J'ai la conviction, la certitude que vous ne savez ce que c'est que

l'ambition personnelle, et que votre âme est sainte dans ses passions et

dans ses instincts comme dans ses principes. On ne peut, sans être en

proie à un accès de folie, douter de la pureté de votre caractère. Mais

n'est-ce pas une faute, une faute grave de provoquer un accès de folie

chez son semblable, quel qu'il soit? Ne deviez-vous pas prévoir cette

réaction de l'orgueil blessé, du patriotisme saignant, de la doctrine

intolérante si vous voulez, chez des hommes qu'une défaite épouvantable,

_l'abandon du pays_, vient de frapper dans ce qui faisait tout leur

être, toute leur vie? Était-ce le moment de retourner sans pitié le fer

dans la plaie et de leur crier: «Vous avez perdu la France!»

Vos reproches vous paraissent si justes, que vous regardez comme un

devoir de les avoir exprimés, en dépit de la solidarité qu'il eût été

beau de ne pas rompre violemment au milieu d'un désastre horrible, en

dépit du sentiment chrétien et fraternel qui devrait dominer tout dans

le parti de l'avenir, en dépit enfin des convenances politiques qui

défendent de montrer ses plaies au vainqueur, avide de les regarder et

d'en rire! Eh bien, peut-être avez-vous raison en théorie, peut-être

est-il des temps et des choses si nécessaires à saisir, qu'il y ait un

farouche égoïsme à marcher ainsi sur les blessés et sur les cadavres

pour arriver au but. Mais, si ces reproches que vous faites ne sont pas

justes! s'ils partent d'une prévention ardente, comme il en est entré

plus d'une fois dans l'âme des saints! les saints ont beau être des

saints, ils sont toujours hommes, et ils mettent souvent, nous le voyons

à chaque instant dans l'histoire, une violence funeste, une intolérance

impitoyable dans le zèle qui les dévore. Je ne sais plus lequel d'entre

eux a nommé l'orgueil, la _maladie sacrée_, parce qu'elle atteint

particulièrement les âmes puissantes et les esprits supérieurs. Les

petits n'ont que la vanité; les grands ont l'orgueil, c'est-à-dire une

confiance aveugle dans leur certitude.

Eh bien, vous avez été atteint de cette maladie sacrée; vous avez commis

le péché d'orgueil le jour ou vous avez rompu ouvertement avec le

socialisme. Vous ne l'avez pas assez étudié, dans ses manifestations

diverses, il semble même que vous ne l'ayez pas connu. Vous l'avez jugé

en aveugle, et, prenant les défauts et les travers de certains hommes

pour le résultat des doctrines, vous avez frappé sur les doctrines, sur

toutes, quelles qu'elles fussent, avec l'orgueil d'un pape qui s'écrie:

_Hors de mon Église, point de salut!_ Il y avait longtemps que je voyais

se développer votre tendance vers un certain cadre d'idées pratiques

exclusives. Je ne vous ai jamais tourmenté de vaines discussions à cet

égard. Je ne connaissais pas assez l'Italie, je ne la connais pas encore

assez pour oser dire que ce cadre fût insuffisant pour ses aspirations

et ses besoins; vous regardant comme un des trois ou quatre hommes les

plus avancés, les plus forts de cette nation, j'ai cru devoir vous dire,

lorsque vous parliez à l'Italie: «Dites toujours ce que vous croyez être

la vérité.» Oui, j'ai dû vous dire cela, et je vous le dirais encore si

vous parliez à l'Italie au milieu du combat. Quand on se bat, pourvu

qu'on se batte bien, tout stimulant ardent et sincère concourt à la

victoire. Mais, dans la défaite, ne faut-il pas devenir plus attentif

et plus scrupuleux? Songez que vous parlez maintenant non plus à une

nation, mais à un parti vaincu dans des circonstances si peu comparables

à celles de l'Italie livrée à l'étranger, que ce que vous pouviez crier

alors comme le pape de la liberté romaine n'a plus de sens pour des

oreilles françaises, étourdies, brisées par le canon de la guerre

civile.

Écoutez-moi, mon ami; ce que je vais vous dire est très différent de ce

que vous disent probablement mes amis à Londres et en Belgique. A coup

sûr, c'est tout à fait l'exposé de ce que pensent la plupart de mes amis

et connaissances politiques en France.

