Le public des premières représentations a très bien accueilli ce

_Molière_. Mais je dois dire, _entre nous_, que le public des

boulevards, ce public à dix sous qui doit être le peuple, et à qui j'ai

sacrifié le public bien payant du Théâtre-Français, ne m'a pas tenu

compte de mon dévouement. Le peuple est encore ingrat ou ignorant. Il

aime mieux les meurtres, les empoisonnements, que la littérature de

style et du coeur. Enfin, c'est encore le peuple du _boulevard du

crime_, et on aura de la peine à l'améliorer comme goût et comme morale.

La pièce, délaissée par ce public-là, n'a eu que douze représentations,

peu suivies par lui, et soutenues seulement par les lettrés et les

bourgeois. C'est triste à dire. Il ne faut même pas le dire, et surtout

il ne faut pas se décourager. La perte d'argent n'est qu'un désagrément;

la perte de travail moral, le dévouement inutile sont des chagrins dont

il ne faut pas se trop préoccuper; et il n'y a qu'un mot qui serve _En

avant! en avant!_--Bonsoir, chers enfants, Désirée, Solange; je vous

embrasse de toute mon âme.

CCCXXXIII

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE.

Paris, 25 octobre 1851

Mon cher ami, je suis très touchée de vos éloges, car ils sont très

affectueux, et très flattée de vos vers.

En réponse à des vers qu'il lui avait adressés, après une

représentation, à Nohant, de _Nello_, joué plus tard à l'Odéon, sous le

titre de _Maître Favilla_. car ils me semblent très beaux. Je ne m'y

connais guère, quoique je ies aime beaucoup. Mais ceux-là me paraissent

pleins d'idées, et la forme en est belle, à coup sûr. Maintenant, est-ce

que je mérite tout cela? Non certainement; mais, si vous le pensez de

moi, sans en être vaine, j'en suis reconnaissante.

Je vois que vous êtes bien pénétré de la vérité dont j'ai fait ma

méthode et mon but dans l'art, et je trouve que vous la dites mieux dans

vos vers que je ne saurais la raisonner dans ma prose. C'est que la

vérité, c'est l'idéal, dans l'ordre abstrait, comme le réel, c'est le

mensonge. Dieu tolère le réel et ne l'accepte pas; comme nous, nous

aspirons vers l'idéal et ne l'atteignons pas. Il n'en existe pas moins,

l'idéal, puisqu'il doit devenir réalité dans le sein de Dieu, et même,

espérons-le pour l'avenir du monde, réalité sur la terre.

Je vous réserve depuis longtemps un exemplaire de mon oeuvre complète

illustrée, non pas pour vous condamner à tout lire, mais pour que vous

l'ayez de moi en souvenir de moi. J'attends, pour vous en commencer

l'envoi, qu'il y ait des volumes parus en parties brochées; car ces

feuilles volantes sont fort incommodes et deviennent tout de suite

malpropres.

Embrassez Angèle et vos enfants pour moi, s'ils sont près de vous, et

gardez-moi tous deux bonne place dans votre coeur. J'y tiens, vous le

savez.

GEORGE SAND.

CCCXXXIV

A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE

Nohant, 6 décembre 1851.

Chère enfant, rassure-toi. Je suis partie de Paris, le 4 au soir, à

travers la fusillade, et je suis ici avec Solange, sa fille, Maurice,

Lambert et Manceau, depuis hier matin. Le pays est aussi tranquille

qu'il peut l'être, au milieu d'événements si imprévus. Cela tue mes

affaires, qui étaient en bon train. N'importe! tant d'autres souffrent

en ce monde, qu'on n'a pas le droit de s'occuper de soi-même.

Je t'embrasse mille fois. J'ai laissé tous nos amis bien portants à

Paris. Maurice t'embrasse de coeur, et les enfants aussi. Bonjour et

tendresses à Bertholdi et à mon petit George. N'aie pas d'inquiétude.

CCCXXXV

A M. SOLLY-LÉVY, A PARIS

Nohant, 24 décembre 1851.

Mon cher monsieur Lévy, j'avais bien l'intention de vous voir à Paris.

