Moi, je n'ai que cela à vous dire. Je n'ai que cette consolation à

vous offrir. Pour le moment, je suis humiliée et découragée dans mon

sentiment national. Mais je suis fière de ce qui reste encore de

combattants et de victimes sur la terre, et je suis fière de vous.

Donnez-moi, si vous pouvez, de vos nouvelles. Si vous aviez quelques

besoins d'argent, écrivez-le-moi et me donnez les moyens de vous en

faire passer. Adressez-moi vos lettres, sous double enveloppe, à M.

Victor Borie, à la Châtre (Indre). Je vous embrasse de toute mon âme.

Respects et amitiés de Maurice.

J'ai reçu vos deux lettres de Rome.

CCCIV

AU MÊME

Nohant, 26 juillet 1849.

Mon frère bien-aimé,

Je vous ai écrit hier, j'ai envoyé à un ami que j'ai à Toulon et qui

m'avait donné avis que vous faisiez voile pour Malte. Je lui écris de

nouveau, il vous renverra ma lettre. Je vous donnais son nom et son

adresse pour qu'il aidât à notre correspondance. A présent, que j'aime

bien mieux vous savoir plus près de moi! Ce sera, comme je vous

l'écrivais, à Victor Borie, à la Châtre (Indre), que vous ferez bien

d'adresser vos lettres. La curiosité inquiète de la police pourrait me

priver de l'une d'elles, et cela ne ferait plus mon compte.

Pendant que j'y pense et pour en finir avec ces détails, je vous

demandais dans cette lettre envoyée à Toulon, si vous aviez besoin

d'argent; car, en de pareils événements, on peut se trouver surpris et

empêché d'aller où l'on veut, faute de cette prévision matérielle. Nous

sommes d'ailleurs tous ruinés, et nous ne sommes pas de ceux qui out

sujet d'en avoir honte. Je vous demande donc de me traiter comme une

soeur, comme j'en ai le droit, et, quelque peu qui me reste, comptez que

ce peu est à vous.

Mon ami, je vous disais hier soir que vous aviez bien agi et bien pensé

devant Dieu et devant les hommes; que vous aviez accompli de grands

devoirs et que vous aviez sujet d'être calme. Oui, je crois que vous

êtes calme comme les anges, et, si vous ne l'étiez pas, vous seriez

ingrat envers Dieu, qui vous a permis d'accomplir une aussi belle

mission. Si vous avez échoué politiquement, c'est que la Providence

voulait s'arrêter là, et que ce grand fait doit mûrir dans la pensée des

hommes avant qu'ils en produisent de nouveaux.

Non, les nationalités ne périront pas! Elles sortiront de leurs ruines,

ayons patience. Ne pleurez pas ceux qui sont morts, ne plaignez pas ceux

qui vont mourir. Ils payent leur dette; ils valent mieux que ceux qui

les égorgent; donc, ils sont plus heureux.

Et, pourtant, malgré soi, on pleure et on plaint. Ah! ce n'est pas sur

les martyrs qu'il faudrait pleurer, c'est sur les bourreaux.

Plaignez ceux qui ne font rien et qui ne peuvent rien; plaignez-moi

d'être Française. C'est une douleur et une honte en ce moment-ci.

Je vis toujours calme et retirée à Nohant, en famille, aimant et

sentant toujours la nature et l'affection. J'ai repris mes _Mémoires_,

interrompus par un grand dérangement dans ma santé. Grâce à Raspail,

j'ai été mon propre médecin et je me suis guérie. Jamais, depuis dix

ans, je n'avais eu la force et la santé que j'ai enfin depuis deux mois.

Voilà ce qui me concerne matériellement; mais, moralement, je suis bien

sombre dans le secret de mon coeur. Je tâche de ne pas penser, j'aurais

peur de devenir l'ennemi ou tout au moins le contempteur du genre

humain, que j'ai tant aimé, que j'ai oublié de m'aimer moi-même. Mais je

ne me laisse point aller, je ne veux pas perdre la foi, je la demande à

Dieu, et il me la conservera.

D'ailleurs, vous êtes là, dans mon coeur, vous, Barbès et deux ou trois

autres moins illustres, mais saints aussi, mais croyants et purs de

toutes les misères et de toutes les méchancetés de ce siècle. Donc, la

vérité est incarnée quelque part; donc, elle n'est pas hors de la portée

de l'homme, et un bon prouve plus que cent mille mauvais.

