Prince, faites voir que vous avez le sens délicat de l'honneur français.

N'exigez pas que vos ennemis--si toutefois ces vaincus sont vos

ennemis--deviennent indignes d'avoir été combattus par vous. Rendez-les

à leurs familles sans exiger qu'ils se _repentent_; de quoi? d'avoir été

républicains? Voilà tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et

vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments

arrachés par la peur.

Croyez-en le seul esprit socialiste qui vous soit resté personnellement

attaché, malgré tous ces coups frappés sur son Église. C'est moi, le

seul à qui l'on n'ait pas songé à faire peur, et qui, n'ayant trouvé en

vous que douceur et sensibilité, n'a aucune répugnance à vous demander à

genoux la grâce de mes amis.

CCCLII

A M. ALPHONSE FLEURY, A LA CHÂTRE.

Nohant, 5 avril 1852.

Mon ami,

Ta volonté soit faite! Je n'insiste pas, et je ne t'en veux pas, puisque

tu obéis à une conviction. Mais je la déplore en un sens, et je veux

te dire lequel, afin que nous sachions nous comprendre à demi-mot

désormais.

Le point culminant de ton raisonnement est celui-ci: Il faut de grandes

expiations et de grands châtiments. _La notion du droit ne peut renaître

que par des actes terribles de justice_.

En d'autres termes, c'est la dictature que tu crois légitime et possible

entre nos mains, c'est la rigueur, c'est le châtiment, c'est la

vengeance.

Je veux, je dois te dire que je me sépare entièrement de cette opinion

et que je la crois faite pour justifier ce qui se passe aujourd'hui en

France. Le gouvernement de tous a toujours été et sera toujours l'idéal

et le but de ma conscience. Pour que tous soient initiés à leurs droits

et à leurs propres intérêts, il faut du temps, il en faut cent fois

plus que nous ne l'avions prévu en proclamant le principe souverain du

suffrage universel. Il a mal fonctionné, tant pis pour nous et pour

lui-même. Que nous lui rendions demain son libre exercice, il se

tournera encore contre nous, cela est évident, certain. Vous en

conclurez, je pense, qu'il faut le restreindre ou le détruire

momentanément pour sauver la France. Je le nie; je m'y refuse. J'ai sous

les yeux le spectacle d'une dictature. J'ai vu celle de M. Cavaignac,

qui, je m'en souviens bien, ne t'a pas choqué autant que celle-ci, et

qui ne valait certes pas mieux. J'en ai assez; je n'en veux plus. Toute

révolution prochaine, quelle qu'elle soit, ne s'imposera que par ces

moyens, qui sont devenus à la mode et qui tendent à passer dans nos

moeurs politiques.

Ces moyens tuent les partis qui s'en servent. Ils sont condamnés par le

ciel, qui les permet, comme par les masses, qui les subissent. Si la

République revient sur ce cheval-là, elle devient une affaire de parti

qui aura son jour comme les autres, mais qui ne laissera après elle que

le néant, le hasard et la conquête par l'étranger. Vous portez donc

dans vos flancs, vous autres qui êtes irrités, la mort de la France.

Puissiez-vous attendre longtemps le jour de rémunération que vous croyez

souverain et que je crois mortel! J'espère que les masses s'éclaireront

jusque-là, en dépit de tout, qu'elles comprendront que leurs souffrances

sont le résultat de leurs fautes, de leur ignorance et de leur

corruption, et que, le jour ou elles seront aptes à se gouverner

elles-mêmes, elles renieront des chefs qui reviendraient vers elles avec

la terreur en croupe.

