Chaque jour, nous nous attendons à quelque nouveau désastre, et nous ne

savons la vérité que bien longtemps après que les faits sont accomplis.

Aujourd'hui; nous savons que l'attaque est acharnée, que Rome est

admirable, et vous aussi. Mais qu'apprendrons-nous demain Dieu

récompensera-t-il tant de courage et de dévouement? livrera-t-il les

siens? protégera-t-il la trahison et la folie la plus criminelle que

l'humanité ait jamais soufferte? Il semble hélas qu'il veuille nous

éprouver et nous briser pour nous purifier, ou pour laisser cette

génération comme un exemple d'infamie d'une part, d'expiation de

l'autre.

Quoi qu'il arrive, mon coeur désolé est avec vous. Si vous triomphez, il

ne m'en restera pas moins une mortelle douleur de cette lutte impie de

la France contre vous. Si vous succombez, vous n'en serez pas moins

grand, et votre infortune vous rendra plus cher, s'il est possible, à

votre soeur.

CCC

AU MÊME

Nohant, 5 juillet 1849

Mon frère et mon ami,

Allons au fond de la question, puisque vous le voulez. Laissons de côté

mon dégoût, et mon découragement, comme une situation toute personnelle

qui ne prouve rien pour ou contre vos vues et moyens. J'avais à dessein

omis, dans ma dernière lettre, de répondre à ce que vous me disiez de

Louis Blanc, parce que je ne voulais pas en venir à vous parler de

Ledru-Rollin. Je trouvais inutile de confier au papier des jugements

qui, par le temps de police qui court, peuvent toujours tomber dans les

mains de nos ennemis.--Mais, puisque vous y revenez, je vous dois de

m'expliquer.

Vous faites de la politique, dans ce moment-ci, rien que de la

politique. Vous êtes au fond aussi socialiste que moi, je le sais; mais

vous réservez les questions d'avenir pour des temps meilleurs, et vous

croyez qu'une association toute politique entre quelques hommes qui

représentent la situation républicaine telle qu'elle peut être, en ce

moment, est un devoir pour vous. Vous le faites, vous _surmontez vos

répugnances_ (vous m'écriviez cela dans la lettre à laquelle j'ai

répondu), vous croyez enfin qu'il n'y a rien autre chose à faire. Il est

possible; mais est-ce une raison pour le faire? Là est la question.

Vous voyez les choses en grand; vous faites bon marché des individus;

vous admettez l'homme, pourvu qu'il représente une idée; vous le prenez

comme un symbole, et vous l'ajoutez à votre faisceau, sans trop vous

demander si c'est une arme éprouvée. Eh bien, pour moi, Ledru-Rollin est

une arme faible et dangereuse, destinée à se briser dans les mains du

peuple. Soyons juste et faisons la part de l'homme. Je commence par vous

dire que j'ai de la sympathie, de l'amitié même, pour cet homme-là.

Je suis, sans aucune prévention personnelle â son égard, et, tout au

contraire, mon goût me ferait préférer sa société à celle de la plupart

des hommes politiques que je connais. Il est aimable, expansif,

confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux, désintéressé en

fait d'argent. Mais je crois ne pas me tromper, je crois être bien sûre

de mon fait quand je vous déclare, après cela, que ce n'est point un

homme d'action; que l'amour-propre politique est excessif en lui; qu'il

est vain; qu'il aime le pouvoir et la popularité autant que Lamartine;

qu'il est _femme_ dans la mauvaise acception du mot, c'est-à-dire plein

de personnalité, de dépits amoureux et de coquetteries politiques; qu'il

est faible, qu'il n'est pas brave au moral comme au physique; qu'il a un

entourage misérable et qu'il subit des influences mauvaises; qu'il aime

la flatterie; qu'il est d'une légèreté impardonnable; enfin, qu'en dépit

de ses précieuses qualités, cet homme, entraîné par ses incurables

défauts, trahira la véritable cause populaire. Oui, souvenez-vous de

ce que je vous dis, il la trahira, à moins que des circonstances ne

se présentent qui lui fassent trouver un profit d'amour-propre et de

pouvoir à la servir. Il la trahira, sans le vouloir, sans le savoir

peut-être, sans comprendre ce qu'il fait. Ses aversions sont vives,

sinon tenaces. Il verra dans les grands événements de petites

considérations qui l'empêcheront de faire le bien et qui satisferont sa

passion, son caprice du moment. Il transigera pour les choses les plus

graves, par des motifs dont personne ne pourra soupçonner la frivolité.