Oui, je vous écrirai longuement; mais, ce soir, je me hâte de fermer ma

lettre pour qu'elle parte. Je veux que vous sachiez que je suis plus

occupée de vous que de tout au monde. Écrivez-moi aussi. Ce n'est pas

vous qui avez besoin de courage, c'est moi.

Bonsoir! je vous aime; Maurice et Borie aussi, soyez-en sûr.

CCCV

M. ARMAND BARBÈS, A DOULLENS

Nohant, 21 septembre 1849.

Mon ami,

Je trouve enfin une occasion pour vous écrire. Elle se présente à moi;

car, loin de tout comme je suis, et n'osant guère me fier à la poste, je

ne sais souvent à qui m'adresser pour parler à ceux que j'aime.

Mais je n'ai pas passé un jour, presque pas une heure, sans penser à

vous. Toujours, vous et Mazzini, vous êtes dans ma pensée comme les

martyrs héroïques de ces tristes temps. À vous deux, il n'y a pas

l'ombre d'un reproche à faire. En vous deux, il n'y a pas une tache. Je

crois toujours, je crois fermement que les révolutions ne se feront

plus ni profondes ni durables tant qu'il n'y aura pas à leur sommet des

hommes d'une vertu sans bornes et d'une profonde modestie de coeur.

Les peuples sont blasés sur les hommes de talent, d'éloquence et

d'invention. On les écoute parce qu'ils amusent; le peuple français

surtout, éminemment artiste, se passionne pour eux à la légère. Mais

cette passion ne va pas jusqu'au dévouement, jusqu'au sacrifice de

soi-même. Le dévouement seul commande le dévouement, et il est plus rare

encore aujourd'hui chez les chefs de parti que chez le peuple. Le jour

viendra, n'en doutez pas! Gardez-vous pour ce jour-là. Votre force

morale vous fera triompher de la mort lente qu'on voudrait vous donner.

On ne tue pas les hommes comme vous, on ne les use pas, parce qu'on ne

peut les irriter. Je ne vous dis pas d'avoir courage et patience, parce

que je sais que vous en avez pour vous et pour nous. C'est nous qui en

avons besoin pour supporter ce que vous souffrez.

S'il vous était possible de me dire comment vous êtes, je serais bien

heureuse. Mais je ne veux pas que, pour me donner cette joie, vous

risquiez de voir resserrer davantage les liens qui vous pressent et dont

mon coeur saigne.

Je m'imagine, d'ailleurs, que vous pensez souvent à moi comme je pense

à vous, et qu'il n'est pas un instant où vous doutiez de mon affection.

Comptez-y bien, et que ce soit pour vous un adoucissement à cette vie

de sacrifice qui nous fait tant de mal. Ah! si tous ceux qui vous

chérissent pouvaient donner une partie de leur vie à la captivité, en

échange de votre liberté, on trouverait des siècles de prison pour

contenter nos ennemis.

Sachez bien, du moins, qu'on vous tient compte de ce que vous souffrez,

que les plus tièdes et les plus ignorants l'apprécient, et que les

discussions politiques s'arrêtent devant votre nom, devenu _sacré_ pour

tous.

Mon fils vous chérit toujours, et tous deux nous vous embrassons de

toute notre âme.

G. S.

CCCVI

A JOSEPH MAZZINI, A...

Nohant, 10 octobre 1849.

Cher excellent ami,

J'ai reçu votre première lettre, puis la seconde, puis votre _Revue_.

J'avais lu déjà votre lettre à MM. de T. et de F., dans nos journaux

français. C'est un chef-d'oeuvre que cette lettre. C'est une pièce

historique qui prendra place dans l'histoire éternelle de Rome et dans

celle des républiques. Elle a fait beaucoup d'impression ici, même en ce

temps d'épuisement et de folie, même dans ce pays humilié et avili.

Elle n'a pas reçu un démenti dans l'opinion publique; c'est le cri de

l'honneur, du droit, de la vérité, qui devrait tuer de honte et de

remords la tourbe jésuitique. Mais je crois que certains fronts ne

peuvent plus rougir; il n'y a point d'espoir qu'ils se convertissent.

Le peuple le sait maintenant et ne parle de rien de moins que les tuer.

