Qu'une majorité démocratique et sociale se dessine dans le sein de notre

Assemblée, et nous sommes sauvés avec le temps; mais, que ce soit

une majorité définitivement réactionnaire et marchant à son but, la

dissolution de l'ordre social commence, l'insolente chimère d'une

république oligarchique s'évanouit dans une crise extrême, et le hasard

s'empare pour longtemps des destinées de la France.

Voilà ce qu'il n'est point permis de dire en France, à l'heure qu'il est

sans s'attirer la haine des partis. La réaction appelle cette prévoyance

un appel à la guerre civile. Le parti _modéré_ sourit d'un air capable

et méprise souverainement toute autre solution que celle qu'il prétend

avoir et qu'il n'a point. Chaque coterie philosophico-politique a son

homme, son fétiche qui pourrait sauver la République à lui tout seul et

dont il n'est point permis de douter. Chaque ambitieux satisfait devient

optimiste à l'instant même; l'ambitieux mécontent déclare que la

République est perdue, faute de son concours.

Au milieu de ces tiraillements de l'intérêt personnel, la foi au

principe s'efface ou du moins l'intelligence de ce principe s'amoindrit

dans les esprits. Toutes les frayeurs, comme tous les appétits de

pouvoir, convergent vers le même but, le respect de la représentation

nationale, l'appel jaloux à son omnipotence. Mais ce n'est point un

respect sincère, ce n'est point une foi sérieuse. Cette Assemblée, qui

représente bien un principe, n'est pas un principe en action. C'est

quelque chose de creux comme une formule; c'est l'image de quelque chose

qui devrait être; chaque nuance de l'opinion trouve là quelques noms

propres qu'elle préconise; mais tout bas chacun se dit: «Excepté Pierre,

Jacques et Jean, tous ces représentants ne représentent rien.»

Le nom propre est l'ennemi du principe, et pourtant il n'y a que le

nom propre qui émeuve le peuple. Il cherche qui le représentera, lui,

l'éternel représenté, et il cherche, dans les individualités extrêmes,

ceux-ci M. Thiers, ceux-là M. Cabet, d'autres Louis Bonaparte, d'autres

Victor Hugo, produit bizarre et monstrueux du vote, et qui prouve

combien peu le peuple sait où il va et ce qu'il veut.

La question est pourtant facile à éclairer pour le peuple: «Être ou ne

pas être;» mais il ignore les moyens. On a suscité, pour l'éblouir et

lui donner le vertige, le grand fantôme du mensonge politique, et, quand

je dis le mensonge, c'est faire trop d'honneur à l'élément bizarre et

ridicule qui fait mouvoir l'opinion de la France en ce moment. Nous

avons un mot trivial que vous traduirez par quelque équivalent dans

votre langue: c'est le _canard_ politique. Tous les matins, une histoire

merveilleuse, absurde, ignoble le plus souvent, part de je ne sais quels

cloaques de Paris et fait le tour de la France, agitant les populations

sur son passage, leur annonçant un sauveur nouveau, ou un ogre prêt à

les dévorer, les livrant à de folles espérances ou à de sottes frayeurs,

et se personnifiant, par une mystérieuse solidarité, dans les individus

qui plaisent ou déplaisent aux diverses localités. Ce peuple intelligent

mais crédule et impressionnable, on travaille ainsi à l'abrutir; mais,

comme ce n'est pas facile, on ne réussit qu'à l'exalter et à le rendre

fou. Aussi nulle part il n'est tranquille, nulle part il ne comprend.

Ici, il crie: «À bas la République! et vive l'égalité!» Ailleurs: «À

bas l'égalité! et vive la République!».

D'où peut sortir la lumière, au milieu d'un tel conflit d'idées fausses

et de formules menteuses? De belles et nobles lois peuvent seules

expliquer à la foule que la République est non pas la propriété de telle

ou telle classe, de telle ou telle personne, mais la doctrine du salut

de tous.

Qui fera ces lois? Une Assemblée vraiment nationale. La nôtre

malheureusement subit toutes les préventions et cède à toutes les

influences qui font la perte des monarchies.

