N'exigez pas que vos ennemis--si toutefois ces vaincus sont vos
ennemis--deviennent indignes d'avoir été combattus par vous. Rendez-les
à leurs familles sans exiger qu'ils se _repentent_; de quoi? d'avoir été
républicains? Voilà tout leur crime. Faites qu'ils vous estiment et
vous aiment. C'est un gage bien plus certain pour vous que les serments
arrachés par la peur.
Croyez-en le seul esprit socialiste qui vous soit resté personnellement
attaché, malgré tous ces coups frappés sur son Église. C'est moi, le
seul à qui l'on n'ait pas songé à faire peur, et qui, n'ayant trouvé en
vous que douceur et sensibilité, n'a aucune répugnance à vous demander à
genoux la grâce de mes amis.
CCCLII
A M. ALPHONSE FLEURY, A LA CHÂTRE.
Nohant, 5 avril 1852.
Mon ami,
Ta volonté soit faite! Je n'insiste pas, et je ne t'en veux pas, puisque
tu obéis à une conviction. Mais je la déplore en un sens, et je veux
te dire lequel, afin que nous sachions nous comprendre à demi-mot
désormais.
Le point culminant de ton raisonnement est celui-ci: Il faut de grandes
expiations et de grands châtiments. _La notion du droit ne peut renaître
que par des actes terribles de justice_.
En d'autres termes, c'est la dictature que tu crois légitime et possible
entre nos mains, c'est la rigueur, c'est le châtiment, c'est la
vengeance.
Je veux, je dois te dire que je me sépare entièrement de cette opinion
et que je la crois faite pour justifier ce qui se passe aujourd'hui en
France. Le gouvernement de tous a toujours été et sera toujours l'idéal
et le but de ma conscience. Pour que tous soient initiés à leurs droits
et à leurs propres intérêts, il faut du temps, il en faut cent fois
plus que nous ne l'avions prévu en proclamant le principe souverain du
suffrage universel. Il a mal fonctionné, tant pis pour nous et pour
lui-même. Que nous lui rendions demain son libre exercice, il se
tournera encore contre nous, cela est évident, certain. Vous en
conclurez, je pense, qu'il faut le restreindre ou le détruire
momentanément pour sauver la France. Je le nie; je m'y refuse. J'ai sous
les yeux le spectacle d'une dictature. J'ai vu celle de M. Cavaignac,
qui, je m'en souviens bien, ne t'a pas choqué autant que celle-ci, et
qui ne valait certes pas mieux. J'en ai assez; je n'en veux plus. Toute
révolution prochaine, quelle qu'elle soit, ne s'imposera que par ces
moyens, qui sont devenus à la mode et qui tendent à passer dans nos
moeurs politiques.
Ces moyens tuent les partis qui s'en servent. Ils sont condamnés par le
ciel, qui les permet, comme par les masses, qui les subissent. Si la
République revient sur ce cheval-là, elle devient une affaire de parti
qui aura son jour comme les autres, mais qui ne laissera après elle que
le néant, le hasard et la conquête par l'étranger. Vous portez donc
dans vos flancs, vous autres qui êtes irrités, la mort de la France.
Puissiez-vous attendre longtemps le jour de rémunération que vous croyez
souverain et que je crois mortel! J'espère que les masses s'éclaireront
jusque-là, en dépit de tout, qu'elles comprendront que leurs souffrances
sont le résultat de leurs fautes, de leur ignorance et de leur
corruption, et que, le jour ou elles seront aptes à se gouverner
elles-mêmes, elles renieront des chefs qui reviendraient vers elles avec
la terreur en croupe.