C'est l'homme capable de tout, et pourtant c'est un très honnête homme,

mais c'est un pauvre caractère. Il ira à droite, à gauche; il glissera

dans vos mains. Il brisera devant vous avec un ennemi; le lendemain

matin, vous apprendrez qu'il a passé la nuit à se réconcilier. Rien de

plus impressionnable, rien de plus versatile, rien de plus capricieux

que lui, vous verrez!

Vous me direz que vous savez tout cela; vous devez le savoir, puisque

vous le voyez, et qu'il y a en lui une certaine naïveté, aimable mais

effrayante, qui ne permet pas de douter de sa nature, après un mois ou

deux d'examen. Il n'en faut même pas tant à des gens plus clairvoyants

et moins optimistes que je ne le suis parfois. Vous me direz donc que

cela vous est égal; que, puisqu'il est l'homme le plus populaire du

parti républicain en France, vous l'acceptez comme l'instrument que Dieu

place sous votre main. Qui a tort ou raison de vous ou de moi? Je ne

sais; mais nous avons une disposition tout opposée. Vous n'avez pas

besoin d'estimer et d'aimer beaucoup un homme pour l'employer, pour le

juger propre à l'oeuvre sainte.

Moi, je suis capable d'estimer et d'aimer, comme individu privé, un

homme aimable et bon; je le défendrais comme tel avec chaleur contre ses

ennemis, je voudrais lui rendre service, je partagerais ses chagrins.

J'ai plusieurs amis dont je ne goûte pas les idées, dont je n'approuve

pas la conduite, et que j'aime pourtant et à qui je suis très dévouée,

dans tout ce qui est en dehors de l'opinion. Mais dans l'action

générale, c'est autre chose. Si je faisais de la politique, je serais

d'une rigidité farouche. Je voudrais sauver la vie, l'honneur et la

liberté de ces hommes-là; mais je ne voudrais pas qu'une mission

leur fût confiée, et rien ne me ferait transiger là-dessus, ni la

considération de leur talent, ni celle de leur popularité (la popularité

est si aveugle et si folle!), ni celle d'une utilité momentanée. Je ne

crois pas à l'utilité momentanée. On paye cela trop cher le lendemain,

pour qu'il y ait une utilité réelle.

Voilà donc, pour la France, le chef de l'association politique formée

sous le titre du _Proscrit_[1]. Il est possible que la nuance que

cet homme représente soit la seule possible en fait de gouvernement

républicain immédiat: on doit respect à cette nuance pendant un certain

temps.

Je ne la combattrais donc pas, si j'étais homme et écrivain politique,

tant qu'elle ne ferait pas de fautes graves, et surtout tant que nous

serions en présence d'ennemis formidables contre lesquels cette nuance

serait le seul point de ralliement. Mais je ne pourrais plus mettre mon

coeur, mon âme et mon talent à son service. Je m'abstiendrais jusqu'au

jour où ce parti deviendrait le persécuteur avoué et agissant d'un parti

plus avancé qui représenterait davantage la raison et la vérité par le

peuple. Ce jour, hélas! ne se ferait pas longtemps attendre.

Votre âme ardente me répond, je l'entends d'avance, qu'il ne faut jamais

s'abstenir, pas une heure, pas un moment!

Je sens la beauté mais non la vérité rigoureuse de cette réponse; je

crois que tout le mal vient de ce que personne ne veut jamais s'abstenir

pendant un temps donné. Les uns y sont poussés par leurs passions, les

autres par leur vertu, c'est le petit nombre. Mais quiconque serait bien

pénétré de l'esprit de l'histoire et de la nature des lois qui régissent

les destinées humaines, saurait se mettre en retraite pendant certains

jours, et se dirait «J'ai dans mon âme une vérité supérieure à celle que

les hommes acceptent aujourd'hui, je la dirai quand ils seront capables

de l'entendre.»

C'est pour la politique seulement que je dis cela; car, en restant sur

le terrain philosophique, socialiste, si vous voulez, on peut et on doit

toujours tout dire, et aucun gouvernement n'a le droit de l'empêcher.

Les idées ont toujours le droit de lutter contre les idées. Seulement,

il y a des temps où les hommes ne doivent pas combattre contre certains

hommes; sans motifs puissants et pressants.

