de l'amélioration des moeurs? me dirai-je qu'il est indifférent d'y
contribuer ou non, pourvu que le bien se fasse et que le vrai bonheur
sourie autour de soi? C'est en vain que je chercherais cette consolation
dans le milieu où je vis. Le peuple des provinces est affreusement
égoïste. Le paysan est ignorant; mais l'artisan qui comprend, qui lit
et qui parle est dix fois plus corrompu à l'heure qu'il est Cette
révolution avortée, ces intrigues de la bourgeoisie, ces exemples
d'immoralité donnés par le pouvoir, cette impunité assurée à toutes les
apostasies, à toutes les trahisons, à toutes les iniquités, c'est là, en
fin de compte, l'ouvrage du peuple, qui l'a souffert et qui le souffre.
Une partie de nos ouvriers tremble devant le manque d'ouvrage et se
borne à hurler tout bas des menaces fanfaronnes. Une autre partie
s'hébète dans le vin. Une autre encore rêve et prépare de farouches
représailles, sans aucune idée de reconstruction après avoir fait table
rase. Les systèmes, dites-vous? Les systèmes n'ont guère pénétré dans
les provinces. Ils n'y ont fait ni bien ni mal, on ne s'en inquiète
point, et il vaudrait mieux qu'on les discutât et que chacun forgeât
son rêve. Nous ne sommes pas si avancés! Payera-t-on l'impôt, ou ne le
payera-t-on pas? Voilà toute la question. On ne se tourmente même pas
des encouragements dont l'agriculture, sous peine de périr, ne peut plus
se passer.
On ne sait ce que signifient les promesses de crédit faites par la
démocratie. On n'y croit point. Toute espèce de gouvernement est tombée
dans le mépris public, et le prolétaire qui dit sa pensée la résume
ainsi: _Un tas de blagueurs, les uns comme les autres; il faudra tout
faucher_!
Sans doute il y a des groupes qui croient et comprennent encore; mais la
vertu n'est point avec eux beaucoup plus qu'avec les autres. L'esprit
d'association est inconnu. La presse est morte en province, et le peuple
n'a pas compris qu'avec des sous on faisait des millions.
L'article du second numéro du _Proscrit_ sur l'organisation de la
presse démocratique est rigoureusement vrai pour signaler le mal, et
parfaitement inutile pour y porter remède. Il est facile de démontrer ce
qu'on peut faire; il est impossible de faire éclore du dévouement là
où il n'y en a pas; notre _Travailleur_[1] est ruiné. Notre ami le
rédacteur est en prison. Sa femme et ses enfants sont dans la misère.
Nous sommes trois ou quatre qui nous cotisons pour tout le désastre. Les
bourgeois du parti sont sourds, le peuple du parti, plus sourd encore.
Le banquet donné à Ledru-Rollin il y a deux ans, et qui paraissait si
beau, si spontané, si populaire, qui l'a payé? Nous. Et c'est toujours
ainsi. Il importe peu quant à l'argent; mais le dévouement, où est-il?
Une masse va à un banquet comme à une fête qui ne coûte rien. On
s'amuse, on crie, on se passionne, on en parle huit jours, et puis on
retombe, et c'est à qui dira qu'il y a été entraîné, et qu'il ne savait
pas de quoi il s'agissait.
Regarderai-je ailleurs? Je verrai des provinces un peu plus braves
sans résultat meilleur. Est-ce à la _Montagne_ que nous chercherons le
produit de toutes les opinions socialistes? Est-ce à Paris, dans les
faubourgs décimés par la guerre civile, et tremblants devant une armée
qu'on sait bien n'être pas ce qu'on croyait? Non, nulle part, j'en suis
malheureusement sûre! Il y a un temps d'arrêt. Le sentiment divin,
l'instinct supérieur ne peut périr; mais il ne fonctionne plus. Rien
n'empêchera l'invasion de la réaction. Nous ne devons qu'aux divisions
de ces messieurs et à leurs intrigues, qui se combattent, d'avoir encore
le mot de république et le semblant d'une constitution. La coalition des
rois étrangers, la discipline de leurs armées, instruments aveugles chez
eux comme chez nous, l'égoïsme et l'abrutissement de leurs peuples, qui,
là comme ici, laissent faire, trancheront la question entre les trois
dynasties qui se disputent le trône de France.
