Ce raisonnement serait bon, excellent, utile, s'il s'adressait à toutes

les nuances du parti républicain. Si vous morigéniez tout le monde, oui,

tout le monde indistinctement, vous feriez une bonne oeuvre; si, faisant

de doux et paternels reproches aux socialistes, comme vous avez le droit

de les faire, vous leur disiez qu'ils ont mis parfois la personnalité en

tête de la doctrine, ce qui est malheureusement vrai pour plusieurs; si

vous les rappeliez à vous les bras ouverts, le coeur plein de douleur et

de fraternité, je comprendrais que vous dissiez: «Il faut dire en tout

temps la vérité aux hommes.»

Mais vous faites le contraire: vous accusez, vous repoussez, vous tracez

une ligne entre deux camps que vous rendez irréconciliables à jamais, et

vous n'avez pas une parole de blâme pour une certaine nuance que vous ne

désignez pas et que je cherche en vain; car je ne sache pas que, dans

aucune, il y ait eu absence d'injustice, de personnalité, d'ambitions

personnelles, d'appétits matérialistes, de haine, d'envie, de travers et

de vices humains en un mot. Prétendriez-vous qu'il y en eût moins dans

le parti qui s'appelle Ledru-Rollin que dans tout autre parti rallié

autour d'un autre nom? Ce n'est pas à moi qu'il faudrait dire cela

sérieusement. Les hommes sont partout les mêmes. Un parti s'est-il mieux

battu que l'autre dans ces derniers événements? Je ne sais au nom de qui

se sont levées les bandes du Midi et du Centre après le 2 décembre. On

les a intitulées socialistes.

Si cela est, il ne faut pas dire que les socialistes ont refusé partout

le combat. Mais que cela soit ou non, elles se sont démoralisées bien

vite, et les paysans qui les composaient n'ont pas montré beaucoup de

foi dans le malheur; ce qui prouve que les paysans ne sont pas bons à

insurger, et que, socialistes ou non, les chefs ont eu grand tort de

compter sur cette campagne, source d'une défaite générale et sanction

avidement invoquée pour les fureurs de la réaction,

Direz-vous que les socialistes, par leurs projets ou leurs rêves

d'égalité, par leurs systèmes excessifs, ont alarmé non seulement la

bourgeoisie, mais encore les populations? Je vous dirai d'abord que,

depuis deux ou trois ans, surtout depuis le programme de la Montagne,

tous les républicains dans les provinces, tout le peuple de France

s'intitulait socialiste, les partisans de Ledru-Rollin tout comme les

autres; et même ceux de Cavaignac n'osaient pas dire qu'ils ne fussent

pas socialistes. C'était le mot d'ordre universel. Faites donc, si

vous persistez dans votre distinction, deux classes de socialistes et

nommez-les; car autrement votre écrit est complètement inintelligible

dans les dix-neuf vingtièmes de la France, et, si vous me dites que le

parti Ledru-Rollin, qui était le seul parti nominal en province, s'est

montré plus prudent, plus sage, moins vantard, moins discoureur que tout

autre, je vous répondrai, _en connaissance de cause_, que ce parti,

éminemment braillard, vantard, intrigant, paresseux, vaniteux, haineux,

intolérant, comédien dans la plupart de ses représentants secondaires en

province, _a fait positivement tout le mal_.

Je ne m'en prends pas à son chef nominal, parce qu'il n'était qu'un nom,

nom plus connu que les autres et autour duquel se rattachaient, de la

part des sous-chefs, de misérables petites ambitions; de la part

des soldats, des intérêts purement matérialistes et des appétits

affreusement grossiers.

Je suis persuadée que Ledru est bien innocent de l'excès de ces

choses, et, s'il eût triomphé, j'aurais aujourd'hui à le comparer à

Louis-Napoléon, qui ne se doute seulement pas de tout le mal commis en

son nom. Voyez-vous, la grande vérité, vous ne l'avez pas dite, et je

ne la dirai pas non plus, parce que je ne suis pas de votre avis qu'il

faille toujours tout dire, et flageller les morts. La grande vérité,

c'est que le parti républicain, en France, composé de tous les éléments

possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute

une génération, de le faire triompher. Si vous connaissiez la France,

tout ce que vous savez de l'état des idées, des écoles, des nuances,

des partis divers à Paris vous paraîtrait beaucoup moins important

et nullement concluant. Vous sauriez, vous verriez que, grâce à une

centralisation exagérée, il y a là une tête qui ne connaît plus ses

bras, qui ne sent plus ses pieds, qui ne sait pas comment son ventre

digère et ce que ses épaules supportent.

