tenir la science religieuse, politique et sociale, et qui s'annonce avec
beaucoup d'audace comme possédant un _dogme_, une _organisation_, un
principe de _subsistance_; c'est beaucoup dire! Cette admirable cervelle
a touché, je le crains, la limite que l'humanité peut atteindre. Entre
le génie et l'aberration, il n'y a souvent que l'épaisseur d'un cheveu.
Pour moi, après un examen bien sérieux, bien consciencieux, avec un
grand respect, une grande admiration et une sympathie presque complète
pour tous ses travaux, j'avoue que je suis forcée de m'arrêter, et que
je ne puis le suivre dans l'exposé de son système. Je ne crois pas,
d'ailleurs, aux systèmes d'application à priori. Il y faut le concours
de l'humanité et l'inspiration de l'action générale. Enfin, lisez et
dites-moi si j'ai tort et si vous le croyez dans le vrai. Je tiens
beaucoup à votre jugement. J'en ai même besoin pour sonder encore le
mien propre. Je vous demande donc de donner deux ou trois heures à cette
lecture, et d'en consacrer encore une ou deux, s'il le faut, à résumer
pour moi votre opinion. Ne craignez pas de me faire payer un gros port
de lettre. Je n'ai pas encore discuté avec Leroux, j'étais tout occupée
de l'écouter et de le faire expliquer. Et puis il était aujourd'hui dans
une sorte d'ivresse métaphysique, et il n'eût rien entendu.
Adieu, mon ami; permettez-moi d'affranchir ce paquet, que je vais
grossir de ma réponse à miss Hays. Je ne me souciais pas de répondre,
je l'avoue. Une personne qui avait débuté par des _altérations_ ne me
paraissait pas très bien venue à me demander une consécration de la
fidélité de sa traduction. Et puis il me semblait que mistress Ashurst,
votre amie, ayant traduit aussi quelque chose, je ne devais pas créer à
une autre un monopole. Je conclus de votre lettre que mistress Ashurst
a renoncé à ce travail et je fais ce que vous me dites. Mais je vous
envoie ma lettre à miss Hays, pour que, réflexion faite, vous en
agissiez comme vous trouverez bon.
Adieu encore, mon ami et mon frère. Bénissez-moi, j'en vaudrai mieux.
GEORGE.
Mon fils et ses amis vous aiment.
CCCXXVI
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
Nohant, 24 janvier 1851
Ma chère fille,
J'ai reçu à Paris ta lettre de félicitation. _Claudie_ a réussi, en
effet, au delà de toute prévision. Succès de larmes, succès d'argent.
Tous les jours, salle comble, pas un billet donné, pas même une place
pour Maurice. La pièce est admirablement jouée. Bocage est magnifique;
le public pleure, on se mouche comme au sermon. Enfin on dit que jamais,
de mémoire d'homme, on n'a vu une première représentation comme celle
qui a eu lieu et à laquelle je n'ai pas assisté. Tous mes amis sont bien
contents, et Maurice aussi.
Moi, je ne nie suis pas laissée _détempser_ par tous ces compliments.
J'ai passé huit jours-là-bas, et je reviens ici reprendre un travail qui
m'intéresse plus que celui qui est terminé. Le travail _en train_ a des
attraits que l'on ne sait pas et qui l'emportent sur celui du travail
accompli et livré au public. Et puis, cette vie de Paris, tu sais comme
je l'aime peu et comme elle me fatigue. Je me trouve ici mieux que
partout ailleurs.
J'attends Maurice dans quelques jours. Je travaille à la belle
surprise que nous voulons lui faire et qui est presque prête. C'est la
suppression du mur qui séparait le théâtre du billard. A présent, ces
deux pièces sont jointes par une belle arcade. Le public n'en dépassera
pas la limite et verra à distance l'effet dans la partie de la salle
qu'il occupait autrefois.
