J'aime autant vous savoir là-bas qu'ici, malgré les embarras, si peu

faits pour mon cerveau et ma santé, où votre absence peut me laisser.

Ici rien ne tient à rien. Les grâces ou justices qu'on obtient, sont,

pour la plupart du temps, non avenues, grâce à la résistance d'une

réaction plus forte que le président, et aussi grâce à un désordre dont

il n'est plus possible de sortir vite, si jamais on en sort. La moitié

de la France dénonce l'autre. Une haine aveugle et le zèle atroce d'une

police furieuse se sont assouvis. Le silence forcé de la presse, les _on

dit_, plus sombres et plus nuisibles aux gouvernements absolus que la

liberté de contredire, ont tellement désorienté l'opinion, qu'on croit à

tout et à rien avec autant de raison pour faire l'un que l'autre. Enfin,

Paris est un chaos, et la province une tombe. Quand on est en province

et qu'on y voit l'annihilation des esprits, il faut bien se dire que

toute la sève était dans quelques hommes aujourd'hui prisonniers, morts

ou bannis. Ces hommes ont fait, pour la plupart, un mauvais usage de

leur influence, puisque les espérances matérielles, données par eux,

une fois anéanties avec leur défaite, il n'est resté dans l'âme des

partisans qu'ils avaient faits, aucune foi, aucun courage, aucune

droiture.

Quiconque vit en province croit donc et doit croire le gouvernement fort

et prenant sa base sur une conviction, sur une volonté générale, puisque

les résistances n'y comptent pas une sur mille, et encore sont-ce des

résistances timides et affaissées sous le poids de leur impuissance

morale. En arrivant ici, j'ai cru qu'il fallait subir temporairement,

avec le plus de calme et de foi possible en la Providence, une dictature

imposée par nos fautes mêmes.

J'ai espéré que, puisqu'il y avait un homme tout-puissant, on pouvait

approcher de son oreille pour lui demander la vie et la liberté de

plusieurs milliers de victimes (innocentes à ses yeux mêmes, pour la

plupart). Cet homme a été accessible et humain en m'écoutant. Il m'a

offert toutes les grâces particulières que je voudrais lui demander, en

me promettant une amnistie générale pour bientôt; J'ai refusé les grâces

particulières, je me suis retirée en espérant pour tous. L'homme ne

posait pas, il était sincère, et il semblait qu'il fût de son propre

intérêt de l'être. J'y suis retournée _une seconde et dernière fois_, il

y a quinze ou vingt jours pour sauver un ami personnel de la déportation

et du désespoir (car il était au désespoir). J'ai dit en propres termes

(et j'avais écrit en propres termes pour demander l'audience) que cet

ami ne se _repentirait_ pas de son passé, et ne s'engagerait à rien

pour son avenir; que je restais en France; moi, comme une sorte de bouc

émissaire qu'on pourrait frapper quand on voudrait. Pour obtenir la

commutation de peine que je réclamais, pour l'obtenir sans compromettre

et avilir celui qui en était l'objet, j'osai compter sur un sentiment

généreux de la part du président, et je le lui dénonçai comme son

_ennemi personnel incorrigible_. Sur-le-champ, il m'offrit sa grâce

entière. Je dus la refuser au nom de celui qui en était l'objet, et

remercier en _mon nom_. J'ai remercié avec une grande loyauté de coeur,

et, de ce jour, je me suis regardée comme engagée à ne pas laisser

calomnier complaisamment devant moi; _le côté du caractère_ de l'homme

qui a dicté cette action. Renseignée sur ses moeurs, par des gens qui le

voient de près depuis longtemps et qui ne l'aiment pas, je sais qu'il

n'est ni débauché, ni voleur, ni sanguinaire. Il m'a parlé assez

longuement et avec assez d'abandon pour que j'aie vu en lui certains

bons instincts et des tendances vers un but qui serait le nôtre.

Je lui ai dit: «Puissiez-vous y arriver! mais je ne crois pas que vous

ayez pris le chemin possible. Vous croyez que la fin justifie les

moyens; je crois, je professe la doctrine contraire. Je n'accepterais

pas la dictature exercée par mon parti. Il faut bien que je subisse la

vôtre, puisque je suis venue désarmée vous demander une grâce; mais ma

conscience ne peut changer; je suis, je reste ce que vous me connaissez;

si c'est un crime, faites de moi ce que vous voudrez.»

