ai demandé l'élargissement des personnes arrêtées ou poursuivies à
la Châtre. Elles sont trois: M. Fleury, ex-représentant, absent; M.
Périgois et M. Emile Aucante, prisonniers. Je demande l'abandon de
l'instruction commencée contre elles, et je la demande comme un acte de
justice, puisque je puis répondre sur ma tête de ces trois personnes,
comme n'ayant en rien justifié les soupçons formulés contre elles.
J'ai nommé aussi M. Lebert, notaire, compromis plus sérieusement et
coupable, selon l'acte d'accusation, d'avoir rassemblé les habitants de
sa commune avec l'intention de les insurger. Je puis encore répondre des
intentions de M. Lebert, homme d'ordre, de science et de haute moralité.
Il a eu la résolution d'empêcher des actes de violence et de protéger,
par son influence et sa fermeté, la propriété et les personnes que
menaçait l'insurrection annoncée des communes voisines. Si j'avais été
à sa place, j'en eusse fait autant, et je suis très peu partisan des
insurrections de paysans.
Voilà ce que j'ai demandé à M. le ministre, non comme une faveur du
gouvernement que mes amis ne m'ont point autorisée à accepter, mais
comme un acte de justice dont ma conscience peut attester la nécessité
morale. Mais, pour moi, si je dois accepter cet acte de justice
politique comme une faveur personnelle de M. de Persigny, oh! je ne
demande pas mieux, et c'est de tout mon coeur que je lui en serai
personnellement reconnaissante, ainsi qu'à vous, monsieur, qui
voudrez-bien joindre votre voix à la mienne, j'en suis certaine.
Heureuse d'obtenir de sa confiance en ma parole l'élargissement de mes
plus proches voisins, je n'ai pourtant pas renoncé à plaider auprès de
lui la cause de mon département tout entier. C'est dans ce but que je me
suis permis de l'importuner de ma parole, toujours très gauche et très
embarrassée. Priez-le, monsieur, de se souvenir qu'au milieu de mon
gâchis naturel, je lui ai posé une question à laquelle il a répondu en
homme de coeur et d'intelligence: _Poursuivez-vous la pensée?--Non,
certes_.
Eh bien, parmi les nombreux prisonniers qui sont détenus à Châteauroux
et à Issoudun, plusieurs peut-être ont eu la pensée de prendre les armes
pour défendre l'Assemblée. Je ne sais pas si elle en valait beaucoup la
peine; mais enfin c'était une conviction sincère de leur part, et, avant
que la France se fût prononcée d'une manière imposante pour l'autorité
absolue, le gouvernement pouvait considérer ceci comme une lutte ardente
à soutenir, mais non comme un crime à châtier de sang-froid. La lutte
a cessé; le gouvernement, à mesure qu'il s'éclairera sur ce qui s'est
passé en France depuis les journées de décembre, aura horreur des
vengeances personnelles auxquelles la politique a servi de prétexte,
et reconnaîtra qu'il est perdu dans l'opinion s'il ne les réprime. Il
reconnaîtra aussi que, là où ces vengeances se sont exercées, elles ont
eu un double but, celui de satisfaire de vieilles haines, et celui de
rendre impossible un gouvernement qu'elles trahissaient en feignant de
le servir. Je ne nommerai jamais personne à M. de Persigny; mais il
s'éclairera et verra bien!
En attendant, M. le ministre m'a dit qu'il ne punissait pas la pensée,
et je prends acte de cette bonne parole, qui m'a ôté tout le scrupule
avec lequel je l'abordais. Je ne sais pas douter d'une bonne parole, et
c'est dans cette confiance que je lui dis que personne n'est coupable
dans le département de l'Indre. Initiée naturellement, par mes opinions
et la confiance que l'on m'accorde, à toutes les démarches des
républicains, je sais qu'on s'est réuni, _en petit nombre_, qu'on s'est
consulté, qu'on a attendu les nouvelles de Paris, et qu'à celle de
l'abstention volontaire du peuple, chacun s'est retiré chez soi en
silence. Je sais que, partie de Paris au milieu du combat, je suis
venue dire à mes amis: «Le peuple accepte, nous devons accepter.» Je ne
m'attendais guère à les voir arrêtés _par réflexion_ quinze jours après,
et, parmi eux, ceux de la Châtre, qui n'avaient été à aucune réunion,
attendant mon retour, peut-être, pour savoir la vérité.