Sur les côtés, les coulisses sont artistement prolongées et imitent des
loges grillées, où les acteurs (sans être vus du public) seront bien
assis et assisteront à la pièce, quand ils ne seront pas en scène. Le
billard roulera sur des bandes de bois qui permettront qu'on le place le
long de la fenêtre, et toute la salle de billard pourra être pleine de
spectateurs.
La toile ne s'ouvre plus en deux, elle monte sur un cylindre. Enfin,
c'est un bijou que notre petit théâtre, et on y fera encore les épreuves
des pièces destinées aux grandes scènes de Paris, et tu viendras encore
y faire les jeunes premières. Maurice ne s'attend à rien de tout cela.
J'ai vu à Paris, ma tante, toujours forte et gaie; mon oncle, Clotilde,
tous bien portants et me parlant de toi.
Bonsoir, ma mignonne; j'embrasse Bertholdi de tout mon coeur, pour son
contentement à la lecture des journaux qui lui ont appris le succès de
_Claudie_; je l'embrasse aussi _pour toi_ et _pour lui_, ça fait trois.
Toi, je te _bige_ mille fois, ainsi que mon petit amour de George.
CCCXXVII
A LA MEME
Nohant, 17 février 1851.
Ma chère mignonne,
Il y a bien longtemps que je veux t'écrire. J'ai été très souffrante
de crampes d'estomac et occupée pardessus la tête. Je suis heureuse
de toutes des bonnes nouvelles que tu me donnes de ton petit George
d'abord, et puis de tes succès dans le monde musical Mais pourquoi ne
m'as-tu pas déjà écrit le résultat de ton concert à Nancy?
Il ne faut pas attendre mes réponses pour m'écrire et me tenir au
courant de ce qui t'intéresse.
Tu sais bien que je m'y intéresse aussi, moi, et que j'aime à te suivre
jour par jour. Si je ne suis pas exacte, ce n'est pas ma faute.
Je suis assez malade, mais non pas dangereusement, et cela n'empêche
pas les comédies d'aller leur train et la maison d'être gaie comme de
coutume. Nous avons en plus, pour quelques jours, un architecte du
gouvernement, qui est venu pour faire réparer l'église de Vic; car tu
sauras que cette église est classée parmi les _monuments historiques_.
Cela t'étonne un peu, n'est-ce pas?
Eh bien, cette grange, cette masure si nue, si laide, si insignifiante,
elle est au nombre des choses rares et précieuses. Notre nouveau curé,
en grattant les murs pour les nettoyer, a découvert, sous trois couches
de badigeon, dans le choeur et dans le sanctuaire, des fresques romanes
du XIe siècle _au moins_. J'en ai porté des croquis à Paris, je les
ai montrés aux gens compétents et l'église a été classée.
Ces peintures sont barbares, comme tu penses, mais très curieuses, et
cela intéressera beaucoup ton mari quand il les verra.
Il n'y a que cela de nouveau ici. Borie est à Bruxelles bien installé.
Il vous écrit probablement. Les Duvernet vont bien et me parlent
toujours de toi. Maurice et Lambert te disent mille amitiés de grand
coeur. Nous t'aimons toujours bien, sois-en sûre, et tu es toujours ma
fille chérie.
Embrasse bien Bertholdi et mon George pour moi et pour nous tous.
CCCXXVIII
M. CHARLES PONCY, A TOULON.
Nohant, 16 mars 1851.
Cher enfant, je vous ai écrit certainement depuis mon retour de Paris;
je vous ai dit que j'y avais passé seulement huit jours, et que j'étais
de retour ici à la _fin_ de janvier. Je ne vous ai pas envoyé _Claudie_,
il est vrai; elle n'était pas imprimée encore. Je vous l'envoie.
Accusez-m'en réception, ainsi que de ma lettre; car il me semble que la
poste n'est pas bien fidèle. Je ne vous mets rien sur la première page,
vous savez que la poste s'y oppose.
