C'est là, je crois, le grand grief des réactionnaires contre vous,

car le fait d'aller à l'hôtel de ville pour maîtriser ou diriger un

mouvement accompli pour ainsi dire malgré vous, est un acte dont les

plus hostiles devraient vous innocenter dans leur propre intérêt. Ils ne

vous pardonneront pas le milliard, et vous ne voulez point qu'ils vous

pardonnent rien, je le conçois. J'ai été bien tourmentée du désir de

prendre ouvertement votre défense dans un écrit spécial, auquel j'aurais

donné, dans un moment décisif, le plus de retentissement possible; mais

il aurait fallu que vous y consentissiez d'abord, et j'en doutais;

d'autre part, il aurait fallu savoir à fond ce que vous vouliez dire

de tout cela au public indépendant. Je me suis trouvée dans un cercle

vicieux; car, selon toute apparence, une défense, au point de vue de mon

amitié et de ma sollicitude, vous eût déplu, et une défense, selon toute

la portée de votre franchise, vous eût fait condamner d'avance par

ceux de qui dépend aujourd'hui votre liberté. Je me suis trouvée bien

malheureuse de ne pouvoir rien faire pour vous prouver mon affection

et mon admiration, sans risquer de vous nuire ou de vous déplaire.

Peut-être ai-je une propension de caractère vers des moyens plus

réguliers et plus lents que ceux que vous accepteriez dans la pratique.

Thoré me reprochait, dit-on, ma tolérance et mon optimisme dans les

faits. Je ne crois pourtant pas être en désaccord avec vous en théorie,

et je reste sur ce souvenir d'un dernier soir d'entretien dans ma

mansarde, où vous rejetiez l'idée d'une dictature pour notre parti,

parce que la dictature était impossible sans la terreur, et la terreur

impossible par elle-même en France désormais.

Nous avons bien la preuve de cette impossibilité, aujourd'hui que nous

voyons la nation se républicaniser et se _socialiser_ plus rapidement et

plus généralement, sous l'arbitraire de la réaction, que nous n'avons

réussi à le faire quand nous avions le haut du pavé. Il nous faut donc

reconnaître que les temps, sont changés, que la terreur, moyen extrême,

qui n'a pas fait triompher nos pères, et qui n'a eu, après tout, qu'une

courte durée suivie d'une longue et profonde réaction, n'est plus au

nombre des moyens sur lesquels les révolutionnaires d'aucun parti

puissent compter. Il reçoit en ce moment son coup de grâce entre les

mains de nos adversaires; Dieu soit loué, que ce soit entre les leurs et

non entre les nôtres!

Vous disiez dans cette mansarde, je m'en souviens bien: «La terreur!

cela se supporterait maintenant _un mois_ tout au plus, et, après,

nous aurions peut-être vingt ans de monarchie.» En! bien, nous pouvons

aujourd'hui retourner la question. Cavaignac nous a fait une terreur

militaire au point de vue de la République bourgeoise. Le socialisme

s'est, pour ainsi dire, joint à la réaction royaliste et impérialiste

pour le renverser. Cette réaction nous fait à son tour une petite

terreur dans le goût de 1815. Le socialisme, la montagne, l'armée, le

peuple, tout gronde contre elle, même les _modérés_, même une partie de

la bourgeoisie. On n'attend plus que le réveil et le désabusement du

paysan pour souffler sur cette force dérisoire. Et alors, si jusque-là

nous avons le bonheur de résister aux provocations, si nous avons la

force et la vertu de subir pour un temps les persécutions et la misère,

nous n'aurons plus besoin de cette arme impuissante et dangereuse de la

terreur.

Les Français jouissent depuis un quart de siècle d'une sorte de liberté,

constitutionnelle, qui est une hypocrisie, j'en conviens, si on songe à

l'avenir, mais qui est du moins une réalité si on la compare au passé.