Jusque-là, nous souffrirons, soit! nous serons victimes, mais nous
ne serons pas bourreaux. Il est temps que cette vieille question que
Mazzini ressuscite soit vidée: la question de savoir s'il faut être
politique ou socialiste. Il prononce qu'il faut être désormais purement
_politique_. Je prononce dans mon âme qu'il faut être, quant à présent,
socialiste _non politique_, et l'expérience des années qui viennent
de s'écouler me ramène à mes premières certitudes. On ne peut être
politique aujourd'hui sans fouler aux pieds le droit humain, le droit
de tous. Cette notion du vrai droit ne peut pas s'incarner dans la
conscience d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen pour le faire prévaloir
que de commencer par le violer. Quelque honnêtes, quelque sincères
qu'ils soient, ils cessent de l'être dès qu'ils entrent dans l'action
contemporaine. Ils ne peuvent plus l'être, à peine de recommencer
l'impuissance du gouvernement provisoire. La logique du fait les
contraint à admettre le principe des jésuites, de l'inquisition, de 93,
du 18 brumaire et du 2 décembre. _Qui veut la fin veut les moyens_. Ce
principe est vrai en fait, faux en morale, et un parti qui rompt avec
la morale ne vivra jamais en France, malgré l'apparence d'immoralité de
cette nation troublée et fatiguée.
Donc, la dictature est illégitime, devant Dieu et devant les hommes;
elle n'est pas plus légitime aux mains d'un roi que dans celles d'un
parti révolutionnaire, Elle a sa légitimité fatale dans le passé, elle
ne l'a plus dans le présent. Elle l'a perdu le jour où la France a
proclamé le principe du suffrage universel. Pourquoi? Parce qu'une
vérité, n'eût-elle vécu qu'un jour, prend son rang et son droit dans
l'histoire. Il faut qu'elle s'y maintienne, au prix de tous les
tâtonnements, de toutes les erreurs dont son premier exercice est
entaché et entravé inévitablement; mais malheur à qui la supprime,
même pour un jour! Là reparaît le grand sens des masses, car elles
abandonnent celui qui commet cette profanation; là est toute la cause de
l'indifférence avec laquelle le peuple a vu violer sa représentation au
2 décembre. Elle n'était pas encore le produit du suffrage restreint;
mais elle avait décrété la mort du suffrage universel, et le peuple
s'est plus volontiers laissé prendre à l'appât d'un faux suffrage
universel, qui du moins n'avait pas été débaptisé, et dont il n'a pas
compris les restrictions mentales.
«Mais, me diras-tu peut-être, je ne suis pas de ceux qui voudraient
revenir avec la dictature et la suppression ou la restriction du
suffrage universel.» Pour ce qui te concerne, j'en suis persuadée; mais
alors je te déclare que tu es impuissant, parce que tu es illogique.
Cette nation-ci n'est pas républicaine, et, pour qu'elle le devînt, il
faudrait la liberté de la propagande; plus que cette liberté, car elle
ne sait pas lire et n'aime pas à écouter. Il faudrait l'encouragement
donné d'en haut à la propagande; il faudrait peut-être la propagande
imposée par l'État. Fort bien! Quel sera le gouvernement assez fort pour
agir ainsi? Une dictature révolutionnaire, je n'en vois pas d'autre.
Qui la créera? une révolution? Soit. Faite par qui? Par nous, que la
majorité du vote repousse et sacrifie? Ce ne pourra être alors que par
une conspiration, par un coup hardi, par un hasard heureux, par une
surprise, par les armes. Combien y resterons-nous? Quelques mois pendant
lesquels, pour préparer le bon résultat du suffrage, nous ferons de la
terreur sur les riches, et par conséquent de la misère sur les pauvres.