Depuis ce jour-là, le 6 février, je ne l'ai pas revu; je lui ai écrit

deux fois pour lui demander la grâce de quatre soldats condamnés à mort,

et le rappel d'un déporté mourant. Je l'ai obtenue. J'avais demandé pour

Greppo et pour Luc Desages, gendre de Leroux, en même temps que pour

Marc Dufraisse. C'était obtenu. Greppo et sa femme out été mis en

liberté le lendemain. Luc Desages n'a pas été élargi. Cela tient,

je crois, à une erreur de désignation que j'ai faite en dictant au

président son nom et le lieu du jugement. J'ai réparé cette erreur dans

ma lettre, et, en même temps, j'ai plaidé pour la troisième fois

la cause des prisonniers de l'Indre. Je dis _plaidé_, parce que le

président, et ensuite son ministre, m'ayant répondu sans hésiter

qu'ils n'entendaient pas poursuivre les opinions et la présomption

des intentions, les gens incarcérés comme suspects avaient droit à la

liberté et allaient l'obtenir. Deux fois, on a pris la liste; deux fois,

on a donné des ordres sous mes yeux, et _dix fois_ dans la conversation,

le président et le ministre m'ont dit, chacun de son côté, qu'on avait

été trop loin, qu'on s'était servi du nom du président pour couvrir

des vengeances particulières, que cela était odieux et qu'ils allaient

mettre bon ordre à cette fureur atroce et déplorable.

_Voilà toutes mes relations avec le pouvoir_, résumées dans quelques

démarches, lettres et conversations, et, depuis ce moment, je n'ai pas

fait autre chose que de courir de Carlier à Piétri, et du secrétaire du

ministre de l'intérieur à M. Baraguay, pour obtenir l'exécution de ce

qui m'avait été octroyé ou promis pour le Berry, pour Desages, puis pour

Fulbert Martin, acquitté et toujours détenu ici; pour madame Roland,

arrêtée et détenue; enfin, pour plusieurs autres que je ne connais

pas et à qui je n'ai pas cru devoir refuser mon temps et ma peine,

c'est-à-dire, dans l'état où j'étais, ma santé et ma vie.

Pour récompense, on me dit et on m'écrit de tous côtés: «Vous vous

compromettez, vous vous perdez, vous vous déshonorez, vous êtes

bonapartiste! Demandez et obtenez pour nous; mais haïssez l'homme qui

accorde, et, si vous ne dites pas qu'il mange des enfants tout crus,

nous vous mettons hors la loi.»

Cela ne m'effraye nullement, je comptais si bien là-dessus! Mais cela

m'inspire un profond mépris et un profond dégoût pour l'esprit de parti,

et je donne de bien grand coeur, non pas au président, qui ne me l'a

pas demandée, mais à Dieu, que je connais mieux que bien d'autres, _ma

démission politique_, comme dit ce pauvre Hubert. J'ai droit de la

donner, puisque ce n'est pas pour moi une question d'existence.

Je sais que le président a parlé de moi avec beaucoup d'estime et que

ceci a fâché des gens de son entourage. Je sais qu'on a trouvé mauvais

qu'il m'accordât ce que je lui demandais; je sais que l'on me tordra le

cou de ce côté-là si on lui tord le sien, ce qui est probable. Je sais

aussi qu'on répand partout que je ne sors pas de l'Élysée et que les

rouges accueillent l'idée de ma bassesse avec une complaisance qui

n'appartient qu'à eux; je sais, enfin, que, d'une main ou de l'autre,

je serai égorgée à la première crise. Je vous assure que ça m'est bien

égal, tant je suis dégoûtée de tout et presque de tous en ce monde.

Voilà l'historique qui vous servira à redresser des erreurs si elles

sont de bonne foi. Si elles sont de mauvaise foi, ne vous en occupez

pas, je n'y tiens pas. Quant à ma pensée présente sur les événements,

d'après ce que je vois à Paris, la voici:

Le président n'est plus le maître, si tant est qu'il l'ait été

vingt-quatre heures. Le premier jour que je l'ai vu, il m'a fait l'effet

d'un envoyé de la fatalité. La deuxième fois, j'ai vu l'homme débordé

qui pouvait encore lutter. Maintenant, je ne le vois plus; mais je vois

l'opinion et j'aperçois de temps en temps l'entourage: ou je me trompe

bien, ou l'homme est perdu, mais non le système, et à lui va succéder

une puissance de réaction d'autant plus furieuse, que la douceur du

tempérament de l'homme sacrifié n'y sera plus un obstacle. Maintenant le

peuple et la bourgeoisie, qui murmurent et menacent à qui mieux mieux,

sont-ils d'accord pour ressaisir la République? ont-ils le même but? le

peuple veut-il ressaisir le suffrage universel? la bourgeoisie veut-elle

le lui accorder? qui se mettra avec ou contre l'armée si elle égorge de

nouveau les passants dans les rues?

