de Fontainebleau, ni nulle part au monde. Je vous en demande mille
pardons, mais vous ne connaissiez de vue ni lui ni moi, le jour où vous
avez fait cette singulière rencontre, racontée par vous, d'ailleurs,
avec beaucoup d'esprit. Je n'ai jamais fait un pas dehors avec M. de
Lamennais, que j'ai toujours connu souffrant et retiré. Puisque nous
en sommes à M. de Lamennais, voici le second fait que je tiens
essentiellement à démentir. Vous dites que, plus tard, lorsqu'on
amenait l'entretien sur le rédacteur en chef du _Monde_, je m'écriais:
_Taisez-vous! il me semble que j'ai connu le diable!_
Je déclare, monsieur, que la personne qui vous a rapporté ceci a chargé
sa conscience d'un gros mensonge. Mon _intimité_ avec M. de Lamennais,
comme il vous plaît d'appeler mes relations respectueuses avec cet homme
illustre, n'a jamais changé de nature. Vous dites que _George Sand ne
tarda pas à rompre une intimité qui n'avait pu devenir sérieuse que
par distraction ou surprise_. Il n'y a de distraction et de surprise
possibles à l'égard de M. de Lamennais que celles dont vous êtes saisi
en parlant de la sorte, à propos d'une des plus pures gloires de ce
siècle.
Mon admiration et ma vénération pour l'auteur des _Paroles d'un croyant_
ont toujours été, et demeureront sans bornes. La preuve ne me serait pas
difficile à fournir, et vous eût frappé si vous aviez eu le temps et la
patience de lire tous mes écrits.
Je passe encore bon nombre d'erreurs sans gravité, et au sujet
desquelles je me borne à rire dans mon coin,--non de vous, monsieur,
mais de ceux qui prétendent fournir des documents à l'histoire des
vivants,--pour arriver à cette phrase: _Elle fermait l'oreille quand il
parlait d'une application trop directe du système_.
Cela n'a pas l'intention d'être une calomnie, je le sais; mais c'est un
ridicule gratuit que vous voulez prêter à un homme non moins respectable
que M. de Lamennais. N'auriez-vous pu trouver deux victimes moins
sacrées qu'un vieillard au bord de la tombe, et un noble philosophe
proscrit? Je suis sûre qu'en y songeant vous regretterez d'avoir trop
écouté le penchant ironique qui est la qualité, le défaut et le malheur
de la jeunesse en France.
Permettez-moi aussi de vous dire qu'une certaine anecdote enjouée à
propos d'un M. Kador, que je ne connais pas, est très jolie, mais sans
aucun fondement.
Enfin, la modestie me force à vous dire que je n'improvise pas tout à
fait aussi bien que Liszt, _mon ami_, mais non pas mon maître: il ne m'a
jamais donné de leçons et je n'improvise pas du tout. Le même sentiment
de modestie m'oblige à dire aussi qu'on dîne fort bien en blouse à ma
table et que je n'ai pas tant d'élégance et de charme que vous voulez
bien m'en supposer. Là, il m'en coûte certainement de vous contredire;
mais je crois que cela vous est fort égal, et qu'en me prenant pour
l'héroïne d'un roman plein d'esprit dont vous êtes l'auteur, vous ne
teniez pas à autre chose que montrer le talent et l'imagination dont
vous êtes doué.
G. SAND.
CCCX
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, 10 mars 1850.
Mon ami,
J'ai pris plus de courage depuis que je ne vous ai écrit, bien que j'aie
perdu plus de santé et de force physique. Mais ce qui me donne patience,
c'est justement que je ne me sens plus cette énergie matérielle qui
résistait à tous les coups. A présent, je n'aurai qu'à me laisser faire
pour m'en aller tout doucement et sans crime, puisque, selon vous, c'est
un crime de s'en aller volontairement. Je persiste à croire que nous
avons tous cette liberté, ce droit de protester contre la vie, telle que
l'ont faite les erreurs et les mauvaises passions des sociétés fausses
et injustes. Et, quand beaucoup de nous auraient suivi mon exemple, où
eût été le mal? Tous ces suicides qui ont marqué les années scandaleuses
et impies de l'empire romain ne sont-ils pas une protestation qui a son
importance et qui a eu son effet?