Ce succès de _Claudie_, dont vous me faites compliment, a été coupé par
la moitié, au beau milieu. Des intrigues de théâtre que je ne sais pas,
des directeurs endettés, ruinés, forcés d'obéir à je ne sais quelles
volontés (le ministère, dit-on, sous jeu), m'ont suscité de tels
empêchements, qu'à la quarantième représentation environ, j'ai dû
retirer ma pièce pour qu'elle ne fût pas tuée par le mauvais vouloir.
Elle avait fait pourtant gagner beaucoup d'argent à ce théâtre ruiné,
et, la veille encore, la salle était pleine. Je ne sais pas ce qu'il y a
dans ces arcanes de la coulisse. Je laisse la gouverne à mon ami Bocage,
qui fait de son mieux, mais qui ne peut lutter contre le diable. J'ai
donc retiré fort peu d'argent de _Claudie_. Nous comptions sur cent
représentations, et nous sommes loin de compte. Nous aviserons à la
faire jouer sur un théâtre plus honnête, s'il y en a, et je prépare
une autre pièce; car, mes petites dettes payées, me voilà pauvre comme
devant et travaillant toujours sans pouvoir me reposer.
Je voudrais vous écrire longuement. C'est impossible ce soir, et je veux
pourtant vous répondre par le courrier.
Je ne connais pas M. Lugi Bordèse. S'il a fait quelque chose sur des
paroles de moi, s'il m'a écrit, si je lui ai répondu, je n'en ai pas
souvenance. Donc, en tout cas, je ne le connais guère. Je ne sais
pas quelle affaire il vous propose; je ne connais pas du tout ces
arrangements de publication musicale. Renseignez-vous et ne livrez
pas légèrement votre avoir littéraire, sans savoir de quoi il s'agit.
Savez-vous que, si _Claudie_ m'avait rapporté dix mille francs nets, mes
dettes payées, je comptais vous dire de venir bien vite bâtir un atelier
à Maurice? Je ne voulais pas vous le dire avant de savoir si je le
pourrais, et j'ai bien fait de ne pas porter vos idées et vos projets
sur ce travail, puisque, mes dettes payées, il ne me reste pas un
centime. C'est donc pour une autre pièce, si elle réussit sous le
rapport des écus, et pour une autre année probablement, si vous êtes
libre quand je serai riche. Il faut aussi que je rentre dans la
disposition d'une petite maison que j'ai dans le village, et qui
est louée à bail, jusqu'en novembre prochain. Je la ferai arranger
proprement pour que vous y puissiez loger, si nos projets se réalisent;
car, maintenant, avec les arrangements que Maurice a faits dans la
grande maison, les amis qui y sont à demeure et le théâtre, il ne me
resterait pas un coin grand comme la main pour loger votre famille. Si
j'avais eu ce logement libre, je vous aurais fait venir cet hiver pour
le calorifère, dont je ne pouvais plus me passer, et que j'ai fait
construire par un homme du pays. Mais je n'aurais pas pu vous séparer
deux mois, n'est-ce pas? de Désirée et de Solange, et je n'aurais
pas voulu vous mettre tous les trois sur un lit de sangle, dans une
soupente. Cette question-là m'a empêchée de suivre mon désir, et même de
vous en parler.
Espérons que tout ne sera, pas bouleversé en 1852, comme les bourgeois
le prétendent. Je crois, au contraire, qu'on ne bouleversera pas assez!
Alors, nous pourrons passer six mois ensemble en famille. Dans ce
moment, j'emprunte une somme à intérêts pour faire, à mes frais, la
publication de mes oeuvres complètes, à quatre sous la livraison. Ce
sera enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande
partie pour le peuple, mais que, grâce aux spéculations stupides et
aristocratiques des éditeurs, les bourgeois seuls ont lus. C'est une
grande affaire dont je confie le soin à Hetzel. S'en tirera-t-il; et
m'en tirerais-je moi même? A la garde de Dieu! Je crois que c'était un
devoir, le principal devoir de ma vie, et je le remplis à mes risques et
périls.