Vous voyez, ami, combien il est difficile à une société de se

transformer sans combat et sans violence. Et pourtant notre idéal, à

nous autres, c'était d'arriver à cette transformation sans discorde

civile, sans cette guerre impie des citoyens d'une même nation les uns

contre les autres. Je vous confesse que, la royauté mise de côté, après

ce court et glorieux élan du peuple de Paris, qu'on ne peut pas appeler

un combat, mais qui fut bien plutôt une manifestation puissante où

quelques citoyens se sont offerts à Dieu et à la France comme une

hécatombe sacrée, mon âme ne s'était pas cuirassée au point d'envisager

sans horreur l'idée de la guerre sociale. Je ne la croyais pas possible,

et elle ne l'est point, en effet, de la part de ce peuple magnanime où

les idées sociales out assez pénétré pour le rendre éminemment pacifique

et généreux. Bourgeoisie aveugle et ingrate, qui ne voit point que

ces idées l'ont sauvée en février et qui essaye de tourner contre les

socialistes une rage factice, excitée par elle dans le sein du peuple!

Caste insensée, téméraire comme une royauté expirante, qui joue sa

dernière partie, qui cherche son appui, comme les monarques d'hier, dans

la force matérielle, et qui, depuis trois mois, travaille à sa propre

perte avec une ardeur déplorable!

D'un bout de la France à l'autre, cette caste se donne le mot d'ordre et

ne craint pas de jeter un cri de mort contre ceux qu'elle appelle des

factieux, sans songer que ce même peuple, qu'elle provoque contre

lui-même, peut perdre en un jour le fruit d'une civilisation morale

acquise depuis vingt ans, et redevenir, sous le coup de la peur, du

soupçon et de la colère, le peuple terrible à tous, le peuple de 93, qui

fut la gloire farouche de son temps et qui serait la honte sanglante de

la cause nouvelle!

Espérons encore que notre peuple sera plus fort et plus grand que les

passions funestes qu'on s'efforce de réveiller en lui. Espérons qu'il

restera sourd à ces agents provocateurs qui veulent l'agiter à leur

profit et qui s'imaginent qu'après l'avoir déchaîné contre nous, il

ne se retournerait pas contre eux le lendemain. Il ne tient pas à la

bourgeoisie réactionnaire que le peuple de France n'agisse comme les

lazzaroni de Naples.

Mais ce complot impie échouera, Dieu interviendra et peut-être la caste

des riches ouvrira-t-elle aussi les yeux. Nous, les amis de l'humanité,

nous ne voulons pas que les riches soient punis, nous disons après

Jésus: «Qu'ils se convertissent et qu'ils vivent!»

Prions pour qu'il en soit ainsi. Ah! qu'ils nous connaissent mal, ceux

qui nous croient leurs ennemis et leurs juges implacables! Comment ne

savent-ils pas qu'on ne peut pas aimer le peuple sans haïr le mal que

commettrait le peuple! comment ne voient-ils pas que l'oeuvre qu'ils

accomplissent, en cherchant à rendre le peuple brutal et sanguinaire,

nous est mille fois plus douloureuse que tout le mal qu'ils pourraient

nous faire à nous-mêmes! Nous aimons le peuple comme notre enfant;

nous l'aimons comme on aime ce qui est malheureux, faible, trompé et

sacrifié; comme on aime ce qui est jeune, ignorant, pur encore, et

portant en soi le germe d'un avenir idéal. Nous l'aimons comme on aime

la victime innocente, disputée à la fatalité éternelle; comme on aime le

Christ sur la croix, comme on aime l'espérance, comme on aime l'idée de

la justice, comme on aime Dieu dans l'humanité! Peut-on aimer ainsi et

vouloir que l'objet d'un tel amour s'avilisse dans la misère ou se

souille dans le pillage?

Demandez à la mère si elle souhaite que l'enfant de ses entrailles

devienne un bandit et un assassin!

Et pourtant voilà ce dont on nous accuse. On dit que nos idées d'égalité

fraternelle sont le tocsin du meurtre et de l'incendie, et; en disant

cela, on sonne aux oreilles du peuple le tocsin du délire, on lui

signale d'invisibles ennemis qu'on lui conseille d'étrangler. On marque

la porte de nos maisons, on voudrait une Saint-Barthélemy d'hérétiques

nouveaux, on lui crie: «_Tue!_ afin qu'il n'y ait plus personne entre

toi, peuple, et nous, bourgeoisie, et alors nous compterons ensemble.»

Le peuple ne tuera pas. Eh! que m'importerait à moi qu'il me tuât,

si mon sang pouvait apaiser la colère du ciel et même celle de la

bourgeoisie? Mais le sang enivre et répand dans l'atmosphère une

influence contagieuse. Le meurtre rend fou. L'injure même, les mauvaises

paroles, les cris de menace tuent moralement ceux qui les exhalent.