Leurs moeurs se sont faites à cette liberté; seulement avec eux, il

faut tenir la balance égale entre le plus et le moins: _plus_ les

effraye, et voilà leur faiblesse; mais _moins_ les révolte, et là est

leur force contre tous les moyens empruntés au passé.

Je ne suis pas d'accord avec tous mes amis sur ce point. Plusieurs

rêvent les moyens du passé pour l'avenir; vous savez si je respecte et

si je défends le passé; mais je crois être dans la vérité en constatant

que le présent diffère essentiellement, et qu'il ne nous faut rien

recommencer, rien copier, mais, tout inventer et tout créer. Je suis

bien d'accord avec eux sur la _souveraineté du but_, et le proverbe

«Qui veut la fin veut les moyens» est vrai. Seulement, il ne faut pas

l'étendre jusqu'à dire aujourd'hui: «Qui veut une fin d'avenir et de

progrès veut les moyens du passé,» parce que le passé est toujours

rétrograde, quoi qu'on fasse.

Mais je me suis laissé entraîner à vous parler de ce qui devrait rester

étranger à notre correspondance; car vous êtes assez livré à vos

pensées, et vous auriez besoin en prison de témoignages de tendresse

beaucoup plus que de discussions politiques. Je m'étais promis de ne

vous en jamais fatiguer, et vous vous souvenez qu'à Paris même, j'aurais

voulu que ceux qui vous aiment vous parlassent au moins deux heures

par jour de la pluie et du beau temps, pour vous forcer à vous reposer

l'esprit. Si j'ai fait la faute que je reprochais aux autres, c'est pour

n'y plus revenir, et c'est par suite d'un besoin que j'éprouve de me

résumer avec vous en ce moment solennel qui va peut-être nous séparer

encore pour un temps, je ne dirai pas plus ou moins long, mais plus ou

moins court.

Faites-moi donner un moyen de pouvoir correspondre avec vous d'une

manière prompte et discrète autant que possible, partout où vous serez.

Le livre que je vous ai envoyé a un autre mérite que celui de l'édition

Elzévir, c'est l'oeuvre d'un premier chrétien persécuté par le vieux

monde, alors que le christianisme et la papauté elle-même représentaient

le progrès et l'avenir. C'est l'oeuvre d'un prisonnier et d'un martyr.

Il y a de belles choses et un mélange de christianisme et de paganisme

assez curieux, c'est-à-dire l'idée chrétienne et la force païenne, ce

qui marque un temps de transition comme le nôtre. Je ne sais pas si vous

êtes plus latiniste que moi; ce ne serait pas dire beaucoup plus que

zéro. Mais ce latin est facile, et le latin est une langue qu'on se

remet toujours à comprendre en peu de jours. Ensuite, c'est un de ces

livres à consulter plus qu'à lire, et enfin je vous l'ai envoyé comme je

vous aurai envoyé une bague, n'ayant que cela de portatif sous la main.

Si vous avez besoin de livres pour de bon, faites-le moi dire, et je

vous enverrai ce que vous désirerez.

Adieu; ne me répondez que quand vous avez le désir et le besoin. C'est

un bonheur pour moi qu'une lettre de vous; mais je ne veux pas que ma

joie vous coûte un effort ou une fatigue.

Aucante, qui a vu votre soeur, ne me fait pas espérer qu'elle puisse

venir me voir. J'en éprouve un vif regret. Dites-le-lui bien; mais

qu'elle me laisse l'espérance de la connaître dans des temps meilleurs,

et viennent bientôt ces jours-là! Je sais que c'est une femme d'un

caractère admirable et qui vous aime comme vous devez être aimé. Je

vous charge de l'embrasser pour moi, elle ne peut point refuser

l'intermédiaire. Je vous charge aussi de me rappeler au souvenir du

brave citoyen Albert, votre compagnon de malheur et de courage, et de

lui serrer pour moi la main d'aussi bon coeur et avec autant de foi et

d'espérance que je la lui ai serrée au Luxembourg.