Si je vous disais que, depuis quatre mois et demi, je fais des

démarches, des lettres, j'agis nuit et jour pour des hommes que je

voudrais rendre à leurs familles infortunées, que je plains d'avoir tant

souffert, que j'aime comme on aime des martyrs quels qu'ils soient, mais

que je suis quelquefois épouvantée de ce que ma pitié me commande, parce

que je sais que le retour de ces hommes mauvais ou absurdes est un mal

réel pour la cause, et que leur absence éternelle, leur mort, c'est

affreux à dire, serait un bienfait pour l'avenir de nos idées, qu'ils en

sont les fléaux, que leur parole en éloigne, que leur conduite répugne

ou fait rire, que leur paresse bavarde est une charge, un impôt, pour de

meilleurs qui travaillent à leur place et qui ne disent rien! Il y a des

exceptions, je n'ai pas besoin de vous le dire; mais combien peu qui

n'aient pas mérité leur sort! Ils sont victimes d'une effroyable

injustice légale; mais, si une république austère faisait une loi pour

éloigner du sol les _inutiles_, les exploiteurs de popularité, vous

seriez effrayé de voir où on les recruterait forcément.

Soyons indulgents, miséricordieux pour tous. Je nourris de mon travail

les vaincus, quels qu'ils soient, ceux qui avaient Ledru-Rollin pour

drapeau, comme les autres, ni plus ni moins; je combats de tous mes

efforts leur condamnation et leur misère; je n'aurai pas une parole

d'amertume ou de reproche pour ceux-ci ou pour ceux-là. Tous sont

également malheureux, presque tous également coupables; mais je vous

donne bien ma parole d'honneur, et sans prévention aucune, que les plus

fermes, les meilleurs, les plus braves ne sont pas plus dans le camp où

vous vous êtes jeté que dans celui que vous avez maudit. Je pourrais,

si je consultais ma propre expérience, vous affirmer même que ceux qui

juraient le plus haut ont été les plus prudents; que ceux qui criaient:

«Ayez des armes et faites de la poudre!» n'avaient nulle intention de

s'en servir; enfin que là, comme partout, aujourd'hui comme toujours,

les braillards sont des lâches.

Et voilà un homme sans tache qui vient prononcer que par ici il y a des

braves, par là des endormis; qu'il existe en France un parti d'union,

d'amour, de courage, d'avenir, au détriment de tous les autres! Osez

donc le nommer, ce parti! Un immense éclat de rire accueillera votre

assertion. Non, mon ami, vous ne connaissez pas la France. Je sais bien

que, comme toutes les nations, elle pourrait être sauvée par une poignée

d'hommes vertueux, entreprenants, convaincus. Cette poignée d'hommes

existe. Elle est même assez grosse. Mais ces hommes isolément ne peuvent

rien. Il faut qu'ils s'unissent. Ils ne le peuvent pas. C'est la faute

de celui-ci, tout comme la faute de celui-là; c'est la faute de tous,

parce que c'est la faute du temps et de l'idée. Voyez, vous-même, vous

en êtes, vous voulez les réunir, et en criant: _Unissez-vous!_ vous les

indignez, vous les blessez. Vous êtes irrité vous-même, vous faites des

catégories, vous repoussez les adhésions, vous semez le vent, et vous

recueillez des _tempêtes_.

Adieu; malgré cela, je vous aime et vous respecte.

CCCLIV

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

Nohant, 2 juin 1852.

Hélas! non, chère mademoiselle, je n'ai pas obtenu la grâce de trois

cents personnes, bien que j'aie demandé pour un chiffre de ce genre.

Mais, pour toutes sortes de raisons que vous pouvez apprécier sans que

je les confie à la poste, je ne devais pas, je ne pouvais pas être

exaucée. Je ne l'ai été que pour un bien petit nombre. Je compte par

vingtaines les amis que l'on m'emmène en Afrique ou que l'on bannit à

perpétuité.