Et les pauvres ignorants voudront de nous? Allons donc! Un ouvrier a dit
une belle parole en mettant trois mois de misère au service de l'_idée_;
mais est-ce qu'il y a eu de l'écho en France? est-ce que le pauvre ne
sera pas toujours pressé de se débarrasser, par le vote, d'un pouvoir
qui l'effraye et qui ne peut pas lui donner des satisfactions
immédiates, quoi qu'il ose et quoi qu'il fasse? Non, cent fois non, on
ne peut pas faire une révolution sociale avec les moyens de la politique
actuelle; ce qui a été vrai jusqu'ici est devenu faux, parce que le but
de cette révolution est une vérité qui n'a pas encore été expérimentée
sur la terre, et qu'elle est trop pure et trop grande pour être
inaugurée par les moyens du passé, et par nous-mêmes, qui sommes encore
à trop d'égards les hommes du passé. Nous en avons la preuve sous les
yeux. Voici un système qui, au fond, porte en lui-même un principe de
socialisme matérialiste qu'il ne s'avoue pas, mais qui est sa destinée
propre, son innéité fatidique, son unique moyen d'être, quoi qu'il fasse
pour s'y soustraire et pour caresser les besoins d'aristocratie qui le
rongent lui-même. Le jour où il laissera trop peser la balance de son
instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu'il caresse le peuple
ou qu'il périsse. Il le sait bien et il frémit sur sa base à peine jetée
dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible à consolider sans
violence et sans faiblesse? Car il offre le spectacle de ces deux
extrêmes qui se touchent toujours et partout. C'est parce qu'il est
l'oeuvre des souvenirs du passé, impuissant à entraver comme à fonder
l'avenir, et à obtenir un autre résultat que le désordre moral et le
chaos intellectuel. Si l'ordre matériel réussit a s'y faire, et j'en
doute, quel sera le progrès véritable? Aucun, selon moi, dont l'avenir
puisse lui savoir gré. À présent que je le regarde et que je le juge
avec calme, je vois son oeuvre et son rôle dans l'histoire. Il est une
nécessité matérielle des temps qui l'ont produit. Il est une véritable
lacune dans le sens providentiel des événements humains.
Il y a des jours, des mois, des années dans la vie des individus, comme
dans celle des nations, où la destinée semble endormie et la Providence
insensible à nos maux et à nos erreurs. Dieu semble s'abstenir, et nous
sommes forcés, par la fatigue et l'absence de secours extérieurs, de
nous abstenir nous-mêmes de travailler à notre salut; sous peine de
précipiter notre ruine et notre mort, nous sommes dans une de ces
phases. Le temps devient le seul maître, le temps qui au fond, n'est
que le travail invincible de cette mystérieuse Providence voilée à nos
regards. Je prendrai un exemple plus saisissant et je comparerai le
peuple, que nous avons essayé d'éclairer, à un enfant très difficile à
manier, très aveugle, assez ingrat, fort égoïste et innocent, en somme,
de ses propres fautes, parce que son éducation a été trop tardive et ses
instincts trop peu combattus; un véritable enfant, en un mot: tous se
ressemblent plus ou moins. Quand tous les moyens ont été tentés, dans
l'étroite limite où de sages parents peuvent lutter contre la société
corrompue qui leur dispute et leur arrache l'âme de cet enfant, n'est-il
pas des jours où nous sentons qu'il faut le laisser à lui-même et
espérer sa guérison de sa propre expérience? Dans ces jours-là, n'est-il
pas évident que nos exhortations l'irritent, le fatiguent et l'éloignent
de nous? Crois-tu qu'une oeuvre de persévérance et de persuasion comme
celle de sa conversion peut s'accomplir par la menace et la violence?
L'enfant s'est donné à de mauvais conseils, à de perfides amis. Faut-il
venir sous ses yeux frapper, briser, anéantir ceux qui l'ont accaparé?
Sera-ce un moyen, de reconquérir sa confiance? Bien loin de là! il les
plaindra, il les pleurera comme des victimes de notre fureur jalouse et
il leur pardonnera tout le mal qu'ils lui auront fait, par l'indignation
que lui causera celui que nous leur ferons. Le moyen le plus sûr et
le plus naïvement logique n'est-il pas, quand nous nous sentons
complètement supplantés par eux, de laisser l'enfant égaré, souffrir de
leurs trahisons et s'éclairer sur leur perfidie?