Dans les premiers jours, ne pouvant trouver une heure de loisir, je

ne vous écrivais pas, comptant le faire aussitôt que ma pièce serait

jouée[1] et mes autres affaires éclaircies. Je devais passer une

quinzaine à Paris. Les événements sont survenus. Je n'avais aucune

inquiétude pour mon compte et je voulais rester. Mais je me suis

inquiétée pour Maurice, que j'avais laissé à Nohant. Le mouvement des

provinces était à craindre; nous aimons beaucoup le peuple, et, à

cause de cela, pour rien au monde nous ne lui eussions conseillé de se

soulever, a supposer que nous eussions eu de l'influence. Je ne sais si

les autres socialistes pensent comme moi, mais je ne voyais pas dans le

coup d'État une issue plus désastreuse que dans toute autre tentative du

même genre, et je n'ai jamais pensé que les paysans pussent opposer une

résistance utile aux troupes réglées. Ce n'est pas que le peuple ne

puisse faire quelquefois des miracles; mais, pour cela, il faut une

grande idée, un grand sentiment, et je ne crois pas que cela existe

chez les paysans à l'heure qu'il est. Ils se soulèvent donc pour des

intérêts, et, dans le moment où nous vivons, leur intérêt n'est pas du

tout de se soulever. Je craignais donc un soulèvement,--non pas chez

nous, nos paysans sont trop bonapartistes, mais non loin de nous,

dans les départements environnants, et un _passage_ où l'on se trouve

compromis entre les gens qu'on aime et qu'on blâme, et ceux qu'on n'aime

pas, mais qu'on ne veut pas voir opprimer et maltraiter. La position eût

été délicate et je voulais y être. Je suis donc partie un peu au

milieu des balles, le 3 décembre, avec ma fille et ma petite-fille, et

j'attends que la situation soit un peu détendue et la méfiance moins

grande pour retourner achever mes affaires à Paris. Ici, on a fait

beaucoup d'intimidation injuste et inutile, selon moi; car je suis

presque certaine que personne ne voulait bouger. On a arrêté beaucoup

de gens qui n'eussent rien dit et rien fait, si on les eût laissés

tranquilles. Espérons qu'on se lassera de ces rigueurs, là où elles

ne peuvent produire rien de bon, et où vraiment elles n'étaient pas

nécessaires.

Quand je retournerai à Paris, je compte donc bien vous le faire savoir

et vous prier de venir me voir. Si j'avais pu vous être utile, car j'ai,

en toute occasion, pensé à vous, j'aurais bien su trouver le temps de

vous en avertir. Mais je n'ai pas une seule fois trouvé le _joint_. Je

n'ai placé ni _Nello_ ni l'autre pièce. J'allais arranger quelque chose

quand il a fallu tout laisser en train. Si mes trois pièces eussent été

mises à flot, j'aurais bien trouvé, j'espère, le moyen de vous faire

entrer dans un des trois théâtres. J'espère que ce moment reviendra

favorable; mais je voudrais, avant tout, savoir ce que vous désirez.

Vous m'avez dit qu'on vous avait offert un engagement au Vaudeville,

et que cela ne vous convenait pas. Vous voudriez jouer le drame, et

commencer, m'avez-vous dit, par la Porte-Saint-Martin; or vous savez que

je n'ai pu m'arranger avec ce théâtre, parce qu'on m'a refusé d'engager

mademoiselle Fernand.

Je regrette d'avoir encore si peu de crédit; j'espère que je finirai par

en avoir un peu plus, et comptez bien que tout ce qui dépendra de moi

pour vous être agréable, je le ferai de tout mon coeur.

Bonsoir et à bientôt, mon cher monsieur; mes enfants vous serrent

cordialement la main, et Émile Aucante compte vous écrire bientôt.

Tout à vous.

[1] _Le Mariage de Victorine._

CCCXXXVI

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS

Paris, 3 janvier 1852.

Prince,

J'ai regardé comme une si grande preuve d'obligeance et de bonté de

coeur la peine que vous avez prise de venir trouver une vieille malade,

que je n'aurais pas osé vous prier d'y revenir.

Ma fille me dit que j'ai eu tort de douter de la franche sympathie avec

laquelle vous eussiez accepté mon invitation. Croyez bien que ce n'est

pas de vous que je douterai jamais, et, pour preuve, je m'enhardi à vous

dire que, si cette pauvre demeure et cette triste figure ne vous font

point peur, l'une et l'autre seront ranimées et consolées par votre

bonne amitié Mille grâces encore.

GEORGE SAND

CCCXXXVII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Paris, 4 janvier 1852.