Quand les premiers chrétiens se jetèrent dans les thébaïdes, n'était-ce
pas une manière de se tuer et de protester contre la corruption et les
violences des sociétés? Et quand ce peuple, qui oublie ses martyrs en
prison et dans l'exil, apprendrait que Barbès et autres ont mis fin à
des jours intolérables, où serait le mal encore une fois? Moi, je
suis toujours plus frappée des actes de désespoir que des résistances
héroïques, et j'ai plus appris à haïr l'injustice en voyant la mort
volontaire de certains anciens qu'en lisant les écrits des inébranlables
stoïques.
Mais laissons ce morne chapitre, qui ne vous convaincrait pas, puisque
vous appréciez tout cela avec un autre sentiment Ce sentiment est plus
puissant que tous les raisonnements du monde. D'ailleurs, je n'aurai pas
la force que j'ambitionne, je ne me tuerai pas. Se tuer n'est rien, sans
doute; mais s'endurcir contre les larmes de quelques êtres qui ne vivent
que par vous, c'est là ce qui me manquera probablement. Et puis à quoi
bon, puisqu'on meurt sans cela?
Ne vous tourmentez pas et ne vous affligez pas des lettres que je vous
écris. Les lettres, surtout les lettres espacées, sont plus sombres que
la vie courante, parce qu'elles résument certain sentiment suprême,
certaine conclusion fatale qui se trouve au bout de tout, quand on
se recueille pour ouvrir à un ami le fond de son coeur. Dans la vie
courante, rien ne paraît. On a des habitudes de gaieté, parce qu'en
France surtout la gaieté, la légèreté apparente est comme une loi de
savoir-vivre. Dans certains milieux particulièrement, il faut toujours
savoir rire avec ceux qui rient. Je vis presque toujours avec des
artistes, avec des personnes jeunes; on _s'amuse chez moi_ et j'y suis
toujours gaie.
J'y suis heureuse et très tranquille si l'on n'apprécie que les
relations apparentes. Le mal de ma vie est en moi. Il est dans
ma secrète appréciation de toutes ces choses qui paraissent si
divertissantes et qui font vibrer dans le fond de mon âme des cordes si
lugubres. Rassurez-vous donc, je porte bien mon costume et personne que
vous peut-être ne se doutera jamais, que je me meurs de chagrin.
Vous êtes content, vous, dans ce moment-ci, n'est-ce pas? Nos élections
sont bonnes et tous mes amis sont pleins de joie et d'espérance. Ils
disent, et je pense qu'ils ont raison, que nous irons sans secousse
jusqu'aux prochaines élections générales et qu'alors la majorité sera
dans le sens de l'avenir républicain. Je le crois aussi. Mais cela ne
rendra pas la vie à ceux, qui sont morts victimes de l'ignorance et de
l'indécision des masses; vous acceptez la loi du malheur, vous êtes
religieux.
Il se peut qu'en fin de compte, je sois impie, puisque je ne peux pas me
soumettre au mal accompli, à ce passé que Dieu lui-même ne peut réparer,
puisqu'il ne peut le reprendre, et qui saigne toujours en moi comme une
blessure incurable.
Cher ami, ne perdez pas votre temps à répondre à mes tristes lettres
et à réfuter ce que vous regardez comme mes hérésies. Aimez-moi, et
envoyez-moi deux lignes quand vous avez le temps, pour me parler de vous
et me dire que vous vous souvenez de moi.
CCCXI
AU MÊME
Nohant, 4 août 1850.
Cher, j'ai reçu la trop courte visite de votre jeune et jolie amie
Caroline. Je sais que sa soeur est ou a dû être auprès de vous. Qu'elles
sont heureuses, ces Anglaises, de pouvoir courir où le coeur les pousse!
Cela vous a donné un peu de bonheur et de consolation. Vous n'avez pas
besoin qu'on vous dise que vous êtes aimé, estimé, vénéré; mais vous
êtes sensible à l'affection, parce que vous la ressentez en vous-même.
Caroline m'a paru charmante. Elle m'a dit qu'Élisa était heureuse. Elles
voient à Londres Louis Blanc, qui aime et estime infiniment toute la
famille. Élisa me parle d'un journal où vous désirez que j'écrive. J'y
ferai mon possible; mais je doute d'écrire désormais quelque chose qui
ait le sens commun. J'écris mes _Mémoires_, parce que j'y parle du passé
où j'ai vécu. Aujourd'hui, on ne vit plus en France; on est comme frappé
de stupeur au bord d'un abîme, sans pouvoir faire un mouvement pour le
fuir. Heureusement, cette stupeur même empêchera peut-être qu'on ne
fasse un mouvement pour s'y jeter; mais que la vie qui s'écoule ainsi
est lente et triste!