Voilà, hélas! que je dis ce que je ne voulais pas dire. Savez-vous que
je n'ose plus écrire à mes amis que je n'ose plus parler à ceux qui sont
près de moi, dans la crainte de détruire les dernières illusions qui les
soutiennent? Je devrais ne pas écrire; car j'ai la certitude qu'on
lit toutes mes lettres; du moins, toutes celles que je reçois ont été
décachetées et portent la trace grossière de mains qui ne cherchent pas
même à cacher l'empreinte de leur violation. On surprend nos espérances
pour les déjouer, on surprend nos découragements pour s'en réjouir.
Toutes les administrations publiques sont remplies de gens qui ont
mérité les galères. On n'ose plus confier cent francs à la poste. Rien
ne sert de se plaindre; pourvu que les voleurs _pensent bien_, ils ont
l'impunité.
Voilà la France! le peuple le sait, cela lui est indifférent. Que
voulez-vous qu'on dise aux pouvoirs pour les faire rougir? que
voulez-vous qu'on dise aux opprimés, pour les réveiller?
Il faudrait pouvoir écrire avec le sang de son coeur et la bile de son
foie, le tout pour faire plus de mal encore; car il est des heures où
l'homme est comme un somnambule qui court sur les toits.
Si on crie pour l'avertir, on le fait tomber un peu plus vite.
Et cependant vous agissez, vous écrivez. Vous le devez, puisque vous
êtes soutenu par la foi. Mais, dussiez-vous me haïr et me rejeter, je
sens qu'il m'est impossible d'avoir _la foi, de bonne foi_.
Merci pour la réponse à Calamatta; je crois que c'est tout ce qu'il
désire.
Adieu, mon ami; je suis navrée, mais je vous aime et vous admire
toujours.
[1] Journal qui se publiait à Châteauroux.
CCCXV
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 26 septembre 1850.
Mon cher enfant,
Vous me demandez _si cela me sourirait_, de vous fournir de quoi faire
votre édition à bon marché. Oui, certes, rien ne me sourirait plus que
de vous servir. Mais, pour ce mois-ci, c'est-à-dire pour le mois où nous
allons entrer, je ne puis vous rien promettre. J'ai dix mille francs à
verser pour une dette d'honneur que rien au monde ne peut reculer. Je ne
suis pas dans la position des propriétaires aisés, qui peuvent toujours
emprunter tant qu'ils ont un petit capital au soleil. Je suis femme,
c'est-à-dire _mineure_, séparée de mon mari légalement, et cependant
toujours sous sa dépendance pour les affaires d'argent, tant les
lois protègent mon sexe! _Je ne peux pas donner d'hypothèque sur ma
propriété_. Forcée d'emprunter pour les autres, dans des moments
difficiles, je ne l'ai pu qu'en me servant, pour sauver mes amis et mes
parents pauvres, de la caution d'autres parents moins pauvres. Mais
cette caution les expose à perdre leur argent, si je meurs sans avoir
payé. Mon mari et mon gendre n'auraient aucun scrupule d'invoquer la
loi, et de leur laisser tout perdre. L'honneur de Maurice serait leur
refuge; mais Maurice aussi peut mourir. Il y a donc danger pour qui me
prête, et ces amis moins pauvres dont je vous parle sont loin d'être
riches. Ma conscience m'ordonne donc d'éteindre toutes mes dettes
aussitôt que je reçois quelque argent de mes éditeurs. Et voilà comme
quoi je tire toujours le diable par la queue. Me voici dans une de ces
crises financières qui se renouvellent deux ou trois fois par an. D'ici
à quinze jours, il faut que je ramasse, en redemandant, à droite et à
gauche, ce qu'on me doit en détail, et j'espère arriver à faire cette
somme de dix mille francs. Et puis il faut payer aussi les intérêts. Mes
rentrées ne sont pas toutes certaines, il s'en faut! Je ne sais donc
pas si je pourrai disposer de quatre cents francs à la fois. Je vous en
garantis cent pour un pressant besoin, et le reste peu à peu. Est-ce
que votre imprimeur ne peut vous faire cette avance? Hetzel va revenir
d'Allemagne. S'il est à même de payer ce qu'il me redoit, cela ira tout
seul. Mais le sera-t-il? J'arrive de Paris, où lesdites affaires m'ont
forcée d'aller chercher un recouvrement qui m'a manqué. Je ne suis
revenue que depuis deux jours. C'est ce qui vous explique le retard de
ma réponse.
