La peur, une peur pusillanime et furieuse en même temps, s'est emparée

de la bourgeoisie. Et puis les spéculateurs qui, sous la dernière

monarchie, se sont emparés de ces richesses communes (et c'est en ce

sens que Proudhon a raison de dire que la propriété, c'est le vol), ne

veulent point restituer à la communauté ce qui est essentiellement du

domaine commun. S'ils pouvaient, comme sous la féodalité, posséder les

ponts, les chemins, les rivières, les maisons et même les hommes, ils

trouveraient cela fort légitime, tant ils font peu, vis-à-vis de la

communauté, la distinction du tien et du mien.

Le peuple qui s'est battu en juin avait-il compris cette distinction? On

le croirait à cause du fait de la dissolution des ateliers nationaux,

qui a servi de cause ou de prétexte. Il semble qu'il ait pris les armes

pour maintenir son droit au travail. Mais le fait accompli se présente

si confusément et, je le répète, les dernières élections de Paris sont

si bizarres, qu'on ne sait plus que penser de la masse.

Est-ce par haine de la dictature de Cavaignac qu'on ambitionne celle

d'un neveu de Napoléon? Comment le savoir? Nous nous agitons dans une

fournaise, et il est malheureux que le peuple ne connaisse pas sa vraie

force. Elle est dans le suffrage universel qui le met toujours à même

de réparer ses fautes et de refaire sa constitution. Mais l'excès de sa

souffrance la lui fait méconnaître, et, dans les orages qu'il soulève,

dans les voeux étranges qu'il émet lors des élections, il compromet le

principe même de sa souveraineté.

Cavaignac a peut-être combattu le peuple pour lui conserver, malgré lui,

cette inviolable souveraineté. Je ne sais. Il faut croire cela pour ne

pas le haïr de s'être fait, en apparence, l'exécuteur des hautes-oeuvres

de la bourgeoisie.

Voilà, monsieur, mes idées sur notre malheur. Elles sont assez vagues,

comme vous voyez; car on n'a pas l'esprit bien lucide quand le coeur

est si profondément déchiré. La foi dans l'avenir ne doit jamais être

ébranlée par ces catastrophes; car l'expérience est un fruit amer et

plein de sang; mais comment ne pas souffrir mortellement du spectacle de

la guerre civile et de l'égorgement du peuple?

Je vous remercie de la citation de Pascal que vous m'envoyez.--Elle est

bien belle, en effet, et bien frappante. Vous me demandez dans quel

journal j'écris. Je n'écris nulle part en ce moment du moins, je ne puis

dire ma pensée sous l'état de siège. Il faudrait faire aux prétendues

nécessités du temps des concessions dont je ne me sens pas capable. Et

puis mon âme a été brisée, découragée pendant quelque temps. Elle est

encore malade et je dois attendre qu'elle soit guérie.

Agréez, monsieur, et faites agréer à vos amis, l'expression de mes

sentiments fraternels.

GEORGE SAND.

CCLXXXVII

A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES

Nohant, 30 septembre 1848.

Ami,

Je ne sais si vous avez reçu deux lettres que je vous ai écrites à

Milan, l'une pendant nos horribles événements de juin, l'autre, quelque

temps après. Comme je vous sais plein de courage pour écrire à ceux qui

vous aiment, je présume, si vous ne m'avez pas répondu, que vous n'avez

rien reçu. Dieu sait quels obstacles peuvent être entre nous! Je n'en

verrais le motif de la part d'aucune police européenne; car nous sommes

désormais de ceux qui conspirent au grand jour. Mais, enfin, nous vivons

dans un temps où toutes choses ne s'expliquent pas. Si vous recevez

celle-ci, ayez la bonté de me faire savoir, ne fût-ce que par un mot,

que vous savez que je pense à vous.

Heureusement, j'ai eu de vos nouvelles par Eliza Ashurst. Presque toutes

les lettres que vous avez écrites à ses parents lui ont été adressées à

Paris, d'où elle me les a envoyées ici, d'où, enfin, je les renvoie à

Londres. Vous voyez que vos petits bouts de papier circulent beaucoup et

intéressent plus d'une famille. J'ai donc su vos malheurs, vos douleurs,

vos agitations; je n'avais pas besoin de les lire pour les apprécier.