Mes très chers enfants,

Je vous remercie de vos gentilles et bonnes lettres, et de tout ce que

vous me souhaitez d'heureux. A supposer que je puisse être bien heureuse

au milieu de tant de désolations et d'inquiétudes, il me faudrait encore

vous savoir heureux pour l'être entièrement. Mais nous vivons dans un

temps où l'on ne peut se souhaiter les uns aux autres qu'une bonne dose

de courage pour affronter l'inconnu et traverser le doute.

L'espérance reste toujours au fond du coeur de l'homme; mais, comme

la clarté de cette petite lampe qui veille en nous est faible

et tremblotante dans ce moment-ci! Les huit millions dévotes

apprendront-ils au président que sa force est dans le peuple et qu'il

faut s'appuyer sur la démocratie dans l'exercice de sa puissance, comme

à son point de départ?

Mais je ne veux pas vous attrister par mes réflexions; je ne veux pas

faire rêver et soupirer Désirée et endormir l'aimable Solange, qui,

heureusement pour elle, ne comprend pas encore ce que c'est que la vie.

Donnez, mon bon Charles un tendre baiser à ces deux chères créatures, et

dites-leur que je les bénis comme mes enfants.

Toujours écrasée de travail et tout à fait malade, je vais devant moi,

faisant ma tâche de chaque jour.

Ayons la foi, mes amis, et comptons sur la bonté de Dieu, ici-has et

là-haut.

Je vous embrasse de coeur. Mes enfants vous embrassent aussi et vous

aiment.

CCCXXXVIII

AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Paris, 22 janvier 1852.

Prince,

Je vous ai demandé une audience; mais, absorbé comme vous l'êtes par de

grands travaux et d'immenses intérêts, j'ai peu d'espoir d'être exaucée.

Le fussé-je d'ailleurs, ma timidité naturelle, ma souffrance physique et

la crainte de vous importuner ne me permettraient probablement pas de

vous exprimer librement ce qui m'a fait quitter ma retraite et mon lit

de douleur. Je me précautionne donc d'une lettre, afin que, si la voix

et le coeur me manquent, je puisse au moins vous supplier de lire mes

adieux et mes prières.

Je ne suis pas madame de Staël. Je n'ai ni son génie ni l'orgueil

qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la puissance.

Mon âme, plus brisée ou plus craintive, vient à vous sans ostentation

et sans raideur, sans hostilité secrète; car, s'il en était ainsi, je

m'exilerais moi-même de votre présence et n'irais pas vous conjurer de

m'entendre.

Je viens pourtant faire auprès de vous une démarche bien hardie de ma

part; mais je la fais avec un sentiment d'annihilation si complète, en

ce qui me concerne, que, si vous n'en êtes pas touché, vous ne pourrez

pas en être offensé. Vous m'avez connue fière de ma propre conscience,

je n'ai jamais cru pouvoir l'être d'autre chose; mais, ici, ma

conscience m'ordonne de fléchir, et, s'il fallait assumer sur moi

toutes les humiliations, toutes les agonies, je le ferais avec plaisir,

certaine de ne point perdre votre estime pour ce dévouement de femme

qu'un homme comprend toujours et ne méprise jamais.

Prince, ma famille est dispersée et jetée à tous les vents du ciel. Les

amis de on enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes frères et

mes enfants d'adoption sont dans les cachots ou dans l'exil: votre

rigueur s'est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou

qui subissent le titre de républicains socialistes.