Vous me direz encore que je fais, entre la politique et le socialisme,

une distinction arbitraire, et que j'ai combattue moi-même mainte et

mainte fois. Lorsque je l'ai combattue, c'était contre les politiques

précisément qui faisaient, au point de vue du _National_, ce que le

_Proscrit_ est bien près de faire en excluant _les hommes à système_.

Les hommes du _Proscrit_ s'intitulent _socialistes_ aujourd'hui; mais,

croyez-moi, ils ne le sont guère plus que ceux d'hier. Ils admettent le

_programme de la Montagne_, c'est quelque chose; mais, pour quiconque

tendrait à le dépasser un peu, ils seraient tout aussi intolérants, tout

aussi railleurs; tout aussi colère était le _National_ en 1847. Ils ne

sont pas assez forts pour vaincre par le raisonnement: ils vaincraient

par la violence, ils y seraient entraînés, forcés, pour se maintenir, et

ils se retrancheraient sur les nécessités de la politique. Par le fait,

la politique et le socialisme sont donc encore choses très distinctes

pour eux, quoi qu'ils en disent, et il faut bien que les socialistes

s'en tiennent pour avertis. Il y a donc, aujourd'hui encore, nécessité

à distinguer ce qu'il faut faire et ne pas faire dans une pareille

situation.

Si Ledru-Rollin et les siens étaient, au pouvoir, et que je fusse

écrivain politique, je croirais faire mon devoir, comme socialiste, en

discutant l'esprit et les actes de son gouvernement; mais je croirais

faire une mauvaise action, comme politique, en attaquant les intentions

de l'homme et en publiant sur son compte, ou en disant tout haut à tout

le monde ce que je vous écris ici. Je ne voudrais pas conspirer contre

lui par la seule raison que je ne me fie point à lui. Je retrancherais

enfin l'amertume et la personnalité qui sont, malheureusement, la base

de toute polémique jusqu'à nos jours.

Mais je ne suis pas, je ne serai pas écrivain politique, parce que, pour

être lu en France aujourd'hui, il faut s'en prendre aux hommes, faire

du scandale, de la haine, du cancan même. Si on se borne à disserter, à

prêcher, à expliquer, on ennuie, et autant vaut se taire.

Emile de Girardin a la forme quand il veut; il n'a pas le vrai fond.

Louis Blanc a le fond et la forme. On ne s'en occupe point. Il se doit

à lui-même d'écrire toujours, parce qu'il a un parti et qu'il ne peut

l'abandonner après l'avoir formé. Mais, en dehors de son parti, il est

sans action.

Et parlons de Louis Blanc maintenant, puisque vous le voulez. Pour moi,

c'est lui qui a raison, c'est lui qui est dans le vrai. Vous me parlez

de ses défauts personnels. Il a les siens, sans doute, et certainement

Ledru-Rollin est plus conciliant, plus engageant, plus entouré,

plus _entourable_, plus populaire par conséquent. Mais, dans la vie

politique, Louis Blanc est _un homme sûr_. Que m'importe que, dans la

vie privée, il ait autant d'orgueil que l'autre a de vanité, si, dans

la vie publique, il sait sacrifier orgueil ou vanité à son devoir? Je

compte sur lui, je sais où il va, et je sais aussi qu'on ne le fera

pas dévier d'une ligne. J'ai trouvé en lui des aspérités, jamais de

faiblesse; des souffrances secrètes, aussitôt vaincues par un sentiment

profond et tenace du devoir. Il est trop avancé pour son époque, c'est

vrai. Il n'est pas immédiatement utile, c'est vrai. Son parti est

restreint, et faible, c'est vrai; il n'aurait d'action qu'en se joignant

à celui de Ledru-Rollin. Mais voilà ce que je ne lui conseillerai

jamais; car Ledru-Rollin ne s'unira jamais sincèrement à lui, et

travaillera désormais plus qu'autrefois à le paralyser ou à l'anéantir.

