Je présume que vous n'êtes pas privé de journaux, bien qu'après tout, ce

serait peut-être un bonheur d'ignorer combien une partie de la France

est absurde, aveugle, égarée en ce moment-ci. Mais, malgré l'engouement

pour l'Empire, qui est le mauvais côté de l'esprit public, il y a,

d'autre part, un changement sensible, un progrès réel dans les idées.

Cela est surtout frappant dans nos provinces, où les questions de

personnes s'amoindrissent pour faire place, je ne dirai pas à des

questions, mais à des besoins de principes. Je ne suis guère contente,

pour ma part, de nos socialistes: ces divisions, ces fractionnements

sentent l'orgueil et l'intolérance, défauts inhérents au rôle d'_homme

à idées_, et que je leur ai toujours reproché, vous le savez. Mais la

volonté de Dieu est que nous marchions ainsi et que nos disputes servent

à l'instruction du peuple, puisque nous ne savons pas l'instruire par de

meilleurs exemples. Pourvu que ce but soit atteint, qu'importe que tels

ou tels laissent un nom plus ou moins pur!

Le vôtre, grâce au ciel, sera toujours un symbole de grandeur et de

sainte abnégation. Si vous aviez de l'orgueil, cela vous consolerait de

votre martyre; mais l'orgueil n'est pas votre fait, vous êtes au-dessus

de lui, et vous ne pouvez vous consoler que par l'espérance de jours

meilleurs pour l'humanité.

Ces jours viendront; les verrons-nous? qu'importe? Travaillons toujours.

Moi, je prends aisément mon parti de tous les déboires personnels. Mais

j'avoue que je manque de courage pour la souffrance de ceux que j'aime,

et que, depuis le 15 mai et le 25 juin, j'ai l'âme abattue par votre

captivité et par les malheurs du prolétaire. Je trouve ce calice amer et

voudrais le boire à votre place.

Adieu; écrivez-moi si vous pouvez, ne fût-ce qu'un mot. Je fais toujours

le rêve que vous viendrez ici et que vous consentirez à vous reposer

pendant quelque temps de cette vie terrible que vous endurez avec trop

de stoïcisme. Je ne comprends rien aux lenteurs ou plutôt à l'inaction

du pouvoir en ce qui vous concerne. Il me semble que vous devez

être acquitté infailliblement si vous daignez dire la vérité de vos

intentions, et répondre un mot à vos accusateurs.

Maurice me charge de vous dire qu'il vous aime. Si vous saviez comme

nous parlons de vous en famille! Adieu encore.

Votre soeur,

GEORGE.

CCXCII

A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME

Nohant, 13 février 1849.

Permettez-moi, citoyen de défendre le travail de mon ami auprès des

vôtres et de vous-même[1]. Il ne me semble pas que ce travail soit

incomplet à son point de vue et vous en seriez plus satisfait si vous

vous détachiez du vôtre, comme j'ai été obligée de le faire pour le mien

propre. Mais remarquez bien que ce petit livre, est, quoique sous une

forme modeste, un livre de philosophie, l'examen d'un principe, bien

plutôt qu'un livre de pratique sociale, d'économie politique.

Il s'agissait de poser ce principe et de savoir s'il était juste, s'il

était admissible. Il vous paraît tel puisque vous acceptez la préface.

Le livre n'est que le développement historico-philosophique de ce

principe, que je répète ici pour mieux nous entendre:

La propriété est de deux natures. Il y a une propriété commune, il y a

une propriété individuelle.

Lorsqu'en causant, nous arrivâmes à cette formule, M. Borie et moi,

notre premier cri fut celui: «Il n'y a guère d'idées nouvelles, et ce

que nous avons trouvé là, n'est probablement qu'une réminiscence. Si

nous avions tous nos souvenirs bien présents, nous verrions que nous

avons lu cela dans les philosophes de toute l'humanité.»