Prince, vous connaissez trop mon respect des convenances humaines pour

craindre que je me fasse ici, auprès de vous, l'avocat du socialisme tel

qu'on l'interprète à de certains points de vue. Je n'ai pas mission pour

le défendre, et je méconnaîtrais la bienveillance que vous m'accordez,

en m'écoutant, si je traitais à fond un sujet si étendu, où vous voyez

certainement aussi clair que moi. Je vous ai toujours regardé comme un

génie socialiste, et, le 2 décembre, après la stupeur d'un instant, en

présence de ce dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds

de la conquête, mon premier cri a été: «O Barbès, voilà la souveraineté

du but! Je ne l'acceptais pas même dans ta bouche austère; mais voilà

que Dieu te donne raison et qu'il l'impose à la France, comme sa

dernière chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et

de la confusion des idées. Je ne me sens pas la force de m'en faire

l'apôtre; mais, pénétrée d'une confiance religieuse, je croirais faire

un crime en jetant dans cette vaste acclamation un cri de reproche

contre le ciel, contre la nation, contre l'homme que Dieu suscite et que

le peuple accepte.» Eh bien, prince, ce que je disais dans mon coeur, ce

que je disais et écrivais à tous les miens, il vous importe peu de le

savoir sans doute; mais, vous qui ne pouvez pas avoir tant osé en vue de

vous-même, vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant

les yeux une apparition idéale de justice et de vérité, il importe bien

que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion

à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de

la Providence; c'est que d'autres, beaucoup d'autres adversaires de la

souveraineté du but ont cru de leur devoir de se taire ou d'accepter,

de subir ou d'espérer. Au milieu de l'oubli où j'ai cru convenable pour

vous de laisser tomber vos souvenirs, peut-être surnage-t-il un débris

que je puis invoquer encore: l'estime que vous accordiez à mon caractère

et que je me flatte d'avoir justifié depuis par ma réserve et mon

silence.

Si vous n'acceptez pas en moi ce qu'on appelle mes opinions, mot

bien vague pour peindre le rêve des esprits, ou la méditation des

consciences, du moins, je suis certaine que vous ne regrettez pas

d'avoir cru à la droiture, au désintéressement de mon coeur. Eh bien,

j'invoque cette confiance qui m'a été douce, qui vous l'a été aussi dans

vos heures de rêveries solitaires; car on est heureux de croire, et

peut-être regrettez-vous aujourd'hui votre prison de Ham, où vous

n'étiez pas à même de connaître les hommes tels qu'ils sont. J'ose donc

vous dire: Croyez-moi, prince, ôtez-moi votre indulgence si vous voulez,

mais croyez-moi, votre main armée, après avoir brisé les résistances

ouvertes, frappe en ce moment, par une foule d'arrestations,

préventives, sur des résistances intérieures inoffensives, qui

n'attendaient qu'un jour de calme ou de liberté pour se laisser vaincre

moralement. Et croyez, prince, que ceux qui sont assez honnêtes, assez

purs pour dire: «Qu'importe que le bien arrive par _celui_ dont nous ne

voulions pas? pourvu qu'il arrive, béni-soit-il!» c'est la portion la

plus saine et la plus morale des partis vaincus; c'est peut-être l'appui

le plus ferme que vous puissiez vouloir pour votre oeuvre future.

Combien y a-t-il d'hommes capables d'aimer le bien pour lui-même,

et heureux de lui sacrifier leur personnalité si elle fait obstacle

apparent? Eh bien, ce sont ceux-là qu'on inquiète et qu'on emprisonne

sous l'accusation flétrissante--ce sont les propres termes des mandats

d'arrêt--«d'avoir poussé leurs concitoyens à commettre des crimes». Les

uns furent étourdis, stupéfaits de cette accusation inouïe; les autres

vont se livrer d'eux-mêmes; demandant à être publiquement justifiés.

Mais où la rigueur s'arrêtera-t-elle? Tous les jours, dans les temps

d'agitation et de colère, il se commet de fatales méprises; je ne veux

en citer aucune, me plaindre d'aucun fait particulier, encore moins

faire des catégories d'innocents et de coupables; je m'élève plus haut,

et, subissant mes douleurs personnelles, je viens mettre à vos pieds

toutes les douleurs que je sens vibrer dans mon coeur, et qui sont

celles de tous. Et je vous dis: Les prisons et l'exil vous rendraient

des forces vitales pour la France; vous le voulez, vous le voudrez bien

certainement, mais vous ne le voulez pas tout de suite. Ici, une raison,

toute de fait, une raison politique vous arrête: vous jugez que la

terreur et le désespoir doivent planer quelque temps sur les vaincus,

et vous laissez frapper en vous voilant la face. Prince, je ne me

permettrai pas de discuter avec vous une question politique, ce

serait ridicule de ma part; mais, du fond de mon ignorance et de mon

impuissance, je crie vers vous, le coeur saignant et les yeux pleins de

larmes:

--Assez, assez, vainqueur! épargne les forts comme les faibles, épargne

les femmes qui pleurent comme les hommes qui ne pleurent pas; sois doux

et humain, puisque tu en as envie. Tant d'êtres innocents ou malheureux

en ont besoin! Ah! prince, le mot «déportation», cette peine

mystérieuse, cet exil éternel sous un ciel inconnu, elle n'est pas de

votre invention; si vous saviez comme elle consterne les plus calmes et

les hommes les plus indifférents. La proscription hors du territoire

n'amènera-t-elle pas peut-être une fureur contagieuse d'émigration que

vous serez forcé de réprimer. Et la prison préventive, où l'on jette des

malades, des moribonds, où les prisonniers sont entassés maintenant sur

la paille, dans un air méphitique, et pourtant glacés de froid? Et les

inquiétudes des mères et des filles, qui ne comprennent rien à la raison

d'État, et la stupeur des ouvrières paisibles, des paysans, qui disent:

«Est-ce qu'on met en prison des gens qui n'ont ni tué ni volé? Nous

irons donc tous? Et cependant, nous étions bien contents quand nous

avons voté pour lui.»