Je comprends bien vos chagrins, c'est ma nourriture depuis six mois.

Dans ce moment, je suis en instance pour treize compatriotes au sujet

desquels je n'ai que des promesses, et qui sont à Lambessa probablement

à l'heure qu'il est; _je n'espère pas!_

Si, contre mon attente, leur grâce était accordée, j'oserais recommencer

pour votre filleul. Mais, en ce moment, je pense que ma prière

compromettrait la cause de mes amis sans succès pour vous. On me trouve

déjà probablement bien trop exigeante et obstinée.

L'histoire que vous me racontez est celle de tous mes amis, et les

réflexions que vous faites, la douleur que vous éprouvez trouvent en moi

un écho fidèle. Combien d'autres coeurs sont navrés à chaque révolution

de ce genre! Croyez que ma peine personnelle ne me rend point insensible

à la vôtre, et que je vous garde toujours une vive et constante

sympathie. J'étais en train de lire _Angélique Lagier_ quand les

événements ont éclaté. Depuis ce moment, il m'a été impossible de

reprendre aucune lecture, tant j'ai été accablée de travail et d'autres

devoirs; j'espère m'en dédommager et vous remercier mieux de l'envoi de

votre livre et de votre bon et constant souvenir.

G. SAND.

CCCLV

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Nohant, 27 juin 1852.

Monseigneur,

Vous avez répondu au prince Napoléon, qui vous implorait de ma part pour

les déportés et les expulsés de l'Indre, que vous m'accorderiez ce que

je vous demandais. Je viens remettre sous vos yeux la liste des grâces

que vous avez daigné me promettre et que j'attends comme une nouvelle

preuve de vos bontés pour moi.

GEORGE SAND

CCCLVI

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A PARIS

à Nohant, 31 août 1852.

Cher ami, je ne peux pas être enchantée d'une solution qui ne vous rend

pas à notre voisinage. Mais, par le temps qui court, le mieux est

_le moins pire_, comme on dit chez nous, et puis voilà votre famille

rassurée par un internement, réjouissons-nous en attendant justice

complète. Tout est mieux que l'Angleterre et la Belgique en ce moment.

Laissons passer le temps et l'orage: nos pères en ont vu bien d'autres.

Travaillons, étudions, ou produisons à travers la tempête. Si le

vaisseau sombre, nous tâcherons de jeter quelques souvenirs à la mer,

qui flotteront vers de meilleurs rivages. Vous avez, vous, une ressource

refusée au grand nombre, vous avez la faculté et l'amour de l'étude, qui

ne vous consoleront pas, mais qui vous soutiendront.

Je ne sais si vous serez encore à Paris quand on jouera, dans deux ou

trois jours, au Gymnase, la pièce[1] que vous n'avez pu voir à Nohant.

Maurice, à qui je n'ai pu donner votre adresse, ne l'ayant point, ne

vous trouvera peut-être pas. Allez donc le voir, rue Racine, 3; il vous

donnera des places pour aller entendre siffler peut-être ce qu'on a

applaudi sur notre théâtre. La pièce n'en valait pas pas mieux ici, elle

n'en vaudra pas moins là-bas.

Adieu, cher enfant. Écrivez-moi toujours et longuement, du lieu où vous

serez, quand même je ne pourrais vous répondre de même. Amitiés de mes

enfants d'ici.

[1] _Le Démon du foyer._

CCCLVII

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 14 septembre 1852.

Je t'envoie la lettre d'Hetzel d'aujourd'hui. Tu verras qu'il faut aller

trouver Nanteuil au plus vite[1] si tu ne veux tomber dans le Gérard

Séguin, qui me semble bien mou et peu mariable avec toi.

Tu verras les réflexions de ce bon Hetzel sur les journalistes. Il les

craint comme un éditeur qu'il est. Il se trompe sur ce que je veux les

empêcher de dire. Je désire, au contraire, qu'ils soient de plus en plus

mauvais; lâches et méchants, qu'ils jettent le masque enfin devant le

sang-froid et la dignité des gens qui sauront comme moi leur dire: «Vous

voyez bien ce que vous faites et ce que vous dites? Ça m'est égal,

à moi; mais je prends le public à témoin de la manière dont vous

remplissez votre mandat; je relève les injures que vous m'adressez, je

les signale à l'appréciation de tous. Continuez, vous me ferez plaisir.»