Il n'y a plus que le sentiment moral, le sentiment fraternel, le
sentiment évangélique qui puisse sauver cette nation de sa décadence. Il
ne faut pas croire que nous sommes à la veille de la décadence: nous y
sommes en plein, et c'est se faire trop d'illusions que d'en douter;
mais l'humanité ne compte plus ses revers et ses conquêtes par périodes
de siècles. Elle marche à la vapeur aujourd'hui et quelques années la
démoralisent, comme quelques années la ressuscitent. Nous entrons dans
le Bas-Empire à pleines voiles; mais c'est à pleines voiles que nous en
sortirons. Les idées vraies sont émises pour la plupart, laissons-leur
le temps de s'incarner, elles ne sont encore que dans les livres et
sur les programmes. Elles ne peuvent pas mourir, elles veulent,
elles doivent vivre; mais attendons, car si nous bougeons dans les
circonstances fatales où nous sommes, et où nous sommes par notre faute,
nous allons les engourdir encore et mettre à leur place, des intérêts
matériels et des passions violentes. Arrière ces mots de haine et
de vengeance qui nous assimilent à nos persécuteurs. La haine et la
vengeance ne sont jamais sanctifiées par le droit, elles sont toujours
une ivresse, l'exercice maladif de facultés brutales et incohérentes.
Il n'en peut sortir que du mal, le désordre, l'aveuglement, les crimes
contre l'humanité, et puis la lassitude, l'isolement, l'impuissance.
Mon Dieu, les excès de notre première révolution ne nous ouvriront-ils
jamais les yeux? Les passions n'y ont-elles pas joué un rôle si violent,
qu'elles y ont tué l'idée, et que Robespierre, après avoir débuté par
flétrir la peine de mort, en arrive à la regarder comme une nécessité
politique? Il croyait tuer le principe de l'aristocratie en détruisant
toute une caste! Une caste nouvelle s'est formée le lendemain, et,
aujourd'hui, cette caste ressuscite l'Empire, après avoir cédé la place
à celle de la Restauration, que Robespierre n'avait pu empêcher de lui
survivre et de procréer!
93! cette grande chose que nous ne sommes pas de taille à recommencer,
a cependant avorté, grâce aux passions, et vous parlez de garder vos
passions comme un devoir de conscience! Cela est insensé et coupable.
Croyez-vous que, le lendemain du jour où vous vous serez bien vengés,
le peuple sera meilleur et plus instruit, et que vous pourrez lui
faire goûter les douceurs de la fraternité? Il sera cent fois pire
qu'aujourd'hui. Restez donc dehors, vous qui n'avez que de la colère à
son service.
Mieux vaut qu'il réfléchisse dans l'esclavage que d'agir dans le délire,
puisque son esclavage est volontaire, et que vous ne pouvez l'en
affranchir qu'en le prenant par la surprise et la violence d'un coup de
main. Mieux vaut que les prétendants se dévorent entre eux, plutôt
que des révolutions prétoriennes s'accomplissent. Le peuple n'est pas
disposé à y intervenir. Elles passeront sur sa tête et s'affaisseront
sur ses propres mines. Alors le peuple s'éveillera de sa méditation, et,
comme il sera le seul pouvoir survivant, le seul pouvoir qu'on ne peut
pas détruire dès qu'il a commencé à respirer véritablement, il mettra
par terre, sans fureur et sans vengeance, tous ces fantômes d'un jour
qui ne pourront plus conspirer contre lui.
Mais cela ne fait, pas les affaires des _hommes d'action_ de ce
temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il
leur faut un rôle et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la
France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imaginé
qu'ils avaient sauvé la société dans les horribles journées de juin,
en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas
oublié, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son
droit. Elle se méfie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique,
elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire
écraser dans la lutte, puisque c'est son destin éternel. Elle n'est pas
si égoïste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son épais bon sens,
que nous dans nos agitations fiévreuses. Elle attend son jour, elle sent
que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hâter.