Ah! prince, mon cher prince d'autrefois, écoutez l'homme qui est en

vous, qui est vous et qui ne pourra jamais se réduire, pour gouverner,

à l'état d'abstraction. La politique fait de grandes choses sans doute;

mais le coeur seul fait des miracles. Écoutez le vôtre, qui saigne déjà.

Cette pauvre France est mauvaise et farouche à la surface, et, pourtant,

la France a sous son armure un coeur de femme, un grand coeur maternel

que votre souffle peut ranimer. Ce n'est pas par les gouvernements, par

les révolutions, par les idées seulement que nous avons sombré tant de

fois.

Toute forme sociale, tout mouvement d'hommes et de choses seraient bons

à une nation bonne. Mais ce qui s'est flétri en nous, ce qui fait qu'en

ce moment, nous sommes peut-être ingouvernables par la seule logique du

fait; ce qui fait que vous verrez peut-être échapper la docilité humaine

à la politique la plus vigoureuse et la plus savante, c'est l'absence de

vertu chrétienne, c'est le dessèchement des coeurs et des entrailles.

Tous les partis ont subi l'atteinte de ce mal funeste, oeuvre de

l'invasion étrangère et du refoulement de la liberté nationale; partant,

de sa dignité.

C'est ce que, dans une de vos lettres, vous appeliez le développement du

ventre, l'atrophie du coeur. Qui nous sauvera, qui nous purifiera, qui

amollira nos instincts sauvages? Vous avez voulu résumer en vous la

France, vous avez assumé ses destinées, et vous voilà responsable de son

âme bien plus que de son corps devant Dieu. Vous l'avez pu, vous seul le

pouvez; il y a longtemps que je l'ai prévu, que j'en ai la certitude, et

que je vous l'ai prédit à vous-même lorsque peu de gens y croyaient en

France. Les hommes à qui je le disais alors, répondaient:

--Tant pis pour nous! nous ne pourrons pas l'y aider, et, s'il fait

le bien, nous n'aurons ni le plaisir ni l'honneur d'y contribuer.

N'importe! ajoutaient-ils, que le bien se fasse, et qu'après, l'homme

soit glorifié!

Ceux qui me disaient cela, prince, ceux qui sont encore prêts à le

dire, il en est qu'en votre nom, on traite aujourd'hui en ennemis et en

suspects.

Il en est d'autres moins résignés sans doute, moins désintéressés

peut-être, il en est probablement d'aigris et d'irrités, qui, s'ils me

voyaient en ce moment implorer grâce pour tous, me renieraient un peu

durement. Qu'importe à vous qui, par la clémence, pouvez vous élever

au-dessus de tout! qu'importe à moi qui veux bien, par le dévouement,

m'humilier à la place de tous! Ce serait de ceux-là que vous seriez le

plus vengé si vous les forciez d'accepter la vie et la liberté, au lieu

de leur permettre de se proclamer martyrs de la cause.

Est-ce que ceux qui vont périr à Cayenne ou dans la traversée ne

laisseront pas un nom dans l'histoire, à quelque point de vue qu'on

les accepte? Si, rappelés par vous, par un acte non de pitié mais de

volonté, ils devenaient inquiétants (ces trois ou quatre mille, dit-on)

pour l'élu de cinq millions, qui blâmerait alors votre logique de les

vouloir réduire à l'impuissance? Au moins, dans cette heure de répit que

vous auriez donnée à la souffrance, vous auriez appris à connaître les

hommes qui aiment assez le peuple pour s'annihiler devant l'expression

de sa confiance et de sa volonté.

Amnistie! amnistie bientôt, mon prince! Si vous ne m'écoutez pas,

qu'importe pour moi que j'aie fait un suprême effort avant de mourir?