J'ai deux pièces de théâtre en portefeuille. Le succès du _Champi_ m'a
mise en passe de gagner de l'argent. Le Théâtre-Français et tous les
autres théâtres m'ont fait des offres, avec promesses de primes payées
d'avance. Tout cela est bien joli. Mais j'ai tout refusé pour attendre
que Bocage, qui est destitué arbitrairement, persécuté injustement, et
que la réaction voudrait ruiner, ait acquis la direction d'un autre
théâtre (non subventionné) ou qu'il remonte sur les planches comme
artiste, et qu'il puisse, avec mes pièces, dicter pour lui des
conditions honorables et avantageuses. Cela me laisse sans profit pour
le moment. Mais peut-on, dans cette société-ci, respecter la délicatesse
des sentiments et _faire des affaires_! Non. Les honnêtes gens sont
condamnés à être gueux. Bien entendu que je cache ma gêne à Bocage; car
il refuserait de la prolonger. Mais ma gêne, c'est bel et bon; elle
m'empêche d'agir selon mes goûts; elle ne me prive pas de l'aisance
accoutumée, et la vôtre est plus grave. Elle peut vous priver du
nécessaire. Un mot donc, si vous arrivez là le mois prochain, et je vous
expédie un autre petit billet, en attendant mieux.
Une autre cause de gêne, c'est notre journal _le Travailleur,_ que l'on
a tué à force de procès et d'amendes. Le rédacteur, un de nos meilleurs
amis, brave prolétaire instruit, et du plus noble caractère, est en
prison pour huit mois, sa femme et ses cinq enfants sans ressources. Eh
bien, tout retombe sur nous, c'est-à-dire sur quatre ou cinq amis et
sur moi! Quand on fait un journal démocratique chez nous, tout le monde
souscrit, tout le monde promet. A l'heure de payer, il n'y a plus
personne, et la cause ferait lâchement banqueroute, le rédacteur, martyr
de la cause, pourrirait en prison, si nous n'étions pas là. C'est avec
de continuelles défections de ce genre qu'on nous épuise. Ce qu'il y
a de plus triste là dedans, ce n'est pas qu'on nous ruine: cela n'est
rien; c'est que le peuple ne sache pas s'imposer le plus petit sacrifice
pour sauver et protéger l'organe de ses intérêts et de ses besoins. Ils
sont fiers et jaloux de leur journal; avec un sou par semaine, ils le
relèveraient. Mais le sou du pauvre, les sous avec lesquels les prêtres,
les moines et les missionnaires font des millions, on les donne au
fanatisme, on les donne à la débauche, on les refuse à la cause
républicaine. C'est bien décourageant, vous en conviendrez. Je crains
qu'il n'en arrive autant avec votre édition populaire, et que ceux-là
qui devraient la dévorer, ceux-là pour qui vous avez travaillé et
souffert, ne vous abandonnent avec ingratitude. Le temps est mauvais,
affreux. L'humanité subit une crise déplorable. Les pouvoirs sont lâches
et corrompus, le peuple est abattu, aveugle, et laisse tout faire. On
dit que nous sortirons, de là en 1852; que le travail qui s'accomplit
mystérieusement éclatera pour sauver la République. J'avoue que je
le désire plus que je ne l'espère, et que je me sens malade de
découragement en voyant celui de mes semblables.
Bonsoir, cher enfant. Embrassez pour moi tendrement Désirée et Solange.
Je vous aime et vous bénis.
CCCXVI
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, 15 octobre 1850.
Mon ami,
Je n'ai pas subi d'influences, vous vous trompez. Je vis dans une
retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refusé avant d'avoir reçu un
mot de Louis Blanc, et, entre ma première et ma seconde lettre à vous,
je n'ai rien reçu de lui qui ait pu agir sur ma résolution.
Louis Blanc n'a pas refusé, que je sache, son concours à l'oeuvre du
_Proscrit_. C'est vous qui me disiez qu'il voulait rester en dehors, et,
d'après lui, on ne l'aurait même pas consulté. Il ne résulte point de sa
lettre à moi qu'il soit décidé à se séparer hautement de cette nuance du
parti. Il me semble au contraire, que, si on l'avait bien voulu, il s'y
serait joint, tout en faisant loyalement ses réserves quant à l'avenir.