L'éducation de la haine est une école d'abrutissement et d'impiété qui

finit par l'esclavage. Bourgeois, bourgeois! rentrez en vous-mêmes.

Parlez-nous de charité et de fraternité; car, après que vous aurez tué

moralement le peuple, vous vous trouverez en face des cosaques, des

lazzaroni de Naples et des paysans de la Gallicie!

CCLXXXIII

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, juillet 1848.

Merci, mon amie; j'aurais été inquiète de vous si vous ne m'aviez pas

écrit; car, au désastre général, on tremble, d'avoir à ajouter quelque

désastre particulier. On souffre et on craint dans tous ceux qu'on aime.

Je suis navrée, je n'ai pas besoin de vous le dire, et je ne crois plus

à l'existence d'une république qui commence par tuer ses prolétaires.

Voilà une étrange solution donnée au problème de la misère. C'est du

Malthus tout pur.

Comment! miss Ashurst est arrivée au milieu de cette tragédie? Pauvre

enfant! elle est venue assister aux funérailles de notre honneur. Elle

est venue trop tard: elle n'aura pas vu la République. Embrassez-la pour

moi; je suis contente qu'elle soit chez vous et j'ai la certitude que

vous serez contentes l'une de l'autre. Je voudrais bien pouvoir vous

aller embrasser toutes deux. Mais, d'ici à quelque temps, outre que je

serais peut-être hors d'état de me conduire _prudemment_ à Paris, il

faut que je tienne en respect par ma présence une bande considérable

d'imbéciles de la Châtre qui parlent tous les jours de venir mettre le

feu chez moi.

Ils ne sont braves ni au physique ni au moral, et, quand ils viennent se

promener par ici, je vais au milieu d'eux, et ils m'ôtent leur chapeau.

Mais, quand ils ont passé, ils se hasardent à crier: _A bas les

communisques!_ Ils espéraient me faire peur et s'aperçoivent enfin

qu'ils n'y réussissent pas. Mais on ne sait à quoi peuvent les pousser

une douzaine de bourgeois réactionnaires qui leur font sur moi les

contes les plus ridicules. Ainsi, pendant les événements de Paris,

ils prétendaient que j'avais caché chez moi Ledru-Rollin, deux cents

communistes et quatre cents fusils!

D'autres, mieux intentionnés, mais aussi bêtes, accouraient au milieu de

la nuit pour me dire que ma maison était cernée par des brigands, et ils

le croyaient si bien, qu'ils m'ont amené la gendarmerie. Heureusement,

tous les gendarmes sont mes amis et ne donnent pas dans les folies qui

pourraient me faire empoigner un beau matin sans forme de procès. Les

autorités sont pour nous aussi; mais, si on les change, ce qui est

possible, nous serons peut-être un peu persécutés. Tous mes amis ont

quitté le pays, à tort selon moi. Il faut faire face à ces petits

orages, éclaboussures inévitables du malheur général.

Bonsoir, amie. Quels jours de larmes et d'indignation! J'ai honte

aujourd'hui d'être française, moi qui naguère en étais si heureuse! Quoi

qu'il arrive, je vous aime.

GEORGE.

CCLXXXIV

A M. GIRERD,

REPRÉSENTANT DU PEUPLE A

L'ASSEMBLÉE NATIONALE, A PARIS

Nohant, 6 août 1848.

Mon ami,

Je suis en effet l'auteur du XVIe _Bulletin_, et j'en accepte toute

la responsabilité _morale_. Mon opinion est et sera toujours que, si

l'Assemblée nationale voulait détruire la République, la République

aurait le droit de se défendre, même contre l'Assemblée nationale.

Quant à la responsabilité _politique_ du XVIe _Bulletin_, le hasard

a voulu qu'elle n'appartînt à personne. J'aurais pu la rejeter sur M.

Ledru-Rollin, de même qu'on aurait fort bien pu ne pas rejeter sur moi

la responsabilité _morale_. Mais, dans un moment où le temps manquait à

tout le monde, j'aurais cru, moi, manquer à ma conscience, si j'avais

refusé de _donner_ quelques heures du mien à un travail _gratuit_ autant

comme argent que comme amour-propre. C'était la première et ce sera

probablement la dernière fois de ma vie que j'aurai écrit quelques

lignes sans les signer.

