Je vous envoie la lettre que vous m'avez ordonnée pour miss Hays. Je

suis bien paresseuse pour répondre à toutes ces formules qui s'adressent

au _nom_ plus qu'à l'âme, et j'y réponds si bêtement, que je ferais

mieux de me taire. Mais vous l'avez voulu, et, comme je donnerais mon

sang pour vous, je ne me fais pas un mérite die répandre un peu d'encre.

Cela me fait penser que vous ne m'avez jamais demandé d'écrire à madame

Ashurst, et que, celle-là, vous la nommez toujours votre amie. Elle doit

donc être meilleure que toutes les autres, et, en ce cas; parlez-lui de

moi et dites-lui pour moi tout ce que je ne sais pas écrire. Vous le

lui direz mieux et elle le comprendra. Ce que vous estimez, ce que vous

aimez, je l'aime et je l'estime aussi. Quant à l'honorable John Minter

Morgan, je lui fais un grand salut; mais, en parcourant son ouvrage,

je suis tombée sur un éloge si naïf de M. Guizot et du _King of the

French_, que je n'ai pu m'empêcher de rire.

C'est assez vous parler des autres. Permettez-moi de vous parler de vous

et de vous dire tout bonnement ce que j'en pense, à présent que je vous

ai vu. C'est que vous êtes aussi bon que vous êtes grand, et que je

vous aime pour toujours. Mon coeur est brisé, mais les morceaux en sont

encore bons, et, si je dois succomber physiquement à mes peines avant de

vous retrouver, du moins j'emporterai dans ma nouvelle existence,

après celle-ci, une force qui me sera venue de vous. Je suis fermement

convaincue que rien de tout cela ne se perd, et qu'à l'heure de mon

agonie, votre esprit visitera le mien, comme il l'avait déjà fait

plusieurs fois avant que nous eussions échangé aucun rapport extérieur.

Tout ce que vous m'avez dit sur les vivants et sur les morts est bien

vrai, et c'est ma foi que vous me résumiez. A présent que vous êtes

parti, quoique nous ne nous soyons guère quittés pendant ces deux jours,

je trouve que nous ne nous sommes pas assez parlé! Moi surtout, je me

rappelle tout ce que j'aurais voulu vous demander et vous dire.

Mais j'ai été un peu paralysée par un sentiment de respect que vous

m'inspirez avant tout. Croyez pourtant que ce respect n'exclut pas la

tendresse, et que, excepté votre mère, personne n'aura désormais des

élans plus fervents envers vous et pour vous.

J'espère que vous me donnerez de vos nouvelles de Paris, si vous en avez

le temps. Je suis en dehors des conditions de l'activité, je ne puis

rien pour vous, que vous aimer; mais Dieu écoute ces prières-là, et

elles ne sont pas sans fruit.

Adieu, mon frère; quand vous souffrez, pensez à moi et appelez mon âme

auprès de la vôtre. Elle ira.

Ma famille d'enfants et d'amis vous envoie ses voeux sincères.

GEORGE.

CCCXX

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, décembre 1850.

Mes enfants, envoyez-moi deux objets dont j'ai le plus pressant besoin:

une _dinde_ et _Muller_[1].

_Une dinde_! la meilleure que vous aurez, morte ou vive! il nous arrive

des truffes; mais on va aux épinettes, pas de dinde! on va dans le

village, pas de dinde! Il faudrait attendre à samedi pour n'en pas

trouver de bonne, peut-être. Envoyez-nous ce que vous aurez, et, quand

les truffes auront suffisamment parfumé l'intérieur de ladite volaille,

venez la manger avec nous. Je crois que, par ce temps humide, trois

jours seront le maximum. Nous sommes à jeudi: venez donc samedi ou

dimanche; qu'Eugénie fixe elle-même, d'après ses notions culinaires, le

jour convenable.

_Muller_! J'ai besoin tout de suite de lui pour remettre au net la

chanson du père Rémy et d'autres airs berrichons; Bocage attend. On va

jouer _Claudie_ à la Porte-Saint-Martin: _grands acteurs_, peut-être

Bocage, traité superbe pour moi, etc.; enfin, ça paraît lancé.

Vite Muller! vite la dinde! j'envoie le cabriolet pour l'un et pour

l'autre.

Je vous embrasse,

GEORGE

Pouvez-vous me renvoyer ce que vous avez lu des _Mémoires_?