Je n'avais qu'à interroger mon propre coeur pour y trouver toutes vos

souffrances, et je sais que vous avez dû ressentir aussi les miennes. Ce

qui s'est passé à Milan est mortel à mon âme, comme ce qui s'est passé

à Paris doit être déchirant pour la vôtre. Quand les peuples combattent

pour la liberté, le monde devient la patrie de ceux qui servent cette

cause. Mais votre situation est plus logique et plus claire que la

nôtre, quoiqu'il y ait au fond les mêmes éléments. Vous avez l'étranger

devant vous et les crimes de l'étranger s'expliquent comme la lutte du

faux et du vrai. Mais nous qui avons tout recouvré en février, et qui

laissons tout perdre, nous qui nous égorgeons les uns les autres sans

aller au secours de personne, nous présentons au monde un spectacle

inouï.

La bourgeoisie l'emporte, direz-vous, et il est tout simple que

l'égoïsme soit à l'ordre du jour. Mais pourquoi la bourgeoisie

l'emporte-t-elle, quand le peuple est souverain, et que le principe de

sa souveraineté, le suffrage universel, est encore debout? Il faut enfin

ouvrir les yeux, et cette vision de la réalité est horrible. La majorité

du peuple français est aveugle, crédule, ignorante, ingrate, méchante et

bête; elle est bourgeoise enfin! Il y a une minorité sublime dans les

villes industrielles et dans les grands centres, sans aucun lien avec le

peuple des campagnes, et destinée pour longtemps à être écrasée par la

majorité vendue à la bourgeoisie. Cette minorité porte dans ses flancs

le peuple de l'avenir. Elle est le martyr véritable de l'humanité. Mais,

à côté d'elle et autour d'elle, le peuple, même celui qui combat avec

elle en de certains jours, est monarchique. Nous qui n'avons pas vu les

journées de juin, nous avons cru, jusqu'à ce moment, que les faubourgs

de Paris avaient combattu pour le droit au travail. Sans doute, tous

l'ont fait instinctivement; mais voici des élections nouvelles qui

nous donnent le chiffre des opinions formulées. La majorité est à un

prétendant, ensuite à un juif qui paye les votes, et enfin, en nombre

plus limité, aux socialistes. Et, pourtant, Paris est la tête et le

coeur des socialistes. De leur côté, les chefs socialistes ne sont ni

des héros ni des saints. Ils sont entachés de l'immense vanité et

de l'immense petitesse qui caractérisent les années du règne de

Louis-Philippe.

Aucune idée ne trouve la formule de la vie. La majorité de la Chambre

vote la mort du peuple, et le peuple en masse ne se lève pas sous le

drapeau de la République. Il faut à ceux-ci un empereur, à ceux-là des

rois, à d'autres des révélateurs bouffis et des théocrates. Nul ne sent

en lui-même ce qu'il est et ce qu'il doit être. C'est une effrayante

confusion, une anarchie morale complète et un état maladif où les plus

courageux se découragent et souhaitent la mort.

La vie sortira, sans aucun doute, de cette dissolution du passé, et

quiconque sait ce que c'est qu'une idée ne peut être ébranlé dans sa

foi, en tant que principe. Mais l'homme n'a qu'un jour à passer ici-bas,

et les abstractions ne peuvent satisfaire que les âmes froides. En vain

nous savons que l'avenir est pour nous; nous continuons à lutter et à

travailler pour cet avenir que nous ne verrons pas. Mais quelle vie

sans soleil et sans joies! quelle lourde chaîne à porter! quels ennuis

profonds! quels dégoûts! quelle tristesse! Voilà le pain trempé de

larmes qu'il nous faut manger. Je vous avoue que je ne puis accepter de

consolations et que l'espérance m'irrite. Je sais aussi bien que qui que

ce soit qu'il faut aller en avant; mais ceux qui me disent que c'est

pour traverser _en personne_ de plus riantes contrées, sont des enfants

qui se croient assurés de vivre un siècle. J'aime mieux qu'on me laisse

dans ma douleur. J'ai bien la force de boire le calice, je ne veux pas

qu'on me dise qu'il est de miel quand j'y vois le sang et les larmes de

l'humanité.

J'ai vu votre amie Eliza. Elle est venue passer quelques jours ici.