S'il en était autrement, si ce que je dis là n'était pas vrai, je
n'aurais pas quitté ma retraite, où personne ne m'inquiétait, et mon
travail littéraire, qui me plaît et m'occupe beaucoup plus que la
politique, pour venir faire à M. le président et à son ministre un conte
perfide et lâche. Je me serais tenue en silence dans mon coin, me disant
que la guerre est la guerre, et que qui va à la bataille doit accepter
la mort ou la captivité. Mais, en présence d'injustices si criantes, ma
conscience s'est révoltée, je me suis demandé s'il était honnête de
se dire: «Tant mieux que la réaction soit odieuse, tant mieux que le
gouvernement soit coupable; on le haïra d'autant plus, on le renversera
d'autant mieux.» Non! j'ai horreur de ce raisonnement, et, s'il est
politique, alors je n'entends rien à la politique et ne suis pas née
pour y jamais rien comprendre.
En attendant, le mal se fait et la souffrance tue le corps et l'âme. Le
malheur aigrit les esprits. La défaite exaspère les uns, le triomphe
enivre les autres, les haines de parti s'enveniment, les moeurs
deviennent affreuses, les relations humaines fratricides.
Non, il n'est pas possible de se réjouir de cela et d'y applaudir dans
son coin. En souhaitant que nos adversaires politiques soient le moins
coupables envers nous, je crois être plus républicaine, plus socialiste
que jamais.
M. de Persigny, chargé de la noble mission de réparer, de consoler,
d'apaiser, et joyeux d'en être chargé, j'en suis certaine, appréciera
mon sentiment et ne voudra pas que son nom, celui du prince auquel il
a dévoué sa vie, soient le drapeau dont Les légitimistes et les
orléanistes (sans parler des ambitieux qui appartiennent à tous les
pouvoirs) se servent pour effrayer les provinces, par l'insolent
triomphe des plus mauvaises passions.
Voilà mon plaidoyer, monsieur; je suis un avocat si peu exercé, et la
crainte d'ennuyer et d'importuner est si grande chez moi, que je n'ose
pas l'adresser directement à M. le ministre. Mais, comme c'est la
première fois, la dernière fois j'espère, que je vous importune, vous,
monsieur, je vous demande en grâce de le résumer pour le lui présenter.
Il sera plus clair et plus convaincant dans votre bouche.
Qui sait si je ne pourrai pas vous rendre un jour même service de coeur
et de conviction.
Les destins et les flots sont changeants. J'ai passé bien des heures,
en mars, et en avril 1848, dans le cabinet où M. de Persigny m'a fait
l'honneur de me recevoir. J'y allais faire pour le parti qui nous a
renversé ce que je fais aujourd'hui pour celui qui succombe. J'y ai
plaidé et prié souvent, non pour faire ouvrir des prisons, elles étaient
vides, mais pour conserver des positions acquises, pour modérer des
oppositions obstinées mais inutiles, pour protéger des intérêts non
menacés, mais effrayés. J'y ai demandé et obtenu bien des aumônes pour
des gens qui m'avaient calomniée et persécutée. Je ne suis pas dégoûtée
de mon devoir, qui est, avant tout, je crois, de prier les forts pour
les faibles, les vainqueurs pour les vaincus, quels qu'ils soient et
dans quelque camp que je rue trouve moi-même.
Agréez, monsieur, mes excuses pour cette longue lettre, et mes
remerciements pour la patience que vous aurez eue de la lire jusqu'au
bout. Permettez-moi d'espérer que vous accorderez votre aide généreuse
et sympathique à des intentions dont la droiture ne saurait être
soupçonnée.
CCCXLII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)
A PARIS
Paris. 2 février 1852.
Cher prince,
Le comte d'Orsay, qui est si bon, et qui cherche toujours ce qu'il peut
annoncer d'agréable à ses amis, me dit aujourd'hui que vous avez de la
sympathie, presque de l'amitié pour moi.
Rien ne peut me faire plus de bien; outre que je venais de lui dire que
j'avais pour vous, et tout à fait ces sentiments-là, je sens en vous
un appui sincère et dévoué pour ceux qui souffrent de l'affreuse
interprétation donnée, par certains agents, aux intentions du pouvoir.