[1] Muller Strubing, réfugié politique, savant musicien, qui était en

ce moment l'hôte de la famille Duvernet.

CCCXXI

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 24 décembre 1850.

Mon ami,

Je crois que je vais vous faire plaisir en vous disant Qu'on a retrouvé,

dans un coin de la chambre que vous avez habitée ici, une bague qui doit

vous appartenir et vous être chère. Si j'en juge par la devise: _Ti

conforti amor materno_, ce doit être un don de votre mère, et vous

croyez sans doute l'avoir perdue. Je l'ai serrée précieusement, et,

quand vous m'indiquerez une occasion sûre, je vous l'enverrai. Faut-il,

en attendant, la faire remettre à M. Accursi?

J'ai reçu votre lettre au pape, elle est fort belle. Mais votre voix

sera-t-elle écoutée? N'importe, après tout! D'autres que le pape liront

cette lettre et ranimeront leur zèle et leur patriotisme pour entraîner

ou combattre le zèle ou la tiédeur des princes. Les bonnes pensées sont

déjà de bonnes actions, et vous n'avez que de ces pensées-là.

Je suis vivement touchée de tout ce que vous me dites de bon et

d'affectueux de la part de vos amies. Remerciez-les pour moi de leur

affectueuse hospitalité. J'y répondrais avec empressement si j'étais

libre. Mais, avant de l'être, il faut que je passe toute une année dans

les chaînes. J'ai conclu un marché, un véritable marché, pour travailler

un an entier et recevoir une somme. Je jouissais depuis quelques années

d'une sorte d'indépendance; mais, l'âge d'établir les enfants étant

venu, et, moi n'ayant jamais su _épargner_ en refusant d'assister autant

de gens qu'il m'était possible, je me suis vue dans la nécessité de

penser sérieusement au prix matériel du travail de l'art. Comme, au

reste, ce travail dont je vous ai parlé me plaît[1] et était depuis

longtemps un besoin moral pour moi, j'aurais mauvaise grâce à me

plaindre, tandis que des millions d'hommes accomplissent des travaux

rebutants et antipathiques pour une rétribution insuffisante à leurs

premiers besoins. Je regarde même ce que je fais, au point de vue de

l'argent, comme un devoir que je continue à remplir pour soulager des

gens plus pauvres que moi, puisque, jusqu'à ce jour, je leur ai tout

donné, sans penser à ma propre famille; et, pour cela, je suis blâmée

par les esprits positifs. Je vais donc réparer mes fautes, qui n'étaient

pourtant pas grandes, à mon sens, puisque j'avais réussi à donner cent

cinquante mille francs à ma fille. Et il me semblait qu'avec cela on

pouvait vivre.

Tout cela n'est rien, mon ami; c'est pour vous dire seulement que je ne

bougerai pas de ma campagne que je n'aie accompli ma tâche et satisfait

à toutes les exigences justes ou injustes. Je me porte bien maintenant,

et, si je suis triste, du moins, je suis calme. J'ai appris à être gaie

à la surface; ce qui, en France, à l'heure qu'il est, est comme une

question de savoir-vivre. Quelle étrange époque que celle où tout

est sur le point de se dissoudre de fond en comble, et où c'est être

blessant et cruel de s'en apercevoir!

Parlez-moi de temps en temps, mon ami. Votre voix me soutiendra, et la

vibration en est restée dans mon coeur bien pure et bien consolante.

Vous, vous n'avez pas besoin qu'on vous recommande le courage et la

patience, vous en avez pour nous tous. Vous avez besoin d'être aimé,

parce que c'est un besoin des âmes complètes, et comme un instinct de

justice religieuse qui leur fait demander aux autres l'échange de ce

qu'elles donnent. Comptez que, pour ma part, je suis portée autant par

la sympathie que par le devoir à vous aimer comme un frère.

A vous,

G. S.

[1] Il s'agissait de ses _Mémoires_.

CCCXXII

A MAURICE SAND, A PARIS.

Nohant, 24 décembre 1850.

Cher mignon, je t'écris encore par _Mancel le Vieil_; car je ne sais pas

si tu demeures au n° 1, 3, 5 ou 7. C'est curieux, ni Lambert ni moi ne

nous en souvenons. J'ai, sur mon carnet, 5 ou 7, et dans mon souvenir à

moi, 1 ou 3. Je ne veux pas que le facteur aille crier ton nom chez

tous les portiers de la place et de la rue Furstemberg. Envoie-moi ton

numéro; car, si Manceau et toi ne vous voyez pas tous les jours, ça

pourrait retarder des lettres pressées.