Louis Blanc ne peut plus être solidaire des frasques du parti de

Ledru-Rollin, Il ne le doit pas. Qu'il reste à l'écart, s'il le faut;

son jour viendra plus tard, qu'il se réserve! Est-ce qu'il n'a pas la

vérité pour lui? est-ce qu'il ne faudra pas, après bien des luttes

inutiles et déplorables, en venir à _accorder à chacun suivant ses

besoins?_ Si nous n'en venons pas là, à quoi bon nous agiter, et pour

quoi, pour qui travaillons-nous? Vous voudriez qu'il mît sa formule,

dans sa poche pour un temps, et qu'il employât son talent, son mérite,

sa valeur individuelle, son courage, à faire de la politique de

transition. Moi aussi, je le lui conseillerais, s'il pouvait se joindre

à des hommes _comme vous_; s'il pouvait avoir la certitude de ne pas

fermer l'avenir à son idée, en l'accommodant aux nécessités du présent;

si chacun de ses pas prudents et patients vers cet avenir n'était pas

rétrograde; si enfin il pouvait et devait se fier.

Mais il ne le peut pas. Ledru-Rollin le trahira, non pas sciemment

et délibérément, non! Ledru dit comme nous quand on l'interroge. Il

comprend le progrès illimité de l'avenir, il est trop intelligent pour

le contester. Sous l'influence d'hommes comme vous et comme Louis Blanc,

il y marcherait. Mais la destinée, c'est-à-dire son organisation,

l'entraînera où il doit aller, à la trahison de la cause de l'avenir. Si

je me trompe, tant mieux! je serai la première, dans dix ans d'ici, si

nous sommes encore de ce monde et s'il a bien marché, à lui faire amende

honorable. Mais, aujourd'hui, ma conviction est trop forte pour me

permettre d'associer mon nom au sien dans une oeuvre dont le premier

acte est de rejeter, de honnir, de maudire Louis Blanc en lui imputant,

comme mal produit, le bien qu'il n'a pu faire et qu'on l'a empêché de

faire.

C'est là, cher ami, une des causes de mon découragement. J'estime qu'on

se trompe, que vous vous trompez aussi sur un fait, que vous n'avez pas

mis la main sur un véritable élément de salut pour la France, et par

conséquent pour l'Italie, dont la cause est solidaire de la nôtre. Je me

dis qu'il n'y a pas à lutter contre le courant qui vous entraîne à ce

choix, et je m'abstiens, toujours triste, toujours attachée à vous par

la foi la plus vive en vos sentiments et par l'affection la plus tendre

et la plus profonde.

Votre soeur,

GEORGE.

[1] Revue que Mazzini et Ledru-Rollin venaient de fonder à Londres.

CCCI

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE

Nohant, juillet 1849.

J'ai le coeur gros. Ils vont fusiller ce pauvre Kléber, qui était venu

à Nohant après les journées de juin, et qui était vraiment un homme de

sens et de courage. Les assassins! Il me semble que je vois recommencer

1815.