Nous avons beaucoup parlé de vous; mais je vous dirai tout franchement

qu'elle m'a fait un effet tout opposé à celui que vous avez produit sur

moi. Après vous avoir vu, je vous ai aimé beaucoup plus qu'auparavant,

tandis qu'avec elle, c'est le contraire. Elle est très bonne, très

intelligente, elle doit avoir de grandes qualités. Mais elle est

infatuée d'elle-même, elle a le vice du siècle, et ce vice ne me trouve

plus tolérante comme autrefois; depuis que je l'ai vu, comme un vilain

ver, ronger les plus beaux fruits et porter son poison sur tout ce qui

pouvait sauver le monde. Je crains que la lecture de mes romans ne lui

ait été mauvaise et n'ait contribué, en partie, à l'exalter dans un sens

qui n'est pas du tout le mien. L'_homme_ et la _femme_ sont tout pour

elle, et la question de _sexe_, dans une acception où la pensée de

l'homme ni celle de la femme ne devrait s'arrêter exclusivement, efface

chez elle la notion de l'_être humain_, qui est toujours le même être

et qui ne devrait se perfectionner ni comme homme ni comme femme, mais

comme âme et comme enfant de Dieu. Il résulte de cette préoccupation,

chez elle, une sorte d'état hystérique dont elle ne se rend pas compte,

mais qui l'expose à être la dupe du premier drôle venu. Je crois sa

conduite chaste, mais son esprit ne l'est pas et c'est peut-être pire.

J'aimerais mieux qu'elle eût des amants et n'en parlât jamais que de

n'en point avoir et d'en parler sans cesse. Enfin, après avoir causé

avec elle, j'étais comme quelqu'un qui a mangé un mauvais aliment et qui

souffre de l'estomac. J'ai été sur le point de le lui dire, et c'était

peut-être mon devoir. Mais je m'apercevais que cela l'irriterait et je

n'étais pas sûre de lui faire utilement de la peine.

Elle a pour vous, du reste, une sorte d'adoration, un culte, dont vous

devez lui savoir gré, car il est sincère et profond. Mais encore, en me

parlant de vous, elle m'a impatientée sans le savoir. Elle voulait avoir

mon opinion sur le sentiment que vous avez _pour les femmes_, et, pour

me débarrasser d'une si sotte question, je lui ai dit un peu brusquement

que vous ne deviez pas les aimer du tout, que vous n'en aviez pas

le temps; et qu'avant les femmes il y avait pour vous _les hommes_,

c'est-à-dire l'humanité, qui comprend les deux sexes à un point de vue

plus élevé que celui des passions individuelles. Là-dessus, elle s'est

animée et m'a parlé de vous comme d'un héros de roman, ce qui me

blessait et m'ennuyait énormément. Enfin, une véritable Anglaise, prude

sans pudeur; et c'est aussi un véritable Anglais, car l'esprit n'a pas

de sexe, et chaque Anglais se croit le plus bel homme de la plus belle

nation qu'il y ait au monde.

Et, pourtant, je sens qu'il faut de l'indulgence avec ces heureux êtres

qui trouvent encore, dans les petites satisfactions ou dans les petites

illusions de leur amour-propre, un refuge contre le malheur des temps.

Nous sommes bien à plaindre, nous qui ne pouvons plus vivre en tant

qu'individus et qui sommes dans l'humanité en travail, comme les vagues

dans la mer battues de l'orage.

Vous avez revu votre soeur et votre mère, c'est toujours cela de pris!

Je ne vous parle pas de mes chagrins domestiques. Ils sont toujours les

mêmes et ne changeront pas. Mon intérieur est du moins tranquille et

doux, mon fils toujours bon et calme; et les deux autres enfants que

vous connaissez, laborieux et affectueux autour de moi. Je ne demande

rien à Dieu pour moi-même, je ne le prie même pas de me préserver des

cuisantes douleurs qui me viennent d'ailleurs. Je lui demande d'ôter aux

autres les peines dont je souffre. Mais c'est encore lui demander plus

que sa terrible loi n'a voulu accorder à notre race infortunée.

Adieu, ami; je vous aime.

G. SAND.

CCLXXXVIII

À M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÊME

Nohant, 14 octobre 1848.

Monsieur,

Les idées que je vous ai exprimées au courant de la plume dans ma

dernière lettre sont trop incomplètes pour être publiées. On peut faire

sans cérémonie un échange d'idées par lettres; mais il ne faut soumettre

au public que ce qu'on a travaillé de son mieux et cela, non par respect

de soi-même et vanité d'écrivain, mais par respect pour l'idée même

qu'on doit présenter sous la meilleure forme possible. Je m'occupe en

ce moment, avec un de mes amis, d'un travail aussi complet, et pourtant

aussi court et aussi simple que nous pouvons le résumer, sur la question

que je vous ai exposée rapidement dans ma lettre. Cette brochure[1]

paraîtra incessamment et je vous en enverrai plusieurs exemplaires. Si

le principe développé ainsi vous paraît juste et satisfaisant, vous

pourrez, par l'action que vous exercez autour de vous, lui donner une

extension et l'appuyer de preuves nouvelles; car une idée n'est à

personne et son application est l'oeuvre de tous.