Qu'ont-ils à dire? des sottises toujours? Tant mieux. Je suis d'un

trop grand sang-froid sur ces choses-là, et trop inattaquable dans ma

conscience et dans ma délicatesse pour ne pas les réduire au silence, ou

à des fureurs qui les déshonoreront. Laissons faire, je tiens bon.

Hetzel s'inquiète des querelles, des duels même que cela peut attirer à

toi et à mes amis. Mes amis n'ont pas le droit de se mêler de cela, je

m'y suis toujours opposée, je m'y opposerai toujours. Quant à toi, comme

toi et moi c'est la même chose, pour rien au monde il ne faut commettre

notre cause dans cette ressource bête et brutale.

Quelque injure qu'on m'adresse, j'ai une épée plus forte dans les mains

que la leur, et je ne veux pas être réduite au silence par la menace de

l'épée du duel, ni de ta part, ni de la leur.

_Nello_ leur fera faire quelques réflexions là-dessus, sur l'odieux

d'attaquer une femme dans son fils, ou le fils dans sa mère. La plus

grande tranquillité et la plus grande circonspection de conduite sont

donc nécessaires. Ne te laisse entraîner à aucun dépit, à aucune

impatience qui me paralyserait dans ma lutte. Évite même les propos

autour de toi et sois tranquille. La plupart de ces messieurs, et M.

Jules Lecomte en tête, sont si méprisables, qu'on aurait, au besoin, le

droit de leur refuser tout autre combat que celui des coups de pied au

derrière, et ils ne les chercheront pas.

J'arrive à la fin du roman; je: pense _Mauprat_. Sois tranquille. Il

faudra que je m'en tire et que je fasse un drame dans les conditions

dont tu parles et qui, en effet, sont les bonnes.

Bonsoir, mon Bouli; je t'embrasse mille fois. Recommande bien à Giraud

et à Dagneau[2] de mettre sur l'ouvrage que l'auteur se réserve le droit

de traduction, et d'envoyer deux exemplaires à la commission dramatique.

Tu aurais dû faire mettre cela au contrat, peut-être; mais je pense

qu'ils ne le négligeront pas.

[1] Pour continuer l'illustration des oeuvres complètes de George

Sand, interrompue par la mort de Tony Johannot.

[2] Ses éditeurs.

CCCLVIII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS

Paris, 20 novembre

Cher prince,

Je suis désolée de ne pas vous avoir revu. Je pars en vous remerciant de

votre bonne visite d'hier, et en vous aimant toujours de tout mon coeur.

Je vous envoie la pétition d'un pauvre vieux soldat de l'Empire,

autrefois soldat modèle, aujourd'hui très digne père de famille. C'est

un paysan de mon village, et il est digne d'un véritable intérêt; je

serais bien heureuse de vous devoir un peu de bien-être pour lui, si

cela est possible. Jusqu'à présent, ses instances, passant par la

préfecture, qui, chez nous, comme ailleurs, ne s'occupe pas des petites

gens, ne sont pas parvenues au ministère.

Je ne veux plus rien demander qu'à vous, certaine que vous seul ne vous

lassez pas d'obliger.

Bien à vous de coeur et de confiance,

GEORGE SAND.

CCCLIX

A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS

Nohant, 18 décembre 1852

Cher et excellent ami,

Vous voulez de mes nouvelles et demandez si je vous aime toujours.

Pouvez-vous douter de ce dernier point? Plus la destinée s'acharne à

nous séparer, plus mon coeur s'attache avec respect et tendresse à vos

souffrances, et plus votre souvenir me revient cher et précieux à toute

heure.

Quant à ma santé, elle se débat entre la fatigue et la tristesse. Vous

connaissez mes causes de chagrin et le travail perpétuel qui m'est

imposé, comme devoir de famille, alors même que, comme devoir de

conscience, je suis paralysée par des causes extérieures. Mais

qu'importe notre individualité? Pourvu que nous ayons fait pour le mieux

en toute chose, et selon notre intelligence et nos forces, nous pouvons

bien attendre paisiblement la fin de nos épreuves. J'espérais que

la proclamation de l'Empire serait celle de l'amnistie générale et

complète. Il me semblait que, même au point de vue du pouvoir, cette

solution était inévitable parce qu'elle était logique. C'eût été pour

moi une consolation si grande que de revoir mes amis. J'espère encore,

malgré tant d'attentes déçues, que l'Empire ne persistera pas à venger

les querelles de l'ancienne monarchie, et d'une bourgeoisie dont il a

renversé le pouvoir.