Bonsoir, cher enfant; je vous embrasse de coeur, ainsi que Désirée et
Solange. Maurice vous embrasse aussi.
Borie est en Belgique et m'écrit souvent.
CCCXXIX
A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS
Nohant, 11 avril 1851.
Votre lettre m'a beaucoup touchée, monsieur, et, dans le service que
vous ont rendu les miennes, je vois quelque chose de providentiel entre
Dieu, vous et moi. Je n'ai pas l'habitude de répondre à cette foule de
lettres oiseuses et inutiles qu'on écrit à toutes les personnes un peu
connues dans les arts, et auxquelles le temps et la raison ne permettent
pas de donner une attention sérieuse. Mais la première que je reçus de
vous me prouva, par sa modestie et sa sagesse, que je devais faire une
de ces rares exceptions qu'on est heureux de signaler, et, autant qu'il
m'a été possible, j'ai répondu aux discrets et généreux appels de votre
esprit délicat et sensé. Je m'en applaudis doublement aujourd'hui en
apprenant que mon estime et ma sympathie vous ont assuré celles d'un
homme généreux dans des circonstances funestes[1]. Faites savoir, je
vous prie à M. Francisco Cardozzo de Mello, s'il est toujours aux îles
du Cap-Vert, que je suis de moitié dans la reconnaissance que vous lui
portez. Elle lui est due de ma part, puisque c'est un peu à cause de moi
qu'il vous a si bien traité. Mais son bon coeur a été le premier mobile
de sa bonne action, et votre mérite en sera la récompense. Si mes
sentiments peuvent y ajouter quelque chose, soyez-en l'interprète auprès
de lui.
Vous ne me dites pas ce que vous allez faire à Manille[2]. Croyez que
je m'intéresserai cependant à tout ce qui vous concerne et que j'aurai
beaucoup de satisfaction à recevoir de vos nouvelles. Je vous envie
beaucoup d'avoir la jeunesse et la liberté qui permettent ces beaux
voyages, traversés, sans doute, de périls, de souffrances et de
désastres, mais où la vue des grands spectacles de la nature et des
richesses de la création apportent de si nobles dédommagements. Je pense
que vous prendrez beaucoup de notes et que vous tiendrez un journal qui
vous permettra de donner une bonne relation de vos voyages.
Ces vastes excursions, de quelque côté qu'on les envisage, et le mieux
est de les envisager sous tous les côtés à la fois, ont toujours un
puissant intérêt, et vous y trouverez des ressources pour l'avenir.
Occupez-vous d'histoire naturelle; n'y fussiez-vous pas très versé, vos
collections et vos observations auront leur utilité. Pour ma part, je
vous demande des insectes et des papillons; les plus humbles, les plus
chétifs, me seront encore une richesse; et, comme je connais quelques
amateurs, je pourrais, à votre retour, vous procurer d'agréables
relations.
La meilleure manière d'apprêter les papillons et les insectes, c'est de
ne pas chercher à les préparer. Quand le papillon est tué et piqué dans
une longue épingle, ses ailes se ferment et il se dessèche ainsi. On
peut donc en apporter une quantité, debout côte à côte dans une boîte
assez petite; et, pourvu qu'ils soient bien plantés et ne se touchent
pas, ils ne courent aucun risque. A leur arrivée, on les ramollit, on
les ouvre, et on les étale par des procédés très simples, dont je me
chargerai. Il faut coller un petit morceau de camphre à chaque coin de
la boîte. Vous pourriez aussi apporter des chrysalides de papillons et
d'insectes dans du son. Il en meurt, et il en éclôt mal à propos bon
nombre dans la traversée; mais il en arrive toujours quelques-unes
qu'on fait éclore ici par une chaleur artificielle et qui donnent des
individus superbes. Mais ce à quoi je tiens beaucoup plus qu'à mes
papillons, c'est à recevoir de vos nouvelles, et, si je puis vous être
utile en quoi que ce soit, veuillez vous souvenir de moi.