Jusque-là, nous souffrirons, soit! nous serons victimes, mais nous

ne serons pas bourreaux. Il est temps que cette vieille question que

Mazzini ressuscite soit vidée: la question de savoir s'il faut être

politique ou socialiste. Il prononce qu'il faut être désormais purement

_politique_. Je prononce dans mon âme qu'il faut être, quant à présent,

socialiste _non politique_, et l'expérience des années qui viennent

de s'écouler me ramène à mes premières certitudes. On ne peut être

politique aujourd'hui sans fouler aux pieds le droit humain, le droit

de tous. Cette notion du vrai droit ne peut pas s'incarner dans la

conscience d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen pour le faire prévaloir

que de commencer par le violer. Quelque honnêtes, quelque sincères

qu'ils soient, ils cessent de l'être dès qu'ils entrent dans l'action

contemporaine. Ils ne peuvent plus l'être, à peine de recommencer

l'impuissance du gouvernement provisoire. La logique du fait les

contraint à admettre le principe des jésuites, de l'inquisition, de 93,

du 18 brumaire et du 2 décembre. _Qui veut la fin veut les moyens_. Ce

principe est vrai en fait, faux en morale, et un parti qui rompt avec

la morale ne vivra jamais en France, malgré l'apparence d'immoralité de

cette nation troublée et fatiguée.

Donc, la dictature est illégitime, devant Dieu et devant les hommes;

elle n'est pas plus légitime aux mains d'un roi que dans celles d'un

parti révolutionnaire, Elle a sa légitimité fatale dans le passé, elle

ne l'a plus dans le présent. Elle l'a perdu le jour où la France a

proclamé le principe du suffrage universel. Pourquoi? Parce qu'une

vérité, n'eût-elle vécu qu'un jour, prend son rang et son droit dans

l'histoire. Il faut qu'elle s'y maintienne, au prix de tous les

tâtonnements, de toutes les erreurs dont son premier exercice est

entaché et entravé inévitablement; mais malheur à qui la supprime,

même pour un jour! Là reparaît le grand sens des masses, car elles

abandonnent celui qui commet cette profanation; là est toute la cause de

l'indifférence avec laquelle le peuple a vu violer sa représentation au

2 décembre. Elle n'était pas encore le produit du suffrage restreint;

mais elle avait décrété la mort du suffrage universel, et le peuple

s'est plus volontiers laissé prendre à l'appât d'un faux suffrage

universel, qui du moins n'avait pas été débaptisé, et dont il n'a pas

compris les restrictions mentales.

«Mais, me diras-tu peut-être, je ne suis pas de ceux qui voudraient

revenir avec la dictature et la suppression ou la restriction du

suffrage universel.» Pour ce qui te concerne, j'en suis persuadée; mais

alors je te déclare que tu es impuissant, parce que tu es illogique.

Cette nation-ci n'est pas républicaine, et, pour qu'elle le devînt, il

faudrait la liberté de la propagande; plus que cette liberté, car elle

ne sait pas lire et n'aime pas à écouter. Il faudrait l'encouragement

donné d'en haut à la propagande; il faudrait peut-être la propagande

imposée par l'État. Fort bien! Quel sera le gouvernement assez fort pour

agir ainsi? Une dictature révolutionnaire, je n'en vois pas d'autre.

Qui la créera? une révolution? Soit. Faite par qui? Par nous, que la

majorité du vote repousse et sacrifie? Ce ne pourra être alors que par

une conspiration, par un coup hardi, par un hasard heureux, par une

surprise, par les armes. Combien y resterons-nous? Quelques mois pendant

lesquels, pour préparer le bon résultat du suffrage, nous ferons de la

terreur sur les riches, et par conséquent de la misère sur les pauvres.