Maurice vous embrasse tendrement, Borie aussi. J'ai reçu de Paris ce

matin une longue lettre de Marc Dufraisse, qui m'avait promis de me

rendre bon compte de vous et qui m'en donne douze pages. Vous voyez si

nous nous occupons de vous.

Adieu encore, ami. Faites que je puisse vous écrire quelquefois. Je ne

vous recommande pas le courage, vous n'en avez que trop pour ce qui vous

concerne. Rappelez-vous seulement que je vous aime du meilleur de mon

âme.

GEORGE.

CCXCIV

A JOSEPH MAZZINI, A FLORENCE.

Nohant, 5 mars 1849.

Mon ami,

Je reçois aujourd'hui votre lettre de Florence. Je vous ai écrit à

Florence à l'adresse de M. Cajali, il y a plusieurs jours. Êtes-vous

bien sûr de me donner sans distraction et sans erreur les adresses

que vous m'indiquez? Vous m'avez désigné M. Cajali dans deux lettres

différentes, à _Marseille_ et à _Florence_. Est-ce vous qui preniez ce

nom, ou bien est-ce un ami qui a ces deux domiciles? Ne manquez pas à

l'avenir d'être très précis; car je crois que mes lettres se perdent ou

éprouvent des retards.

Maintenant, Dieu merci, je puis vous écrire sous votre nom. C'est

le signe de la liberté en Italie, et ce nom est comme celui de la

République elle-même, qui se montre ou se cache, selon que Dieu se

manifeste aux hommes par le patriotisme, ou se retire de leur coeur. Ah!

mon cher Joseph! il s'est accompli de grandes choses chez vous et en

partie grâce à vous, depuis la dernière lettre que je vous ai écrite.

J'ignorais alors les événements de la Toscane, et tout ce qui se prépare

en Piémont. Rome isolée me faisait trembler. Tout dépend désormais du

courage et de la foi de votre peuple.

Nos journaux de la réaction sont infâmes sur cette question italienne,

comme ils le sont d'ailleurs pour tout mouvement de la vie dans

l'humanité. Ceux de notre couleur demandent en vain l'intervention

contre les Autrichiens et les Russes, qui menacent l'étincelle naissante

de nos libertés. Le gouvernement est sourd et muet. Traître ou stupide,

on ne sait trop lequel des deux.

La fatalité qui poursuit cette époque, c'est que les mouvements du salut

ne se font pas simultanément. Si l'Italie s'était soulevée ainsi en

février! si on eût proclamé la République à Rome en même temps que

Vienne chassait l'empereur! et si, maintenant, la France se réveillait

et imposait silence aux aristocraties perfides! Enfin, ce jour d'élan

unanime viendra, et alors les royautés en auront fini pour toujours.

Quelle que soit l'issue de votre République italienne, ce qu'elle fait

aujourd'hui ne sera pas perdu, et votre oeuvre portera ses fruits d'une

manière durable avant qu'un siècle se soit écoulé. Maintenant, il dépend

des hommes que Dieu se laisse arracher ce miracle dès à présent. La

flèche est lancée; si elle manque le but, ce ne sera toujours pas votre

faute, à vous homme de persévérance et d'abnégation, et vous n'avez pas

de raisons pour ne pas rester tranquille et plein de foi dans l'avenir

et dans vous-même, quand même il vous faudrait encore voir un nouveau

temps d'arrêt. Nous étions, nous sommes, nous serons dans la vérité, et

alors, pourquoi nous attrister sur nous-mêmes? Donnons tout ce qui est

en nous, et mourons en regardant devant nous; car tout ce qui est tombé

derrière est tombé utilement.