La supporter sans maudire la destinée humaine et sans méconnaître la
Providence, c'est bien tout ce qu'on peut faire. Je défie qu'on se sente
artiste, ou, si on l'est encore en face de la nature, je ne crois pas
qu'on puisse être inspiré par les événements qui s'accomplissent sous
nos yeux.
La douleur rend muet, l'indignation serait la seule corde vivante du
coeur; mais la presse est bâillonnée, et je n'ai pas l'art de ne dire
que la moitié de mon sentiment. Mon silence m'a bien été reproché depuis
un an; mais il ne dépend pas de moi de le rompre. Je ne suis pas dans
l'action, je suis sans illusion, sans personnalité qui m'enivre comme la
plupart des hommes, sans responsabilité comme il vous est arrivé d'en
avoir une terrible et sacrée à accepter.
Je n'ai jamais compris les poètes faisant des vers sur la tombe de leur
mère et de leurs enfants. Je ne saurais faire de l'éloquence sur la
tombe de la patrie. Le chagrin me serre le coeur quand je touche à une
plume. La sérénité, la gaieté sont faciles en famille. Mais la douleur,
comme la joie, rentre en moi-même quand je songe au public.
Ce public froid et lâche qui a laissé égorger la liberté et souiller la
ville éternelle redevenue sainte, ce public égoïste, aveugle, ingrat,
qui ne s'émeut pas aux exploits de la Hongrie et qui ne s'alarme pas
même des efforts de la Russie et de l'Autriche, se réveillerait-il
devant un livre, un journal, un écrit quelconque? Ce serait un devoir
pourtant de poursuivre l'oeuvre par tous les moyens. Il y en a d'autres
peut-être que celui-là, et je ne les néglige pas, je vous les dirai plus
tard. Quant à écrire, discuter, prêcher, je crois que la mission des
gens de lettres de ce temps-ci est finie ou ajournée en France, et que
les plus sincères sont les plus taciturnes. C'est qu'on ne peut pas
vivre et sentir isolément. On n'est pas un instrument qui joue tout
seul. Ne fût-on qu'un orgue de Barbarie, il faut une main pour vous
faire tourner. Cette main, cette impulsion extérieure, le vent qui fait
vibrer les harpes écossaises c'est le sentiment collectif, c'est la vie
de l'humanité qui se communique à l'instrument, à l'artiste.
Croyez-moi, ceux qui sont toujours _en voix_ et qui chantent d'eux-mêmes
sont des égoïstes qui ne vivent que de leur propre vie. Triste vie que
celle qui n'est pas une émanation de la vie collective. C'est ainsi que
bavarde, radote et divague ce pauvre Lamartine, toujours abondant en
phrases, toujours ingénieux en appréciations contradictoires, toujours
riche en paroles et pauvre d'idées et de principes; il s'enterre sous
ses phrases et ensevelit sa gloire, son honneur peut-être, sous la
facilité prostituée de son éloquence.
Ce que je vous dis là n'est-il pas votre sentiment, lorsque vous me
dites qu'écrire pour le présent est chose tout à fait inutile? Mais vous
pensez qu'il faut toujours écrire pour l'avenir. C'est bien ce qu'il
vous faudra faire dans vos jours de repos, quoi que vous en disiez. Vous
avez des faits à raconter, votre vie appartient à l'histoire, et rien ne
vaut la parole de l'historien qui a _fait_ l'histoire avant de l'écrire.
Vos actes et vos proclamations sont là, je le sais; mais votre sentiment
intime, vos espérances, vos douleurs, vos abattements même instruiront
encore plus la postérité. La défaillance de Jésus sous les oliviers, les
larmes de Jeanne Darc marchant au supplice sont l'attendrissement et
l'enthousiasme éternels des âmes aimantes. Il y a en nous un foyer
intime que nous devons laisser voir quand il est pur. Vous écrirez donc
votre vie, je l'espère. Ce sera, d'ailleurs, le martyrologe des plus
grands coeurs de l'Italie moderne, et nul comme vous ne tressera cette
couronne qui leur est due.
Vos amies espèrent vous revoir en Angleterre dans quelques mois. Quand
nous reverrons-nous en France?