Et les pauvres ignorants voudront de nous? Allons donc! Un ouvrier a dit

une belle parole en mettant trois mois de misère au service de l'_idée_;

mais est-ce qu'il y a eu de l'écho en France? est-ce que le pauvre ne

sera pas toujours pressé de se débarrasser, par le vote, d'un pouvoir

qui l'effraye et qui ne peut pas lui donner des satisfactions

immédiates, quoi qu'il ose et quoi qu'il fasse? Non, cent fois non, on

ne peut pas faire une révolution sociale avec les moyens de la politique

actuelle; ce qui a été vrai jusqu'ici est devenu faux, parce que le but

de cette révolution est une vérité qui n'a pas encore été expérimentée

sur la terre, et qu'elle est trop pure et trop grande pour être

inaugurée par les moyens du passé, et par nous-mêmes, qui sommes encore

à trop d'égards les hommes du passé. Nous en avons la preuve sous les

yeux. Voici un système qui, au fond, porte en lui-même un principe de

socialisme matérialiste qu'il ne s'avoue pas, mais qui est sa destinée

propre, son innéité fatidique, son unique moyen d'être, quoi qu'il fasse

pour s'y soustraire et pour caresser les besoins d'aristocratie qui le

rongent lui-même. Le jour où il laissera trop peser la balance de son

instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu'il caresse le peuple

ou qu'il périsse. Il le sait bien et il frémit sur sa base à peine jetée

dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible à consolider sans

violence et sans faiblesse? Car il offre le spectacle de ces deux

extrêmes qui se touchent toujours et partout. C'est parce qu'il est

l'oeuvre des souvenirs du passé, impuissant à entraver comme à fonder

l'avenir, et à obtenir un autre résultat que le désordre moral et le

chaos intellectuel. Si l'ordre matériel réussit a s'y faire, et j'en

doute, quel sera le progrès véritable? Aucun, selon moi, dont l'avenir

puisse lui savoir gré. À présent que je le regarde et que je le juge

avec calme, je vois son oeuvre et son rôle dans l'histoire. Il est une

nécessité matérielle des temps qui l'ont produit. Il est une véritable

lacune dans le sens providentiel des événements humains.

Il y a des jours, des mois, des années dans la vie des individus, comme

dans celle des nations, où la destinée semble endormie et la Providence

insensible à nos maux et à nos erreurs. Dieu semble s'abstenir, et nous

sommes forcés, par la fatigue et l'absence de secours extérieurs, de

nous abstenir nous-mêmes de travailler à notre salut; sous peine de

précipiter notre ruine et notre mort, nous sommes dans une de ces

phases. Le temps devient le seul maître, le temps qui au fond, n'est

que le travail invincible de cette mystérieuse Providence voilée à nos

regards. Je prendrai un exemple plus saisissant et je comparerai le

peuple, que nous avons essayé d'éclairer, à un enfant très difficile à

manier, très aveugle, assez ingrat, fort égoïste et innocent, en somme,

de ses propres fautes, parce que son éducation a été trop tardive et ses

instincts trop peu combattus; un véritable enfant, en un mot: tous se

ressemblent plus ou moins. Quand tous les moyens ont été tentés, dans

l'étroite limite où de sages parents peuvent lutter contre la société

corrompue qui leur dispute et leur arrache l'âme de cet enfant, n'est-il

pas des jours où nous sentons qu'il faut le laisser à lui-même et

espérer sa guérison de sa propre expérience? Dans ces jours-là, n'est-il

pas évident que nos exhortations l'irritent, le fatiguent et l'éloignent

de nous? Crois-tu qu'une oeuvre de persévérance et de persuasion comme

celle de sa conversion peut s'accomplir par la menace et la violence?

L'enfant s'est donné à de mauvais conseils, à de perfides amis. Faut-il

venir sous ses yeux frapper, briser, anéantir ceux qui l'ont accaparé?

Sera-ce un moyen, de reconquérir sa confiance? Bien loin de là! il les

plaindra, il les pleurera comme des victimes de notre fureur jalouse et

il leur pardonnera tout le mal qu'ils lui auront fait, par l'indignation

que lui causera celui que nous leur ferons. Le moyen le plus sûr et

le plus naïvement logique n'est-il pas, quand nous nous sentons

complètement supplantés par eux, de laisser l'enfant égaré, souffrir de

leurs trahisons et s'éclairer sur leur perfidie?