Que ceux qui croient à des éléments de résistance contre ce qui existe

espèrent et désirent la chute de Napoléon! Moi, ou je suis aveugle ou je

vois que le grand coupable, c'est la France, et que, pour le châtiment

de ses vices et de ses crimes, elle est condamnée à s'agiter sans

solution durant quelques années, au milieu d'effroyables catastrophes.

Le président, j'en reste et j'en resterai convaincue, est un infortuné,

victime de l'erreur et de la souveraineté du but. Les circonstances,

c'est-à-dire les ambitions de parti, l'ont porté au sein de la

tourmente. Il s'est flatté de la dominer; mais il est déjà submergé à

moitié et je doute qu'à l'heure qu'il est, il ait conscience de ses

actes.

Adieu, mon ami; voilà tout pour aujourd'hui. Ne me parlez plus de ce

qu'on dit et écrit contre moi. Cachez-le-moi; je suis assez dégoûtée

comme cela et je n'ai pas besoin de remuer cette boue. Vous êtes assez

renseigné par cette lettre pour me défendre s'il y a lieu, sans me

consulter. Mais ceux qui m'attaquent méritent-ils que je me défende? Si

mes amis me soupçonnent, c'est qu'ils n'ont jamais été dignes de l'être,

qu'ils ne me connaissent pas, et alors je veux m'empresser de les

oublier.

Quant à vous, cher vieux, restez où vous êtes jusqu'à ce que cette

situation s'éclaircisse, ou bien, si vous voulez venir pour quelque

temps, dites-le-moi. Baraguay-d'Hilliers ou tout autre peut, je crois,

demander un sauf-conduit pour que vous veniez donner un coup d'oeil à

vos affaires. Mais n'essayons rien de définitif avant que le danger d'un

nouveau bouleversement soit écarté des imaginations.

GEORGE SAND.

CCCXLVIII

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA PRISON DE CHÂTEAUROUX

Paris, 24 février 1852.

Mon cher ami, je vous remercie de votre bonne lettre. Elle m'a fait un

grand plaisir. On ne me soupçonne donc pas parmi vous? À la bonne

heure, je vous en sais gré, et je puiserai dans cette justice de mes

compatriotes un nouveau courage. Ce n'est pas la même chose ici. Il y

a des gens qui ne peuvent croire au courage du coeur et au

désintéressement du caractère; et on m'abîme par correspondance dans les

journaux étrangers. Qu'importe, n'est-ce pas?

Si je vous voyais, je vous donnerais des détails sur mes démarches et

sur mes impressions personnelles, qui vous intéresseraient; mais je peux

les résumer en quelques lignes qui vous donneront la mesure des choses.

Le nom dont on s'est servi pour accomplir cette affreuse boucherie de

réaction n'est qu'un symbole, un drapeau qu'on mettra dans la poche

et sous les pieds le plus tôt qu'on pourra. L'_instrument_ n'est pas

disposé à une éternelle docilité. Humain et juste par nature, mais

nourri de celle idée fausse et funeste que _la fin justifie les moyens_,

il s'est persuadé qu'on pouvait laisser faire beaucoup de mal pour

arriver au bien, et personnifier la puissance dans un homme pour faire

de cet homme la providence d'un peuple.

Vous voyez ce qui adviendra, ce qui advient déjà de cet homme. On lui

cache la réalité des faits monstrueux qu'on accomplit en son nom, et il

est condamné à la méconnaître pour avoir méconnu la vérité dans l'idée.

Enfin, il boit un calice d'erreurs présenté à ses lèvres, après avoir

bu le calice d'erreurs présenté à son esprit, et, avec la volonté

personnelle du bien rêvé, il est condamné à être l'instrument, le

complice, le prétexte du mal accompli par tous les partis absolutistes.

Il est condamné à être leur dupe et leur victime. Dans peu, j'en ai

l'intime et tragique pressentiment, il sera frappé pour faire place à

des gens qui ne le vaudront certainement pas, mais qui prennent le

soin de le faire passer pour un despote implacable (sous d'hypocrites

formules d'admiration), afin de rendre sa mémoire responsable de tous

les crimes commis par eux à son insu.