L'irritation est grande en France, et de profondes vengeances couvent

dans l'attente d'un jour rémunérateur; mais ce n'est pas l'ensemble de

la nation qui sent vivement ces choses. La grande majorité des Français

est surtout malade d'ignorance et d'incertitude. Ah! mon ami, je crois

que nous tournons, vous et moi, dans un cercle vicieux, quand nous

disons, vous, qu'il faut commencer par agir pour s'entendre; moi, qu'il

faudrait s'entendre avant d'agir. Je ne sais comment s'effectue le

mouvement des idées en Europe; mais, ici, c'est effrayant comme on

hésite avant de se réunir sous une bannière. Certes, la partie serait

gagnée si tout ce qui est brave, patriotique et indigné voulait marcher

d'accord. C'est là malheureusement qu'est la difficulté, et c'est

parce que les Français sont travaillés par trop d'idées et de systèmes

différents que vous voyez cette République s'arrêter éperdue dans son

mouvement, paralysée et comme étouffée par ses palpitations secrètes et

tout à coup si impuissante ou si préoccupée, qu'elle laisse une immonde

camarilla prendre le gouvernail et commettre en son nom des iniquités

impunies. Je crois que vous ne faites pas assez la distinction frappante

qui existe entre les autres nations et nous.

L'idée est une en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne

peut-être. Il s'agit de conquérir la liberté. Ici, nous rêvons

davantage, nous rêvons l'égalité; et, pendant que nous la cherchons, la

liberté nous est volée par des larrons qui sont sans idée aucune et qui

ne se préoccupent que du fait. Nous, nous négligeons trop le fait de

notre côté, et l'idée nous rend bêtes. Hélas! ne vous y trompez pas.

Comme parti républicain, il n'y a plus rien en France qui ne soit mort

ou près de mourir. Dieu ne veut plus se servir de quelques hommes pour

nous initier, apparemment pour nous punir d'avoir trop exalté le

culte de l'individu. Il veut que tout se fasse par tous, et c'est la

nécessité, trop peu prévue peut-être, de l'institution du suffrage

universel. Vous en avez fait un magnifique essai à Rome; mais je suis

certaine qu'il n'a réussi qu'à cause du danger, à cause de ce fait

nécessaire de la liberté à reconquérir. Si, au lieu de suivre la fade et

sotte politique de Lamartine, nous avions jeté le gant aux monarchies

absolues, nous aurions la guerre au dehors, l'union au dedans et la

force, par conséquent, au dedans et au dehors. Les hommes qui ont

inauguré cette politique, par impuissance et par bêtise, ont été poussés

par la ruse de Satan sans le savoir. L'esprit du mal nous conduisait où

il voulait, le jour où il nous conseillait la paix à tout prix.

A présent, il nous faut attendre que les masses soient initiées. Ce

n'est point _par goût_ que j'ai cette conviction. Mon goût ne serait pas

du tout d'attendre; car ce temps et ces choses me pèsent tellement, que

souvent je me demande si je vivrai jusqu'à ce qu'ils aient pris fin.

J'ai dix fois par jour l'envie très sérieuse de n'en pas voir davantage

et de me brûler la cervelle. Mais cela importe peu. Que j'aie ou non

patience jusqu'au bout, la masse n'en marchera ni plus ni moins vite.

Elle veut savoir, elle veut connaître par elle-même; elle se méfie de

qui en sait plus qu'elle; elle repousse les initiateurs, elle les trahit

ou les abandonne, elle les calomnie, elle les tuerait au besoin. Elle

abhorre le pouvoir, même celui qui vient au nom de l'esprit de progrès.

La masse n'est point disciplinée et elle est peu disciplinable. Je vous

assure que, si vous viviez en France,--je ne dis pas à Paris, qui

ne représente pas toujours l'opinion du pays, mais au coeur de la

France,--vous verriez qu'il n'y a rien à faire, sinon de la propagande,

et encore, quand on a un nom quelconque, ne faut-il pas la faire

directement; car elle ne rencontrerait que méfiance et dédain chez le

prolétaire.

Et, pourtant, le prolétaire fait parfois preuve d'engouement, me

direz-vous. Je le sais; mais son engouement tombe vite et se traduit

en paroles plus qu'en actions. Il y a en France une inégalité

intellectuelle épouvantable. Les uns en savent trop, les autres pas

assez. La masse est à l'état d'enfance, les individualités à l'état de

vieillesse pédante et sceptique. Notre révolution a été si facile à

faire, elle eût été si facile à conserver, qu'il faut bien que le mal

soit profond dans les esprits, et que la cause du mal soit ailleurs que

dans les faits.

Tout cela nous conduit à un grand et bel avenir, je n'en doute pas.