Je suis tentée de vous gronder d'avoir de temps en temps des doutes sur

moi, lorsque vous me demandez si je suis _mécontente_ de vous. C'est

la suite du procès que vous voulez de temps en temps vous faire à

vous-même, pauvre cher saint homme que vous êtes! Vous vous accusez

quand l'humanité hésite ou recule, comme si c'était votre faute comme

si vous n'aviez pas toujours été sur la brèche le premier et le plus

exposé. Vous êtes trop bon et trop grand pour ne pas être triste et

timoré. Que ne puis-je vous donner un peu de cet orgueil que les autres

ont de trop! Vous souffririez moins. Mais cette humilité de votre coeur

fait qu'on vous aime autant qu'on vous estime, je dirais qu'on vous

admire, si ce n'était à vous que je le dis. Vous ne le croiriez

peut-être pas, tant vous êtes simple et doux. Croyez, au moins, que je

vous aime de toute mon âme et n'en doutez jamais, ou je croirai que vous

ne m'aimez plus.

Mon fils et nos amis vous embrassent.

Écrivez-moi.

CCXCV

A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS

Nohant, 29 mars 1849.

Mon cher ami,

Il faut que je n'écrive point _socialisme_ et fasse le mort pour le

moment. Ce n'est pas un engagement que j'ai pris, comme bien vous

pensez, mais c'est une contrainte volontaire que je m'impose pour sauver

une existence qui m'est plus chère que la mienne. Je vous, dirais cela

si nous pouvions causer ensemble.

Attendez-moi donc quelque temps sans parler de moi. Mon bâillon tombera

bientôt, j'espère. Ne vous inquiétez point de l'affaire matérielle en ce

qui me concerne. Je crois avoir été plus que payée du travail que j'ai

fait pour le journal, et j'espère bien, quand la liberté me sera rendue,

n'être plus dans les mêmes embarras d'argent, et n'avoir plus à vous en

demander pour ma collaboration. Il y a longtemps que je me reproche

de n'avoir pas reçu de vos nouvelles directement, regret que vous ne

m'auriez pas causé si je vous avais écrit moi-même. J'ai été triste et

malade, et je n'ai pas su me défendre d'un effroyable abattement après

juin. Cela s'est dissipé pourtant, et j'ai fait un nouveau bail avec la

patience et la foi dans l'avenir. Pourtant, les événements officiels

ne sont pas plus riants. Barbès à Bourges, l'Italie perdue ou trahie,

Proudhon condamné, la réaction triomphante sur toute la ligne! Mais cela

n'empêche pas l'idée de faire son chemin, et, jusque dans les provinces

les plus arriérées, le peuple s'indigne contre le pouvoir, et de grandes

protestations se préparent, non pour les prochaines élections, c'est

trop tôt, mais pour un temps qui n'est pas si éloigné qu'on le croirait,

à ne voir que la surface des choses.

Courage donc! L'humanité gagnera son procès. Je n'ai pas besoin de vous

dire que j'ai suivi vos persécutions et votre espèce d'_acquittement_

avec le plus vif intérêt. Vous ne doutez pas de mes sentiments pour

vous et de l'encouragement fraternel que je voudrais vous apporter sans

cesse, si, Dieu merci, cela ne vous était point parfaitement inutile,

puisque vous avez la persévérance et la foi plus que personne.

Tout à vous de coeur.

G. SAND.

Mon fils se rappelle à votre souvenir.

CCCXVI

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 13 mai 1849.