Il me paraît essayer maintenant d'une dictature temporaire dont il

espère pouvoir se relâcher. Le jour où il l'essayera, il sera sacrifié,

et, pourtant, s'il ne l'essaye pas bientôt, la nation lui suscitera une

résistance insurmontable. Je vois l'avenir bien noir; car l'idée de

fraternité est étouffée pour longtemps par le système d'infamie, de

délation et de lâche vengeance qui prévaut. La pensée de la vengeance

entre nécessairement bien avant dans les coeurs, et que devient, hélas!

le sentiment chrétien, le seul qui puisse faire durer une république!

Je ne sais, quant à nous, pauvres persécutés du Berry, ce qui sera

statué sur notre sort. J'ai plaidé notre cause au point de vue de la

liberté de conscience, et je le pouvais _en toute conscience_, puisque

nous n'avons rien fait en Berry contre la personne du président depuis

les événements de décembre. Il m'a été répondu qu'on ne poursuivait pas

les pensées, les intentions, les opinions, et cependant on le fait, et

cependant je ne vois pas la réalisation des promesses qu'on m'a faites.

On me dit, ailleurs, que c'est fourberie et jésuitisme.

J'ai la certitude que ce n'est pas cela. C'est quelque chose de pis

pour nous, peut-être. C'est impuissance. On a donné une hécatombe à la

réaction: on ne peut plus la lui arracher.--Pourtant j'espère encore

_pour nous_ de mon plaidoyer, et j'espère _pour tous_ de la nécessité

d'une amnistie prochaine. On la promet ouvertement. On obtient

facilement _à titre de grâce_; mais, comme personne de chez nous ne

demande ainsi, je n'ai qu'à faire le rôle d'avocat sincère, et à

démentir, autant qu'il m'est possible, les calomnies de nos adversaires.

Adieu, cher ami; brûlez ma lettre; je la lirais au président; mais un

préfet ne la lui lirait pas, et y trouverait le prétexte à de nouvelles

persécutions. Je ne vous exhorte pas au courage et à la patience: je

sais que vous n'en manquez pas. Ma famille se joint à moi pour vous

embrasser de coeur. Espérons nous revoir bientôt.

CCCXLIX

A M. CALAMATTA, A BRUXELLES.

Paris, 24 février 1852.

Mon ami,

Ce qu'on t'a dit qu'_il_ m'avait dit est vrai, du moins dans les termes

que tu me rapportes; mais il ne faut pas se flatter. Je n'ai pas le

droit, moi, de suspecter la sincérité des intentions de la _personne_.

Il me semble qu'il y aurait une grande déloyauté à invoquer ces

sentiments chez elle et à les déclarer perfides, après que je leur dois

le salut de quelques-uns.

Mais, en mettant à part tout ce qu'on peut dire et penser contre ou

pour cette personne, il me paraît prouvé maintenant qu'elle est ou sera

bientôt réduite à l'impuissance, pour s'être livrée à des conseils

perfides, et pour avoir cru qu'on pouvait faire sortir le bon (dans le

but) du mal (dans les moyens).

Son procès est perdu aussi bien que le nôtre; qu'en résultera-t-il? des

malheurs pour tous! S'il y avait _un maître_ en France, on pourrait

espérer quelque chose; ce maître-là pouvait être le suffrage universel,

quelque dénaturé et dévié qu'il fût de son principe; quelque aveugle

et pressé de travailler à son bonheur matériel que fût le peuple, on

pouvait se dire: «Voilà un homme qui résume et représente la résistance

populaire à l'idée de liberté; un homme qui symbolise le besoin

d'autorité temporaire que le peuple semble éprouver: que ces deux

volontés soient d'accord et, par le fait, ce sera la dictature du

peuple, une dictature sans idéal mais non pas sans avenir, puisqu'en

acquérant le bien-être dont il est privé, le peuple acquerra forcément

l'instruction et la réflexion.

Il m'a semblé, il me semble encore, bien que je n'aie pas revu la

_personne_ depuis le 5 février, que les électeurs et l'élu sont assez

d'accord sur le fond des choses; mais tous deux ignorent les moyens, et

s'imaginent que le but justifie tout. Ils ne voient pas que le jeu des

instruments qu'ils emploient, et la fatalité, se montrent ici plus

justes et plus logiques qu'on ne pouvait s'y attendre. Les instruments

trahissent, paralysent, corrompent, conspirent et vendent. Voilà ce que

je crois, et je m'attends à tout, excepté au triomphe prochain de l'idée

fraternelle et chrétienne, sans laquelle nous n'aurons pas de république

durable. Nous passerons par d'autres dictatures, Dieu sait lesquelles!