J'espère que vous pourrez obtenir la réparation de bien des erreurs, de
bien des injustices, et je sais que vous le voulez. Ah! mon Dieu, comme
il y a peu d'entrailles aujourd'hui! Vous en avez, vous, et vous en
donnerez à ceux qui en manquent!
Vous êtes venu aujourd'hui pendant que j'étais chez M. d'Orsay; il m'a
annoncé votre visite, je suis vite revenue chez moi, il était trop tard.
Vous aviez fait espérer que vous reviendriez à six heures, mais vous
n'avez pu revenir. J'en suis doublement désolée, et pour moi, et pour
mes pauvres prisonniers de l'Indre, que je voudrais tant vous faire
sauver. M. d'Orsay m'a dit que vous le pouviez, que vous aviez de
l'autorité sur M. de Persigny. Je dois dire que M. de Persigny a été
fort bon pour moi, et m'a offert des grâces particulières pour ceux de
mes amis que je voudrais lui nommer. M. le président m'avait dit la même
chose. Mes amis m'avaient tellement défendu de les nommer, que j'ai dû
refuser les bontés de M. le président.
M. de Persigny, avec qui je pouvais me mettre plus à l'aise, ayant
insisté, et me faisant écrire aujourd'hui pour ce fait, je crois
pouvoir, sans compromettre personne, accepter sa bonne volonté comme
personnelle à moi.
Si cela est humiliant pour quelqu'un, c'est donc pour moi seule, et
j'accepte l'_humiliation_ sans faux orgueil, voire avec un sentiment de
gratitude sincère, sans lequel il me semble que je serais déloyale. J'ai
donc écrit plusieurs noms, et je compte sur l'effet des promesses; mais
mon but eût été d'obtenir pleine amnistie pour tous les détenus et
prévenus du département de l'Indre[1]; c'est d'autant plus facile qu'il
n'y a eu aucun fait d'insurrection, que toutes les arrestations sont
préventives et qu'aucune condamnation n'a encore été prononcée. Il ne
s'agit donc que d'ouvrir les prisons, conformément à la circulaire
ministérielle, à tous ceux qui sont peu compromis, et que de faire
rendre un arrêt de non-lieu, ou suspendre toute poursuite contre ceux
qui sont un peu plus soupçonnés. Un mot du ministre au préfet en
déciderait.
Les tribunaux, s'ils sont saisis de ces affaires, ce que j'ignore, sont
d'aveugles esclaves.
M. de Persigny ne pouvait guère me promettre cela à moi; mais
vous pourriez le demander avec insistance, et vous l'obtiendriez
certainement.
Je n'ai pas besoin de vous dire que mon coeur en sera pénétré de
reconnaissance et d'affection. C'est le vôtre qui plaidera en vous-même
beaucoup mieux que moi.
Vous avez dit chez moi que vous partiez pour la campagne; j'espère que
ma lettre vous y parviendra et que vous écrirez au ministre; vous le
verrez aussi, à votre retour, n'est-ce pas, prince? et j'apprendrai aux
habitants de mon Berry qu'il faut vous aimer comme je vous aime, moi,
avec un coeur qui a l'âge maternel, c'est-à-dire celui meilleures
affections.
GEORGE SAND.
[1] Victimes du coup d'État du 2 décembre 1851.
CCCXLIII
AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE,
PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Paris, 3 février 1852.
Prince,
Dans une entrevue où l'embarras, et l'émotion m'ont rendue plus prolixe
que je ne me l'étais imposé, j'ai obtenu de vous des paroles de bonté
qu'on n'oublie pas. Vous avez bien voulu me dire: «Demandez-moi telle
grâce particulière que vous voudrez.»
J'ai eu l'honneur de vous répondre que je n'étais autorisée par personne
à vous implorer. Je n'avais vu personne à Paris, vous étiez ma première
visite.
Je n'aurais pu que vous importuner d'un détail en insistant sur les
arrestations opérées dans ma province, et dont les conséquences ne
me paraissent pas graves, puisque aucun fait d'insurrection ne s'est
produit là, et qu'à supposer la pensée d'une résistance, il est
impossible qu'on veuille châtier la pensée non suivie d'effet, Je
pouvais le craindre en quittant cette province, où l'autorité semblait
avoir pris à tâche de consterner et de désaffectionner la population par
des rigueurs sans motifs sérieux. Mais, en vous écoutant me répondre
avec tant de douceur et d'humanité, je ne pouvais plus conserver
d'inquiétude, et je n'avais plus d'autre démarche à faire pour mes
compatriotes de l'Indre, que celle de hâter leur élargissement par mes
instances auprès de votre ministre.
