestiaux, et l’un de ses
Mexicains explorer d’un œil soucieux les environs, pendant que les
bêtes du troupeau couraient çà et là, mugissant, renâclant, et contenues
avec peine par les autres toucheurs de bœufs. Quand Pete vit revenir
son homme sans les bêtes qu’il attendait et apprit qu’il nous manquait
aussi deux mules, ses soupçons se changèrent en certitude, et il
s’écria: «Allons, mes enfants, je me doute que nous allons avoir à
donner la chasse à ces incorrigibles gredins; qui veut en être?»
Nous voulions tous en être; mais comme il n’y avait pas assez de chevaux
pour tout le monde, et qu’il fallait laisser quelqu’un pour garder ce
qu’on ne nous avait pas volé, Pete, l’Irlandais Pat, un Mexicain et moi,
formâmes l’expédition. Le marchand de bœufs avait sa longue carabine
qu’il portait en travers de sa selle; nous avions, nous, des revolvers à
six coups, et nous étions tous bien montés, Pete ayant d’excellents
chevaux.
La difficulté était de retrouver la piste des voleurs, et nous tînmes
conseil avant de partir. En premier lieu, il était bien évident qu’ils
n’avaient pas dû suivre le chemin tracé, mais trouver quelque moyen de
gagner la chaîne de montagne qui était entre nous et la Thompson, afin
de passer cette rivière à la nage et de se jeter dans le pays ouvert qui
de là s’étend vers la Colombie, sur un espace d’environ trois cents
milles (480 kilom.). Une fois la rivière passée, inutile de chercher à
les atteindre, car ils pouvaient prendre à travers les plaines une
douzaine de directions différentes. L’important était donc de se hâter,
sans pourtant tout risquer en se précipitant à l’aventure sur la
première piste venue.
Dans cette conjoncture, le Mexicain (dont nous ignorions les antécédents
et qui très-probablement avait quitté les charmes d’une vie de
brigandage pour ceux d’une honnête existence) se trouva être un atout
dans notre jeu.
Nous conduisant, à un mille environ, vers une petite colline qui
semblait avoir été placée là par quelque caprice de la nature, notre
guide nous fit monter au sommet. Nous eûmes de là une vue si magnifique
du pays environnant, que nous ne pûmes nous empêcher de pousser des cris
d’admiration.
A l’est tournait une longue et large vallée, de l’autre côté de laquelle
s’élevaient les montagnes qui nous cachaient la fourche septentrionale
de la Thompson. Entre ces montagnes et nous, quelque part dans la
vallée, nous savions que devaient se trouver nos ennemis, hâtant leur
marche vers l’un des cols de la chaîne qui étaient au nombre de trois:
l’un très-grand, à quelque distance au nord, au-dessus de nous; les deux
autres presque en face de nous et plus rapprochés l’un de l’autre, mais
de moindres dimensions et, selon toute apparence, d’un accès moins
facile que le premier.
Au loin, à travers ces ouvertures, on pouvait apercevoir les sommets
escarpés et neigeux des montagnes Rocheuses. Comme je m’abandonnais à la
contemplation de ce spectacle grandiose, Pete me saisit le bras: «Eh
bien! jeune homme, allons-nous cesser de regarder le ciel et nous
occuper de nos affaires? Écoutons ce que le Mexicain veut nous dire.»
Juan regarda d’abord en amont, puis en aval, comme s’il voulait lever le
plan de la vallée. Au bout de quelques instants, il sembla fixé, et
indiquant du doigt les deux cols de la montagne rapprochés l’un de
l’autre en face de nous:
«Voleurs de chevaux par là, Pedro.
--J’aurais cru qu’ils se seraient dirigés vers cette passe, dit Pete en
montrant, vers le nord, la gorge la plus large, ils y trouveraient un
chemin plus facile.
--Voleurs de chevaux pas chercher chemins faciles; chercher, s’en aller
vite. Nous les trouver par ici.»
Restait à découvrir un chemin pour arriver au pied des deux passes, ce à
quoi notre position élevée nous aida beaucoup. Nous apercevions, non
loin de nous, un petit lac presque à sec, mais qui, à l’époque de la
fonte des neiges, donnait naissance à un cours d’eau qui se dirigeait
vers la vallée, à travers un bois épais de sapins rabougris.
Nous descendîmes de notre observatoire, remontâmes à cheval et nous
dirigeâmes en toute hâte vers le cours d’eau dont nous avions reconnu la
direction.
CHAPITRE VIII
LES VOLEURS DE BESTIAUX
Nous parlions à peine, tant notre rage était grande, car dans le Far
West, après l’assassin, il n’est pas de plus grand ennemi de l’homme que
le voleur de bestiaux. Les deux professions, du reste, sont en général
assez intimement associées.