Mon enfant,

Je crois que tu devrais revenir sauf à retourner ensuite s'il ne se

passe rien de tout ce que le monde appréhende. Je ne m'inquiète pas

follement; mais je vois bien que la situation est plus tendue qu'elle

ne l'a jamais été, et, non seulement par les journaux, mais encore par

toutes les lettres que je reçois, je vois que le pouvoir veut absolument

en venir aux mains. Il fera de telles choses que le peuple, qui est

un être collectif et un composé de mille idées et de mille passions

diverses, ne pourra probablement continuer ce miracle de rester calme

et uni comme un seul homme en présence des provocations insensées d'une

faction qui joue son va-tout. La lutte sera terrible; il y a tant de

partis ennemis les uns des autres qu'on ne peut en prévoir l'issue, et

qu'il y aura peut-être de plus horribles méprises, s'il est possible,

de plus sanglants malentendus qu'en juin. Si la République rouge donne,

elle donnera jusqu'à la mort; car c'est la République européenne qui est

en jeu avec elle contre l'absolutisme européen. Voilà du moins ce que

je crois, et cela peut éclater d'un moment à l'autre. Tu ne lis pas les

journaux peut-être; mais, si tu suivais les discussions orageuses de

l'Assemblée, tu verrais que chaque jour, chaque heure fait naître un

incident qui est comme un brandon lancé sur une poudrière.

Reviens donc, je t'en prie; car je n'ai que toi au monde, et ta fin

serait la mienne. Je peux encore être d'une petite utilité à la cause de

la vérité; mais, si je te perdais, bonsoir la compagnie! Je n'ai pas le

stoïcisme de Barbès et de Mazzini. Il est vrai qu'ils sont hommes et

qu'ils n'ont pas d'enfants. D'ailleurs, selon moi, ce n'est point par le

combat, par la guerre civile que nous gagnerons en France le procès de

l'humanité. Nous avons le suffrage universel: malheur à nous si nous ne

savons pas nous en servir; car lui seul nous affranchira pour toujours,

et le seul cas où nous ayons le droit de prendre les armes, c'est celui

où l'on voudrait nous retirer le droit de voter.

Mais ce peuple, si écrasé par la misère, si brutalisé par la police, si

provoqué par une infâme politique de réaction, aura-t-il la logique et

la patience vraiment surhumaines d'attendre l'unanimité de ses forces

morales? Hélas! je crains que non. Il aura recours à la force physique.

Il peut gagner la partie; mais c'est tant risquer pour lui, qu'aucun

de ceux qui l'aiment véritablement ne doit lui en donner le conseil et

l'exemple. Pour n'être ni avec lui ni contre lui, il faut n'être pas à

Paris. Reviens donc, si tu m'en crois; j'estime qu'il est temps. Ramène

aussi Lambert, je le lui conseille, et je serai plus tranquille de vous

voir tous ici.

Je t'embrasse, mon enfant, et te prie de penser à moi.

CCXCVII

A M. THÉOPHILE THORÉ, A PARIS

Nohant, 26 mai 1849.

Cher ami,

Il y a longtemps que je vous dois, que je me dois de vous écrire.

J'espérais avoir le temps de vous voir à Paris, où j'ai été au

commencement du mois passer trois jours pour affaires. Je ne l'ai pas

eu, le _temps_. Et puis j'espérais vous complimenter sur votre élection

et me réjouir avec vous, mais vous avez échoué, quoique avec une grande

masse de voix. Enfin, j'ai été malade en revenant ici, toujours malade

depuis deux ans, non pas de manière à inquiéter ceux qui tiennent à ma

vie, mais de manière à perdre mon temps et à m'ennuyer mélancoliquement

sous le poids d'un accablement physique extraordinaire. Je suis dans une

phase d'impuissance matérielle. Je ne me sens ni découragée ni ennuyée

de rien quand la vie me revient. Mais la vie s'en va par moments, par

jours, par semaines entières, et alors je m'ennuie de ne pas pouvoir

vivre, et de penser sans écrire. J'en sortirai, car j'ai la volonté de

voir encore quelques années. Je suis sûre qu'elles me feront du bien

et que je pourrai dire comme ce vieux d'Israël: _Et à présent, je puis

mourir_.