Adieu, cher ami; écrivez-moi si vous avez le temps. Sinon, ne vous
fatiguez pas. Je sais que votre coeur ne s'endort point; je tiens
seulement, s'il vous est possible, à savoir que vous vivez, sans trop
souffrir, et que vous savez bien que je vous aime, tendrement et
éternellement.
J'ai reçu le volume dont vous me parlez: c'est un précieux et magnifique
document historique.
CCCXII
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 14 août 1850.
Je ne vous ai pas remercié en personne, monsieur, et vous me chagrinerez
beaucoup si vous m'ôtez le plaisir de le faire de vive voix à Nohant,
c'est-à-dire à la campagne, où l'on se parle mieux en un jour qu'à Paris
en un an. Je ne suis plus sûre d'y aller avant la fin du mois. J'ai été
malade, retardée, par conséquent dans mon lit.
Si vous pouviez venir d'ici au 25, j'en serais bien contente et
reconnaissante. Si vous ne le pouvez pas, ayez l'obligeance de faire
porter le paquet bien cacheté, chez M. Falampin (pardon pour le nom,
ce n'est pas moi qui l'ai donné au baptême à ce brave homme), rue
Louis-le-Grand, 33.
Je ne veux pas encore perdre l'espérance de vous voir ici avec votre
père. Il me disait, ces jours-ci, qu'il y ferait son possible, à
condition d'être embrassé de bon coeur. Dites-lui-que je ne suis plus
d'âge à le priver et à me priver moi-même d'une si sincère marque
d'amitié et que je compte bien le recevoir à bras ouverts. Si, tous
deux, vous me privez de ce plaisir, au revoir donc à Paris, le mois
prochain, si vous n'êtes pas repartis pour quelque Silésie ou autres
environs.
Avant de vous serrer ici la main, en remerciement de votre bonté pour
moi, je veux vous la serrer d'une manière toute désintéressée pour le
joli livre que je suis en train de lire[1]. C'est charmant de retrouver
Charlotte et Manon et Virginie et tous ces êtres qu'on aime tant et
qu'on a tant pleurés! L'idée est neuve, singulière et paraît cependant
toute naturelle à mesure qu'on lit. Il est impossible de s'en tirer plus
adroitement et plus simplement. Si vous me gardez Paul et Virginie purs
et fidèles, comme je l'espère, je vous remercierai doublement du plaisir
de cette lecture. Vous avez réussi à faire parler Goethe sans qu'on s'en
offusque. Au fait, il n'était pas meilleur que cela, et vous ne lui
donnez pas moins de grandeur et d'esprit qu'il n'en savait avoir.
J'entends crier un peu contre la hardiesse de votre sujet; mais, jusqu'à
présent, je n'y trouve rien qui profane, rabaisse ou vulgarise ces types
aimés ou admirés. J'attends la fin avec impatience. Adieu encore, et, de
toute façon, à bientôt, et à vous de coeur.
GEORGE SAND.
[1] _Le Régent Mustel_.
CCCXIII
A M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS
Nohant, 27 août 1850
Mon ami bien-aimé,
Je n'ai reçu qu'il y a deux jours votre lettre du 5 courant. J'avais
aussitôt résolu d'aller à Londres, d'y voir nos amis et d'essayer de
faire ce que vous me conseillez. Mais des empêchements majeurs sont
survenus déjà, et je ne saurais m'assurer de quelques jours de liberté.