Écrivez-moi, mon ami; que quelques lignes de vous me disent si vous

souffrez physiquement, si vous êtes toujours soumis à ce cruel régime

de la chambrée, si contraire au recueillement de l'âme et au repos du

corps. Je ne suis pas en peine de votre courage; mais le mien faiblit

souvent au milieu de l'amère pensée de la vie qui vous est faite. Je

sais que là n'est point la question pour vous et que votre horizon

s'étend plus loin que le cercle étroit de cette triste vie. Mais, si

l'on peut tout accepter pour soi-même, il n'est pas aisé de se soumettre

sans douleur aux maux des êtres qu'on aime.

Je suis toujours à la campagne, n'allant à Paris que rarement et pour

des affaires. Mon fils y passe maintenant une partie de l'année pour

son travail; mais il est en ce moment près de moi et me charge de vous

embrasser tendrement pour lui. J'ai une charmante petite fille (la fille

de ma fille), dont je m'occupe beaucoup.

Voilà pour moi. Et vous? et vous? Pourquoi ai-je été si longtemps sans

avoir de vos nouvelles? C'est que tous nos amis ont été dispersés ou

absents. J'ignore même quand et comment ceci vous parviendra; j'ignore

si vous pouvez écrire ouvertement à vos amis, et si leurs lettres vous

arrivent.

Mais, que je puisse ou non vous le dire, ne doutez jamais, cher ami, de

mon amitié pleine de vénération, et inaltérable.

GEORGE.

CCCLX

A M. THÉOPHILE SILVESTRE, A PARIS

Nohant, janvier 1853.

Monsieur,

Je saisis avec plaisir l'occasion que vous m'offrez de vous encourager

dans un travail dont M. Eugène Delacroix est l'objet, puisque vous

partagez l'admiration et l'affection qu'il inspire à ceux qui le

comprennent et à ceux qui l'approchent.

Il y a vingt ans que je suis liée avec lui et par conséquent heureuse de

pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la

vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du

maître.

D'après ce que vous me dites, ce n'est pas une simple étude de critique

que vous faites, c'est aussi une appréciation morale. La tâche vous sera

douce et facile, et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la

constante noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses

amitiés.

Je ne vous apprendrai pas non plus que son esprit est aussi brillant que

sa couleur, et aussi franc que sa verve. Pourtant cette aimable causerie

et cet enjouement qui sont souvent dus à l'obligeance du coeur dans

l'intimité, cachent un fonds de mélancolie philosophique, inévitable

résultat de l'ardeur du génie aux prises avec la netteté du jugement.

Personne n'a senti comme Delacroix le type douloureux de Hamlet.

Personne n'a encadré dans une lumière plus poétique, et posé dans une

attitude plus réelle, ce héros de la souffrance, de l'indignation, du

doute et de l'ironie, qui fut pourtant, avant ses extases, _le miroir de

la mode_ et _le moule de la forme_, c'est-à-dire, en son temps, un

homme du monde accompli. Vous tirerez de là, en y réfléchissant,

des conséquences justes sur le désaccord que certains enthousiastes

désappointés out pu remarquer avec surprise entre le Delacroix qui

crée et celui qui raconte, entre le fougueux coloriste et le critique

délicat, entre l'admirateur de Rubens et l'adorateur de Raphaël. Plus

puissant et plus heureux que ceux qui rabaissent une de ces gloires pour

déifier l'autre, Delacroix jouit également des diverses faces du beau,

par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez

l'affirmer, est un artiste complet. Il goûte et comprend la musique

d'une manière si supérieure, qu'il eût été très probablement un grand

musicien, s'il n'eût pas choisi d'être un grand peintre. Il n'est pas

moins bon juge en littérature, et peu d'esprits sont aussi ornés et

aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer,

il pourrait encore dicter, dans une très belle forme, des pages qui

manquent à l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives à

consulter pour tous les artistes de l'avenir.