Adieu, monsieur; mes meilleurs voeux vous accompagnent, et je demande à
Dieu qu'ils vous portent encore bonheur.
Tout à vous,
GEORGE SAND.
[1] A la suite du naufrage du navire _le Rubens_, sur les récifs de
l'île de Bona-Vista.
[2] Possession espagnole en Malaisie.
CCCXXX
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
Nohant, 5 juin 1851.
Chère enfant,
J'ai été passer quinze jours à Paris; j'en suis revenue depuis environ
quinze jours; j'en ai rapporté la grippe, dont je suis guérie par ces
dernières chaleurs, mais qui m'a bien fatiguée. Je n'ai pu la soigner,
ni me coucher, ni m'arrêter un instant au milieu de mes courses et de
mes ennuis de théâtre. Au milieu de tout cela, le profond chagrin de la
mort de ma pauvre petite tante m'est tombé sur la tête comme un coup de
foudre. J'étais depuis cinq jours à Paris, je n'avais pas eu une minute
pour aller la voir. Je lui avais envoyé une loge pour voir la première
représentation de _Molière_. Elle était morte la veille. Afin de ne pas
m'accabler et me mettre hors-d'état de veiller à mes affaires, Clotilde
n'avait rien voulu me faire savoir. Pendant la représentation, cachée
dans les coulisses, je voyais les avant-scènes et la loge que j'avais
destinée à ma tante remplie de figures étrangères. Cela m'étonnait et
m'inquiétait beaucoup, quoique je n'eusse pas de motifs d'inquiétude.
Les acteurs me disaient: «Qu'est-ce que vous avez donc à vous tourmenter
de cette loge? Pensez donc à votre pièce! Ça va bien, on applaudit.» Je
n'y faisais pas attention, j'avais une idée fixe pour ma pauvre tante.
Cependant, le lendemain matin, ce pressentiment était dissipé, je me
disais qu'il y avait eu quelque changement dans la distribution des
loges, et mon premier moment de liberté fut pour aller chez Clotilde et
de là, à Chaillot. Clotilde était à la campagne. Je demande si ma tante
est à Paris. «Madame Maréchal? me répond le portier. On l'a enterrée
ce matin.» Voilà comment se brise une affection de toute la vie, une
affection filiale, je peux dire; car j'aimais ma tante comme si elle
m'avait mise au monde, Elle était ma mère autant que ma mère; elle
m'avait nourrie de son lait autant que ma mère; elle m'aimait, je crois,
autant que sa fille; et elle était si bonne, si égale, si douce, si
gaie, si jeune de santé, d'esprit et de coeur! Je ne l'ai pleurée
que dans la surprise du premier moment, et j'ai continué à faire mes
affaires, mes corvées, et à traîner ma fièvre et ma toux, qui m'ont pris
juste à ce moment-là, je ne sais par quelle coïncidence, je sais que ma
tante avait un grand âge, je savais que je devais m'attendre à la
perdre et à l'apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions à
quatre-vingts lieues de distance. Mais, c'est égal, la résignation ne
console pas, et l'idée qu'une chose est inévitable ne la rend pas moins
amère. J'y pense et j'y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire
que, maintenant, je suis tout à fait orpheline. Je ne l'étais pas encore
tant qu'elle vivait. Elle a pensé à moi jusqu'au dernier jour de sa vie;
sa dernière parole a été: «Donnez-moi donc un journal, pour que je voie
si on joue ce soir la pièce d'Aurore. Je veux y aller.» Pendant que la
bonne allait chercher ce journal, elle a jeté un cri: on l'a trouvée
sans parole, sans connaissance, foudroyée d'une _apoplexie pulmonaire_,
dit-on (je ne sais pas ce que c'est), et, une heure après, elle expirait
dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir, à ce qu'on
assure. Dieu veuille qu'elle n'ait pas pu savoir qu'elle quittait la
vie! Elle l'aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette
manière de finir est encore un bonheur; mais il aurait pu, il aurait
dû arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des êtres si
excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais.