Mais, si je me flatte de l'espoir d'obtenir aisément l'absolution pour
des hommes qu'aucune décision n'a encore atteints, je ne suis pas sans
effroi pour ceux sur le sort desquels il a été statué ailleurs d'une
manière rigoureuse. J'en ai vu deux aujourd'hui que je sais complètement
innocents, si c'est le fait de conspiration que l'on veut châtier, si ce
n'est pas l'opinion... chose impossible, inouïe dans nos moeurs, dans
les idées de notre génération, impossible cent fois dans le coeur
du prince Louis-Napoléon. Je les ai trouvés résignés à leur sort et
croyant, grâce au système excessif que vous venez de réprimer, à cette
chose monstrueuse qu'ils étaient frappés pour leurs principes et non
pour leurs actes. J'ai repoussé vivement cette supposition, qui m'était
douloureuse après ce que je vous ai entendu dire. J'ai répété que
j'avais foi en vous, et que la personnalité était inconnue au coeur d'un
homme pénétré, comme vous l'êtes, d'une mission supérieure aux passions
et aux ressentiments de la politique vulgaire.
J'ai dit que j'irais vous demander leur grâce ou la commutation de leur
peine. Ils avaient dit non d'abord; ils ont dit oui, quand ils ont vu ma
conviction. Ils m'ont autorisée à profiter de cette offre généreuse
que vous m'avez faite et qu'il m'était si douloureux d'être forcée de
refuser.
Maintenant, vous n'estimeriez pas ces deux hommes si je vous disais
qu'ils rétracteront leurs principes, qu'ils abandonneront leurs
sentiments. Ils ont toujours été, ils seront toujours étrangers aux
conspirations, aux sociétés secrètes, et la forme absolue de votre
gouvernement ne peut plus vous faire redouter l'émission publique de
doctrines que vous ne toléreriez pas.
Je prends sur moi la dette de la reconnaissance.
Vous savez que, de ma part, elle sera profonde et sincère. Ne dédaignez
pas un sentiment si rare en ce monde, et que vous trouverez peut-être
dans les partis vaincus plus que dans ceux qui profitent de la victoire.
Prince, je me souviens de vous avoir écrit à Ham que vous seriez
empereur un jour, et que, ce jour-là, vous n'entendriez plus parler de
moi. Vous voilà huit millions de fois plus haut placé qu'un empereur
d'Allemagne ou de Russie, et pourtant je vous implore. Faites que je
m'enorgueillisse de m'être parjurée.
Peut-être n'entrerait-il pas dans vos desseins actuels de laisser savoir
que c'est à moi, écrivain socialiste, que vous accordez la commutation
de peine de deux socialistes. S'il en était ainsi, croyez à mon honneur,
croyez à mon silence. Je ne confie à personne l'objet de cette lettre,
et, satisfaite d'être fière de vos bontés dans le secret de mon coeur,
je n'en dirai jamais l'heureux résultat, si telle est votre volonté.
GEORGE SAND.
Si vous ne repoussez pas ma prière, daignez me faire savoir le moment
que vous m'accordez pour aller vous nommer les deux personnes qui
m'intéressent.
CCCXLIV
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
Paris, 10 février 1852.
Mes amis,
Ne soyez pas inquiets du résultat de mes démarches. Autant qu'on peut
être sûr des choses humaines, je le suis que nous gagnerons notre
procès. Je vous dirai des choses qui vous étonneront bien, mais qu'il
est inutile de confier au papier.
J'ai embrassé, ce soir, dans la rue, votre ami de Ribérac[1], libre pour
vingt-quatre heures sur le pavé de Paris, et partant cette nuit pour
Bruxelles, avec un autre dont vous verrez le nom dans les journaux.
_La personne que vous savez_ a été, à cet égard, d'un _chevaleresque_
accompli, et il y a autour de cela des circonstances qui ébranleront
toutes vos idées sur son compte, et qui, pour le mien, m'enchaînent
sérieusement par une estime personnelle en dehors de toutes les idées
politiques; invariables chez moi, comme vous pensez bien.