Je vous remercie des paroles affectueuses et sympathiques que vous

m'adressez personnellement. Mes sentiments n'ont de valeur que parce

qu'ils répondent au sentiment des âmes généreuses, et qu'ils le

confirment comme ils sont confirmés par lui.

Agréez, monsieur, pour vous et vos amis, l'expression de mon dévouement

fraternel.

GEORGE SAND

Je rouvre ma lettre pour répondre à une question que vous m'adressiez,

et j'y répondrai mal, parce que je suis comme vous dans de grandes

incertitudes en face du fait politique. D'abord, je pense être d'accord

avec vous sur ce point: l'institution de la présidence est mauvaise et

c'est une sorte de restauration demi-monarchique. Ensuite (le président

accordé), faut-il qu'il soit nommé par le peuple ou par l'Assemblée

nationale? En principe, il doit être nommé par le peuple, tous

les démocrates sont d'accord là-dessus; car le contraire est le

rétablissement du suffrage à deux degrés.

Mais, en fait, des républicains très sincères ont voté pour la

nomination par l'Assemblée, pensant que les besoins de la politique

exigeaient cette infraction au principe. Moi, j'avoue que je déteste ce

qu'on appelle aujourd'hui la politique, c'est-a-dire cet art maladroit,

peu sincère et toujours déjoué dans ses calculs par la fatalité ou la

Providence, de substituer à la logique et à la vérité des prévisions,

des ressources, des transactions, la raison d'État des monarchies, en un

mot. Jamais l'instinct du peuple ne ratifiera les actes de la politique

proprement dite, parce que l'instinct populaire est grand quand Dieu

souffle sur lui, tandis que l'esprit de Dieu est toujours absent de ces

conciliabules d'individus où l'on fabrique avec de grands moyens de si

petits expédients.

Pourtant, le peuple va se tromper et manquer de lumière et d'inspiration

dans le choix de son président. Du moins, on le prévoit et on craint

l'élection du prétendant. Qu'y faire? En lui laissant son droit, on lui

laisse au moins l'intelligence et la foi du principe, et il vaut mieux

qu'il en fasse, au début, un mauvais usage que s'il perdait la notion de

son droit et de son devoir en secondant avec prudence et habileté les

exigences de la politique.

S'il fait un mauvais choix, il pourra aussi le défaire, au lieu que,

s'il ne fait pas de choix du tout, il n'y aura pas de raison pour qu'il

ne subisse pas celui qu'on aura fait à sa place.

[1] _Travailleurs et Propriétaires_, par Victor Borie.

CCLXXXIX

À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES

Nohant, 1er novembre 1848.

Cher ami,

Je suis toute triste et consternée de n'avoir pas de vos nouvelles

depuis si longtemps. Je sais que vous vous portez bien (si on ne me

trompe pas pour me rassurer!). Mais je suis inquiète quand même, parce

que j'espérais que vous pourriez m'écrire, et apparemment vous ne l'avez

pas pu. N'avez-vous pas reçu une lettre de moi, une seule; car on ne m'a

pas fourni, depuis, d'autre occasion, et d'autre moyen de vous écrire.

Je n'ose vous rien dire; d'ailleurs, que vous dirais-je que vous ne

sachiez aussi bien que moi? Les événements sont tristes et sombres

partout; mais l'avenir est toujours clair et beau pour ceux qui ont la

foi. Depuis mai, je me suis mise en prison moi-même dans ma retraite,

qui n'est point dure et cruelle, comme la vôtre, mais où j'ai peut-être

eu plus de tristesse et d'abattement que vous, âme généreuse et forte!

j'y ai même été moins en sûreté; car on m'a fait beaucoup de menaces.

Vous savez que la peur n'est point mon mal, et nous sommes de ceux pour

qui la vie n'est pas un bien, mais un rude devoir à porter jusqu'au

bout.

Cependant, ces cris, ces menaces me faisaient mal, parce que c'était

l'expression de la haine, et c'est là notre calice.