Il n'y a plus que le sentiment moral, le sentiment fraternel, le

sentiment évangélique qui puisse sauver cette nation de sa décadence. Il

ne faut pas croire que nous sommes à la veille de la décadence: nous y

sommes en plein, et c'est se faire trop d'illusions que d'en douter;

mais l'humanité ne compte plus ses revers et ses conquêtes par périodes

de siècles. Elle marche à la vapeur aujourd'hui et quelques années la

démoralisent, comme quelques années la ressuscitent. Nous entrons dans

le Bas-Empire à pleines voiles; mais c'est à pleines voiles que nous en

sortirons. Les idées vraies sont émises pour la plupart, laissons-leur

le temps de s'incarner, elles ne sont encore que dans les livres et

sur les programmes. Elles ne peuvent pas mourir, elles veulent,

elles doivent vivre; mais attendons, car si nous bougeons dans les

circonstances fatales où nous sommes, et où nous sommes par notre faute,

nous allons les engourdir encore et mettre à leur place, des intérêts

matériels et des passions violentes. Arrière ces mots de haine et

de vengeance qui nous assimilent à nos persécuteurs. La haine et la

vengeance ne sont jamais sanctifiées par le droit, elles sont toujours

une ivresse, l'exercice maladif de facultés brutales et incohérentes.

Il n'en peut sortir que du mal, le désordre, l'aveuglement, les crimes

contre l'humanité, et puis la lassitude, l'isolement, l'impuissance.

Mon Dieu, les excès de notre première révolution ne nous ouvriront-ils

jamais les yeux? Les passions n'y ont-elles pas joué un rôle si violent,

qu'elles y ont tué l'idée, et que Robespierre, après avoir débuté par

flétrir la peine de mort, en arrive à la regarder comme une nécessité

politique? Il croyait tuer le principe de l'aristocratie en détruisant

toute une caste! Une caste nouvelle s'est formée le lendemain, et,

aujourd'hui, cette caste ressuscite l'Empire, après avoir cédé la place

à celle de la Restauration, que Robespierre n'avait pu empêcher de lui

survivre et de procréer!

93! cette grande chose que nous ne sommes pas de taille à recommencer,

a cependant avorté, grâce aux passions, et vous parlez de garder vos

passions comme un devoir de conscience! Cela est insensé et coupable.

Croyez-vous que, le lendemain du jour où vous vous serez bien vengés,

le peuple sera meilleur et plus instruit, et que vous pourrez lui

faire goûter les douceurs de la fraternité? Il sera cent fois pire

qu'aujourd'hui. Restez donc dehors, vous qui n'avez que de la colère à

son service.

Mieux vaut qu'il réfléchisse dans l'esclavage que d'agir dans le délire,

puisque son esclavage est volontaire, et que vous ne pouvez l'en

affranchir qu'en le prenant par la surprise et la violence d'un coup de

main. Mieux vaut que les prétendants se dévorent entre eux, plutôt

que des révolutions prétoriennes s'accomplissent. Le peuple n'est pas

disposé à y intervenir. Elles passeront sur sa tête et s'affaisseront

sur ses propres mines. Alors le peuple s'éveillera de sa méditation, et,

comme il sera le seul pouvoir survivant, le seul pouvoir qu'on ne peut

pas détruire dès qu'il a commencé à respirer véritablement, il mettra

par terre, sans fureur et sans vengeance, tous ces fantômes d'un jour

qui ne pourront plus conspirer contre lui.

Mais cela ne fait, pas les affaires des _hommes d'action_ de ce

temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il

leur faut un rôle et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la

France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imaginé

qu'ils avaient sauvé la société dans les horribles journées de juin,

en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas

oublié, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son

droit. Elle se méfie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique,

elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire

écraser dans la lutte, puisque c'est son destin éternel. Elle n'est pas

si égoïste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son épais bon sens,

que nous dans nos agitations fiévreuses. Elle attend son jour, elle sent

que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hâter.