La _doctrine de l'abstention,_ si on peut appeler ainsi ce que je vous
disais, m'est toute personnelle, et, si je l'ai attribuée à Louis
Blanc, c'est en réponse à ce que vous me disiez de lui. Vous êtes plus
près de lui que moi, pour connaître ses intentions et ses dispositions.
Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d'action, si
vous le jugez utile, et qu'il se prononce.
Il me dit, et je le connais sincère et ferme, qu'il saura toujours
mettre de côté les questions personnelles devant l'accomplissement d'un
devoir. Qu'il juge donc lui-même de son devoir politique. Là, je ne
suis point compétente. S'il connaissait comme moi l'antipathie de
Ledru-Rollin pour ses idées et pour sa personne, il n'agirait jamais
de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n'est pas moi qui me
charge de répéter ce que j'entends. Vous trouveriez d'ailleurs que c'est
une misérable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de
vue de la rancune d'amour-propre. Mais, au point de vue de la raison,
je ne concevrais guère qu'il soit dans la logique du devoir de se jeter
dans un filet qui vous attend pour vous étrangler.
Or l'entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet
office. Ce qui est arrivé arrivera.
Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais
enfin les personnes représentent des principes, et, vous-même, vous
voyez bien que vous êtes arrêté devant Louis Blanc par une formule.
Il dit: _A chacun suivant ses besoins_. C'est le premier terme d'une
formule triple bien simple, et qui est dans l'esprit de chacun. Vous
admettez le second terme: _A chacun suivant ses oeuvres_.
Le troisième sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isolé
et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres:
_A chacun suivant sa capacité_.
Oui, je crois qu'il faut admettre ces trois termes pour arriver à un
résumé complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis
Blanc, qui s'est attaché particulièrement à la première question,
se soit prononcé contre les deux autres, et je crois cette première
indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l'homme
épuisé, mourant de misère, d'ignorance et d'abrutissement, il faut le
pain avant tout. Tant qu'on ne voudra s'occuper du pain qu'après tout
le reste, l'homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas,
d'ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution
matérialiste.
Qu'on développe et qu'on dise: «A chacun suivant les besoins de son
estomac, de son coeur et de son intelligence.» Ou bien: «A chacun selon
son appétit, sa conscience et son génie.» C'est toujours la même chose.
Ici, je suis d'accord avec Leroux, qui est parti de là pour composer un
étrange système de _triade_ où mon intelligence ne peut le suivre.
Vous voyez bien que je ne suis pas plus en désaccord de principes avec
vous qu'avec Louis Blanc, et je ne saisis pas même le combat que ces
formules, posées d'une manière ou de l'autre, peuvent se livrer dans
votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente
pour le comprendre, ou la différence est imaginaire et tient à des
préventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous êtes pas
assez interrogés et compris l'un l'autre. C'est le défaut des formules.
Il y a un moment où le sentiment général, étant un, les admet comme
l'expression d'une vérité irréfutable dans la pratique; mais, tant
qu'elles planent dans la sphère des discussions métaphysiques, elles
prennent, pour les divers esprits, diverses significations mystérieuses,
et on se dispute sur des mots sans tomber d'accord sur l'idée. Toutes
les fois que j'ai entendu _démolir_ Louis Blanc, c'est au moyen
d'inductions qui n'étaient nullement, selon moi, la déduction de ses
formules.
Quant à moi, je vous avoue que je suis si lasse, si ennuyée, si
fatiguée, si affligée de voir les faits entravés toujours par des mots,
et le fond sacrifié à la forme, que je ne m'occupe plus du tout des
formules, et que, si j'en avais trouvé une, j'en ferais bien bon
marché. Ce qui m'occupe aujourd'hui, ce qui fait que vous me croyez en
dissidence avec vous quand je ne pense pas y être, c'est le caractère,
l'intuition, la volonté des hommes; je me demande à quel but ils
marchent, et cela me suffit. Eh bien, on crée un centre, on lui donne un
journal, un manifeste pour organe.
Votre manifeste est beau et juste, à ce qu'il me semble. S'il était
isolé, je ne ferais pas de réserves; mais il est encadré par un
groupe, qui croit devoir s'en prendre au socialisme de Louis Blanc de
l'impuissance politique et sociale du gouvernement provisoire. Pour moi,
ce groupe se trompe. Ce groupe met à sa tête un homme que j'estime comme
particulier, auquel je _ne crois pas_ comme homme politique; et, avec
cela, on se prononce assez ouvertement contre un homme au caractère
duquel je crois fermement; ma conscience me défend de joindre ma
signature à ces signatures.