Au point de vue critique, vous avez raison. A force d'être dans les

romans et dans les poèmes, et sur la scène, et dans l'histoire même,

l'amour, la vérité de l'être et des affections n'y sont pas du tout. La

littérature veut idéaliser la vie. Eh bien, elle n'y parvient pas, elle

ment, elle doit mentir, puisque l'art est une fiction, ou tout au moins

une interprétation. On est superbe, on est grand, on a cent pieds de

haut dans les romans et dans les poèmes; et, pourtant, on y vaut moins

que dans la réalité, cela n'est pas un paradoxe. Il n'est pas vrai que

nous ayons tous mérité la corde; mais ce que vous dites, que nous

avons tous été en démence, ne fût-ce qu'une heure dans la vie, est

parfaitement exact. Il y a plus, nous sommes tous des fous, des enfants,

des faibles, des inconséquents, des niais ou des fantasques, quand nous

ne sommes pas des gredins. Voilà précisément pourquoi nous valons mieux

que des héros de roman. Nous avons les misères de notre condition, nous

sommes des personnages réels, et, quand nous avons de bons mouvements,

de bons retours, de bons vouloirs, nous plaisons à Dieu et à ceux qui

nous aiment en raison du contraste de ce bon et de ce fort avec notre

pauvre ou notre mauvais. Moi, je suis plus touchée du vrai que du beau,

et du bon que du grand. J'en suis plus touchée à mesure que je vieillis

et que je sonde l'abîme de la faiblesse humaine. J'aime dans Jésus la

défaillance de la montagne des Oliviers; dans Jeanne Darc, les larmes et

les regrets qui font d'elle un être humain. Je n'aime plus cette raideur

et cette tension des héros qu'on ne voit que dans les légendes, parce

que je n'y crois plus. Soyez certain que personne encore n'a su peindre

ni décrire l'amour vrai; et, l'eût-on su, le _public_ ne l'aurait

peut-être pas compris. Le lecteur veut un ornement à la vérité, et

Rousseau n'a pas osé nous dire pourquoi il aimait Thérèse. Il l'aimait

pourtant, et il avait raison de l'aimer, bien qu'elle ne valût pas le

diable. On voulait le faire rougir de cet attachement, il faisait

son possible pour n'en pas être humilié. Ni lui ni les autres ne

comprenaient que sa grandeur était de pouvoir aimer la première bête qui

lui était tombée sous la main. Pourquoi n'osait-il pas dire à ceux qui

la trouvaient laide et sotte qu'il la trouvait belle et intelligente?

C'est qu'il faisait des romans et ne s'avouait pas que la vie, pour être

terre à terre, est plus tendre, plus généreuse, plus humble, meilleure

enfin que les fictions. Il faut des fictions pourtant: l'humanité, la

jeunesse surtout en est avide. Vous l'avez dit, vous les maudissiez

pour leurs mensonges, et vous en aviez la tête si remplie, que vous ne

pouviez regarder l'avenir qu'à travers leur prisme. Pourquoi faut-il

qu'elles nous dégoûtent de vivre avant d'avoir vécu, et pourquoi faut-il

que nous nous dégoûtions d'elles quand nous vivons tout de bon? C'est

une solution qui peut vous occuper encore une heure ou deux, et dont

vous vous tirerez mieux que moi; car vous êtes dans l'âge où l'on peut

encore analyser et approfondir. Faites donc la suite et la fin de ces

belles pages; car vous nous laissez dans le doute ou dans l'attente

d'une certitude, et je suis bien sûre qu'Angèle vous a fait trouver la

vie plus douce et plus complète que Shakespeare, Byron et compagnie.

Sur ce, j'embrasse Angèle et je suis à vous de coeur.

GEORGE.

CCCII

A M. CHARLES PONCY, À TOULON

Nohant, juillet 1849.

Cher enfant,

Il y a longtemps que je veux vous écrire. Mais, dans ce triste temps, on

ose à peine causer avec ses amis. On se sent si démoralisé, si sombre;

on a tant de peine à ne pas devenir égoïste ou méchant! On craint de

faire du mal à ceux qu'on aime en leur disant tout le mal qu'on porte en

soi-même. Et pourtant, tout cela est lâche et impie. Dieu abandonne ceux

qui doutent de lui. Il ne fait de miracles que pour les croyants. C'est

le scepticisme des vingt années de Louis-Philippe qui est cause de tout

ce qui nous arrive.

Mais Rome croyait! Rome espérait et combattait, hélas! et nous I'avons

tuée. Nous sommes des assassins, et on parle de gloire à nos soldats!

Mon Dieu, mon Dieu, ne nous laissez pas plus longtemps douter de vous!

Il ne nous reste qu'un peu de foi. Si nous perdons cela, nous n'aurons

plus rien.

J'espère que Mazzini est sauvé de sa personne. Mais son âme

survivra-t-elle à tant de désastres? Vous avez raison quand vous dites

qu'il a vécu trente ans pour mourir comme il va mourir un de ces jours;

car l'Europe est livrée aux assassins, et, s'il ne se jette pas dans

leurs mains, il y tombera tôt ou tard. J'ai reçu de lui une lettre

admirable. Mais je ne vous dirai pas quels sont ses projets. Je crains

que le secret des lettres ne soit pas respecté à la poste.

Et vous, mon enfant, vous êtes fatigué, ennuyé de la vie de bureau. Vous

regrettez le travail des bras, la vie de l'ouvrier. Je le conçois bien.

Moi, je voudrais être paysan et avoir de la terre à bêcher huit heures

par jour. Je fais pourtant un métier plus doux que le vôtre, puisque je

suis libre de choisir mon genre de travail sédentaire. Mais je n'ai le

coeur à rien. Tout ce qui est écrit ou à écrire me semble froid. Les

paroles ne peuvent plus rendre ce qu'on éprouve de douleur et de colère,

et, dans ces temps-ci, on ne vit que par la passion. Tout raisonnement

est inutile, toute prédication est vaine. Nous avons affaire à des

hommes qui n'ont ni loi, ni foi, ni principes, ni entrailles. Le peuple

les subit. C'est au peuple qu'on est tenté de reprocher l'infamie des

gens qui le mènent, le trompent et l'écrasent.