Elle sait qu'elle se fût fait mitrailler en décembre au profit de

Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec

une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir

oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bête et

aussi sage que le peuple: je sais attendre.

Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi

la majorité du peuple français sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus

dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignité qu'un homme de

parti? J'espère que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres?

J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous

en apercevons guère.

Pourquoi êtes-vous plus pressés que nous? C'est que vous êtes pour la

plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir

et de réputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur,

d'activité, de courage et de dévouement; noble ambition sans doute que

celle-là, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel

d'agir à tout prix et de croire à soi-même plus qu'il n'est toujours

sage et légitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honnêtes gens que

vous êtes! vous êtes peu chrétiens! vous croyez que rien ne peut se

faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous dégoûtez

quand on vous méconnaît. Les vanités qui vous coudoient vous abusent,

vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vécu à l'aise dans cette

Assemblée constituante qui a commencé à égorger le socialisme sans s'en

douter, ou plutôt en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas

encore socialistes à cette époque, vous vous êtes retrempés plus tard

dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre

seul ouvrage durable; mais il était trop tard et trop tôt pour que cela

produisit un bien immédiat, vous aviez déjà fait divorce à votre insu

avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu féconder, et qui

s'éteignait dans la méfiance; pour se jeter dans la passion ou se

laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux;

selon vos lumières et vos forces; mais vous étiez poussés par les

passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou

moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes inévitables; qu'elles

vous soient mille fois pardonnées!

Je ne suis pas de ceux qui s'entr'égorgent dans les bras de la mort.

Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-là.

Votre sagesse, par conséquent votre force, serait de les apaiser en

vous-mêmes, pour attendre l'issue du drame qui se déroule aujourd'hui

entre le principe de l'autorité personnelle et le principe de la liberté

commune: cela mériterait d'être médité à un point de vue plus élevé

que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles

instrumens de la logique des causes!

Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'être meilleurs, pour être

plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez à

plaisir dans des émotions ardentes et dans des rêves de châtiment que la

Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais,

j'espère, entre vos mains.

Adieu, mon ami! d'après toute cette philosophie que j'avais besoin de me

résumer et de te résumer en rentrant dans le repos de la campagne,

tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne

souffre guère dans les autres. Hélas! je ne m'en arrange pas, et j'ai

vu plus de larmes, plus de désespoirs, plus de misères, dans ma petite

chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. Là, tu as vu les

hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les

dents après tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma

part, après tant de persévérance et de patience dont il a fallu m'armer

pour aboutir à de si minces allègements. Je ne m'en croyais pas capable;

aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa

récompense. Le calme s'est fait dans mon âme, et la foi m'est revenue.

Je me retrouve aimant le peuple et croyant à son avenir comme à la

veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont porté

tant de coeurs froissés à le mépriser et à le maudire!

Je t'embrasse et je t'aime.

CCCLIII

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 23 mai 1852.

Cher ami,

Je ne voudrais pas vous écrire en courant, et pourtant, ou il faut que

je vous écrive trop vite, ou il faut que je ne vous écrive pas; car le

temps me manque toujours et je ne puis arriver à une seule journée où

je ne sois pas talonnée, ahurie par un travail pressé, des affaires à

subir, ou quelque service à rendre. Ma santé, ma vie y succombent. Ne me

grondez pas par-dessus le marché.

On a tort de s'irriter dans les lettres contre ceux qu'on aime. Il est

évident pour moi que, dans votre dernière, vous faites un malentendu

énorme de quelque réflexion que je ne peux me rappeler assez

textuellement, pour m'expliquer votre erreur. Mais ce que vous me faites

dire, je ne vous l'ai pas dit comme vous l'entendez, j'en suis certaine,

ou bien votre colère serait trop juste. Vraiment, cher ami, la douleur

vous rend irritable et ombrageux, même avec les coeurs qui vous aiment

et vous respectent le plus. Qui vous dit que travailler pour votre

patrie est une vaine gloire, et que je vous accuse de gloriole?