J'ai reçu ta seconde. Je te vois _posant l'auteur_ à ma place, sur le

théâtre de la Porte-Saint-Martin. Ce soir, nous avons fait un paquet

d'airs berrichons, de boeufs, de jougs, de charrettes (dessinés) que

nous envoyons à Bocage. Dis-lui que j'ai retrouvé une mine de musique

dans le sieur Jean Chauvet, maçon qui fait des trous dans mon mur, pour

le calorifère. Pour charmer ses ennuis, il chantait sans s'apercevoir

que je l'écoutais. Il chante juste et avec le vrai chic berrichon; je

l'ai emmené au salon et j'ai noté trois airs dont un fort joli; après

quoi, je l'ai fait bien boire et manger, _là, tout son saoul_. Il a été

retrouver ses camarades, et, leur faisant tâter sa chemise toute trempée

de sueur, il leur a dit: «J'ai jamais tant peiné de ma vie! _c'te_ dame

et ce monsieur (c'était Muller) m'ont fait asseoir sur une chaise; et

puis les v'là de causer et de se disputer à chaque air que je leur

disais; et v'là qu'ils disaient que je faisais du _bémol_, du _si_, du

_sol_, du diable, que j'y comprenais rien, et j'avais tant d'honte que

je pouvais pus chanter. Mais, tout de même, je suis bien content, parce

que, puisque je sais du _bémol_, du _si_, du _sol_ et du diable, j'ai

pas besoin d'être maçon. Je m'en vas aller à Paris, où on me fera bin

boire, bin manger pour écouter mes chansons.»

Là-dessus, tous les autres maçons se sont mis à gueuler dans les

corridors pour me faire entendre qu'ils savent tous chanter, depuis

le maître maçon, qui chante du Donizetti comme un savetier, jusqu'au

goujat, qui imite assez bien le chant du cochon. Mais ça ne me touche

pas, et chacun envie le sort de Jean Chauvet.

Le calorifère va vite. On monte aujourd'hui l'appareil dans la cave, et

c'est très ingénieux. M. Montelier dîne avec nous le dimanche, et nous

régale des histoires les plus _espérituelles_. Mais, c'est égal, il est

intelligent en diable dans sa partie. C'est un ouvrier très fort,

et plein d'amour-propre, ce qui fait qu'il ne rate pas ses travaux.

Cependant ne chantons pas victoire, le calorifère ne fonctionne pas

encore!

La Tournite fait des vol-au-vent succulents, des meringues mirobolantes,

et, comme tu aimes ses fricots, tout est pour le mieux.

Mais revenons à _Claudie_. Si le père Fauveau et le Ronciat sont

mauvais, ne te gêne pas pour le bien dire à Bocage, et tâche qu'il ait

un ensemble comme pour _le Champi_. Surveille bien la mise en scène du

chariot, la tenue et l'aiguillée du _boiron_, que ça soit naïf et ne

fasse pas rire. Dis à Bocage que, s'il ne joue pas, ça me fera bien de

la peine. Mais je crois qu'il jouera et qu'il veut seulement se faire

prier. Prie-le donc sérieusement; il fait la coquette, mais n'aie pas

l'air de t'en apercevoir.

Je suis bien contente que Delacroix t'ait encouragé, cette fois. S'il

faut que tu ailles en Belgique et en Hollande, eh bien, tu iras au

printemps. Pourquoi pas? Ça peut te faire du bien, certainement, et ça

t'intéressera. Si j'avais de l'argent, j'irais bien avec toi; mais il

faut que je pense à en gagner et non à en dépenser; car je voudrais te

faire faire ton atelier. Ça te serait si commode et si agréable! M.

Monteller a fait un très bon plan, tout pareil à celui dont tu avais

marqué les dimensions, mais simple et, il me semble, mieux entendu que

celui de M. Regnault. Il dit que ça ne coûtera que moitié de ce que

disait M. Regnault. Il établit ses dépenses, et dit que, s'il s'en

charge, en quatre mois, il pourra te mettre _la clef dans la main_.

c'est-à-dire tout terminé, vitrage, chauffage, boiseries, peintures,

tout en un mot.

Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme. Le

Paloignon[1] t'embrasse et part le 17. Lambrouche t'embrasse et attendra

ou que j'aille à Paris, si la pièce va vite, ou que Manceau vienne me

tenir compagnie, si la pièce va plus loin; car je ne voudrais pas rester

inutilement des semaines à Paris dans ce moment-ci, où les capitaux ne

pleuvent pas encore. Écris-moi le plus souvent que tu pourras. Marquis

a été triste le jour de ton départ et il a flairé Paloignon, qui avait

pris ta place à table, puis s'en est allé, d'un air de dégoût.

P.S.--Paloignon s'est endormi encore aujourd'hui dans son pavillon. Il

est venu dîner à l'entremets. Il devient très violent et très pédant au

domino. Hier au soir, il voulait tuer Aucante, parce que celui-ci ne

bouchait pas la pose.

Je viens de recevoir une charmante lettre d'Emmanuel. Va donc le

voir. Parle-lui de nous, de _Claudie_, etc. Il demeure toujours rue

Neuve-des-Petits-Champs, 55. Dis à Manceau de lui porter une épreuve de

mon portrait. Voici ce qu'il me dit; lis-le à Manceau:

«Et, à propos, je viens d'entendre dire qu'on a vu un chef-d'oeuvre à

Paris: la gravure de ton portrait de Couture, gravure superbe d'un des

jeunes artistes _commensaux_ de Nohant (quel charmant calembour!).

Est-ce que, par hasard, tu te figures que je ne veux pas une des

premières épreuves?»

N'oublie pas de porter un _Gribouille_ à Camille et d'envoyer une

épreuve de mon portrait, quand ça se pourra, à Clotilde et à ma tante.

[1] Sobriquet du peintre Villevieille, paysagiste distingué, mort

tout jeune.

CCCXXIII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 25 décembre 1850.

Cher enfant,

Je suis toute malade depuis quinze jours et'accablée d'une grosse

correspondance pour la pièce qu'on va jouer à Paris un de ces jours. Je

dois m'y rendre aussitôt après la première représentation, si la pièce

ne tombe pas; auquel cas je n'ai pas besoin de m'en occuper plus après

qu'auparavant. Mais, pour le moment, il faut répondre à mille questions

de détail, et j'en ai la tête cassée. J'aime bien à écrire, à composer;

j'aime bien mon art, mais je n'en aime pas le métier, et tout ce qui est

relatif à l'exécution matérielle m'est odieux. J'ai un ami dévoué, et

des plus compétents, qui s'en occupe à ma place et qui joue même le

principal rôle, bien qu'il ait renoncé au théâtre.

C'est Bocage, qui se donne un mal affreux pour moi, et que je suis

obligée de seconder par correspondance, n'ayant pas le courage de me

fourrer en personne dans cette pétaudière.

Maurice est à Paris, qui fait de la peinture et attend l'Exposition

(laquelle s'ouvre aujourd'hui). Je suis seule ici avec le petit Lambert,

que vous ne connaissez pas, je crois, quoiqu'il soit avec nous depuis

six ans. Mais je crois qu'il était absent quand vous êtes venu. C'est le

plus gentil de mes enfants, et il a beaucoup de talent pour la peinture.

Mais nous sommes comme des corps sans âme quand Maurice n'est pas ici.

Je travaille tant que je peux, mais je ne peux guère, étant souffrante

et sans cesse interrompue par des lettres pressées, et mille détails

d'affaires et d'intérieur. Les artistes et les poètes n'ont jamais le

temps de faire ce qu'ils préfèrent à toute autre occupation, soyez-en

convaincu. Les banalités du monde en distrayent beaucoup. Les soins de

l'intérieur, qui ne sont, après tout, que les soucis et les devoirs de

la famille, en dérangent d'autres qui n'ont pourtant pas a se faire le

reproche de sacrifier aux vanités d'ici-bas.

Vous enragez, vous, avec vos chiffres et cette dure nécessité de penser

au pain du corps avant celui de l'âme! C'est peut-être un rude bienfait

de la Providence, qui nous prive de nos joies intellectuelles pour nous

en rendre la jouissance plus complète et plus féconde quand, par hasard,

nous pouvons la saisir au vol.