Mais, du moment que je consentais à laisser au ministre la

responsabilité d'un écrit de moi, je devais accepter aussi la censure du

ministre, ou des personnes qu'il commettait à cet examen. C'était une

preuve de confiance personnelle de ma part envers M. Ledru-Rollin,

la plus grande qu'un écrivain qui se respecte puisse donner à un ami

politique.

Il avait donc, lui, la responsabilité politique de mes paroles, et les

cinq ou six _Bulletins_ que je lui ai envoyés ont été examinés. Mais le

XVIe _Bulletin_ est arrivé dans un moment où M. Élias Regnault, chef du

cabinet, venait de perdre sa mère. Personne n'a donc lu, apparemment, le

manuscrit avant de l'envoyer à l'imprimerie. J'ignore si quelqu'un en a

revu l'épreuve. Je ne les revoyais jamais, quant à moi.

Un moment de désordre dans le cabinet de M. Élias Regnault, désordre

qu'il y aurait cruauté et lâcheté à lui reprocher, a donc produit tout

ce scandale, que, pour ma part, je ne prévoyais guère et n'ai jamais

compris jusqu'à présent.

Comme, jusqu'à ce fameux _Bulletin_, il n'y avait pas eu un mot à

retrancher dans mes articles, ni le ministre, ni le chef du cabinet

n'avaient lieu de s'inquiéter extraordinairement de la différence

d'opinion qui pouvait exister entre nous.

Apparemment, M. Jules Favre, secrétaire général, qui, je crois,

rédigeait en chef le _Bulletin de la République_, était absent, ou

préoccupé aussi par d'autres soins. Il est donc injuste d'imputer au

ministre ou à ses fonctionnaires le choix de cet article parmi trois

projets rédigés sur le même sujet _dans des nuances différentes_. Je

n'ai pas le talent assez souple pour tant de rédactions et c'eût été

trop exiger de mon obligeance que de me demander trois versions sur la

même idée. Je n'ai jamais connu trois manières de dire la même chose, et

je dois ajouter que le sujet ne m'était point désigné.

Une autre circonstance que je me rappelle exactement et qu'il est bon

d'observer, c'est que l'article avait été envoyé par moi le mardi 12

avril, alors qu'il n'était pas plus question, dans mon esprit, des

événements du 16, que dans les prévisions de tous ceux qui vivent

comme moi en dehors de la politique proprement dite. Par suite de la

préoccupation douloureuse du chef du cabinet, cet article n'a paru que

le 16: c'est dire assez que, dans l'agitation où se trouvaient alors les

esprits, on a voulu à tort donner, à des craintes que j'avais émises

d'une manière générale, une signification particulière.

Voilà ma réponse aux explications que tu me demandes. Pour ma part,

il m'est absolument indifférent qu'on incrimine mes pensées: je ne

reconnais à personne le droit de m'en demander compte et aucune loi

n'autorise à chercher au fond de ma conscience si j'ai telle ou telle

opinion. Or un écrit que l'on compte soumettre à un contrôle _avant de

le publier_, et que dans cette prévision, on ne se donne le soin ni de

peser, ni de relire, est un _fait inaccompli_, ce n'est rien de plus

qu'une pensée qui n'est pas encore sortie de la conscience intime.

Mais peu importe ce qui me concerne. Je devais seulement à la vérité et

à l'amitié de te raconter ce qui entoure ce fait, c'est-à-dire la part

qu'on accuse certaines personnes d'y avoir prise.

Si le XVIe _Bulletin_ a été un brandon de discorde _entre républicains_,

ce que j'étais loin d'imaginer durant les cinq à dix minutes que je

passai à l'écrire, il ne fut pas écrit du moins en prévision ou en

espérance de l'événement du 15 mai, que je n'approuve en aucune façon.

Je crois que tu me connais assez pour savoir que, si je l'avais approuvé

avant et pendant, ce ne serait pas l'insuccès qui me le ferai désavouer

après.

À toi de coeur, mon ami.

GEORGE SAND.

CCLXXXV

AU MÊME

Nohant, mardi 7 août 1848.

Mon ami,

Quoique bien malade, je t'ai écrit hier pour te donner, vite, les

explications que tu me demandais et que tu désirais peut-être, par

amitié pour moi, pouvoir donner à quelques personnes. Il y a assez

longtemps qu'on m'ennuie avec ce XVIe _Bulletin_. J'ai dédaigné de

répondre à toutes les attaques indirectes des journaux de la réaction.