Nous sommes vaincus par le fait, mais nous triomphons par l'idée. «La

France est dans la boue,» dites-vous? c'est possible; mais elle ne

s'arrête pas dans cette boue, elle marche, elle en sortira. Il n'y a

pas le chemin sans boue, comme il n'y en a pas sans rochers et sans

précipices. La France a conquis la sanction, la vraie, la seule sanction

légitime de tous les pouvoirs, l'élection populaire, la délégation

directe. «C'est l'enfance de la liberté, dit-on?» Oui, c'est vrai, la

France électorale marche comme l'enfance, mais elle marche; aucune autre

nation n'a encore marché aussi longtemps dans cette voie nouvelle,

l'élection populaire! La France va probablement voter l'empire à vie,

comme elle vient de voter la dictature pour dix ans; et je parie qu'elle

sera enchantée de le faire; c'est si doux, si flatteur pour un ouvrier,

pour un paysan, de se dire, dans son ignorance, dans sa naïveté, dans sa

bêtise, si vous voulez: «C'est moi maintenant qui fais les empereurs!»

On vous a dit que le peuple avait voté sous la pression de la peur, sous

l'influence de la calomnie! Ce n'est pas vrai. Il y a eu terreur et

calomnie avec excès; mais le peuple eût voté sans cela comme il a voté.

En 1852, ce 1852 rêvé par les républicains comme le terme de leurs

désirs et le signal d'une révolution terrible, la déception eût été

bien autrement épouvantable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le peuple eût

probablement résisté à la loi du suffrage restreint, il eût voté envers

et contre tous; mais pour qui?

Pour Napoléon, qui avait pris les devants, avec un à propos

incontestable, en demandant le retrait de cette loi à son profit, et

qui, certes, ne l'eût pas demandé s'il n'eût été sûr de son affaire.

Le peuple est ignorant, borné comme science, comme prévision, comme

discernement politiques. Il est fin et obstiné dans le sentiment de son

droit acquis. Il avait élu ce président à une grande majorité. Il

était fier de son oeuvre..., il avait tâté sa force. Il ne l'eût pas

compromise en éparpillant ses voix sur d'autres candidats. Il n'avait

qu'un but, qu'une volonté sur toute la ligne: se grouper en faisceau

immense, en imposante majorité pour maintenir sa volonté. Un peuple

n'abandonne pas en si peu d'années l'objet de son engouement, il ne se

donne pas un démenti à lui-même. Depuis trois ans, la majorité du peuple

de France n'a pas bronché. Je ne parle pas de Paris, qui forme une

nation différente au sein de la nation, je parle de cinq millions de

voix au moins, qui se tenaient bien compactes sur tous les points du

territoire, et toutes prêtes à maintenir le principe de délégation en

faveur d'un seul. Voilà la seule lumière que la masse ait acquise, mais

qui lui est bien et irrévocablement acquise. C'est sa première dent.

Ce n'est qu'une dent, mais il en poussera d'autres, et le peuple, qui

apprend aujourd'hui à faire les empereurs, apprendra fatalement par la

même loi à les défaire.

Notre erreur, à nous socialistes et politiques, tous tant que nous

sommes, a été de croire que nous pouvions en même temps initier et

mettre en pratique. Nous avons tous fait une grande chose, et il faut

qu'elle nous console de tout: nous avons initié le peuple à cette idée

d'égalité des droits par le suffrage universel. Cette idée, fruit de

dix-huit ans de luttes et d'efforts, sous le régime constitutionnel,

idée déjà soulevée sous la première révolution, était mûre, tellement

mûre, que le peuple l'a acceptée d'emblée et qu'elle est entrée dans sa

chair et dans son sang en 1848. Nous ne pouvions pas, nous n'aurions pas

dû espérer davantage.

De la possession d'un droit à l'exercice raisonnable et utile de ce

droit, il y a un abîme. Il nous eût fallu dix ans d'union, de vertu, de

courage et de patience, dix ans de pouvoir et de force, en un mot, pour

combler cet abîme. Nous n'avons pas eu le temps, parce que nous n'avons

pas eu l'union et la vertu; mais ceci est une autre question.