Il faut, en effet, beaucoup de prudence et de discrétion en ce qui me
concerne. Je ne crains nullement de me compromettre pour mon compte;
mais je peux faire quelque bien à ceux qui souffrent, et il est inutile
de susciter des difficultés. Je crois que je les vaincrais toutes, mais
cela me retarderait.
Bonsoir, chers enfants; je n'ai pas le temps d'écrire, mais écrivez-moi
et dites-moi qui sort ou ne sort pas.
Je vous embrasse de coeur.
Merci pour mon vieux chien. Vous êtes bons de l'aimer. Je n'ai pas
encore perdu l'habitude de le chercher derrière moi à chaque instant.
[1] Marc Dufraisse.
CCCXLV
AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE
Paris, 13 février 1852
Prince,
Permettez-moi de mettre sous vos yeux une douloureuse supplique: celle
de quatre soldats condamnés à mort, qui, dans leur profonde ignorance
des choses politiques, ont choisi un proscrit pour leur intermédiaire
auprès de vous. La femme du proscrit, qui ne demande et n'espère
rien pour sa propre infortune et qui ne connaît pas plus que moi les
signataires de la pétition, m'écrit, en me l'envoyant, quelques lignes
fort belles, qui vous toucheront plus, j'en suis certaine, que ne le
ferait un plaidoyer de ma part. La pauvre ouvrière désolée, réduite à la
misère avec trois enfants, malade elle-même, mais muette et
résignée, est loin de croire que j'oserai vous faire lire ses fautes
d'orthographe. Moi, je ne voulais plus vous importuner; mais, quand j'ai
vu qu'il s'agissait de la peine de mort, et nullement des malheurs de
mon parti vaincu, j'ai senti qu'un moment d'hésitation m'ôterait le peu
de sommeil qui me reste.
Je n'ai pas pu refuser non plus de vous présenter la supplique du
malheurenx Emile Hogat, qui m'a été remise en l'absence et de la part du
prince Napoléon-Jérôme. C'est ce prince qui m'avait dit, au moment où,
pour la première fois, j'allais vous aborder en tremblant: «Oh! pour
bon, il l'est. Ayez confiance!» C'était un encouragement si bien fondé,
que je lui en dois de la gratitude. Et, à propos de la triple grâce
que vous m'avez accordée, je voudrais vous dire quelque chose qui
vous intéressera et vous satisfera, j'en suis bien sûre. J'en ai même
plusieurs à vous dire, c'est mon devoir, et, cette fois, je n'aurai pas
à vous demander pardon de vous les avoir dites.
Quand vous aurez un instant à perdre, comme on dit dans le monde,
accordez-le-moi, vous me trouverez toujours prête à en profiter avec une
vive reconnaissance.
GEORGE SAND
Noms des condamnés à mort: Duchauffour, Lucas (Jean-César), Mondange,
Guillemin, soldats au 3e régiment de chasseurs d'Afrique.
CCCXLVI
AU MÊME
Paris, 20 février 1852.
Prince,
J'étais bien résolue à ne plus vous importuner, mais votre bienveillance
m'y contraint, et il faut que je vous en remercie du fond du coeur. M.
Emile Rogat est en liberté, MM. Dufraisse et Greppo sont à l'étranger,
et les quatre malheureux soldats dont je me suis permis de vous envoyer
la supplique sont graciés, j'en suis certaine, sans m'en informer. Mais
vous m'avez aussi accordé la commutation de peine de M. Luc Desages,
gendre de M. Pierre Leroux, condamné à dix ans de déportation; vous avez
permis qu'il fût simplement exilé, et, avec votre autorisation, j'avais
annoncé cette bonne nouvelle à sa famille.
Cet ordre de votre part n'a pas eu son exécution, ce doit être ma faute!
Je vous ai donné un renseignement inexact. Il a été condamné par la
commission militaire de l'Allier, à Moulins, et non pas à Limoges comme
j'avais eu l'honneur de vous le dire.
Prince, daignez réparer d'un mot ma déplorable maladresse, et l'erreur
plus déplorable encore d'un jugement inique.
Ah! prince, mettez donc bientôt le comble à _mon dévouement pour votre
personne_, phrase de cour qui sous ma plume est une parole sérieuse.