On se retrouve ailleurs, je le crois, je l'espère. Sans cela, il
vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie à s'aimer pour se
perdre à jamais.
Je n'ai pas grand'chose à te dire de _Molière_, Le public a applaudi la
pièce; mais on ne l'a jouée que douze fois. Bocage dit que le directeur
n'a pas voulu la faire _prendre_. Le directeur était, je crois, en
pleine déconfiture, le théâtre est fermé. Bocage ne s'accorde pas avec
les théâtres où il n'est pas le maître. On y est très voleur, c'est
vrai; mais Bocage est un peu terrible avec eux, et je crois qu'il
faudra, ou que j'attende qu'il ait un théâtre à lui, ou que je change
mes batteries si je veux gagner quelque argent avec mes pièces. Mais.
je n'ai pas le coeur à te parler beaucoup de cela aujourd'hui. Je
t'enverrai la pièce quand je l'aurai reçue. Je me suis remise au
travail, espérant, de l'avenir et de meilleures combinaisons, de
meilleurs résultats. Bonsoir, ma chère fille; je t'attends au mois
d'août. Je t'aime; j'embrasse mon petit George et Bertholdi. Écris-moi
souvent. Maurice t'embrasse; les jeunes gens le saluent très amicalement
et humblement. Sois toujours heureuse _à ta manière_, toi; c'est la
bonne!
CCCXXXI
A MADAME CAZAMAJOU, A CHÂTELLERAULT
Nohant, 6 juin 1851.
Oui, chère soeur, c'est une grande douleur pour nous, et c'est à présent
que nous sommes tout à fait orphelines; car nous avions conservé, malgré
nos cheveux blancs, une seconde mère qui nous chérissait d'un coeur
toujours jeune. Elle était si jeune de santé aussi, que ce coup imprévu
est bien cruel.
Elle devait aller le soir au théâtre pour voir cette pièce nouvelle de
moi; elle avait reçu sa loge, elle se portait on ne peut mieux. Elle
disait à son ouvrière: «Allez me chercher un journal, que je voie si on
joue ce soir la pièce de ma nièce.» Ç'a été sa dernière parole. On l'a
retrouvée mourante sur son fauteuil. Elle a expiré une heure après dans
les bras de Clotilde, sans souffrir et sans rien comprendre. Clotilde
n'a rien voulu me faire savoir, à cause des occupations où je me
trouvais. Le soir, pendant la première représentation, j'étais dans les
coulisses, j'apercevais la loge d'avant-scène où elle devait être.
J'y voyais des figures étrangères, je m'en inquiétais; j'avais un
pressentiment affreux, je ne pensais pas plus à ma pièce que si elle
était d'un autre. Le lendemain matin, je cours chez Clotilde, et
j'apprends de son portier la triste nouvelle. Je ne peux pas te dire
le mal que cela m'a fait. La fièvre et la grippe m'ont prise
instantanément. Je suis comme toi, je ne m'écoute guère. J'ai traîné
cette vilaine maladie sans me coucher et ne m'en suis trouvée
débarrassée qu'il y a deux jours, par une journée de forte chaleur, la
seule que nous ayons encore eue ici depuis le printemps.
Le succès de _Molière_ a été bon comme approbation du public, mais nul
d'argent. Les théâtres du boulevard sont vides dès qu'il fait beau, et
on a joué ma pièce trop tard dans la saison morte. Le théâtre était
d'ailleurs en déconfiture, à ce qu'il paraît; car il a fermé brusquement
ces jours-ci, et on le reconstitue, je ne sais si c'est avec la même
direction.
Je vais tenter autre chose. Il faut s'attendre à bien du travail perdu
dans cette partie.