Cet autre empêchement dont je vous parlais et qui ne tenait pas à moi

est à peu près hors de cause maintenant. Attendez-moi encore quelque

temps et je vous aiderai. J'ai demandé des détails sur Mazzini: je veux

faire sa biographie; mais ne l'annoncez pas; car, si ces renseignements

n'arrivaient pas, je serais forcée de manquer de parole, et puis le

travail annoncé me déplaît toujours. Il faut ensuite trop bien faire et

cela me décourage. Au reste, vous allez bien sans moi. Votre journal

n'est pas _mal fait_, comme vous le disiez. Je trouve, au contraire, que

vous êtes en grande progression de talent et de clarté, et j'ai remarqué

des articles de vous qui étaient non seulement bons, mais beaux.

Maintenant, je suis fâchée de cette espèce de polémique avec le

_Peuple_. Vous êtes trop batailleur, vous avez le diable au corps. Vous

êtes trop rancunier aussi. Pourquoi ne voulez-vous pas que le _National_

en revienne? Vous savez bien que, personnellement, j'ai, même depuis le

temps de Carrel, à me plaindre du _National_ plus que qui que ce soit.

C'est une race d'esprits qui ne m'est nullement sympathique; c'est

peut-être ce qu'il y a de plus déplorable, de plus irritant, dans les

temps où nous vivons, que de voir ceux qui ouvraient jadis la marche

vouloir nous la fermer à nous, peuple, parce qu'ils sont au bout de

leurs idées et de leurs jambes, et qu'ils ne peuvent pas supporter qu'on

les dépasse. Mais, enfin, les voilà arrivés à ce point qu'il leur faut

nous suivre, ou mourir, et, s'ils essayent de faire un pas, ne leur

tendrons-nous pas la main? N'est-ce pas à nous d'être les chevaliers

de la Révolution, comme ce beau peuple de Février, comme Barbès, notre

chevalier-type?... Est-ce que l'opinion, le parti du _National_ ne sont

pas maintenant dans une situation à faire pitié? Je ne connais guère les

hommes de Paris qui représentent cette couleur; mais il y en a dans nos

provinces, il y en a beaucoup parmi les élus que le peuple a choisis

comme socialistes, et je vous assure que ce ne sont pas des traîtres,

que ce sont des hommes sincères qui ont ouvert les yeux. Nous n'aurions

certes pas eu un si beau résultat dans les départements, où l'on

proclame le triomphe de la _liste rouge_, si nous n'eussions admis que

les socialistes de la veille, et je crois qu'à Paris, si nous n'avons

pas eu la majorité socialiste dans l'élection, c'est que nous avons

voulu trop accuser le socialisme pur dans le choix des individus.

Je sais bien que vous me trouvez trop _bonne femme_. C'est vrai que j'ai

toujours été du bois dont on fait les dupes; mais n'est-ce pas le devoir

de toute religion, que la confiance et le pardon? Vous l'avez dit

plusieurs fois, et, aujourd'hui encore, ce n'est pas une secte que nous

formons, c'est une religion que nous voulons proclamer.

Et puis je suis fâchée aussi que vous vous mettiez en bisbille avec

Proudhon. Je sais bien les côtés qui nous blessent et qui ne nous irons

jamais en lui. Mais quel utile et vigoureux champion de la démocratie!

quels immenses services n'a-t-il pas rendus depuis un an! Cela fait mal

à tous ceux qui voient les choses naïvement et d'un peu loin, de vous

trouver en guerre un beau matin ensemble, quand on a besoin que les

forces vives de l'avenir marchent d'accord. Et songez que c'est le grand

nombre qui voit comme cela. On lit le pour et le contre, et on conclut

en disant: «Ils ont raison tous deux à leur point de vue. Donc, ils

ont tort de ne pas réunir leurs deux raisons dans une seule qui nous

profite.»

Cela ressemble à un paradoxe, à des raisons de malade pour mon compte;

mais la majorité de la France est femme, enfant et malade. Ne l'oubliez

pas trop. Il faut des flambeaux comme votre esprit ardent et jeune. Je

ne voudrais pas souffler dessus. Mais je voudrais aussi ne pas vous voir

brûler trop, en courant, ce qui peut être conservé et ce que nous serons

bien forcés d'avoir avec nous quand la flamme sera partout.