Le suffrage universel, avec la souffrance du pauvre d'un côté, et la

méchanceté du riche de l'autre, nous fera, dans quelques années, un

peuple qui votera comme un seul homme. Mais, jusque-là, ce peuple n'aura

pas la vertu de procéder, comme Rome et la Hongrie, par le sacrifice et

l'héroïsme. Il patientera avec ses maux; car on vit avec la misère et

l'ignorance, malheureusement. Il lui faudrait des invasions et de grands

maux extérieurs pour le réveiller. S'il plaît à Dieu de nous secouer

ainsi, que sa volonté s'accomplisse! Nous irions plus douloureusement

mais plus vite au but.

Il faut bien se faire ces raisonnements, mon ami, pour accepter la

torpeur politique qui assiste impassible à tant d'infamies. Autrement,

il faudrait maudire ses semblables, haïr ou abandonner leur cause. Mais

je ne vous dis pas tout cela pour vous détourner d'agir dans le sens

que vous croyez efficace. Il faut toujours agir quand on a foi dans

l'action, et la foi peut faire des miracles. Mais, si, dans le parti

des idées en France, vous ne trouvez pas un concours digne d'une grande

nation, rappelez-vous le jugement que je vous soumets, afin de ne pas

trop nous mépriser ce jour-là. Soyez sûr que nous n'avons pas dit notre

dernier mot. Nous sommes ce que nous a faits le régime constitutionnel,

mais nous en reviendrons. Nous ne sommes pas tous corrompus. Voyez ce

fait significatif du peuple de Paris sifflant sur le théâtre l'entrée

des Français à Rome[1].

Bonsoir, cher frère et ami; ne m'écrivez que quand vous avez du loisir

et point de fatigue. Je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûterait une

heure de lassitude et de souffrance. Que vous m'écriviez ou non, je

pense toujours a vous, je sais que vous m'aimez et je vous aime de même.

Maurice et Borie vous embrassent fraternellement.

A vous de toute mon âme.

G. SAND.

[1] Au dernier tableau de _Rome_, pièce à spectacle, de MM. Labrousse

et Laloue, représentée sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin,

le 29 septembre 1849. La pièce fut interdite à la quatrième

représentation.

CCCVII

A MADEMOISELLE H... L...

Nohant, octobre 1849.

Mademoiselle,

Si vous êtes pressée de savoir mon opinion, je suis tout à fait

désolée; car je vais être forcée de numéroter votre manuscrit au 153.

C'est-à-dire que j'ai 153 manuscrits à lire, qui m'ont été envoyés

depuis six mois par des personnes inconnues, et c'est ainsi tous les

ans.

Comme je suis forcée de travailler pour remplir divers genres de

devoirs, il m'est impossible de n'être pas affreusement en arriére.

Mais, quand j'aurai lu ces 153 manuscrits, qu'en ferai-je? Trouverai-je

153 éditeurs? Trouverai-je place dans la _Revue indépendante_, seul

journal dont je connaisse le directeur particulièrement, pour 153

manuscrits? Il en a déjà au moins 100 que je lui ai fait passer pour

les lire, et je doute que plus que moi il ait le temps de le faire.

Probablement, s'il en choisit un, ce sera le meilleur et je désire

vivement que ce soit le vôtre. Mais, dans tous les cas, j'aurai cette

année 152 ennemis de plus qui penseront, les uns que je suis jalouse de

ma réputation menacée par leur succès, les autres que je suis jalouse

des personnes de mon sexe.

Puisque la faculté d'écrire est répandue à ce point qu'il me faudrait,

pour la satisfaire chez les autres, quatre ou cinq secrétaires

examinateurs que je n'ai pas le moyen de payer, je suis bien forcée de

me soumettre à tous les ressentiments que mon impuissance soulève, et de

supporter patiemment toutes les menaces, injures et récriminations qui

viennent à la suite.

Pardonnez, mademoiselle, la hâte avec laquelle je vous écris: vous êtes

la septième aujourd'hui, et je n'ai pas le temps de vous faire mes

excuses comme je le voudrais.

G. SAND.

Si votre intention est de faire reprendre votre manuscrit chez moi et

que je sois absente, comme il est probable, veuillez faire réclamer le

n° 153, on le trouvera cacheté et en ordre.

CCCVIII

A JOSEPH MAZZINI, A...

Nohant, 5 novembre 1849.