Elle sait qu'elle se fût fait mitrailler en décembre au profit de
Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec
une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir
oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bête et
aussi sage que le peuple: je sais attendre.
Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi
la majorité du peuple français sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus
dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignité qu'un homme de
parti? J'espère que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres?
J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous
en apercevons guère.
Pourquoi êtes-vous plus pressés que nous? C'est que vous êtes pour la
plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir
et de réputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur,
d'activité, de courage et de dévouement; noble ambition sans doute que
celle-là, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel
d'agir à tout prix et de croire à soi-même plus qu'il n'est toujours
sage et légitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honnêtes gens que
vous êtes! vous êtes peu chrétiens! vous croyez que rien ne peut se
faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous dégoûtez
quand on vous méconnaît. Les vanités qui vous coudoient vous abusent,
vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vécu à l'aise dans cette
Assemblée constituante qui a commencé à égorger le socialisme sans s'en
douter, ou plutôt en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas
encore socialistes à cette époque, vous vous êtes retrempés plus tard
dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre
seul ouvrage durable; mais il était trop tard et trop tôt pour que cela
produisit un bien immédiat, vous aviez déjà fait divorce à votre insu
avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu féconder, et qui
s'éteignait dans la méfiance; pour se jeter dans la passion ou se
laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux;
selon vos lumières et vos forces; mais vous étiez poussés par les
passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou
moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes inévitables; qu'elles
vous soient mille fois pardonnées!
Je ne suis pas de ceux qui s'entr'égorgent dans les bras de la mort.
Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-là.
Votre sagesse, par conséquent votre force, serait de les apaiser en
vous-mêmes, pour attendre l'issue du drame qui se déroule aujourd'hui
entre le principe de l'autorité personnelle et le principe de la liberté
commune: cela mériterait d'être médité à un point de vue plus élevé
que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles
instrumens de la logique des causes!
Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'être meilleurs, pour être
plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez à
plaisir dans des émotions ardentes et dans des rêves de châtiment que la
Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais,
j'espère, entre vos mains.
Adieu, mon ami! d'après toute cette philosophie que j'avais besoin de me
résumer et de te résumer en rentrant dans le repos de la campagne,
tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne
souffre guère dans les autres. Hélas! je ne m'en arrange pas, et j'ai
vu plus de larmes, plus de désespoirs, plus de misères, dans ma petite
chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. Là, tu as vu les
hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les
dents après tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma
part, après tant de persévérance et de patience dont il a fallu m'armer
pour aboutir à de si minces allègements. Je ne m'en croyais pas capable;
aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa
récompense. Le calme s'est fait dans mon âme, et la foi m'est revenue.
Je me retrouve aimant le peuple et croyant à son avenir comme à la
veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont porté
tant de coeurs froissés à le mépriser et à le maudire!
Je t'embrasse et je t'aime.
CCCLIII
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, 23 mai 1852.
Cher ami,
Je ne voudrais pas vous écrire en courant, et pourtant, ou il faut que
je vous écrive trop vite, ou il faut que je ne vous écrive pas; car le
temps me manque toujours et je ne puis arriver à une seule journée où
je ne sois pas talonnée, ahurie par un travail pressé, des affaires à
subir, ou quelque service à rendre. Ma santé, ma vie y succombent. Ne me
grondez pas par-dessus le marché.
On a tort de s'irriter dans les lettres contre ceux qu'on aime. Il est
évident pour moi que, dans votre dernière, vous faites un malentendu
énorme de quelque réflexion que je ne peux me rappeler assez
textuellement, pour m'expliquer votre erreur. Mais ce que vous me faites
dire, je ne vous l'ai pas dit comme vous l'entendez, j'en suis certaine,
ou bien votre colère serait trop juste. Vraiment, cher ami, la douleur
vous rend irritable et ombrageux, même avec les coeurs qui vous aiment
et vous respectent le plus. Qui vous dit que travailler pour votre
patrie est une vaine gloire, et que je vous accuse de gloriole?