Et puis il s'est passé déjà trop de jours depuis votre lettre, et chacun
doit avoir pris son parti. J'ai pourtant écrit à Louis Blanc, le seul
sur lequel j'espère avoir non pas de l'influence morale, mais la
persuasion du coeur et de l'amitié. Je lui ai parlé de vous et j'ai
appuyé votre opinion sur la connaissance que j'ai du fait principal;
c'est-à-dire qu'à lui seul il ne peut rien quant à présent. Je l'ai
conjuré, pour le cas où il croirait devoir répondre, et où sa réponse
serait peut-être déjà sous presse, de ménager la forme à l'avenir,
de montrer une patience, un esprit de conciliation et de fraternité
supérieur aux discussions de principes. Mais je n'espère rien de mes
prières. Les hommes dans cette situation sont entraînés sur une pente
fatale. Une voix s'élève pour les rappeler à la charité; mille autres
voix étouffent celle-là pour souffler la colère et engager le combat. Je
pense que, de votre côté, vous avez écrit. S'ils ne vous écoutent pas,
qui écouteront-ils? Quant à Ledru-Rollin, je ne suis pas en relations
avec lui; je suis presque sûre qu'une lettre de moi ne lui ferait aucun
effet. Il _déteste_ trop ceux qu'il _n'aime pas_. Je l'aurais vu, si
j'avais pu faire ce voyage. Mais croyez que tout cela n'eût pas été d'un
effet sérieux sur leurs dispositions intérieures. Vous savez bien comme
moi que, derrière les dissidences de convictions, il y a trop de passion
personnelle, et que l'orgueil de l'homme est trop puissant pour que la
parole d'une femme le guérisse et l'apaise. Vous êtes un saint,
vous; mais, eux, ils sont des hommes, ils en ont les orages ou les
entraînements. Et puis je suis si découragée du fait présent, que je ne
sens pas en moi la puissance de convaincre. Je vois que nous marchons à
la _constitutionnalité_; quelle que soit la forme qu'elle revête, elle
fera encore l'engourdissement de la France pendant quelque temps. Tant
mieux, peut-être, car le peuple n'est pas mûr, et, malgré tout, il mûrit
dans ce repos qui ressemble à la mort. Nous en souffrons, nous qui nous,
élançons vers l'avenir avec impatience. Nous sommes les victimes agitées
ou résignées de cette lenteur des masses. Mais la Providence ne les
presse pas: elle nous a jetés en éclaireurs pour supporter le premier
feu et périr, s'il le faut, aux avant-postes. Acceptons! L'armée vient
derrière nous, lentement et sans ordre; mais enfin elle marche, et, si
on peut la retarder, on ne peut pas l'arrêter.
Si j'avais pu aller en Angleterre, j'aurais été à Doullens, au retour.
Mais les jours que j'ai à passer à Paris sont comptés maintenant, et ce
ne sera pas encore pour cette fois. Dites-moi toujours, en attendant que
je puisse réaliser un des plus chers rêves que je fasse, comment il faut
s'y prendre pour vous voir. A qui demander l'autorisation? Et ne me la
refusera-t-on pas? Adressez-moi toujours vos lettres à Nohant par la
même voie que la dernière. Vous savez que M. Lebarbier de Tinan est
dans une bonne position. Je pense que sa femme doit être près de lui
maintenant à Angoulême. Borie est toujours en Belgique, bien triste,
comme nous tous. Si vous voulez que je vous parle de moi, je vous dirai
que j'ai beaucoup travaillé pour le théâtre, cette année, mais que la
révocation de Bocage me retardera indéfiniment. Je ne veux pas séparer
mes projets de ceux d'un artiste démocrate, brave et généreux, qu'on
ruine brutalement, parce qu'il a commis le crime _d'envoyer des billets
gratis à des ouvriers, d'avoir des employés et des acteurs républicains,
d'être républicain lui-même, d'avoir fait jouer_ «la Marseillaise», etc.
Tels sont les considérants de sa révocation. Nous reprendrons quand même
nos projets de moralisation douce et honnête, pour lesquels le théâtre
est un grand moyen d'expansion, et nous viendrons à bout de prêcher
l'honneur et la bonté, en dépit de la censure et des commissions.
J'ai toujours vécu à Nohant de la vie de famille, presque sans relations
avec le dehors, depuis que je ne vous ai vu. Maurice ne me quitte point;
c'est un bon fils, il vous aime et il vous embrasse tendrement.
Et vous, toujours calme, toujours tendre, toujours patient et sublime,
vous pensez à nous quelquefois, n'est-ce pas, et vous nous aimez? C'est
une des consolations et la plus pure gloire de ma vie, ne l'oubliez pas,
que l'amitié que je vous porte et que vous me rendez.
M. Pichon n'est pas seulement originaire du Berry, il est presque natif
de mon village. Sa famille, qui est une famille de paysans, demeure
porte à porte avec nous. Aucante va bien et vous aime.
CCCXIV
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, 25 septembre 1850.
Écrire aujourd'hui? Non, je ne pourrais pas. Cette situation est
nauséabonde et je ne saurais trouver un mot d'encouragement à donner aux
hommes de mon temps. Je ne suis plus malade, cependant; ma situation
personnelle n'est point douloureuse et j'ai l'esprit calme, le coeur
satisfait des affections qui m'entourent. Mais l'espérance ne m'est pas
revenue et je ne suis pas de ceux qui peuvent chanter ce qui ne chante
pas dans leur âme. L'humanité de mon temps m'apparaît comme une armée en
pleine déroute, et j'ai la conviction qu'en conseillant aux fuyards de
s'arrêter, de se retourner et de disputer encore un pouce de terrain, on
ne fera que grossir de quelques crimes et de quelques meurtres l'horreur
du désastre. Les bourreaux eux-mêmes sont ivres, égarés, sourds, idiots.