Quant à moi, je n'ai pas d'instruction, quoique j'aie beaucoup lu. Mais

je manque de précision dans la mémoire. M. Borie, étant beaucoup plus

jeune, eut plus de facilité à retrouver les textes que je n'en aurais

eu, et c'est pourquoi il fit très vite ce travail, que j'aurais fait

très lentement. Il me semble aussi que son point de départ, car ses

opinions ne sont pas absolument les miennes, donnait plus de force à son

raisonnement sur la propriété commune. On devait l'accepter mieux de la

part d'un esprit hostile au communisme absolu que de la mienne; car,

moi, j'ai longtemps cru au communisme absolu de la propriété et

peut-être que, même en admettant une propriété individuelle, comme je le

fais aujourd'hui, je ferais cette dernière part si petite, que peu de

gens s'en contenteraient.

Maintenant, ce que vous reprochez à M. Borie, c'est de n'avoir pas donné

un moyen pratique, en définissant d'une manière nette et absolue, ce qui

est du domaine de la propriété individuelle et ce qui est de celui de la

propriété commune. Voilà où, je crois, l'auteur devait s'arrêter dans un

petit ouvrage de cette nature; car les moyens sont toujours une chose

arbitraire, une chose essentiellement discutable et modifiable, une

chose enfin qui, proposée aujourd'hui par un individu, devient aussitôt

beaucoup meilleure si beaucoup d'individus prennent le temps de

l'examiner et de la perfectionner. La nature des moyens, selon moi,

importe fort peu à priori; et la nature des principes nous est très

nécessaire.

Croyez-vous que, le jour où les hommes seront d'accord sur les principes

de justice et de fraternité, ils seront à court de moyens? Croyez-vous

donc que, même dans ce moment-ci, les moyens n'abondent pas? Est-ce

l'intelligence de la pratique qui fait défaut en France? Nullement. Il

y a des moyens à remuer à la pelle, et, si nous avions une Assemblée

législative composée de socialistes intelligents (certes on en

trouverait bien assez pour remplir le Palais-Bourbon), on verrait plus

d'un homme de génie apporter son moyen. Ces moyens différeraient; mais,

si la même religion sociale unissait les intelligences, on s'entendrait,

et, d'amendements en amendements, on formulerait des lois équitables et

vraies qui sauveraient la société.

Croyez-vous qu'en fait de moyens, Proudhon n'ait pas, dans sa banque, de

quoi rendre la vie matérielle à ce corps épuisé? Et croyez-vous qu'il

n'y ait pas d'autres grandes intelligences financières qui végètent dans

l'obscurité, par impuissance de se produire? Je dis donc que proposer

un moyen pur et simple est une chose puérile, si on ne se sent pas

spécialement l'homme du moyen, et si on n'a pas, en outre, le _moyen_

de propager son _moyen_. C'est dans un concile social, ou du haut d'un

journal très répandu, ou du droit d'une grande capacité _pratique_,

qu'on peut venir proposer un système _pratique_. Mais disséminer le

travail des esprits sur une multitude de propositions isolées, c'est ce

que je désapprouve.

C'est cette multitude de systèmes pratiques qui nous a empêchés d'en

suivre un seul au début de la Révolution. En ce moment, Proudhon parle,

et, bien qu'il ne s'inquiète point des principes qui nous préoccupent,

je suis d'avis qu'il nous faut l'étudier attentivement et nous tenir

prêts à le seconder, s'il est seulement dans la route, ou sur la pente

du vrai dans la pratique; car autre chose est de cultiver en soi une

religion, et autre chose est de la pratiquer dans la communauté et

le consentement de ses semblables. Il faut bien que chacun fasse une

concession pour arriver à l'accord qui seul rend la pratique possible,

et c'est ce que ferait probablement Proudhon, s'il se trouvait dans un

concile organisateur, en présence d'esprits de sa force, agissant vers

un but commun.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre; mais, si vous ne me

comprenez pas, il y a de ma faute. Voici ce que je veux dire en résumé:

C'est que nous devons travailler sérieusement à dégager en nous les

principes, et qu'en même temps nous devons nous faire très accessibles

et très modestes devant les moyens proposés. Nous devons ne point croire

que nous ayons chacun un moyen qui est le seul, et nous bien persuader

que les moyens ne se trouvent qu'en commun et par la discussion

pacifique. L'erreur de Proudhon, c'est de croire que tout est dans un

moyen. Hélas! ce moyen, fût-il parfait, tombe dans le vide, s'il est

offert à une majorité récalcitrante. Mais il est bon peut-être

que Proudhon ait cette croyance étroite qui concentre sa force

intellectuelle.