J'ai cru rêver en voyant votre interprétation d'une phrase, où j'ai dû
vous dire, où je crois vous avoir dit qu'il ne s'agit plus de savoir
qui aura l'initiative; qu'aujourd'hui, ce serait une vaine gloire de
s'attribuer, soit comme Français, soit comme Italien, des facultés
supérieures pour cette initiative, et que tout réveil doit être un acte
de foi collectif.
Je ne sais ce que j'ai dit; mais je veux être pendue si j'ai pu vouloir
dire autre chose, et s'il y a là dedans un reproche, un doute pour vous;
je ne vous comprends pas de vous fâcher ainsi contre moi, quand j'ai
si rarement le bonheur de pouvoir causer avec vous; quand il est si
chanceux d'y parvenir sans que les lettres soient interceptées; quand
des semaines et des mois doivent se passer sans que j'aie d'autre
souvenir de vous qu'une lettre de reproches trop véhéments et nullement
mérités. Je n'ai pas reçu l'article que vous m'avez envoyé. Je crois
l'avoir lu en entier dans un extrait de journal qu'on m'avait envoyé de
Belgique quelque temps auparavant, lorsque j'étais à Paris. J'ignore si
on m'a envoyé la réponse collective dont vous vous plaignez. Je n'ai
rien reçu; une lettre que m'avait écrite Louis Blanc, et dont il me
parle aujourd'hui dans une autre lettre étrangère à toute politique, a
été saisie apparemment par la police: je ne l'ai pas reçue. J'ai cherché
dans les journaux que je suis à même de consulter ici cette réponse,
tronquée ou non. Je ne l'ai point trouvée. Je n'en sais donc pas le
premier mot. Vous me dites, et l'on me dit d'ailleurs, qu'elle est
mauvaise, _archi-mauvaise_. Je n'ai pas besoin vis-à-vis de vous de la
désavouer. Elle est signée dites-vous, par des gens que j'aime, c'est
vrai, mais plus ou moins: quelques-uns beaucoup, d'autres pas du tout.
Quelle qu'elle soit, du moment qu'elle vous méconnaît, vous outrage et
vous calomnie, je la condamne et suis fâchée de ne l'avoir pas
connue lorsque j'ai écrit à Louis Blanc en même temps qu'à vous, par
l'intermédiaire de Michele. Je lui en aurais dit mon sentiment avec
franchise. Cela viendra.
Pour le moment, ce n'est pas facile, puisque je ne peux me procurer ce
malheureux écrit, et que, d'ailleurs, les correspondances sont si peu
sûres. Il est affreux de penser que nous ne pouvons laver notre linge
en famille, et que nos épanchements les plus intimes peuvent réjouir la
police de nos persécuteurs les plus acharnés.--Et puis j'arrive trop
tard dans ces débats; je suis placée trop loin des faits par ma
retraite, mon isolement, et tant d'autres préoccupations, moins
importantes certainement, mais si personnellement obligatoires, que je
ne peux m'y soustraire.
Enfin, mes amis, m'écouteriez-vous si j'arrivais à temps pour retenir
vos plumes irritées et brûlantes? Hélas! non. Il y a dix ans que je crie
dans le désert que les divisions nous tueront. Voilà qu'elles nous ont
tué, et qu'on s'égorge encore, tout sanglants et couchés sur le champ de
bataille! quel affreux temps! quel affreux vertige!
Mon ami, fâchez-vous contre moi tant que vous voudrez. Pour la première
fois, je vais vous faire un reproche. Vous avez mal fait de provoquer ce
crime commis envers vous. Vous voyez, je ne mâche pas le mot, c'est
un crime, s'il est vrai qu'on vous accuse de lâcheté, de trahison,
d'ambition même.