Il nous était impossible, dans un rayon assez étendu autour de notre
camp, de reconnaître par les traces ordinaires la route qu’avaient
suivie les fugitifs. En effet, pendant la nuit tous les bestiaux avaient
erré au loin en quête d’eau potable, et c’était dans toutes les
directions et dans tous les sens que se voyaient les traces de leurs
pas. Il fallait donc arriver à l’extrême limite des excursions de nos
bêtes pour trouver des indices qui pussent nous mettre sur la piste de
nos voleurs.
Nous avions déjà fait sans rien trouver deux ou trois milles le long du
lit desséché du lac et de la petite rivière qui s’en échappe. Pete
commençait à soupçonner Juan de s’entendre avec nos ennemis, lorsque
nous arrivâmes sur le bord d’un ruisseau qui se jetait dans le lit de la
rivière dont nous suivions le cours, et le remplissait d’un ou deux
pieds d’eau. Un peu plus loin le ruisseau se divisait en deux branches;
nous résolûmes de suivre la plus large.
Juan dit qu’il suivrait l’autre pendant quelque temps et puis nous
rejoindrait; ce que voyant, je me décidai à l’accompagner.
Nous piétinâmes dans l’eau pendant quelques minutes; le fond était doux,
sablonneux, et la profondeur diminuait à mesure que nous avancions. Il
était évident que l’eau du ruisseau se perdait dans ce sol léger et
spongieux.
Soudain, à l’endroit même où l’eau cessait et où le terrain redevenait
sec, j’entendis Juan s’écrier: «Ah! lui, rusé coquin! passé dans l’eau
pour cacher ses pieds.»
Nous courûmes au grand galop rejoindre Pete et l’Irlandais, que nous
trouvâmes désolés de n’avoir rien découvert.
Pete, électrisé par les nouvelles que nous lui apportions, partit à fond
de train. Nous avions peine à le suivre. Une fois sur la vraie piste,
nous nous savions sûrs de notre proie, car on ne peut faire marcher des
bestiaux aussi vite que nous les poursuivions. Pete demanda à Juan qui
il croyait pouvoir être le chef de nos voleurs.
«Slippery Jack», dit Juan. _Jack l’insaisissable_ était en effet le plus
fameux voleur du pays et l’un des plus grands scélérats de tout
l’Orégon.
«Dire que je l’ai tenu au bout d’une corde, dit Pete, et que je n’ai pas
serré le nœud parce que j’avais besoin d’une voix pour mon élection à
l’Assemblée législative!»
Je fis mes compliments à Pete.
«Oh! dit-il, les affaires politiques sont réglées maintenant, et il
serait bien possible que d’ici à ce soir j’aie diminué d’une unité le
nombre de mes commettants.»
Il frappa d’une manière significative la crosse de sa longue carabine,
et notre discussion cessa.
Nous approchions du revers du plateau qui descendait dans la vallée. Les
traces de nos voleurs devenaient de plus en plus fraîches et nombreuses.
Juan nous dit qu’il lui semblait entendre au loin le mugissement d’un
taureau.
Au bout d’une autre demi-heure de galop effréné, nous vîmes le ruisseau
tourner soudainement à droite. A gauche s’étendait une prairie d’où je
crus pouvoir obtenir une vue de la vallée. Je m’y élançai et me trouvai
bientôt arrêté sur le bord d’un immense ravin large de cent à deux cents
mètres et profond d’au moins trois cents.
Cette énorme fissure allait, se creusant et s’élargissant, jusqu’au
fond de la vallée, dans laquelle elle se confondait à environ deux
milles de l’endroit où j’étais. Guidé par un filet de fumée bleuâtre, si
mince et si vaporeux que pendant quelques minutes je me demandai si
c’était bien de la fumée, je courus avec toutes les précautions
possibles le long du ravin, jusqu’à ce que j’arrivai à environ un
demi-mille (800 mètres) du lieu où j’apercevais la fumée. Alors, mettant
pied à terre et m’avançant avec précaution en me cachant derrière les
arbres, j’explorai de nouveau du regard les profondeurs de la vallée,
où, délicieux spectacle! je vis enfin nos bestiaux, nos mules et trois
atroces gredins qui faisaient tranquillement cuire leur dîner.
Je courus à l’endroit où j’avais laissé mon cheval, l’enfourchai et
rejoignis Pete et les autres, à qui je dis qu’ils faisaient fausse
route. Il n’en était rien cependant, car les traces que nous avions
reconnues se multipliaient. Le lit du ruisseau changea bientôt de
direction et par une descente rapide nous mena bientôt à la vallée, où
il rejoignait un petit cours d’eau qui descendait du ravin que j’avais
reconnu.