Ma réponse, conforme à l'exacte vérité, est dans la lettre que je t'ai

envoyée hier et dont je t'autorise à faire l'usage que tu jugeras

convenable, soit en la communiquant, soit en la faisant imprimer dans un

journal de notre opinion. J'aurais pu l'écrire plus tôt; mais je voulais

laisser à M. Ledru-Rollin le soin de désavouer ce _Bulletin_ comme il

l'entendrait; les explications que le rapport prétend avoir reçues

de _hauts fonctionnaires_ ne sont pas conformes à la vérité, et tu

comprendras qu'il me plaise peu de passer pour son rédacteur _payé_,

apparemment, puisqu'on suppose que j'envoyais _divers_ projets, parmi

lesquels on choisissait la _nuance_, je tiens à garder l'attitude qui me

convient comme écrivain, et à laquelle je n'ai jamais manqué, ni comme

dignité, ni comme modestie, ni comme désintéressement.

Avise donc de toi-même; car je prends ici conseil de toi, sur ce que

tu dois faire de ma lettre. Je désire rétablir la vérité en ce qui me

concerne, et c'est aussi défendre M. Ledru-Rollin que de me défendre

moi-même. C'est la seule occasion convenable peut-être que j'aurai de le

faire; car, le rapport oublié, il serait de mauvais goût de ramener

sur moi l'attention pour un _fait personnel_, comme vous dites à

l'Assemblée. Peut-être aussi faut-il attendre que M. Ledru-Rollin s'en

explique lui-même? Confères-en avec lui, ce sera utile, et montre-lui

mes lettres si tu veux.

Je te remercie, mon vieux frère, d'avoir pensé à moi tout de suite;

j'étais bien sûre que tu aurais ce soin-là.

Je crois que tu dois blâmer, toi, l'homme de la douceur et de la

prudence généreuse, la brutalité du _XVIe Bulletin_. Pardonne-moi ce

péché, que je ne puis appeler un péché de jeunesse. Je ne reviendrai pas

sur ce que je t'ai écrit hier du fait _non accompli_ dans ma réflexion,

et pourtant accompli par le vouloir d'un hasard singulier. Ma défense,

la-dessus, n'est point trop métaphysique, elle est simple et même naïve,

je crois. Mais, après tout, je ne me repens pas _bien sincèrement_, je

le le confesse, de cette énormité. Je suis sincère en te disant que je

n'ai jamais donné dans le 15 mai. L'Assemblée n'avait pas mérité d'être

traitée si brutalement. Le peuple n'avait pas _droit_ ce jour-là. Il ne

s'agissait pas pour lui de sauver la République par ces moyens extrêmes

qu'il n'a mission d'employer, que dans les cas désespérés. D'ailleurs,

il n'était pas là, _le peuple_, puisqu'on ne s'est pas battu. Quelques

groupes socialistes n'ont pas le droit d'_imposer_ leur système à la

France qui recule; mais, quand je disais, dans l'abominable XVI^{e}

_Bulletin_, que _le peuple_ a droit de sauver la République, j'avais

si fort raison, que je remercie Dieu d'avoir eu cette inspiration si

impolitique. Tout le monde l'avait aussi bien que moi; mais il n'y avait

qu'une femme assez folle pour oser l'écrire. Aucun homme n'eût été assez

bête et assez mauvaise tête pour faire tomber de si haut une vérité si

banale. Le hasard, qui est quelquefois la Providence, s'est trouvé là

pour que l'étincelle mît le feu. J'en rirais sur l'échafaud si cela

devait m'y envoyer. Le bon Dieu est quelquefois si malin!

Mais que M.-Ledru-Rollin s'en défende, je le veux de tout mon coeur, et

je l'y aiderai tant qu'il voudra. Je l'eusse fait plus tôt s'il ne m'eût

dit que cela n'en valait pas la peine. Pourtant, puisque l'accusation de

ce fait prend place dans les choses officielles, hâtons-nous de dire la

vérité. Ce que je n'accepte pas, c'est que M. Elias Regnault, ou quelque

autre (je ne sais pas qui), _arrange_ la vérité à sa manière.

Je t'envoie une lettre que j'ai reçue le 8 ou le 10 juin d'un Anglais

qui n'est pas précisément de mes amis, mais qui m'est sympathique.