Quelle que soit la cause, le peuple, depuis trois ans, n'a fait que

reculer dans la science de l'exercice de son droit; mais aussi il a

avancé dans la conscience de la possession de son droit. Ignorant des

faits et des causes, trop peu capable de suivre et de discerner les

événements et les hommes, il a jugé tout en gros, en masse. Il a vu une

assemblée élue par lui se suicider avec rage, plutôt que de laisser

vivre le principe du suffrage universel. Un dictateur s'est présenté les

mains pleines de menaces et de promesses, criant à ce peuple incertain

et troublé: «Laissez-moi faire, je vais châtier les assassins de votre

droit; donnez-moi tous les pouvoirs, je ne veux les tenir que de vous,

de vous tous, afin de consacrer que le premier de tous ces pouvoirs,

c'est le vôtre!» Et, le peuple a tendu les mains en disant: «Soyez

dictateur, soyez le maître. Usez et abusez; nous vous récompensons ainsi

de votre déférence.»

Cela, voyez-vous, c'est dans le caractère de la masse, parce que c'est

dans le caractère de tout individu formant la masse de ce prolétariat

dans l'enfance. Il a les instincts de l'esclave révolté, mais il n'a pas

les facultés de l'homme libre. Il veut se débarrasser de ses maîtres,

mais c'est pour en avoir de nouveaux; fussent-ils pires, il s'en

arrangera quelque temps, pourvu que ce soit lui qui les ait choisis, il

croit à leur reconnaissance, parce qu'il est bon, en somme! Voilà la

vérité sur la situation. On ne corrompt pas, on n'épouvante pas une

nation en un tour de main. Ce n'est pas si facile qu'on croit; c'est

même impossible. Tout le talent des usurpateurs est de tirer parti d'une

situation; ils n'en auront jamais assez pour créer du jour au lendemain

cette situation.

Depuis les journées de juin 1848 et la campagne de Rome, j'avais vu très

clair, non par lucidité naturelle, mais par l'absence involontaire et

invincible d'illusions, dans cette disposition des masses. Vous m'avez

vue sans espoir depuis ces jours-là, prédisant de grandes expiations;

elles sont arrivées. Il m'en a coûté de passer d'immenses illusions à

cette désillusion complète. J'ai été désolée, abattue; j'ai eu mes jours

de colère et d'amertume, alors que mes amis, ceux qui étaient encore au

sein de la lutte parlementaire, comme ceux qui faisaient déjà les rêves

de d'exil, se flattaient encore de la victoire. Quand une nation a donné

sa démission devant des questions d'honneur et d'humanité, que peuvent

les partis? Les individus disparaissent, ils sont moins que rien.

En tant que nation active et militante, la France a donc donné sa

démission. Mais tout n'est pas perdu; elle a gardé, elle a sauvé la

conscience, l'appétit, si vous voulez, de son droit de législature.

Elle veut s'initier à la vie politique à sa manière; nous aurons beau

fouetter l'attelage, il n'ira jamais que son pas.

À présent, écoutez, mon ami, écoutez encore, car ce que je vous dis, ce

sont des faits, et la passion les nierait en vain. Ils sont clairs comme

le soleil. Cinq à six millions de votants, représentant la volonté de

la France en vertu du principe du suffrage universel (je dis cinq à six

millions pour laisser un ou deux millions de voix aux éventualités de la

corruption et de l'intimidation), cinq à six millions de voix ont décidé

du sort de la France.

Eh bien, sur ce nombre considérable de citoyens, cinq cent mille;, _tout

au plus_, connaissent les écrits de Leroux, de Cabet, de Louis Blanc,

de Vidal, de Proudhon, de Fourier, et de vingt autres plus ou moins

socialistes dans le sens que vous signalez. Sur ces cinq cent mille

citoyens, cent mille tout au plus ont lu attentivement et compris

quelque peu ces divers systèmes; aucun, j'en suis persuadée, n'a songé à

en faire l'application à sa conduite politique. Croire que ce soient les

écrits socialistes, la plupart trop obscurs, et tous trop savants,

même les meilleurs, qui ont influencé le peuple, c'est se fourrer dans

l'esprit gratuitement la plus étrange vision qu'il soit possible de

donner pour un fait réel.