Les voleurs, il n’y avait pas à en douter, avaient remonté ce nouveau
cours d’eau, en passant dans l’eau pour cacher leurs traces, et étaient
arrivés au ravin où, se croyant en sûreté, ils s’étaient arrêtés pour
laisser reposer leurs bêtes. Sans mon heureuse diversion, ils auraient
fort bien pu nous échapper, car nous aurions pu les chercher toute la
nuit dans la vallée sans les trouver.
Nous attachâmes, pour plus de précaution, nos chevaux à des arbres et
continuâmes notre poursuite à pied, marchant sur le flanc de la colline
pour éviter les coups de feu de quelque sentinelle en embuscade sur le
bord de la petite rivière.
Cette précaution n’était pas superflue: car, en arrivant près du ravin
où nos adversaires étaient cachés, Pete me montra un homme qui montait
la garde en se promenant à pas de loup le long d’un petit bouquet
d’arbres.
M’ayant enjoint de rester où j’étais et d’arrêter la marche en avant de
nos camarades, Pete s’avança, tantôt rampant sur le sol et tirant sa
carabine après lui, tantôt s’élançant rapidement derrière un arbre ou un
buisson pour se mettre à couvert derrière un autre, jusqu’à ce qu’enfin
il fut à courte portée de l’ennemi. Il reconnut Slippery Jack lui-même.
Abattant aussitôt son fusil, il visa et fit feu: l’homme fit un bond et
retomba roide mort.
Sachant que la détonation donnerait l’éveil à ses compagnons, nous nous
élançâmes aussitôt et arrivâmes sur eux avant qu’ils eussent eu le temps
de courir à leurs armes. Les tenant au bout de nos revolvers, nous leur
dîmes que, leur chef étant mort, nous leur ferions grâce de la vie
s’ils se rendaient. Ils étaient complétement démoralisés, et nous
n’eûmes qu’à leur lier les mains avec une branche d’osier que nous
trouvâmes sur le bord de l’eau.
Cela fait, nous attachâmes nos prisonniers sur leurs propres chevaux,
nous les chassâmes devant nous jusqu’à ce que nous trouvâmes un bon
campement pour la nuit. Deux d’entre nous retournèrent enterrer le corps
du malheureux Slippery Jack, pendant que deux autres veillaient sur nos
prisonniers.
Le lendemain nous rejoignîmes nos compagnons, qui furent ravis du succès
de notre expédition. Continuant notre voyage, nous arrivâmes bientôt à
William’s Lake, où nous abandonnâmes nos trois captifs aux tristes
rigueurs de la loi. De William’s Lake nous nous dirigeâmes vers la
Quesnelle. C’est des deux côtés de cette rivière que s’étend le riche
district minier du Caribou.
[Illustration: Pete s’avança.]
Il nous restait, après avoir traversé la Quesnelle, environ soixante
milles (96 kilomètres) à faire pour atteindre William’s Creek; mais
quelle route! Il est impossible de donner une idée de ce qu’était alors
ce chemin. Ici un marais, océan de boue dont les écueils étaient des
racines ou des troncs d’arbres; là les flancs glissants d’une montagne,
détrempés par la fonte des neiges et par une pluie fine qui tombait en
moyenne trois jours sur quatre; plus loin, entre Antler Creek et
William’s Creek, la Bald Mountain (montagne Chauve) de sept ou huit
mille pieds, et dont les sommets, même vers la fin de juin, étaient
couverts de neige. Chaque nuit un froid vif durcissait assez la neige
pour qu’on pût y marcher le matin, avant que la chaleur fût assez forte
pour la fondre.
Nos mules ne pouvant venir jusque-là, il nous fallut les vendre à
Keithley’s Creek pour la moitié de ce qu’elles valaient, diviser nos
bagages en paquets de quatre-vingts livres, les charger sur notre dos et
faire deux fois, ainsi chargés, ce pénible voyage.
Enfin, après seize jours de fatigues inouïes, nous nous trouvâmes sains
et saufs, avec nos bagages, à William’s Creek, où nous commençâmes par
nous accorder deux jours d’un repos indispensable.
CHAPITRE IX
WILLIAM’S CREEK
Personne au monde n’est autant que le chercheur d’or le jouet des
circonstances; personne n’a moins que lui le temps et les moyens de
calculer les chances bonnes ou mauvaises du parti qu’il va prendre;
personne enfin n’est plus que lui la victime ou le favori de la fortune:
sa profession n’est qu’un jeu de hasard et il n’est lui-même qu’un
joueur déterminé.