Quelques hommes ont cette étroitesse de vues et deviennent grands par

cela même. Témoin Voltaire et tant d'autres, qui, à force de rejeter ce

qu'ils croyaient inutile, se sont rendus utiles et puissants dans

leur spécialité. Laissons grandir les hommes pratiques parmi nous et

gardons-nous de croire qu'il n'en faille point. Mais gardons-nous

également de nous croire tous des hommes pratiques; car, bien qu'il y en

ait en France maintenant plus qu'à aucune autre époque, c'est encore

et ce sera peut-être toujours une précieuse minorité, par rapport à la

population.

Voilà pourquoi je n'ai pas vu avec regret que M. Borie s'arrêtât

précisément devant le moyen; s'il a en lui un moyen, c'est après un

autre genre de travail, c'est dans un ouvrage spécial qu'il doit

l'exposer, s'il le juge à propos. Mais nous n'en sommes pas encore, en

France, à ce point de pouvoir présenter simultanément la théorie et

l'application. Pierre Leroux y a échoué, malgré son génie.

Remarquez bien. Il y a plus d'un moyen de définir la propriété

individuelle et la propriété commune. Proudhon vous dira que tout

cela est concilié par son système. Un autre vous proposera une banque

hypothécaire; je crois que ce serait le rêve de M. Borie, par exemple,

et je connais plusieurs personnes qui croient aussi à ce moyen sous

diverses formes. Un troisième viendra et vous parlera de l'impôt

progressif; un quatrième, de moyens plus modestes, mais qui seraient

immédiatement applicables si l'Assemblée nationale avait seulement un

peu de foi et de volonté, la communauté dans le système des chemins

de fer par l'État, les assurances mutuelles sous diverses formes, et,

toutes, tendant à constituer un fonds social _réel_; car nous en avons

déjà un fictif qui repose sur l'impôt, mais qui est mal assis et ne

profite qu'aux riches.

Vous voyez que voilà bien des moyens, et je crois que tous sont bons.

Si j'avais la capacité financière, je suis sûre que j'en trouverais dix

autres à vous proposer. Je dis qu'ils sont tous bons par eux-mêmes et

qu'ils seraient excellents en venant se fondre dans un système consenti

par la nation. Mais où est le consentement? Les riches ne veulent pas,

et les pauvres ne savent pas. Un principe se formule en trois mots, et

s'appuie sur des raisons purement philosophiques. Ces raisons peuvent

être facilement acceptées de tous, parce que ce qui est vrai et beau

saisit presque tout le monde; qui osera dire que Socrate, Jésus,

Confucius et les autres grands révélateurs se sont trompés? Mais, quand

on arrive au fait palpable, chacun a son avis, et il faut bien consulter

tout le monde pour agir.

Voilà pourquoi les pensées de colère doivent être refoulées en nous, par

le sentiment même de la fraternité et de la justice. Nous sommes bien

forcés, si nous aimons l'humanité, de la respecter et de regarder comme

sacrée la liberté qu'elle a de se tromper.

Eh quoi! Dieu souffre cette erreur et nous ne la souffririons pas?

Pourquoi vous indigner contre les riches? Est-ce que les riches seraient

à craindre, si les pauvres étaient détachés de l'avarice et du préjugé?

Les riches ne font tout ce mal que parce que le peuple tend le cou.

Si le peuple connaissait son droit, les riches rentreraient dans la

poussière et nous aurions si peu à les redouter, que personne ne se

donnerait la peine de les haïr. Notre obstacle n'est pas là; il est

parmi nous, et nos plus implacables adversaires, à cette heure, sont, à

une imperceptible minorité près, ceux-là mêmes que nous voulons défendre

et sauver. Patience donc! Quand le peuple sera avec nous, nous n'aurons

plus d'ennemis et nous serons trop puissants pour ne pas être encore une

fois généreux.

Quant à moi, je ne veux pas écrire au courant de la plume pour le public

en ce moment-ci, et c'est précisément pour ne pas me laisser entraîner

par l'émotion. Je ne suis pas toujours aussi calme que je le parais.