Quand le peuple aura fait de douloureuses expériences, il s'apercevra

qu'il ne peut pas se personnifier dans un homme et que Dieu ne veut pas

bénir une erreur qui n'est plus de notre siècle.

En attendant, c'est nous, républicains, qui serons encore victimes de

ces orages. Probablement, nous serions sages si nous attendions, pour

rappeler le peuple à ses vrais devoirs, qu'il comprît ses erreurs et

qu'il se repentît de lui-même de nous avoir considérés comme une poignée

de scélérats qu'il fallait abandonner, livrer, dénoncer aux fureurs de

la réaction.

Bonsoir, mon ami; je t'embrasse et regrette bien que tu sois toujours

là-bas quand je suis ici. Ma santé ne se rétablit pas encore, je me suis

beaucoup fatiguée pour obtenir jusqu'ici beaucoup moins qu'on ne m'avait

promis; je m'en prends surtout au désordre effrayant qui règne dans

cette sinistre branche de l'administration, et à la préoccupation où les

élections tiennent le pouvoir. Je crois que l'amnistie viendra ensuite.

Si elle ne vient pas, je recommencerai mes démarches pour arracher du

moins à la souffrance et à l'agonie le plus de victimes que je pourrai;

on m'en récompense par des calomnies, c'est dans l'ordre, et je n'y veux

pas faire attention.

On joue une nouvelle pièce de moi la semaine prochaine, une pièce _gaie_

et _bouffonne[1]_ que j'ai faite avec la mort dans l'âme, les directeurs

de théâtre refusant mes pièces, sous prétexte qu'elles rendent triste.

Ces pauvres spectateurs! ils ont le coeur si tendre! ils sont si

sensibles, ces bons bourgeois! Il faut prendre garde de les rendre

malades!

Bonsoir encore, cher ami; je t'envoie cette lettre par une occasion

sûre. Embrasse ta chère Peppina pour moi. Maurice est très fier de ton

compliment.

[1] _Les Vacances de Pandolphe_.

CCCL

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Paris, mars 1852.

Prince,

Ils sont partis pour le fort de Bicêtre, ces malheureux déportés de

Châteauroux, partis enchaînés comme des galériens, au milieu des larmes

d'une population qui vous aime et qu'on vous peint comme dangereuse et

féroce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait

_bon effet_; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit!

Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi? Tout le monde le devine et le

sent, excepté vous. Ah! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison,

souvenez-vous de quelqu'un qui vous aime toujours, bien que votre

règne ait déchiré ses entrailles et qui, au lieu de désirer, comme les

intérêts de son parti le voudraient peut-être, qu'on vous rende odieux

par de telles mesures, s'indigne de voir le faux rôle qu'on veut vous

faire dans l'histoire, à vous qui avez le coeur grand autant que la

destinée.

A qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignité humaine, cette

haine politique qui détruit toutes les notions du juste et du vrai,

cette inauguration du règne de la terreur dans les provinces, le

proconsulat des préfets, qui, en nous frappant, déblayent le chemin pour

d'autres que vous? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez

méconnus pour châtier les emportements de quelques-uns? Et les gens

qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels?

Ce système de barbarie politique plaît à la bourgeoisie, disent les

rapports. Ce n'est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de

quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulières à

repaître, leurs futures conspirations à servir. Elle se compose de gens

obscurs qui n'osent rien dire, parce qu'ils sont opprimés par les plus

apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec

honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs

et qui, ferrés comme des forçats sous l'oeil des préfets, tendent avec

orgueil leurs mains aux chaînes.

On a destitué à la Châtre un sous-préfet, j'en ignore la raison; mais

le peuple dit et croit que c'est parce qu'il a ordonné qu'on ôtât les

chaînes et qu'on donnât des voitures aux prisonniers.

Les paysans étonnés venaient regarder de près ces victimes. Le

commissaire de police criait au peuple:. «Voilà ceux qui out violé et

éventré les femmes!»