Je viens de recevoir une lettre que le colonel d'Oscar écrit au général
Baraguey d'Hilliers, et que ledit général m'a renvoyée pour me faire
voir qu'on promettait positivement qu'Oscar passerait maréchal des
logis. J'espère, sans être certaine, et je voudrais dire cette bonne
nouvelle à Oscar. Mais tu m'annonces qu'ils _vont partir_, et tu ne
m'apprends pas où ils vont. Est-ce qu'ils reviennent en France? Ce n'est
pas probable. Les spahis ne quittent jamais l'Afrique; je t'envoie
toujours une petite lettre pour lui. Fais-la-lui passer, si tu sais où
il est, et change l'adresse, s'il y a lieu. Bonsoir, chère soeur; je
t'embrasse mille fois, ainsi que notre bon Cazamajou, que j'aime de tout
mon coeur. Maurice vous embrasse aussi tous les deux bien tendrement. Il
est revenu de Paris avec moi; c'est le seul qui n'ait pas eu la grippe.
Les autres enfants d'ici te présentent leurs respects. J'attends Solange
dans quelques jours. Elle est très gentille pour moi à présent, malgré
la froideur et la raideur du fond. Mais elle est comme cela, il faut
bien aimer ses enfants comme ils sont. Sa petite est charmante. Son mari
a des travaux et gagne de l'argent.
Adieu encore, chère amie.
Ta soeur.
CCCXXXII
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 6 juin 1851.
Mon enfant, je suis heureuse de l'amélioration de votre sort. Enfin,
voilà du pain quotidien. C'est si cruel d'avoir du coeur, des bras, de
l'âme, et de ne pouvoir les occuper pour nourrir ceux qu'on aime! La
manière dont vous avez été élu est charmante. C'est une vraie victoire.
J'étais à Paris quand cette lettre est arrivée ici; je l'ai trouvée
à mon retour. J'avais la grippe et une grosse fièvre que je traînais
depuis quinze jours à Paris, n'ayant pas un instant pour me reposer.
Votre seconde lettre, me confirme votre satisfaction. Une bonne santé à
vous trois! avec cela, tout va donc bien de votre côté. J'ai retrouvé
hier un petit imprimé de vous, intitulé _Lieds_. Je ne l'avais pas vu.
On reçoit ici les lettres, journaux et imprimés, le matin. On m'apporte
les lettres dans mon lit; mais, les imprimés, sous prétexte de lire
les journaux, mes jeunes gens les égarent ou les laissent traîner
quelquefois, ce qui revient au même. Si bien que j'ai retrouvé le vôtre
en fouillant dans une masse de rebuts où il n'aurait pas dû être. Il y a
de charmantes choses dans ces _Lieds_, et je vois que la vie réelle, à
laquelle il faut bien que, riche ou pauvre, on donne la meilleure partie
de son temps, n'éteint pas en vous le feu sacré. Si la poésie ne fait
pas venir le pain à la maison, du moins elle y conserve la vie de l'âme,
et cela, joint aux tendres affections du coeur et de la famille, est
encore un grand présent du bon Dieu.
J'oublie de vous parler de _Molière_.--Non, les tracasseries de la
censure n'ont été que vaines menaces. Il n'y avait rien dans la pièce
à quoi le mauvais vouloir pût se prendre. Je vous l'enverrai en quatre
actes, comme elle a été jouée, et en cinq actes, comme je l'avais
faite. Vous y trouverez bien de l'impartialité historique. Vous verrez
seulement une scène où, après que divers personnages ont bu à la santé
du roi et de la reine, des princes de la Fronde; un chasseur, à ses
chiens; une gardeuse d'oies, à ses oies, Molière boit à la santé du
peuple. Voilà le mot que la censure voulait absolument ôter. J'ai tenu
bon; je les ai défiés d'interdire la pièce. Je les ai priés de le faire,
leur disant que jamais plus belle occasion ne se présenterait pour moi
de proclamer le jugement et les vertus de la censure. Ils ont cédé, et
le mot est resté. Ils sont très bêtes, ces gens-là! si bêtes, qu'on est
forcé d'en avoir pitié!