Vous me direz peut-être que ces écrits ont déterminé des abstentions

nombreuses; je vous demanderais si c'est probable, et pourquoi cela

serait-il? L'abstention, là où elle se décrète, n'est jamais qu'une

mesure politique, une protestation ou un acte de prudence pour éviter de

se faire compter quand on se sait en petit nombre. Les partisans de

la politique pure se sont abstenus peut-être plus encore que les

socialistes, dans les dernières élections. En de certaines localités, on

s'est fait un devoir de s'abstenir; en de certaines autres, on a risqué

le contraire, sans que, nulle part, on se soit divisé sur l'opportunité

du fait, au nom du socialisme ou de la politique.

C'est donc, selon moi, une complète erreur d'appréciation des faits que

ce cri jeté par vous à la face du monde: _Socialistes! vous avez perdu

la France!_ Admettons, si vous l'exigez, que les socialistes soient, par

caractère, des scélérats, des ambitieux, des imbéciles, tout ce que vous

voudrez. Leur impuissance a été tellement constatée par leur défaite,

qu'il y a injustice et cruauté à les accuser du désastre commun.

Mais, d'abord, qu'est-ce que le socialisme? A laquelle de ses vingt

ou trente doctrines faites-vous la guerre? Il règne dans vos attaques

contre lui une complète obscurité, vous n'avez presque rien désigné,

vous n'avez nommé presque personne. Je comprends la délicatesse de cette

réserve; mais est-elle conciliable avec la vérité, quand vous invoquez

ce principe qu'il faut dire la vérité à tous, en tout temps, en tout

lieu!

Ne voyez-vous pas qu'en attaquant les diverses écoles sans distinction,

vous les attaquez toutes, et que vous vous réduisez à ce principe, qu'il

faut agir et ne pas savoir dans quel but?

Cette conclusion pourtant, vous la repoussez vivement dans votre propre

écrit. Je viens de le relire attentivement et j'y vois un tissu de

contradictions inouïes chez un esprit ordinairement net et lucide au

premier chef. Vous y dites le pour et le contre, vous admettez tout ce

que le socialisme prêche, vous déclarez que la pensée doit précéder

l'action. Vous ne l'admettriez pas, qu'il n'en serait ni plus ni moins;

car il faut bien, que ma volonté précède l'action de mon bras pour

prendre une plume ou un livre, et il n'est pas besoin de poser en

principe un fait de mécanisme si élémentaire.

Eh bien, alors, de quoi vous étonnez-vous, de quoi vous fâchez-vous?

Ne faut-il pas savoir, avant de se battre, pour qui, pour quoi on se

battra? Vous ne voulez pas qu'on s'abstienne quand on craint de se

battre pour des gens en qui l'on n'a pas confiance? Mais il n'est pas

besoin d'être socialiste pour s'accorder à soi-même ce droit-là. Eût-on

mille fois tort de se méfier, la méfiance est légitime parce qu'elle est

involontaire. Je vous assure que votre accusation est une énigme d'un

bout à l'autre; relisez-la avec calme, et vous verrez que, quand on n'a

pas d'intérêt personnel dans la question, quand on ne se sent entamé par

aucun de vos reproches, il est impossible de comprendre pourquoi vous

nous traduisez ainsi au ban de l'Europe, comme bavards, vaniteux,

crétins, poltrons et matérialistes. Est-ce un anathème sur la France

parce qu'elle s'est donné un dictateur? Bon, si la France était

socialiste; mais, mon ami, si vous dites cela, vous nous faites, sans

vous en douter, une atroce plaisanterie; si vous le croyez, vous

connaissez la France moins que la Chine. Est-ce un anathème sur la

doctrine matérialiste, selon vous, qui se résume par ces mots de Louis

Blanc: _A chacun selon ses besoins?_ Les besoins sont de plus d'un

genre. Il y en a d'intellectuels comme de matériels, et Louis Blanc a

toujours placé les premiers avant les seconds.

Louis Blanc a demandé sur tous les tons que toute la récompense du

dévouement fût dans les moyens de prouver son dévouement, et, en cela,

il est parfaitement d'accord avec vous, qui dites: _À chacun selon son

dévouement_.

N'avez-vous pas lu d'excellents travaux de Vidal, ami de Louis Blanc,

sur le développement des récompenses dues au dévouement? C'est

exactement le même thème. Que l'homme ne soit récompensé ni par l'argent

ni par le privilège. Ces choses ne payent pas, ne sauraient payer le

dévouement. Le plaisir de se dévouer est le seul payement qui s'adresse

directement à l'action de se dévouer.