Ah! mon enfant, quelle affreuse phase de l'histoire nous traversons!

Nous en sortirons d'une manière éclatante, je n'en doute pas. Mais, pour

qu'une nation démoralisée à ce point se relève et se purifie, il faut

qu'elle ait expié son égoïsme, et Dieu nous réserve, je le crains, des

châtiments exemplaires!

Rien de nouveau ici. Maurice, Borie et Lambert partagent toujours ma vie

retirée. Nous nous occupons en famille; nous tâchons de ne donner que

quelques courtes heures aux journaux et aux commentaires indignés que

leur lecture provoque. Malgré soi, on y revient plus souvent qu'on ne

voudrait. Du moins, nous avons la consolation d'être tous du même avis

et de ne pas nous quereller amèrement, comme il arrive maintenant

dans beaucoup de familles. Les intérieurs subissent généralement le

contre-coup du malheur général. Le nôtre est uni et fraternel. Nous nous

affligeons ensemble et d'un même coeur. Nous tâchons de nous donner

de l'espoir les uns aux autres, et souvent c'est le plus désolé qui

s'efforce de consoler les autres.

Aimez-moi toujours, mon enfant. La douleur doit rapprocher et resserrer

les liens de l'affection. Je vous bénis bien tendrement, ainsi que

Solange et Désirée. Mes enfants vous embrassent.

CCCIII

A JOSEPH MAZZINI, A MALTE

Nohant, 24 juillet 1849

O mon ami! l'affection est égoïste, et, quand j'ai appris ce triste

dénouement, mille fois plus triste pour la France que pour l'Italie, je

confesse que je ne me suis d'abord inquiétée que de vous.

Que Dieu me le pardonne, et vous aussi, qui êtes un saint! Un ami que

j'ai à Toulon m'a écrit, avant tout, que vous étiez en sûreté, et je

l'ai mille fois béni.

Vous pensez bien que, d'ailleurs, j'ai le coeur brisé. Quelque innocent

qu'on soit du crime d'une nation à laquelle on appartient, il y a une

sorte d'intime solidarité qui fait passer dans notre propre coeur le

remords que devraient avoir les autres. Oui, le remords et la honte. Moi

qui étais si fière de la France en février!

Hélas! que sommes-nous devenus, et quelle expiation nous réserve la

justice divine avant de nous permettre de nous relever?

Vous, vous êtes plus heureux que moi, malgré la défaite, malgré l'exil

et la persécution; Vous êtes plus heureux par ce seul fait que vous êtes

_Romain_; car vous l'êtes plus qu'aucun de ceux qui sont nés sur le

Tibre. Et plus heureux que personne au inonde, parce que vous seul (avec

Kossuth) avez fait votre devoir. Quand je dis vous et Kossuth, je dis

ceux qui étaient avec vous et ceux qui sont avec lui; car les plus

obscurs dévouements sont aussi chers à Dieu que les plus illustres. Et,

à présent, ami, malgré le malheur, malgré la douleur, n'avez-vous pas

cette satisfaction de vous-même, cette paix profonde de l'âme qui se

sent quitte envers le ciel et les hommes? N'avez-vous pas accompli

jusqu'au bout une mission sainte? n'avez-vous pas tout immolé pour la

vérité, l'honneur, la justice et la foi? n'avez-vous pas des jours

résignés et des nuits tranquilles? Je suis certaine que vous êtes calme

et que vous goûtez les joies austères de la foi. On peut l'avoir pour

les autres, pour l'humanité, quand on la porte en soi-même, quand on est

soi-même la foi vivante et militante.

Oui, vous avez bien agi et bien pensé en toutes choses. Vous avez bien

fait de sauver l'honneur jusqu'à la dernière extrémité, et vous avez

bien fait aussi, lorsque cette dernière extrémité est arrivée, de sauver

la vie des assiégés, des femmes, des enfants, des vieillards. Les

monuments de l'art viennent ensuite, quoique nos journaux se soient plus

préoccupés du sort des fresques de Raphaël et de Michel-Ange que de

celui des orphelins et des veuves.

Tout ce que vous avez voulu et accompli est juste. Le monde entier le

sent, même les misérables qui ne croient à rien, et le monde entier le

dira bien haut quand l'heure sera venue.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 8 / 20 段