J'ai du sang dans les veines tout comme un autre, et il y a des jours où

l'indignation me ferait manquer à mes principes, à la religion qui est

au fond de mon âme. J'obéis donc à la _prudence_, comme vous le

dites fort bien, mais ce n'est pas à cause de moi. Je n'ai pas cette

qualité-là pour ce qui concerne ma sécurité personnelle; mais la passion

fait du mal aux autres; elle est un mauvais enseignement, un magnétisme

funeste. J'ai assez de vertu pour me taire, je n'en aurais pas assez

pour parler toujours avec douceur et charité. Or croyez bien que la

charité seule peut nous sauver.

Cette lettre est toute confidentielle pour vous et vos amis. Mon nom

est, à cause du XVIe _Bulletin_, un épouvantail pour les réactionnaires,

et des relations avouées avec moi pourraient vous compromettre

sérieusement, je dois vous en prévenir. Si quelque chose dans mes

lettres pouvait vous paraître utile à dire, je vous autorise,

pleinement, puisque vous avez un journal, à le reproduire comme venant

de vous; car ce ne sont pas les choses que je dis qui effrayent et

irritent les gens, c'est mon nom.

En ce qui me concerne, j'ai été forcée de refuser à plusieurs amis

d'être leur collaborateur, et, si j'écrivais dans votre journal, cela

m'attirerait des chagrins personnels.

Recevez, citoyen, l'assurance de mes sentiments de fraternité.

G. SAND.

[1] _Travailleurs et propriétaires_.

CCXCIII

A M. ARMAND BARBÈS, A BOURGES

Nohant, 14 mars 1849

Cher ami,

J'avais reçu votre lettre du mois de décembre. N'en soyez point inquiet.

Si je ne vous ai pas écrit depuis, c'est que j'espérais aller à Paris,

et j'aurais bien préféré vous voir; mais je n'ai pu quitter mon île de

Robinson. En outre, malgré cette apparence de sérénité dont on doit

l'exemple ou la consolation à ceux qu'on aime et qui vous voient de

près, j'ai été sous le coup d'un accablement physique et moral que je

n'aurais pu vous cacher en vous écrivant.

J'ai eu ensuite la volonté d'aller à Bourges, et j'ai eu à subir des

luttes domestiques pour ne pas le faire. Je n'ai cédé que devant cette

considération que tous s'accordaient à me présenter: «Vous êtes, me

disait-on, la bête noire, le bouc émissaire du socialisme. On veut que

vous conspiriez sans cesse, et plus vous vous tenez _coite_, plus on

vous accuse. Si vous allez à Bourges, on cherchera tous les moyens de

vous vexer.» A quoi je répondais que cela m'était bien égal; mais on

ajoutait aussitôt que «la malveillance de certain parti rejaillirait

d'autant sur vous et augmenterait vos chances de condamnation».

J'ai peine à le croire. Je ne puis me persuader que l'on s'occupe de

moi à ce point, ni que nos adversaires eux-mêmes soient assez lâches et

assez méchants pour reporter sur vous la haine qu'on leur suppose pour

moi. M'a-t-on trompée pour me soustraire à quelque péril imaginaire?

Mais il a fallu céder, mon fils se mettant de la partie, et me disant

aussi une chose qui m'a paru la seule vraisemblable. C'est que, sans

respect pour mon âge ni pour le sérieux de notre destinée et des

circonstances, les journaux de la réaction s'empareraient du fait de

ma présence à Bourges pour calomnier et profaner la plus sainte des

amitiés, par d'ignobles insinuations. Cela, c'est dans l'ordre, et nous

savons de quoi ils sont capables. Un journal rédigé par des dévots et

des prêtres ne publiait-il pas, il y a quelques années, que j'avais

l'habitude de m'enivrer à la barrière avec Pierre Leroux?

Je me serais encore moquée, pour ma part, de ces outrages stupides sur

lesquels je suis tout à fait blasée; mais on me remontrait que cela,

venant jusqu'à vous, vous affligerait profondément dans votre amitié

pour moi, et qu'au lieu de vous avoir porté quelques consolations,

j'aurais été pour vous une nouvelle occasion d'indignation et de

douleur.

Je vous devais toute cette explication; car mon premier mouvement était

d'aller vous voir et embrasser votre digne soeur, et nos premiers

mouvements sont toujours un cri de la conscience autant que du coeur.

Les réflexions de mes amis et de mes proches m'ont ébranlée, vous serez

juge entre nous.

Je ne vous ai écrit qu'un mot par Dufraisse, et rien par Aucante.