Bonsoir, mon ami. Croyez que mon coeur est avec ceux qui combattent,

avec vous, par conséquent.

GEORGE.

CCXCVIII

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 12 juin 1849.

Ah! mon cher enfant, tu devrais bien, revenir! Ce choléra m'épouvante,

et tu as beau avoir payé ton tribut en douceur, tu respires un air

empesté et tu peux retomber malade. D'ailleurs, nous sommes toujours

sous le coup d'un branle-bas général. Ces affaires d'Italie sont plus

graves que tout ce qui s'est passé. Je ne vis pas tant que tu seras à

Paris dans cette funeste saison. Dans toutes les lettres qu'on m'écrit

de Paris, on me dit que je devrais te faire revenir, qu'il meurt douze

cents personnes par jour, et cela sur documents officiels que le

_Moniteur_ et les journaux ne publient pas. Je ne sais pas te

contrarier, ni rien exiger de toi, mais tu devrais bien toi-même mettre

un terme à mes angoisses.

Qu'est-ce que le plaisir de voir l'Exposition au prix de ce que tu

risques et me fais risquer; car tu sais bien que ta vie est la mienne,

et que je ne te survivrais pas.

Nous avons eu fort peu d'orages; il paraît qu'il y en a eu un terrible

à Paris. Il a dû pleuvoir des cheminées, et puis les sergents de ville

assomment les étudiants et les jeunes gens de vos quartiers. Quelles

mauvaises circonstances pour être loin les uns des autres! Reviens donc

dans ton nid, et attends de meilleurs jours pour aller travailler au

Musée; car ce n'est pas dans ce moment-ci que tu pourrais y faire un

travail soutenu et utile. La réponse de ton père te parviendra aussi

bien ici.

Nous avons eu aujourd'hui nombreuse compagnie. Camus, avec un jeune

homme très bien de Châteauroux; Fleury, Périgois, Desmousseaux,

Laussedat, Gustave Tourangin, Lumet, et le nez de Germann. Lumet est

un vigneron d'Issoudun aussi grave et absolu que Patureau est malin et

persuasif. Il a une tête magnifique, distinguée; une pénétration, une

fermeté, une éloquence extraordinaire par moments, et tout cela avec le

langage paysan et des manières nobles comme ne les ont plus les grands

seigneurs.

Non, les hommes supérieurs ne manquent pas dans le peuple; il ne s'agit

plus que de les mettre à leur plan, et cela ne tardera guère.

Bonsoir, cher petit Bouli. Je suis presque guérie. N'en déplaise à ton

ordonnance, plus je reste dans l'eau, mieux je m'en trouve; chacun a son

tempérament. Moi, j'ai un peu de celui des poissons ou des grenouilles.

Nous étions dans l'eau l'autre jour pendant l'orage. Il pleuvait à

verse; mais la rivière était tiède, presque chaude, et c'est bien

décidément un proverbe très sage, et non un paradoxe, que Gribouille se

jetant dans l'eau de peur de la pluie.

Reviens donc! il fait si bon ici, et tu es si mal là-bas! J'en souffre

dans tes os et je ne jouis de rien sans toi. Pôtu part décidément jeudi;

sa soeur va mieux, mais sa famille veut absolument voir cette _masse_

de graisse. Je ne pourrai travailler que quand tu seras là. Je n'ai le

coeur à rien sans toi. Je t'embrasse mille fois.

CLXCIX

A JOSEPH MAZZINI, A ROME

Nohant. 23 juin 1849.

Ah! mon ami, mon frère, quels événements! et comment vous peindre la

profonde anxiété, la profonde admiration et l'indignation amère qui

remplissent nos coeurs? Vous avez sauvé l'honneur de notre cause; mais,

hélas! le nôtre est perdu en tant que nation. Nous sommes dans une

angoisse continuelle.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 7 / 20 段