Vous ne me parlez plus de votre édition des chansons. Avez-vous épuisé

toute la première? Après ma pièce, si elle me rapporte quelques sous, je

pourrai vous prendre d'autres exemplaires, s'il vous en reste sur les

bras.

Bonsoir, mon cher fils. Impossible de vous écrire plus longtemps; je

suis trop fatiguée. Mais je pense toujours à vous, et je vous aime

toujours, et j'aime toujours Désirée et Solange, que j'embrasse de toute

mon âme. Augustine est venue passer les vacances avec nous. Elle est

heureuse; elle a un bon mari, un bel enfant; elie est à Lunéville, où

elle vit passablement avec la modeste place de son mari et les leçons de

musique qu'elle donne.

Boris est en Angleterre. Mais nous n'avons pas de ses nouvelles depuis

assez longtemps. Aucante est ici ce soir. Il vous serre les mains. C'est

un brave jeune homme.

Voici le jour de l'an qui approche. Dites tout ce qu'il y a de plus

gentil à Désirée pour moi ce jour-la, et je la charge de vous répondre

aussi, pour moi, tout ce qu'il y a de plus affectueux, et que Solange

vous donne à tous deux un baiser de ma part à votre réveil.

CCCXXIV

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 9 janvier 1851

Mon enfant,

Tu me dis aujourd'hui que tout va bien pour _Claudie_ et qu'on va jouer.

Arage m'écrit, de son côté, que le bruit court que ça va à la diable et

qu'il va y avoir un procès. Je pense qu'il est mal informé et que tu

l'es bien. Cependant, s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'il

a entendu dire, tâche d'empêcher ça. Je ne veux pas être fourrée dans

trente-six procès à la fois. Je les déteste; la solution n'en est jamais

équitable, pour ceux qui, comme moi, ne s'en occupent pas, et cela

me donne, à mon début dans la carrière dramatique, une apparence de

chicanerie qui m'est désagréable. Dis à Bocage que _je n'en veux

absolument pas_, pour mon compte.

J'irai à la seconde ou à la troisième représentation, c'est-à-dire

aussitôt que je saurai que la première est un fait accompli; car, de se

fier au jour annoncé, même la veille, tu vois si c'est possible, et ce

qui me serait arrivé si j'avais compté sur le 28.

Tâche donc de savoir positivement de Bocage si c'est vrai ou faux qu'on

joue ma pièce; car, si cela doit traîner un an, _et un procès ne dure

pas moins_ (c'est même court), il vaut mieux que tu reviennes ici. Mais

qu'il réfléchisse que ces coups de tête-là sont une ruine pour moi; que

le premier effet d'un procès sera de me faire interdire par la direction

le droit de faire jouer d'autres pièces avant la fin du procès, et qu'il

peut y en avoir pour dix-huit mois et deux ans; ce sera comme pour _le

Champi_, dont nous n'entendrons plus parler avant 1852, et qui serait à

nous si on n'avait pas cassé les vitres.

Ne le blesse pas, ne le tourmente pas pour le passé. Ce qui est fait est

fait, et il ne faut pas revenir sur les faits accomplis; mais, pour ce

qui est à faire, on peut se préserver, et, encore une fois, je veux que

la pièce soit jouée telle quelle, et qu'elle tombe, plutôt que d'être

conquise au prix d'un procès.

Bonsoir, mon cher mignon; je t'embrasse de toute mon âme.

CCCXXV

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 22 janvier 1851.

Oui, mon ami, je la reçois avec reconnaissance et avec bonheur, cette

chère bague dont je n'ai pas besoin pour penser à vous tous les jours

de ma vie, mais qui sera pour moi une relique sacrée dont mon fils

héritera. Il en est digne; car il a la religion des souvenirs, comme

nous.