Votre politique, je ne peux l'aimer, elle m'épouvante trop pour vous et
pour nous. Mais votre caractère personnel, je puis l'aimer, je le
dois, je le dis à tous ceux que j'estime. Faites cette conversion plus
étendue, dans les limites où vous avez opéré la mienne, cela vous est
facile. Aucune âme de quelque prix ne transformera son idéal d'égalité
en une religion de pouvoir absolu.
Mais tout homme de coeur, pour qui vous aurez été juste ou clément
en dépit de la raison d'État, s'abstiendra de haïr votre nom et de
calomnier vos sentiments. C'est de quoi je peux répondre à l'égard de
ceux sur qui j'ai quelque influence. Eh bien, au nom de votre propre
popularité, je vous implore encore pour l'amnistie; ne croyez pas ceux
qui ont intérêt à calomnier l'humanité, elle est corrompue, mais elle
n'est pas endurcie. Si votre clémence fait quelques ingrats, elle vous
fera mille fois plus de partisans sincères. Si elle est blâmée par des
coeurs sans pitié, elle sera aimée et comprise par tout ce qui est
honnête dans tous les partis.
Et, aujourd'hui, accordez-moi, prince, ce que deux fois vous m'avez fait
sérieusement espérer. Ordonnez l'élargissement de tous mes compatriotes
de l'Indre. Parmi ceux-là, j'ai plusieurs amis, mais que justice soit
faite à tous; puisque personne ne s'est déclaré contre vous, ce n'est
que justice. Qu'on sache que ce que vous m'avez dit est vrai: «Je ne
persécute pas la croyance, je ne châtie pas la pensée.»
Que cette parole, remportée dans mon coeur de l'Elysée et qui m'a
presque guérie, reste en moi comme une consolation au milieu de mon
effroi politique. Que les partis qui vous trahissent en feignant de vous
servir ne nous disent plus: «Ce n'est pas notre faute, le pouvoir est
implacable.» Que les intrigants qui se pressent dans l'ombre de votre
drapeau ne nous fassent pas entendre qu'ils attendent des princes plus
généreux qui achèteront les coeurs par l'amnistie. Prenez cette couronne
de la clémence; celle-là, on ne la perd jamais.
Ah! cher prince, on vous calomnie affreusement à toute heure, et ce
n'est pas nous qui faisons cela. Pardon, pardon, de mon insistance!
qu'elle ne vous lasse pas; ce n'est plus un cri de détresse seulement,
c'est un cri d'affection, vous l'avez voulu. Mais, en attendant cette
amnistie que vos véritables amis nous promettent, faites que votre
générosité soit connue dans nos provinces; connaissez ce que dit le
peuple qui vous a proclamé: «Il voudrait être bon, mais il a de cruels
serviteurs et il n'est pas le maître. Notre volonté est méconnue en lui,
nous avons voulu qu'il fût tout-puissant, et il ne l'est pas.»
Ce désaccord entre votre pensée et celle des fonctionnaires qui
s'acharnent sur leur proie dans les provinces, jette la consternation
dans tous les esprits; on commence à croire le pouvoir encore faible en
haut, en le voyant toujours si violent en bas. J'ose vous parler de
mon département parce que là, par ma position, je suis beaucoup mieux
renseignée que la police sur les actes de mon parti; parce que je
vois là une véritable guerre à la conscience intime, une révoltante
persécution que vous ne savez pas et dont vous ne voulez pas.
On insulte, on tente d'avilir; on exige des flatteries et des promesses
de ceux qu'on élargit. Quel fond peut-on faire, hélas! sur ceux qui
mentent pour se racheter? Ah! ce n'est pas ainsi que vous pardonnez,
vous, à vos ennemis personnels, et je sais à présent que vous présenter
comme tel un homme qu'on veut sauver, c'est assurer sa grâce. Mais je ne
peux pas mentir, même pour cela, et, cette fois, je vous implore pour
des hommes qui n'attendent de vous qu'une mesure d'équité et de haute
protection contre vos ennemis et les leurs.
Veuillez agréer, prince, l'expression de mon respectueux attachement, et
dites sur mon pauvre Berry une parole qui me permette d'y être écoutée
quand j'y parlerai de vous selon mon coeur.
GEORGE SAND.
CCCXLVII
A M. JULES HETZEL, A PARIS
Paris, 20 février 1852
Mon ami,