Oui, mon ami, j'ai reçu tous les numéros de l'_Italia_; on n'a pas

encore songé à me les supprimer. C'est un heureux hasard. Continuez à

me les envoyer. Vos articles sont excellents et admirables. Je ne vous

dirai pas, comme Kléber à Napoléon: «Mon général, vous êtes grand comme

le monde!» Je vous dirai mieux, je vous dirai: Mon ami, vous êtes bon

comme la vérité. Non, je ne suis pas d'un avis différent du vôtre sur ce

qu'il faut faire. Vous vous trompez absolument quand vous me dites que

ma persistance dans l'idée communiste est au nombre des choses qui ont

fait du mal. Je ne le crois pas pour mon compte, parce que je n'ai

jamais marché, ni pensé, ni agi avec ceux qui s'intitulent l'_école

communiste_. Le communisme est ma doctrine personnelle; mais je ne l'ai

jamais prêchée dans les temps d'orage, et je n'en ai parlé alors que

pour dire que son règne était loin et qu'il ne fallait pas se préoccuper

de son application. Ce que cette doctrine a d'applicable dès aujourd'hui

a toute sorte d'autres noms, que l'on accepte parce qu'ils représentent

des choses immédiatement possibles.

Ce sont les premiers échelons de mon idée, selon moi; mais je n'ai

jamais été de ceux qui veulent faire adopter leur croyance entière,

et qui rejettent l'état intermédiaire, les transitions _nécessaires,

inévitables, justes et bonnes par conséquent_.

Bien au contraire, je blâme ceux qui ne veulent rien laisser faire,

quand on ne veut pas faire tout de suite ce qu'ils rêvent; je les

regarde comme vous les regardez, comme des fléaux dans les temps de

révolution.

Je m'explique mal apparemment; mais comprenez-moi mieux que je ne

m'explique. Je ne suis pas de ces sectes orgueilleuses qui ne supportent

pas la contradiction et qui rejettent tout ce qui n'est pas leur Église.

Je ne veux point paralyser l'action qui doit briser les obstacles;

ce n'est point par complaisance et par amitié que je vous dis: Allez

toujours, vous faites bien. Mais je vous signale simplement les

obstacles, et, parmi ces obstacles, je vous signalerais volontiers

l'entêtement communiste comme tous les autres entêtements.

Je vous dis où est notre mal en France: trop de foi à l'idée personnelle

chez quelques-uns, trop de scepticisme chez la plupart. L'orgueil chez

les premiers, le manque de dignité chez les autres. Mais je constate

un mal, et je ne fais rien de plus. Je sais, je vois qu'on ne peut pas

faire _agir_ des gens qui ne _pensent_ pas encore et qui ne croient

à rien, tandis que ceux qui agissent un peu chez nous n'ont en vue

qu'eux-mêmes, leur gloire ou leur vanité, leur ambition ou leur profit.

Vous me trouverez bien triste et bien découragée. Je suis malade de

nouveau; des chagrins personnels affreux contribuent peut-être à me

donner un nouvel accès de spleen! mais à Dieu ne plaise que je veuille

faire des prosélytes à mon spleen. Voilà pourquoi je ne publie rien sous

l'influence de mon mal. Je tâcherai pourtant d'écrire pour vous, sous

la forme d'une lettre. Si je n'y réussis pas, c'est que mon coeur est

brisé. Mais les morceaux en sont bons, comme on dit chez nous, et, avec

un peu de temps, ils se recolleront, j'espère.

Recevez-vous l'_Événement_ là où vous êtes? J'y ai publié ces jours-ci

un article que les préoccupations du moment, la crise ministérielle ont

fait oublier de reproduire dans les autres journaux. Je voudrais pouvoir

vous l'envoyer; mais on ne me l'a pas envoyé à moi-même. C'est par

hasard que cet article a été donné à ce journal. Il est intitulé _Aux

modérés_. C'est peu de chose, littérairement parlant; mais vous y

verrez, s'il vous tombe sous la main, que je ne suis pas _obstinée_.

Je vous aime et vous embrasse. Maurice aussi, Borie aussi. Il est

poursuivi pour un délit de presse où, comme de juste, il a mille fois

raison contre ses accusateurs.

CCCIX

A M. X...

Nohant, janvier 1850.

Monsieur,

Tout, en vous remerciant de beaucoup d'éloges et de bienveillance que

vous m'accordez, permettez-moi de rectifier plusieurs faits absolument

controuvés dans ma biographie, écrite par vous, et dont une revue me

fait connaître des fragments.