En disant que je pense à vous tous les jours de ma vie, je ne me sers

pas d'une formule vaine. Je mentirais si je disais que je pense tous

les jours à _tous_ mes amis. Mais, comme les chrétiens out certains

bienheureux de préférence, auxquels ils s'adressent chaque soir dans

leurs prières, je puis dire que j'ai certaines affections sérieuses sur

cette terre et ailleurs, dont la commémoration se fait naturellement

dans mon âme chaque fois qu'elle s'élève vers Dieu, dans la douleur et

dans la foi. Oui, je vois bien qu'il faut que vous alliez en Italie tôt

ou tard. Je sais bien que vous lui devez votre vie ou votre mort. C'est

notre lot à tous de vivre ou de mourir pour nos principes. Pour vous,

l'éventualité est plus prochaine en apparence que pour nous. Ce n'est

pas moi qui vous dirai de craindre la souffrance, de reculer devant les

périls, et d'éviter la mort. Je vous le dirais, d'ailleurs, sans vous

ébranler. La douleur et l'effroi qui me serrent le coeur à cette idée,

je ne dois même pas vous en parler; mais vous seriez mon propre fils,

que je ne vous détournerais pas de votre devoir. Que nos amis soient

parmi nous ou dans une meilleure vie, nous les sentons toujours en nous

et nous les aimons de même; nous nous sommes dit cela l'un à l'autre et

nous le pensons bien profondément. Pourtant, cette idée de séparation

ici-bas répugne à la nature, et le coeur saigne malgré lui. Que Dieu

nous donne la force de _croire_ assez pour que cette douleur ne soit pas

le désespoir! Mais enfin, fût-elle le désespoir, acceptons tout. L'âme a

ses agonies et doit subir ses tortures, comme le corps.

Il faut que je vous dise maintenant que, depuis trois semaines, je suis

fort tourmentée et indignée à cause de vous. Imaginez-vous que j'ai

traduit en français voire lettre au pape, et que je l'ai accompagnée

de réflexions qui, loin d'être violentes et subversives, sont, au

contraire, chrétiennes et vraies. J'ai envoyé tout cela à Paris, pour

que mes amis le fissent publier dans un journal. Je crois que la

_Réforme_, qui est dans nos idées plus que les autres, l'aurait accepté

sans objection; mais la _Réforme_ n'a qu'un petit nombre de lecteurs, et

je tenais à ce que votre lettre eût un certain retentissement en

France, surtout dans un moment où notre Assemblée vient de discuter

si pauvrement la question italienne, et où le jésuite Montalembert et

autres cerveaux despotiques et étroits vous ont personnellement lancé

leur anathème méprisable. Je tenais beaucoup à montrer que ces beaux

chrétiens étaient des hérétiques, et vous un chrétien beaucoup plus

sincère et plus orthodoxe. Eh bien, le _Siècle_ a gardé mon manuscrit

quinze jours et a fini par le rendre, en disant qu'il manquait de

place pour le publier; ce qui n'est qu'un prétexte pour éviter de se

compromettre dans l'esprit des bourgeois voltairiens. On a porté votre

lettre et mes réflexions au _Constitutionnel_, qui a promis de les

insérer, mais qui les tient depuis plusieurs jours sans en rien faire.

De sorte que j'ignore si, comme le _Siècle_, il ne se ravisera pas. J'ai

écrit hier pour leur dire que, s'ils étaient _effrayés_ de mes idées, je

les autorisais à les supprimer entièrement, pourvu qu'ils publiassent ma

traduction de votre lettre. Nous verrons s'ils auront un peu de coeur et

de courage; mais je suis honteuse pour la presse française non seulement

que vous n'y ayez pas un défenseur spontané, mais encore qu'on ait tant

de peine à laisser entendre une voix qui s'élève dans le désert pour

dire que vous n'êtes ni un jacobin ni un impie.

Au reste, notre ami Borie, que vous avez vu chez moi, a pris plusieurs

fragments de cette traduction et a fait de son côté un bon article,

qu'il a envoyé au _Journal du Loiret_, en même temps que j'envoyais le

mien avec la traduction complète à Paris. Il a mieux réussi que moi. Cet

article a été publié, il y a quelques jours, et j'attends, pour vous

l'envoyer, que j'y puisse joindre le mien. J'ai vu aujourd'hui Leroux,

à qui j'ai remis un exemplaire de votre texte italien, et qui va s'en

occuper sérieusement dans la _Revue sociale_. Il ne sera pas autant que

moi de votre avis. Il rendra justice à la pureté et à l'élévation de vos

idées et de vos sentiments; mais il est possédé aujourd'hui d'une _rage

de pacification_, d'une horreur pour la guerre, qui va jusqu'à l'excès

et que je ne saurais partager.

Blâmer la guerre dans la théorie de l'idéal, c'est tout simple; mais

il oublie que l'idéal est une conquête, et qu'au point où en est

l'humanité, toute conquête demande notre sang.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 12 / 20 段