Voilà qu'au moins, en flétrissant les sectaires du _pot-au-feu_, comme

vous les appelez, vous eussiez dû excepter Louis Blanc et Vidal et

Pecqueur, tout un groupe de politiques socialistes et spiritualistes

d'un ordre très élevé, dont les travaux n'ont qu'un malheur, celui de ne

pouvoir être répandus à profusion dans les masses.

Passons à Leroux. Leroux est-il un philosophe matérialiste? Ne

pèche-t-il pas, au contraire, un peu par excès d'abstraction quand il

pèche? Et, à côté de quelques divagations, selon moi, n'y a-t-il pas un

ensemble d'idées admirables, de préceptes sublimes, déduits et aussi

bien prouvés par l'histoire de la philosophie et l'essence des religions

qu'il est possible de prouver?

Vous auriez dû excepter Leroux et son école de votre condamnation sur le

matérialisme.

Cabet, que je n'admire pas comme intelligence--c'est peut-être une

faute, mais enfin je ne l'admire pas,--n'est pas plus matérialiste que

spiritualiste dans ses doctrines. Il associe de son mieux ces deux

éléments. Il fait son possible pour les bien établir. Il n'a jamais

prêché rien que de bon et d'honnête. Je trouve sa doctrine vulgaire et

puérile dans ses applications rêvées. Mais, enfin, elle est tellement

inoffensive et si peu répandue que, lui aussi, méritait une exception.

Restent la doctrine Fourier, la doctrine Blanqui, la doctrine Proudhon.

La doctrine de Fourier est tellement l'opposé de la doctrine de Leroux,

qui en a fait la critique foudroyante, de main de maître, qu'il

n'eût pas fallu les envelopper dans un vague anathème sur toutes les

doctrines. Mais la doctrine de Fourier, elle-même, n'a pas produit tout

le mal que Leroux combat en elle avec raison, et que vous lui reprochez

à tort. Leroux a raison de nous révéler que, sous cette doctrine

ésotérique, il y a un matérialisme immonde; mais, si Leroux ne nous

l'avait pas révélé, ce livre, écrit par énigmes, ne l'eût fait

comprendre qu'à un petit nombre d'adeptes et vous avez tort de dire

qu'il a perdu la France, qui ne le connaît pas et ne le comprend pas.

La doctrine de Proudhon n'existe pas. Ce n'est pas une doctrine: c'est

un tissu d'éblouissantes contradictions, de brillants paradoxes qui ne

fera jamais école. Proudhon peut avoir des admirateurs, il n'aura jamais

d'adeptes. Il a un talent de polémiste incontestable dans la politique;

aussi n'a-t-il de pouvoir, d'influence que sur ce terrain-là. Il a rendu

des services très actifs à la cause de l'action dans son journal _le

Peuple_; il ne faut donc pas l'accuser d'impuissance et d'indifférence.

Il est très militant, très passionné, très incisif, très éloquent, très

utile dans le mouvement des émotions et des sentiments politiques;

hors de là, c'est un économiste savant, ingénieux, mais impuissant par

l'isolement de ses conceptions, et isolé par cela même qu'il n'appuie

ses systèmes économiques sur aucun système socialiste. Proudhon est

le plus grand ennemi du socialisme. Pourquoi donc avez-vous compris

Proudhon dans vos anathèmes? Je n'y conçois rien du tout.

Quant à Blanqui, je ne connais pas celui-là, et je déclare que je n'ai

jamais lu une seule ligne de lui. Je n'ai donc pas le droit d'en parler.

Je ne le connais que par quelques partisans de ses principes qui

prêchent une république forcenée, des actes de rigueur effroyables,

quelque chose de cent fois plus dictatorial, arbitraire et antihumain

que ce que nous subissons aujourd'hui. Est-ce là la pensée de Blanqui?

est-ce une fausse interprétation donnée par ses adeptes? Avant de juger

Blanqui, je voudrais le lire ou l'entendre; ne le connaissant que

par des _on dit_, je ne me permettrais jamais de le traduire devant

l'opinion socialiste ou non socialiste. J'ignore si vous êtes mieux

renseigné que moi. Mais, s'il est homme d'action, de combat et de

conspiration comme on le dit, qu'il soit ou non socialiste, vous ne

devez pas le renier comme combattant, vous qui voulez des combattants

avant tout.