Je sais comme, tout le monde le genre d'importance qu'il faut attacher à

ces biographies contemporaines faites par inductions, par déductions et

par suppositions, plus ou moins ingénieuses, plus ou moins gratuites. La

mienne surtout n'a aucune chance d'être fidèle de la part d'un écrivain

dont je n'ai pas l'honneur d'être connue, et qui n'a reçu de moi, ni des

personnes qui me connaissent réellement, aucune espèce de communication.

Ces biographies contemporaines peuvent avoir une valeur sérieuse comme

critique littéraire; mais comme document historique, on peut dire

qu'elles n'existent pas.

Je le prouverais facilement en prenant d'un bout à l'autre celle dont je

suis le sujet. Il ne s'y rencontre pas un fait exact, pas même mon nom,

pas même mon âge. Je ne m'appelle pas Marie et je suis née, non en 1805,

mais en 1804. Ma grand'mère n'a jamais été à l'Abbaye-aux-Bois. Mon père

n'était pas colonel. Ma grand'mère mettait l'Évangile beaucoup au-dessus

du _Contrat social_. À quinze ans, je ne maniais pas un fusil, je ne

montais pas à cheval, j'étais au couvent. Mon mari n'était ni vieux ni

chauve. Il avait vingt-sept ans et beaucoup de cheveux. Je n'ai jamais

inspiré de passion au moindre armateur de Bordeaux. _Le vingtième

chapitre d'un roman célèbre_ est un chapitre de roman. Il est vraiment

trop facile de construire la vie d'un écrivain avec des chapitres de

roman, et il faut le supposer bien naïf ou bien maladroit pour croire

que, si, dans ses livres, il faisait allusion à des émotions ou à des

situations personnelles, il ne les entourerait d'aucune fiction qui

déroutât complètement le lecteur sur le compte de ses personnages et sur

le sien propre.

Le trait que vous rapportez de M. Roret est très honorable et je l'en

crois très capable; mais il n'a pu m'apporter mille francs après le

succès en déchirant le traité primitif, puisque je n'ai jamais eu le

plaisir de traiter avec lui pour quoi que ce soit.

M. de Kératry ni M. Rabbe n'ont été appelés par M. Delatouche à juger

_Indiana_. D'abord M. Delatouche jugeait lui-même. Ensuite il n'avait

aucune espèce, de relations avec M. de Kératry. Je n'ai pas eu, après le

succès d'_Indiana_, un appartement ni des réceptions. Pendant cinq ou

six ans, j'ai habité la même mansarde et reçu les mêmes amis intimes.

J'arrive au premier des faits que je tiens à démentir, faisant très bon

marché de tous les autres. Je vous citerai, permettez-le-moi, monsieur.

«Au milieu de cet enivrement du succès, elle eut le tort d'oublier le

fidèle compagnon de ses mauvais jours. Sandeau, blessé au coeur, partit

pour l'Italie seul, à pied, sans argent.»

1° M. Jules Sandeau n'est jamais parti pour l'Italie _à pied et sans

argent_, bien que vous sembliez insinuer que, s'il était sans argent,

c'était ma faute; ce qui suppose que, brouillé avec moi, il en eût

accepté de moi: supposition injurieuse et que vous n'avez pas eu

l'intention de faire. Je vous assure, et il vous assurerait au besoin,

qu'il avait des ressources acquises à lui seul. 2° Il ne partit pas le

coeur blessé: j'ai de lui des lettres aussi honorables pour lui que pour

moi, qui prouvent le contraire, lettres que je n'ai pas de raison pour

publier, sachant qu'il parle de moi avec l'estime et l'affection qu'il

me doit. Je ne défendrai pas ici M. de Musset des offenses que vous lui

faites. Il est de force à se défendre lui-même et, pour le moment, il ne

s'agit que de moi; c'est pourquoi je me borne à dire que je n'ai jamais

confié à personne ce que vous croyez savoir de sa conduite à mon égard

et que, par conséquent, vous avez été induit en erreur par quelqu'un qui

a inventé ces faits. Vous dites que, après le voyage d'Italie, je n'ai

jamais revu M. de Musset: vous vous trompez, je l'ai beaucoup revu et

je ne l'ai jamais revu sans lui serrer la main. Je tiens à cette

satisfaction de pouvoir affirmer que je n'ai jamais gardé d'amertume

contre personne, de même que je n'en ai jamais laissé de durable et de

fondée à qui que ce soit, pas même à M. Dudevant, mon mari.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 9 / 20 段