J'ai cru rêver en voyant votre interprétation d'une phrase, où j'ai dû

vous dire, où je crois vous avoir dit qu'il ne s'agit plus de savoir

qui aura l'initiative; qu'aujourd'hui, ce serait une vaine gloire de

s'attribuer, soit comme Français, soit comme Italien, des facultés

supérieures pour cette initiative, et que tout réveil doit être un acte

de foi collectif.

Je ne sais ce que j'ai dit; mais je veux être pendue si j'ai pu vouloir

dire autre chose, et s'il y a là dedans un reproche, un doute pour vous;

je ne vous comprends pas de vous fâcher ainsi contre moi, quand j'ai

si rarement le bonheur de pouvoir causer avec vous; quand il est si

chanceux d'y parvenir sans que les lettres soient interceptées; quand

des semaines et des mois doivent se passer sans que j'aie d'autre

souvenir de vous qu'une lettre de reproches trop véhéments et nullement

mérités. Je n'ai pas reçu l'article que vous m'avez envoyé. Je crois

l'avoir lu en entier dans un extrait de journal qu'on m'avait envoyé de

Belgique quelque temps auparavant, lorsque j'étais à Paris. J'ignore si

on m'a envoyé la réponse collective dont vous vous plaignez. Je n'ai

rien reçu; une lettre que m'avait écrite Louis Blanc, et dont il me

parle aujourd'hui dans une autre lettre étrangère à toute politique, a

été saisie apparemment par la police: je ne l'ai pas reçue. J'ai cherché

dans les journaux que je suis à même de consulter ici cette réponse,

tronquée ou non. Je ne l'ai point trouvée. Je n'en sais donc pas le

premier mot. Vous me dites, et l'on me dit d'ailleurs, qu'elle est

mauvaise, _archi-mauvaise_. Je n'ai pas besoin vis-à-vis de vous de la

désavouer. Elle est signée dites-vous, par des gens que j'aime, c'est

vrai, mais plus ou moins: quelques-uns beaucoup, d'autres pas du tout.

Quelle qu'elle soit, du moment qu'elle vous méconnaît, vous outrage et

vous calomnie, je la condamne et suis fâchée de ne l'avoir pas

connue lorsque j'ai écrit à Louis Blanc en même temps qu'à vous, par

l'intermédiaire de Michele. Je lui en aurais dit mon sentiment avec

franchise. Cela viendra.

Pour le moment, ce n'est pas facile, puisque je ne peux me procurer ce

malheureux écrit, et que, d'ailleurs, les correspondances sont si peu

sûres. Il est affreux de penser que nous ne pouvons laver notre linge

en famille, et que nos épanchements les plus intimes peuvent réjouir la

police de nos persécuteurs les plus acharnés.--Et puis j'arrive trop

tard dans ces débats; je suis placée trop loin des faits par ma

retraite, mon isolement, et tant d'autres préoccupations, moins

importantes certainement, mais si personnellement obligatoires, que je

ne peux m'y soustraire.

Enfin, mes amis, m'écouteriez-vous si j'arrivais à temps pour retenir

vos plumes irritées et brûlantes? Hélas! non. Il y a dix ans que je crie

dans le désert que les divisions nous tueront. Voilà qu'elles nous ont

tué, et qu'on s'égorge encore, tout sanglants et couchés sur le champ de

bataille! quel affreux temps! quel affreux vertige!

Mon ami, fâchez-vous contre moi tant que vous voudrez. Pour la première

fois, je vais vous faire un reproche. Vous avez mal fait de provoquer ce

crime commis envers vous. Vous voyez, je ne mâche pas le mot, c'est

un crime, s'il est vrai qu'on vous accuse de lâcheté, de trahison,

d'ambition même.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 17 / 20 段