Ne craignez pas d'être partial en lui portant une admiration sans

réserve. La vôtre, comme la mienne, a dû commencer avec son talent, et

grandir avec sa puissance année par année, oeuvre par oeuvre. La plupart

de ceux qui lui contestaient sa gloire au début rendent aujourd'hui

pleine justice à ses dernières peintures monumentales, et, comme de

raison, les plus compétents sont ceux qui, de meilleur coeur et de

meilleure grâce, le proclament vainqueur de tous les obstacles, comme

son _Apollon_ sur le char fulgurant de l'allégorie.

Vous me demandez, monsieur, de vous renseigner sur les peintures de ce

grand maître qui sont en ma possession. Je possède, en effet, plusieurs

pensées de ce rare et fécond génie.

Une _Sainte Anne enseignant la Vierge enfant_, qui a été faite chez moi

à la campagne et exposée, l'année suivante (1845 ou 1846), au Musée.

C'est un, ouvrage important, d'une couleur superbe, et d'une composition

sévère et naïve.

Une splendide esquisse de fleurs d'un éclat et d'un relief

incomparables. Cette esquisse a été également faite pour moi et chez

moi.

_La Confession du Giaour mourant_, un véritable petit chef-d'oeuvre.

Un Arabe gravissant les montagnes pour surprendre un lion.

Cléopâtre recevant l'aspic, caché au milieu des fruits éblouissants que

lui présente l'esclave basané, riant de ce rire insouciant que lui prête

Shakespeare. Ce contraste dramatique avec le calme désespoir de la belle

reine a inspiré Delacroix d'une manière saisissante.

Un intérieur de carrières.

Une composition tirée du roman de _Lélia_ d'un effet magique.

Une composition au pastel sur le même sujet.

Enfin, plusieurs aquarelles, pochades, dessins et croquis au crayon et à

la plume, voire des caricatures.

Tel est mon petit musée, où le moindre trait de cette main féconde est

conservé par mon fils et par moi avec religion de l'amitié.

Si vous croyez ma réponse utile pour votre travail, disposez-en,

monsieur, quoique ce soit un bien mince tribut pour une si chère gloire.

Agréez mes remerciements pour la sympathie que vous me témoignez et

l'expression de mes sentiments distingués.

GEORGE SAND.

CCCLXI

M. CHARLES DUVERNET, A PARIS

Nohant, 30 janvier 1853.

Chers amis,

Je suis contente que vous soyez contents, que Paris vous amuse, que la

bonne Berthe y ouvre de grands yeux. Je pense vous y rejoindre le mois

prochain. Rien de nouveau dans le pays, que vous ne sachiez: la mort de

madame Vergne et la banqueroute de M. Chabenet. Planet, qui est venu

dîner avec nous aujourd'hui, m'a dit que tu y étais pour quelques

milliers de francs. C'est fort désagréable sans doute; mais ce l'est

moins que si la chose fut arrivée il y a quelques mois. Je sais que

ta mère se porte bien, Borie l'ayant vue, il y a deux jours. Quant à

Nohant, c'est toujours la même régularité monastique: le déjeuner,

l'heure de promenade; les cinq heures de travail de ceux qui

travaillent, le dîner, le cent de dominos, la tapisserie pendant

laquelle Manceau me fait la lecture de quelque roman; Nini, assise sur

la table, brodant aussi; Borie ronflant, le nez dans le calorifère et

prétendant qu'il ne dort plus du tout; Solange le faisant enrager;

Emile[1] disant des sentences. Nous avons ici un temps magnifique, du

soleil chaud, ou un ciel gris et doux. Les amandiers fleurissent, et je

crois que les rossignols vont arriver. Je fais faire des travaux, dont

je ne sais pas m'occuper beaucoup et qui ne me montent pas la tête,

comme ceux qui consument d'impatience et d'activité fiévreuse notre bon

Planet. Je l'ai trouvé mieux moralement que je ne m'y attendais, mais

bien changé, quoique son état général soit amélioré. Solange va repartir

et me laisse Nini. Elle ira vous voir.

Racontez-moi si vous avez vu l'impératrice et _quelle mine qu'elle a_.

Puisque Sa Majesté la promène pour la présenter à la population, vous

avez le droit d'exiger qu'on vous la montre.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 19 / 20 段