Plus j'examine ces diverses écoles, moins je vois qu'aucune d'elles en

particulier mérite d'avoir été accusée par un homme aussi juste,

aussi bon, aussi impartial que vous, d'avoir perdu la France par le

matérialisme.

Les unes ont prêché le spiritualisme le plus pur. Les autres n'ont

prêché que dans le désert. Donc, ce n'est pas le matérialisme socialiste

qui a perdu la France. Ou je suis une imbécile, je ne sais pas lire, je

n'ai jamais rien vu, rien compris, rien apprécié, dans mon pays, ou le

socialisme, en général, a combattu de toutes ses forces le matérialisme

inoculé au peuple par les tendances bourgeoises orléanistes.

Quand, par exception, le matérialisme a été prêché par de prétendus

socialistes, il n'a produit que peu d'effet, et ce n'est pas la faute du

socialisme s'il a servi de prétexte à des doctrines contraires, pas plus

que ce n'est sa faute s'il sert de prétexte aujourd'hui à nos bourreaux

pour nous déporter et nous traiter en forçats réfractaires. Il y aurait,

de la part des partisans du _National_, une grande lâcheté à lui

reprocher les malheurs communs. Le socialisme n'aurait-il pas le droit

de faire le même reproche à ceux qui ont donné aux moeurs publiques

l'exemple de la mitraillade dans les rues et de la dictature? S'il le

fait, il est assez pardonnable de le faire; car il est provoqué sur tous

les tons et par tous les partis depuis dix ans avec une rage qui n'a pas

de nom.

Il est le bouc émissaire de tous les désastres, la victime de toutes les

batailles, et je ne peux pas imaginer que vous arriviez, vous, le saint

de l'Italie, pour lui jeter la dernière pierre et lui crier: «C'est toi

qui es le coupable, c'est toi qui es le maudit!»

Pour moi, mon ami, ce que vous faites là est mal. Je n'y comprends rien.

Je crois rêver, en voyant cette dissidence de moyens que je connaissais

bien, mais que j'admettais comme on doit admettre toute liberté de

conscience, aboutir à une colère, à une rupture, à une accusation

publique, à un anathème. On vous a répondu cruellement, brutalement,

injustement, ignominieusement? Cela prouve que cette génération est

mauvaise et que les meilleurs ne valent rien; mais, vous qui êtes parmi

les meilleurs, n'êtes-vous pas coupable aussi, très coupable d'avoir

soulevé ces mauvaises, passions et provoqué ce débordement d'amertume et

d'orgueil blessé?

Si j'avais été à Londres où à Bruxelles alors que votre attaque a paru,

et qu'on ne m'eût pas prévenue par une réponse injurieuse qui me ferme

la bouche, j'aurais répondu, moi. Sans égard pour l'exception trop

flatteuse que vous faites en me nommant, j'aurais pris ouvertement

contre vous le parti du socialisme. Je l'eusse fait avec douceur, avec

tendresse, avec respect; car aucun tort des grands et bons serviteurs

comme vous ne doit faire oublier leurs magnanimes services. Mais je vous

aurais humblement persuadé de rétracter cette erreur de votre esprit,

cet égarement de votre âme; et vous êtes si grand, que vous l'auriez

fait, si j'avais réussi à vous prouver que vous vous trompiez.

Comme écrit, votre article a le mérite de l'éloquence accoutumée; mais

il est faible de raisonnement, faible contre votre habitude et par une

nécessité fatale de votre âme, qui ne peut pas et ne sait pas se tromper

_habilement_. Il faut le deviner; car, au point de vue du fait, on ne

peut pas le comprendre. En principe, il est tout aussi socialiste que

nous. Mais il nous accuse de l'être autrement, et c'est en cela qu'il

est injuste ou erroné. Il devrait se résumer ainsi: «Républicains de

toutes les nuances, vous vous êtes divisés, vous avez discuté au lieu de

vous entendre; vous vous êtes séparés au lieu de vous unir; vous vous

êtes laissé surprendre au lieu de prévoir; vous n'avez pas voulu vous

battre, quand il fallait combattre à outrance.»

C'est vrai: on s'est divisé, on a discuté trop longtemps. Il y a eu

souvent de mauvaises passions en jeu. On est devenu soupçonneux,

injuste. Il y a trois ans que je le vois, que j'en souffre, que je le

dis à tout ce qui m'entoure. Après cette division, il était impossible

de se battre et de résister.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 18 / 20 段