Mais il me semble que je n'aurai pas déplu à Dieu, que je n'aurai pas

avili en moi la liberté humaine, et surtout que je n'aurai pas démérité

de votre estime, à laquelle je tiens beaucoup plus qu'à des jours et à

une fin tranquilles. Prince, j'aurais pu fuir à l'étranger lorsqu'un

mandat d'amener a été lancé contre moi, on peut toujours fuir; j'aurais

pu imprimer cette lettre en factum pour vous faire des ennemis, au cas

où elle ne serait, pas même lue par vous. Mais, quoiqu'il en arrive,

je ne le ferai pas. Il y a des choses sacrées pour moi, et, en vous

demandant une entrevue, eu allant vers vous avec espoir et confiance,

j'ai dù, pour être loyale et satisfaite de moi-même, brûler mes

vaisseaux derrière moi et me mettre entièrement à la merci de votre

volonté.

GEORGE SAND.

CCCXXXIX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, 23 janvier 1852.

Cher ami,

Je vais à Paris après m'être assurée des intentions qu'on pouvait

avoir à mon égard. Elles sont rassurantes, on m'a même expédié un

laissez-passer signé Maupas. Je ne veux pas écrire le principal but de

mon voyage; je te le dirai si je te vois auparavant ou au retour. Mais

tu peux le deviner. Si je ne réussis pas, je n'aurai du moins rien

empiré, et j'aurai fait mon devoir à mes risques et périls.

Je suis dans l'embarras et dans l'inquiétude pour ce billet de six mille

francs. Nécessairement, quoique l'affaire reste bonne et solide, les

événements ont imprimé un temps d'arrêt à la vente, juste au moment où

les bénéfices, consacrés jusqu'ici à payer tous les frais, allaient

devenir nets pour moi. Quelque bien qu'elle aille durant le mois

prochain, le caissier doute que je puisse restituer les six mille

francs au 8 mars. J'en avais trois mille de réservés sur ma bourse

particulière; mais ce voyage qu'il faut que je fasse me les

laissera-t-il intacts? J'en doute, si, comme il est probable, ma

négociation prend un certain temps. Donc, le plus sûr, c'est que tu me

fasses renouveler le billet, à ton beau-père en payant l'intérêt.--S'il

marque la plus légère défiance ou contrariété (ce qu'à Dieu ne plaise je

ne voudrais t'attirer!), déplace ma dette et fais-la porter sur quelque

autre point pour un an. J'ignore si les événements ont rendu ces

transactions difficiles. S'il en était ainsi et qu'on craignît que je

ne fusse exilée ou emprisonnée,--j'ai maintenant la certitude du

contraire,--je pourrais offrir une délégation sur mes fermages de

Nohant, en cas de départ sérieux.

Bonsoir, cher ami. J'embrasse mille fois Eugénie. Si tu arrives avant

que je sois partie, viens me voir. Il me semble que cela serait utile,

et cela me ferait grand plaisir.

G. S.

Voulez-vous donner l'hospitalité à mon pauvre Marquis[1]?

Si vous avez des livraisons détachées de mon édition illustrée,

renvoyez-les-moi, je vous envoie tout ce qui a paru broché. Un

exemplaire pour vous, un pour Muller, un pour madame Fleury.

[1] Petit chien havanais.

CCCXL

AU MÊME

Paris, 30 janvier 1852.

J'agis, je cours. Ça va bien. J'ai été reçue on ne peut mieux, et des

poignées de main de cette dame en veux-tu en voilà! Demain, je tâcherai

de faire régler l'affaire. Le Gaulois et autres de là-bas[1] me

désavouent, me défendent de les nommer. Sont-ils bêtes de craindre

quelque bêtise de ma part! Mais, fichtre, qu'ils parlent pour eux! Il y

en a bien d'autres qui ne seront pas fâchés de revenir coucher dans leur

lit, ne fût-ce que le Vigneron[2].

Je n'ai pas le temps de vous écrire autre chose sinon que ma santé est

meilleure, que ma pièce est reçue à bras ouverts, que je cours le jour

et que je travaille la nuit, que j'ai vu Eugène, qui me paraît sage et

gentil, que je vous embrasse et que je vous aime.

Silence sur mes démarches.

[1] Les exilés réfugiés à Bruxelles.

[2] Patureau, dit Francoeur.

CCCXLI

A M. LE CHEF DU CABINET AU MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR

Paris, 1er février 1852.

Monsieur,

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 14 / 20 段