Les soldats disaient tout bas: «N'en croyez rien! on n'a pas violé,

on n'a pas éventré une seule femme. Ce sont là d'honnêtes gens, bien

malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas; mais nous

les plaignons et nous les respectons.» A Châteauroux, on a remis les

chaînes. Les gendarmes qui ont reçu ces prisonniers à Paris ont été

étonnés de ce traitement.

Le général Canrobert n'a vu personne. On le disait envoyé par vous pour

réviser les sentences rendues par l'ire des préfets et la terreur des

commissions mixtes, pour s'entretenir avec les victimes et se méfier des

fureurs locales. Trois de vos ministres me l'avaient dit, à moi; je le

disais à tout le monde, heureuse d'avoir à vous justifier. Comment ces

_missi dominici_, à l'exception d'un seul, ont-ils rempli leur mission?

Ils n'ont vu que les juges, ils n'ont consulté que les passions, et,

pendant qu'une commission de recours en grâce était instituée et

recevait les demandes et les réclamations, vos envoyés de paix, vos

ministres de clémence et de justice aggravaient ou confirmaient les

sentences que cette commission eût peut-être annulées.

Pensez à ce que je vous dis, prince, c'est la vérité. Pensez-y cinq

minutes seulement! Un témoignage de vérité, un cri de la conscience qui

est en même temps le cri d'un coeur reconnaissant et ami, valent bien

cinq minutes de l'attention d'un chef d'État.

Je vous demande la grâce de tous les déportés de l'Indre, je vous la

demande à deux genoux, cela ne m'humilie pas. Dieu vous a donné le

pouvoir absolu: eh bien, c'est Dieu que je prie, en même temps que l'ami

d'autrefois. Je connais tous ces condamnés: il n'y en a pas un qui ne

soit un honnête homme, incapable d'une mauvaise action, incapable de

conspirer contre l'homme qui, en dépit des fureurs et des haines de son

parti, leur aura rendu justice comme citoyen et leur aura fait grâce

comme vainqueur.

Voyons, prince, le salut de quelques hommes obscurs, devenus

inoffensifs; le mécontentement d'un préfet de vingt-deux ans qui fait du

zèle de novice et de six gros bourgeois tout au plus, pauvres mauvaises

gens égarés, stupides, qui prétendent représenter la population, et que

la population ne connaît seulement pas, ne sont-ce pas là de grands

sacrifices à faire quand il s'agit pour vous d'une action bonne, juste

et puissante?

Prince, prince, écoutez la femme qui a des cheveux blancs et qui vous

prie à genoux; la femme cent fois calomniée, qui est toujours sortie

pure, devant Dieu et devant les témoins de sa conduite, de toutes les

épreuves de la vie, la femme qui n'abjure aucune de ses croyances et

qui ne croit pas se parjurer en croyant en vous. Son opinion laissera

peut-être une trace dans l'avenir.

Et vous aussi, vous serez calomnié! et, que je vous survive ou non, vous

aurez une voix, une seule voix peut-être dans le parti socialiste qui

laissera sur vous le testament de sa pensée. Eh bien, donnez-moi de quoi

me justifier auprès des miens, d'avoir eu espoir et confiance en votre

âme. Donnez-moi des faits particuliers, en attendant ces preuves

éclatantes que vous m'avez fait pressentir pour l'avenir et que mon

coeur, droit et sincère, n'a pas repoussées comme un leurre, comme une

banale parole de commisération pour ses larmes.

CCCLI

AU MÊME

Paris, mars 1852.

Prince,

Je vous remercie du fond du coeur des grâces que vous avez daigné

accorder à ma requête.

Accordez-moi, accordez à vous-même, à votre propre coeur, celle des

treize déportés de l'Indre, condamnés par la commission mixte de

Châteauroux. Ils ont adressé en vain leur recours à la commission des

grâces. Ils m'écrivent que le général Canrobert, qui n'a voulu voir à

Châteauroux que les autorités, contrairement à ce qui m'avait été dit de

sa mission par trois de vos ministres, leur est annoncé comme devant les

voir au fort de Bicêtre, où ils ont été transférés.

Est-ce le moment d'invoquer la soumission, quand ils viennent, ces

malheureux, d'être ferrés comme des forçats sous les yeux du préfet et

de traverser ainsi la France, eux, hommes honorables et incapables de

la pensée d'une mauvaise action? Cet affreux système qui assimile la

_présomption_ de l'opinion politique, aux crimes les plus abjects, ne

voulez-vous pas qu'il cesse, et qu'on cesse de croire que vous l'avez

autorisé, que vous l'avez connu?

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 16 / 20 段