Il y a plus, Louis Blanc y apporterait la sienne, que je ne le suivrais
pas, parce que je sais des choses qu'il ne sait peut-être pas, parce que
je me souviens de choses que je ne dois pas dire, les ayant surprises au
laisser-aller de l'intimité.
Aimez-moi donc comme si de rien n'était, mon ami, et, de ce que je ne
fais pas un acte que vous me conseillez de faire, n'y voyez pas une
différence de sentiments et de principes: voyez-y seulement une manière
différente d'apprécier un fait passager.
Ce qui me fait rester calme devant vos tendres reproches, c'est la
profonde conviction que, si vous étiez moi, vous feriez ce que je fais.
Il y a plus, si vous étiez à ma place, vous seriez communiste comme je
le suis, ni plus ni moins, parce que je crois que vous n'avez jugé
le communisme que sur des oeuvres encore incomplètes, quelques-unes
absurdes et repoussantes, dont il n'y a pas même à se préoccuper. La
vraie doctrine n'est pas exposée encore et ne le sera peut-être pas
de notre vivant. Je la sens profondément dans mon coeur et dans ma
conscience, il me serait impossible probablement de la définir, par la
raison qu'un individu ne peut pas marcher trop en avant de son milieu
historique, et que, eussé-je la science et le talent qui me manquent,
je n'aurais pas pour cela la divine clef de l'avenir. Tant de progrès
paraissent impossibles qui seront tout simples dans un temps moins
reculé que nous ne pensons! Mon communisme suppose les hommes bien
autres qu'ils ne sont, mais tels que je _sens_ qu'ils doivent être.
L'idéal, le rêve de mon bonheur social, est dans des sentiments que je
trouve en moi-même, mais que je ne pourrais jamais faire entrer par la
démonstration dans des coeurs fermés à ces sentiments-là. Je suis bien
certaine que, si je fouillais au fond de votre âme, j'y trouverais le
même paradis que je trouve dans la mienne. Je dis avec vous que c'est
irréalisable quant à présent; mais la tendance qui y entraîne les hommes
malgré eux, et dont quelques-uns se rendent compte, dès à présent plus
ou moins bien, comment et pourquoi la maudire et la repousser?
Bonsoir, ami; la nuit vient, et je ne veux point discuter davantage. Je
ne crois pas qu'il en soit besoin, vous me connaissez et me comprenez
de reste. Si nous ne marchons point du même pas, je crois que c'est
toujours sur le même chemin que nous sommes; seulement vous faites une
étape, à laquelle je ne crois pas devoir m'arrêter. Vous me retrouverez
non loin, et, si votre tentative a été heureuse, que Dieu en soit béni,
et vous aussi.
GEORGE.
CCCXVII
A M. SULLY-LÈVY, ARTISTE DRAMATIQUE, À PARIS
Nohant, 18 novembre 1850.
Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher enfant, et vous
remercie encore de votre obligeance pour nous. Je compte bien que ce ne
sera pas la dernière fois que nous la mettrons à l'épreuve, et que cela
me fournira l'occasion de vous être utile autant que je le désire.
Pour le moment, mon _pouvoir_ n'est pas grand à la Porte-Saint-Martin,
puisque, après y avoir trouvé peu de bonne grâce pour engager les
acteurs indispensables à ma pièce, j'ai été forcée de me retourner vers
un autre théâtre. Et je ne sais pas encore auquel Hetzel se sera fixé.
Si ce ministère continue, j'aurai toujours de la peine à faire de l'art
comme je l'entends; car partout je trouve des gens que mon nom épouvante
et des influences qui me traversent. N'importe, j'arriverai par la
patience; Je suis en _pourparler_ au Vaudeville pour notre _Nello_[1].
_Si j'y peux quelque chose_, est-il entendu que vous aimeriez à jouer
sur ce théâtre et dans cette pièce? Je pense aller bientôt à Paris;
fixez vos désirs sur quelque point, et j'espère que je pourrai vous
aider à les réaliser.
Je vous ai promis une lettre pour Rachel. Je vous l'envoie; c'est elle
qui pourrait tout, si elle voulait.
Tout le monde désire vous revoir et s'applaudit de vous connaître, et
moi, à la tête de ma troupe d'enfants, je vous serre les mains, de tout
mon coeur.
Nous rejouons demain _Nello_ avec le troisième acte tout refait. C'est
le vieux Frantz qui fait votre rôle.