Ils vont à leur perte aussi; mais plus on leur criera d'arrêter, plus
ils frapperont, et, quant aux lâches qui plient, ils laisseront égorger
leurs chefs, ils verront tomber les plus nobles victimes sans dire un
mot. J'ai beau faire, voilà où j'en suis. Je me croyais malade et je me
reprochais mes défaillances; mais je ne peux plus me faire un reproche
de souffrira si bon escient. Je me trompe, peut-être; Dieu le veuille!
Ce n'est pas à vous, martyr stoïque, que je veux, que je peux ou dois
remontrer obstinément que j'ai raison. Mais, tout en respectant en vous
cette vertu de l'espérance, je ne puis la faire éclore en moi à volonté.
Rien ne me ranime, je ne sens en moi que douleur et indignation.
Savez-vous la seule chose dont je serais capable? Ce serait une
malédiction ardente sur cette race humaine si égoïste, si lâche et si
perverse. Je voudrais pouvoir dire au peuple des nations: «C'est toi qui
es le grand criminel; c'est toi, imbécile, vantard et poltron, qui te
laisses avilir et fouler aux pieds; c'est toi qui répondras devant Dieu
des crimes de la tyrannie; car tu pouvais les empêcher et tu ne l'as
pas voulu, et tu ne le veux pas encore. Je t'ai cru grand, généreux et
brave. Tu l'es en effet, sous la pression de certains événements et
quand Dieu fait en toi des miracles. Mais, quand Dieu te fait sentir sa
clémence, quand tu retrouves une heure de calme ou d'espérance, tu vends
ta conscience et ta dignité pour un peu de plaisir et de bien-être, pour
du repos, du vin et des illusions grossières. Avec des promesses de
bien-être, de diminution d'impôts, on te mène où l'on veut. Avec
des excitations à la souffrance, à l'héroïsme et au dévouement,
qu'obtient-on de toi? Quelques holocaustes isolés que ta masse contemple
froidement!»
Oui, je voudrais réveiller le peuple de sa torpeur et de sa honte,
l'indigner sur lui-même, le faire rougir de son abaissement, et je
retrouverais peut-être encore des lueurs d'éloquence que l'idée de sa
colère inintelligente, la presque certitude d'être massacrée par lui
le lendemain, ferait éclore plus ardentes et plus fécondes. Ce qui me
retient, c'est un reste de compassion. Je ne sais pas dire à l'enfant
qui se noie: «C'est ta faute!» Je pense aux souffrances et aux misères
de ce peuple coupable et si cruellement puni.
Je n'ai plus la force de lui jeter à la face l'anathème qu'il mérite.
Alors je m'arrête, je me retourne vers la fiction et je fais, dans
l'art, des types populaires tels que je ne les vois plus, mais tels
qu'ils devraient et pourraient être. Dans l'art, cette substitution du
rêve à la réalité est encore possible. Dans la politique, toute poésie
est un mensonge auquel la conscience se refuse. Mais l'art ne se fait
pas à volonté non plus, c'est fugitif, et la conscience d'un devoir à
remplir ne force pas l'inspiration à descendre. La forme du théâtre,
étant nouvelle pour moi, m'a un peu ranimée dernièrement, et c'est la
seule étude à laquelle j'aie pu me livrer depuis un an.
Ce sera peut-être inutile. La censure, qui laisse un libre cours aux
obscénités révoltantes du théâtre, ne permettra peut-être pas qu'on
prêche l'honnêteté avec quelque talent, aux hommes, aux femmes et aux
enfants du peuple. J'ai refusé d'être jouée au Théâtre-Français; je
veux aller au boulevard avec Bocage. On ne nous y laissera pas aller
probablement: plus on aura la certitude que nous y voulons porter une
prédication évangélique sous des formes douces et chastes, plus on
nous en empêchera. Mais, si nous voulions y porter le scandale de
la gaudriole, les couplets obscènes du vaudeville, les gentillesses
divertissantes du bon temps, de la Régence, nous aurions le champ libre
comme les autres.