Remets-la à Louis Blanc, et qu'il juge si elle peut lui être utile. S'il

veut des détails sur le caractère et la position de M. Milnes, M. de

Lamennais lui en donnera d'excellents, et, s'il y avait lieu à l'appel

en témoignage, je suis sûre qu'il le ferait de bon coeur. C'est un homme

de vérité et de sincérité, quoique un peu sceptique. Au reste, sa lettre

le peint tout entier.

Bonsoir, ami et frère. Toujours à toi.

GEORGE SAND.

CCLXXXVI

A M. EDMOND PLAUCHUT, A ANGOULÈME

Nohant, 24 septembre 1848

Monsieur,

Je viens bien tard répondre à une lettre que vous m'avez écrite le 19

juillet dernier. Vous me l'aviez adressée à Paris, et, par un concours

de circonstances trop long à vous expliquer ici, je ne l'ai reçue que

depuis peu de jours avec un paquet d'autres lettres.

Vous me demandez si le socialisme combattait en juin à Paris. Je le

crois, bien qu'aucun de mes amis, parmi les ouvriers, n'ait cru devoir

prendre part à cette lutte effroyable. J'étais déjà ici à cette

époque et je n'ai rien vu par moi-même: je ne puis donc juger que par

induction. Je crois que le socialisme a dû combattre dans toutes ses

nuances, parce qu'il y a de tout dans ce grand peuple de Paris, et même

des combinaisons d'idées et de doctrines que nous ne connaissons pas.

Mais je ne crois pas que le socialisme ait suscité le mouvement ni qu'il

l'ait dirigé. Je doute qu'il l'eût dominé et réglé si les insurgés

eussent triomphé. Il y a eu, je crois, toute sorte de désespoirs dans

cette mêlée, et, par conséquent, toute sorte de fantaisies; car le

désespoir en a, vous le savez, comme les maladies extrêmes. L'élection

de Louis Bonaparte à côté de celle de Raspail, doit nous expliquer un

peu aujourd'hui la confusion de l'événement de juin.

En somme, il y a un grand fait qui domine tout, et je vous l'explique

assez par le _mal de désespoir_. Le désespoir ne peut pas raisonner, il

ne peut pas attendre. Là est le malheur. Le peuple n'a pas eu confiance

en l'Assemblée nationale, et, aujourd'hui, nous voyons bien que son

instinct ne l'avait pas trompé; car l'Assemblée nationale, sauf une

minorité républicaine méritante, et une infiniment petite minorité

socialiste, enterre toutes les questions vitales de la démocratie.

Mais ce n'est point par le combat que le peuple triomphera d'ici à

longtemps. On a trop effrayé la bourgeoisie propriétaire. Elle croit

qu'on veut tout lui ravir, l'argent et la vie, et elle trouve de l'appui

dans la majorité du peuple, qui craint aussi pour l'ombre de propriété

qu'elle possède ou qu'elle rêve. Je crois que la question est retardée

parce qu'elle est mal posée de part et d'autre.

Il y a, selon moi, deux espèces de propriétés: la propriété individuelle

et la propriété sociale. Les bourgeois ne veulent reconnaître que

la première; certains socialistes, poussés à l'extrême par cette

monstrueuse négation de la propriété sociale, ne veulent reconnaître que

la seconde.

Cependant plus les sociétés se civilisent et se perfectionnent, plus

elles étendent le fonds commun, pour faire contrepoids à l'abus et à

l'excès de la propriété individuelle. Mais il doit aussi y avoir une

borne à cette extension de la propriété commune; autrement, la liberté

individuelle et la sécurité de la famille périraient.

Aussi le ministre Duclerc avait une pensée vraiment sociale en voulant

donner à l'État le monopole des chemins de fer et des assurances contre

l'incendie. C'étaient des mesures parfaitement logiques et qui devaient

s'étendre à mesure que la société en aurait recueilli le bénéfice. Ainsi

tout ce qui concerne les voies de communication, les routes, les canaux

et les richesses qui, de leur nature, sont communes à tous, les grandes

mesures financières portant sur les hypothèques et qui peuvent mettre

l'argent à bon marché, tout cela devra être socialisé avec le temps,

pourvu que la bonne volonté y soit. Mais elle n'y est pas, la vérité

ayant été outrepassée par les écoles socialistes qui vont jusqu'à ôter

à l'individu, sa maison, son champ, son jardin, son vêtement et même sa

femme.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 3 · 第 4 / 20 段