Être haï et redouté par ce peuple pour qui nous avons subi physiquement

ou moralement le martyre depuis que nous sommes au monde! Il est ainsi

fait et il sera ainsi tant que l'ignorance sera son lot. Pourtant, on me

dit que partout il commence à se réveiller, et en bien des endroits on

crie aujourd'hui: «Vive Barbès!» là où l'on criait naguère (et c'étaient

souvent les mêmes hommes): «Mort à Barbès!»--Eh! mon Dieu, me

disais-je, ce martyre, il l'a déjà subi mille et mille fois, et il l'a

cherché à tous les instants de sa vie. C'est sa destinée d'être le plus

haï et le plus persécuté, parce qu'il est le plus grand et le meilleur.»

Je fais souvent des châteaux en Espagne, c'est la ressource des âmes

brisées. Je m'imagine que, quand vous sortirez d'où vous êtes, vous

viendrez passer un an ou deux chez moi. Il faudra bien que nous nous

tenions tous cois, sous le règne du président, quel qu'il soit; car la

partie, comme vous l'entendiez, est perdue pour un peu de temps. Le

peuple veut faire un nouvel essai de monarchie mitigée: il le fera à

ses dépens, et cela l'instruira mieux que tous nos efforts. Pendant ce

temps-là, nous reprendrons des forces dans le calme, nous apprendrons la

patience dans les moyens, les partis s'épureront et l'écume se séparera

de la lie. Enfin, la nation mûrira, car elle est moitié verte et moitié

pourrie... Et peut-être que, dans cet intervalle, nous aurons les seuls

moments de bonheur que vous et moi aurons connus dans notre vie. Il nous

sera permis de respirer, et l'air de mes champs, l'affection et les

soins de ma famille vous feront une nouvelle santé et une nouvelle

vie...

Laissez-moi faire ce rêve. Il me console et me soutient dans l'épreuve

que vous subissez.

Adieu. L'ami, l'ami qui vous porte ma lettre, essayera de vous voir.

S'il ne le peut, il essayera de vous la faire tenir et de me rapporter

un mot de vous. Mon fils vous embrasse tendrement et nous vous aimons.

GEORGE.

CCXC

À JOSEPH MAZZINI, À LONDRES

Nohant, 22 novembre 1848.

Mon ami,

Je vous croyais rentré en Italie, je ne savais où vous prendre; cette

énergique proclamation de vous, que j'ai lue dans les journaux,

n'indiquait point où vous étiez. Vous avez une existence difficile à

suivre matériellement, et le coeur seul s'attache à vos pas, au milieu

de mille anxiétés douloureuses.

Comment pouviez-vous croire que vous m'aviez fâchée? Est-ce jamais

possible? Non, non, je ne le crois pas. Vous me gronderiez bien fort que

je baisserais la tête, reconnaissant que vous en avez le droit et le

devoir. Mais, bien loin de là, votre avant-dernière lettre était pleine

de tendresse et de douceur comme toutes les autres, et vous ne songiez

qu'à me consoler et à m'encourager. Quand je ne vous écris pas, dans

le doute de votre situation, c'est par une crainte instinctive de

vous compromettre si vous vous trouviez dans des circonstances plus

périlleuses que de coutume. Tenez-moi donc toujours au courant, ne

fût-ce que par un mot. De mon côté, je vous écrirai un mot seulement

pour vous dire que je pense à vous, quand je craindrai que ma pensée sur

les événements ne vous arrive mal à propos. Mais vous le savez bien, que

je pense à vous sans cesse, et, pour ainsi dire, à toute heure. Votre

souvenir n'est-il pas lié à toutes mes pensées sur le présent et

l'avenir de l'humanité? N'êtes-vous pas un de ces travailleurs

infatigables du _grand-oeuvre_ des temps modernes? Ouvriers qui peuvent

bien se compter entre eux; car ceux de la douzième heure forment les

masses et il en est peu qui ne se corrompent pas ou ne se rebutent pas,

au milieu de tant de revers!

Sans doute l'avenir est à nous; mais irons-nous jusqu'à l'avenir? Peu

importe! dites-vous; oui, peu importe pour nous qui sommes dévoués. Mais

combien souffrent sans comprendre, et sans pouvoir s'adjurer eux-mêmes!

combien succombent dans le pèlerinage, et comment ne pas pleurer

amèrement sur les mourants qu'on laisse derrière soi! Notre route est

semée de cadavres, et, tandis que l'ennemi fait des cadavres véritables

par le fer et le feu, nous sommes environnés de découragements et de

désespoirs qui s'asseyent au bord du chemin et refusent d'aller plus

loin.