J'ignorais s'ils parviendraient jusqu'à vous et s'ils pourraient vous

remettre une lettre. Dufraisse devait m'écrire à cet égard, en arrivant

à Bourges. Il l'a peut-être fait, mais je n'ai rien reçu; il y a

peut-être un _cabinet noir_ installé pour la circonstance. De sorte que

je serais encore sans nouvelles particulières de vous, si ce bon Emile

Aucante n'eût réussi à vous voir. Il m'a dit que vous aviez bon visage

et que vous vous disiez tout à fait bien portant.

C'est un bonheur pour moi au milieu de ma tristesse et de mes

inquiétudes; car l'avenir nous appartient et il faut que vous soyez

avec nous pour le voir. Soignez-vous donc et n'usez pas vos forces.

Tenez-vous toujours calme. Il n'est plus de longues oppressions à

craindre désormais. Il n'est plus besoin de conspirations sous le ciel.

Le ciel conspire, et, nous autres humains, nous n'avons plus qu'à nous

laisser porter par le flot du progrès. Il est bien rapide maintenant et

toutes ces persécutions dont nous sommes l'objet ont enfin une utilité

manifeste, immédiate. Ah! votre sort est beau, ami, et, si vous n'en

étiez pas plus digne que nous tous, je vous l'envierais. Vous êtes

peut-être l'homme le plus aimé et le plus estimé des temps modernes

en France, malgré les terreurs des masses ignorantes suscitées par la

perfidie de ceux que vous savez.

Tout ce qui a un peu de lumière dans l'esprit et de droiture dans l'âme

se tourne vers vous comme vers le nom entièrement pur, et le symbole

de l'esprit chevaleresque de la France républicaine. Vous ne vous

_préservez_ de rien, vous, quand tous les autres se mettent à l'abri.

Aussi vous traitent-ils de fou, ceux qui ne peuvent vous imiter. Mais,

selon moi, vous êtes le seul sage et le seul logique, comme vous êtes le

meilleur et le plus loyal. Quelqu'un vous comparait hier devant moi

à Jeanne d'Arc, et, moi, je disais qu'après la pureté de Robespierre

l'incorruptible (mais le terrible!), il fallait dans nos fastes

révolutionnaires quelque chose de plus pur encore, Barbès, tout aussi

ferme et aussi incorruptible, mais irréprochable dans ses sentiments de

franchise et d'humanité.

Je vous dis tout cela, et pourtant, je n'accepte pas le 15 mai. Ce que

j'en ai vu par mes yeux n'était qu'une sorte d'orgie improvisée, et je

savais que vous ne vouliez point de cela. Le peuple a, en principe,

selon moi, le droit de briser sa propre représentation, mais seulement

quand cette expression perfide de sa volonté brise le principe par

lequel elle est devenue souveraineté nationale. Si cette Assemblée eût

repoussé la République au 4 mai, même si elle se fût constituée, _en

principe_, république aristocratique, si elle eût voulu détruire le

suffrage universel et proclamer la monarchie, croyez-moi, le 15 mai

aurait été un grand jour et nous ne serions pas où nous en sommes. Mais,

quelque mal intentionnée que fût déjà la majorité de cette Assemblée, il

n'y avait point encore de motifs suffisants pour que le peuple recourût

à ce moyen extrême.

Aussi le peuple se tint-il tranquille, tandis que les clubs seuls

agissaient, et nous savons bien que, dans ces mouvements de la portion

la plus bouillante des partis, il y a des ambitions d'une part et des

agents de provocation de l'autre. Vous rappelez-vous que les jours qui

précédèrent ce malheureux jour, je me permettais de vous calmer autant

qu'il était en moi.

J'aurais voulu plus de douceur et de patience dans les formes de notre

opposition en général. Je trouvais nos amis trop prompts au soupçon, à

l'accusation, à l'injure. Je croyais ces représentants modérés meilleurs

qu'ils ne paraissaient, je me persuadais que c'étaient pour la plupart

des hommes faibles et timides, mais honnêtes dans le fond, et qui

accepteraient la vérité si on venait à bout de la leur exposer sans

passion personnelle, et en ménageant leur amour-propre encore plus

peut-être que leurs intérêts. Je me trompais probablement sur leur

compte; car la manière dont ils ont agi depuis prouve qu'avec ou sans le

15 mai, avec ou sans les journées de juin, ils eussent ouvert les bras à

la réaction plus volontiers qu'à le démocratie. Mais, n'importe quelle

eût été leur conduite, nous n'aurions pas à nous faire le reproche

d'avoir compromis pour un temps, par trop de précipitation, le sort de

la République.