[1] Joué au théâtre de l'Odéon, sous le titre de _Maître Faville._
CCCXVIII
M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE-EN-MER
Nohant, 28 novembre 1850.
De quoi donc vous alarmez-vous ainsi, mon ami? Vraiment; vous êtes le
seul en France, à croire qu'un soupçon sur votre compte soit possible.
Tout le monde voit ici la vérité; elle est trop grossière de la part
du pouvoir pour imposer même aux esprits les plus bornés. C'est une
exception _en votre faveur_, c'est-à-dire une aggravation de peine. Ce
pouvoir, eût-il eu l'infâme pensée de vouloir vous exposer aux méfiances
de vos frères, n'a ici qu'une déception dont la honte retombe sur lui.
J'avoue que je rougirais pour vous d'avoir à vous défendre contre de si
fantastiques apparences. Non, non, il est des hommes placés trop haut
pour qu'un plaidoyer en leur faveur ne soit pas une sorte d'outrage
gratuit, La France entière me répondrait dans son coeur: «De quoi vous
mêlez-vous?» Vos ennemis eux-mêmes souriraient des perplexités de votre
grande âme et de mon indiscrète sollicitude pour une réputation que nul
ne peut atteindre, et que, dans l'avenir comme dans le présent, le monde
entier honore ou subit. Les méchants la subissent avec rage, ils s'en
vengent en vos qualifiant de jacobin. Eh bien, ceci ne vous fâche pas,
puisque vous savez ce que cela signifie dans leur appréciation. Quant
à la trahison, je vous assure qu'ils n'ont pas même espéré le faire
croire. Ils ont voulu vous séparer des autres victimes pour ôter
peut-être au reste de l'hécatombe le prestige qui s'attachait à votre
nom.
Calmez-vous, mon frère; vous êtes trop modeste, trop humble de croire
à une atteinte possible portée à votre caractère. S'il existe dans les
murs de Belle-Isle, s'il a existé dans ceux de Doullens des esprits
assez malades, des coeurs assez aigris pour vous accuser (et cela même,
j'en doute), soyez certain que ces hallucinations de la souffrance et
de la colère n'ont pas dépassé le mur des cachots où elles sont trop
expiées. Mais vous, homme fort, ne vous laissez pas amoindrir, dans le
sanctuaire de votre raison supérieure, par des illusions du même genre.
Ne croyez pas que la plainte amère et folle qui pourrait sortir contre
vous de ces tristes murs aurait le moindre écho en France. Souvenez-vous
que vous êtes notre force, à nous, et que vous seul pourriez nous
l'ôter, en doutant de vous-même. Soyez tranquille, si une insulte
parlait de je ne sais quels bourbiers de la réaction, nous ne la
laisserions pas passer, et, tout en la méprisant, nous l'écraserions.
Mais cette insulte ne viendra pas, et nous ne devons même pas supposer
qu'elle puisse venir; ce n'est pas quand il s'agit de vous qu'il faut
aller au-devant d'un semblant de soupçon.
Vous avez dû recevoir une lettre de Louis Blanc et une de Landolphe que
je vous ai fait passer par M. P... Soutenez les vivants dans leur lutte,
vous qui êtes déjà à moitié dans le ciel. Et que ce calme de la tombe
illustre où l'on vous tient enfermé vous conserve comme Jésus dans
la sienne. Songez à en sortir vivant et fort; car le jour viendra
de lui-même, et nous aurons encore besoin de vous dans le monde des
souffrances et des passions.
Donnez-moi de vos nouvelles. Je crains que vous ne soyez réellement
malade sans vouloir l'avouer, et que tout cela ne soit le résultat très
naturel et très impartial d'une consultation de médecins. Vous avez
peut-être été assez malade à ce moment-là pour qu'on n'ait pas
voulu prendre la responsabilité d'aggraver trop votre état par le
transfèrement. Je ne crois pas que personne ait demandé _grâce_
pour vous. Ce ne pourrait être qu'un ami maladroit; mais c'est
fort invraisemblable qu'on vous aime et qu'on agisse malgré vous.
L'inquiétude que j'éprouve a saisi tout le monde. Rassurez-nous.
Conservez-vous. Il le faut, et pour la cause et pour ceux qui, comme
moi, vous chérissent de toute leur âme.
GEORGE.
CCCXIX
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, novembre 1850.
Mon ami,