L'état moral de la France, en ce moment, est une retraite de Russie. Les

soldats sont pris de vertige et se battent entre eux pour mourir plus

vite. Voyez les socialistes divisés, exaspérés, furieux, au moment où

toutes les nuances de l'idée démocratique devraient se réunir et se

retourner contre l'ennemi commun!

Mais il y a là dedans quelque chose de fatal. Ce ne sont pas seulement

les orgueilleux et les intolérants qui ne savent quel nom opposer à

celui du prétendant: ce sont les âmes honnêtes et modestes, ce sont les

serviteurs les mieux disciplinés de la cause, qui reculent effrayés

devant une adhésion à donner au proconsul algérien, au mitrailleur

des faubourgs. Lui seul peut nous sauver, dit-on. Sauver notre parti,

peut-être! Encore c'est très douteux, d'après sa conduite récente. Mais

le peuple est-il un parti? Et cet homme a-t-il la moindre intelligence

des besoins du peuple, la moindre sympathie pour ses souffrances, la

moindre pitié pour ses égarements?

Si nous lui opposons Ledru-Rollin, quelle garantie nous donne ce

caractère impressionnable et capricieux dont on ne saurait dire, depuis

le 4 mai, s'il est pour le peuple ou pour une certaine bourgeoisie

démocratique qui n'est pas le peuple, et qui manque d'intelligence au

premier chef!

Je vais vous envoyer la constitution de Leroux. C'est savant,

ingénieux, et très bon à lire dans un temps de calme et de spéculation

philosophique. Mais toutes ces formes symboliques, et ces systèmes _a

priori_ ne répondent en rien aux besoins, aux possibilités du moment.

C'était facile â tourner en ridicule, on l'a fait, et cet écrit n'a

servi à rien. Proudhon est bien plus fort que lui dans les théories

absolues et personnelles. Mais c'est l'esprit de Satan, et malheur à

nous si nous mettons ainsi l'idéal à la porte! Leroux en a trop; mais,

pour n'en point avoir du tout, Proudhon n'est pas plus praticable.

Ces esprits-là en cherchent trop long. Il n'en faudrait pas tant pour

nous sauver. Je vous enverrai une brochure de Lamennais, et ce que je

pourrai rassembler ici, avec un livre que mon ami Borie vient de faire

et dont j'ai écrit l'introduction. Vous m'en direz votre avis.

Je ne veux pas vous parler des événements de l'Italie et de ceux qui

particulièrement vous intéressent. Il me semble qu'il ne le faut pas,

par prudence pour vous. Vous me tiendrez au courant, tant que vous

pourrez, et vous savez si je m'y intéresse, si je me tourmente, si je

m'afflige et si j'espère et souffre comme vous et avec vous!

Mes enfants vous aiment et me chargent de vous le dire. J'ai toujours

_hors de la maison_, les mêmes douleurs de famille. Je travaille,

j'attends le 10 décembre comme tout le monde. Il y a là un gros nuage,

ou une grande mystification, et il faut s'avouer impuissant devant cette

fatalité politique d'un nouvel ordre dans l'histoire: _le suffrage

universel_.

Adieu, ami.

A vous de toute mon âme.

GEORGE.

CCXCI

À M. ARMAND BARBÈS, AU DONJON DE VINCENNES

Nohant, 8 décembre 1848.

Cher ami,

Voilà trois ou quatre lettres que je vous écris, que je fais porter à

Paris, et qu'on ne trouve pas le moyen de vous faire passer, apparemment

parce qu'on s'y prend mal, ou qu'il y a entre vous et moi un guignon

particulier. Je vous envoie la dernière, pour que vous voyiez que je

n'ai pas cessé de penser à vous.

Cette fois, on m'assure qu'on réussira à vous faire tenir ma lettre. Ce

qui fait que je n'insiste pas trop, c'est que je n'ai rien de pressé et

de particulier à vous dire en fait de politique. Sur ce chapitre-là,

je sais ce que vous pensez et vous savez ce que je pense. Ce à quoi je

tiens, c'est que vous ne croyiez pas que je vous oublie un seul instant,

vous _le meilleur de tous_. Ce qui se passe au dehors, vous le savez

sans doute.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 5 / 20 段