En somme, je veux vous le dire franchement, et je crois être certaine

que c'est aussi voire pensée, le 15 mai est une faute, et plus qu'une

faute politique, c'est une faute morale. Entre l'idolâtrie hypocrite des

réactionnaires pour les institutions-bornes, et la licence inquiète des

turbulents envers les institutions encore mal affermies, il y a un droit

chemin à suivre.

C'est le respect pour l'institution qui consacre les germes évidents du

progrès, la patience devant les abus de fait, et une grande prudence

dans les actes révolutionnaires qui peuvent nous faire, j'en conviens,

sauter par-dessus ces obstacles, mais qui peuvent aussi nous rejeter

bien loin en arrière et compromettre nos premières conquêtes, comme cela

nous est arrivé. Ah! si nous avions eu des _motifs_, suffisants, le

peuple eût été avec _nous!_ mais nous n'avions encore que des prétextes,

comme ceux qu'on cherche pour se battre avec un homme dont la figure

vous déplaît. Il est bien vrai que la figure d'un homme et ses paroles

montrent et prouvent ce qu'il est, et qu'un jour ou l'autre, s'il est un

coquin, l'honnête homme aura le droit de le châtier. Mais il faut qu'il

y ait eu des actions bien graves et bien concluantes, autrement, notre

précipitation est un procès de tendance, une injustice contre laquelle

la conscience humaine se révolte. Voilà pourquoi les clubs ont été seuls

au 15 mai.

Au milieu de tout cela, vous, décidé comme moi à attendre tout du temps,

et de la _maturité de la question sociale_ (vous l'aviez dit devant

moi, l'avant-veille, à votre club), vous avez fait ce que j'eusse

probablement fait à votre place; on vous a dit: «C'est une révolution,

le peuple le veut, le peuple triomphe; abandonnez-le ou marchez avec

lui.» Vous avez accepté l'erreur et la faute du peuple, et vous avez

voulu suivre son mouvement pour l'empêcher d'abuser de sa force s'il

était, vainqueur, ou pour périr avec lui s'il était foudroyé.

J'oserai vous dire que je regrette que vous n'ayez pas voulu accepter

les débats: vous ne vous seriez pas _défendu_, il n'y a pas de danger

qu'on vous y prenne, pauvre cher martyr! mais vous auriez eu l'occasion

de faire entendre des paroles utiles. Il est vrai qu'il vous eût fallu

peut-être séparer votre cause de celle de certains coaccusés, lesquels,

plus _coupables_ peut-être que vous, se défendent bel et bien

aujourd'hui. Je ne puis être juge de vos motifs personnels, et j'ai

d'avance la certitude que vous avez pris, comme à l'ordinaire, le plus

noble et le plus généreux parti.

Ce que je n'ai jamais bien compris et ce que vous m'expliquerez

seulement quand nous nous verrons,--car, jusque-là, soyez tranquille,

j'accepterai tout de vous avec la confiance la plus absolue dans vos

intentions,--c'est le vote du milliard. Vous pensez bien que je ne

m'occupe pas de la chose en elle-même; mais je ne comprends pas bien

l'opportunité _politique_ de cet appel, rémunératoire en un pareil

moment.

Les représentants réactionnaires eussent-ils voté sous le coup de la

peur comme en prairial, ils devaient certainement agir ensuite comme

leurs pères, c'est-à-dire provoquer un contre-coup et se parjurer

le plus tôt possible. La dissolution de l'Assemblée par la force me

paraîtrait plus logique, si je reconnaissais qu'on en eût eu le droit

à ce moment-là. Mais pourquoi cette proposition d'impôt au milieu d'un

tumulte encore sans issue et sans couleur arrêtée? Était-ce pour sauver

l'Assemblée, en lui offrant ce moyen de transaction avec la masse

irritée? Était-ce pour apaiser cette masse et l'empêcher de demander

davantage?

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 6 / 20 段