s'agit de conseiller et d'agiter le peuple dans la rue. Il n'est point
de doctrine trop neuve et trop hardie; mais il ne faut pas jouer avec
l'_action_. Je connais, tout comme un homme, l'émotion du combat et
l'attrait du coup de fusil. Dans ma jeunesse, j'aurais suivi le diable
s'il avait commandé le feu. Mais j'ai appris tant de choses depuis, que
je crains beaucoup le lendemain de la victoire. Sommes-nous mûrs pour
rendre un bon compte à Dieu et aux hommes? Je dis _nous_, parce que je
ne puis, dans ma pensée, nous séparer du peuple. Eh bien! le peuple
n'est pas prêt, et, en le stimulant trop, nous le retardons; c'est là un
fait qui n'est pas très logique; le fait l'est si rarement! Mais il est
réel, et cela est encore plus sensible en province qu'à Paris.
Barbès est un héros, il raisonne comme un saint, c'est-à-dire fort mal
quant aux choses de ce monde. Je l'aime tendrement et je ne saurais
comment le défendre, parce que je ne puis admettre qu'il ait eu le
_droit_, au nom du peuple, dans cette triste journée. Ceux qu'on a
appelés des _factieux_ étaient, en effet, plus factieux qu'on ne pense.
Dans l'ordre politique, ils l'étaient moins que l'Assemblée nationale;
mais, dans l'ordre moral et intellectuel, ils l'étaient, n'en doutez
pas.
Ils voulaient imposer au peuple, par la surprise, par l'audace (par
la force, s'ils l'avaient pu), une idée que le peuple n'a pas encore
acceptée. Ils auraient établi la loi de fraternité non comme Jésus, mais
comme Mahomet. Au lieu d'une religion, nous aurions eu un fanatisme. Ce
n'est pas ainsi que les vraies idées font leur chemin. Au bout de trois
mois d'une pareille usurpation philosophique, nous aurions été, non pas
républicains, mais cosaques. Est-ce que ces chefs de secte, en supposant
même qu'ils eussent eu avec eux seulement chacun dix mille hommes et que
l'exaltation de leurs forces réunies eût suffi à tenir Paris contre la
province pendant quelques semaines, est-ce que ces chefs de secte se
seraient supportés entre eux? Est-ce que Blanqui aurait subi Barbès?
Est-ce que Leroux aurait toléré Cabet? Est-ce que Raspail vous aurait
accepté? Quelle bataille au sein de cette association impossible! Vous
eussiez été forcés de faire bien plus de fautes que le gouvernement
provisoire, vous n'auriez pu convoquer une assemblée et vous auriez déjà
l'Europe sur les bras.
La réaction ne partirait pas de la bourgeoisie, qu'il est toujours
facile d'intimider quand on a le peuple avec soi: elle partirait du
peuple même, qui est indépendant et fier à l'endroit de ses croyances
plus qu'à celui de son existence matérielle, et qui ne veut pas qu'on
violente son ignorance quand il n'a que de l'ignorance à opposer au
progrès.
Puisque vous êtes seul et caché, mon pauvre enfant, je puis causer avec
vous et vous ennuyer quelques instants. C'est toujours une manière de
passer le temps. Pardonnez-moi donc de le faire et de vous sermonner un
peu. Vous êtes trop vif et trop dur à l'endroit des personnes. Vous vous
pressez trop d'accuser, de traduire devant l'opinion publique les hommes
qui out l'air d'abandonner ou de trahir notre cause. Les hommes sont
faibles, incertains, personnels, je le sais, et il n'en est pas un
depuis le 24 février qui n'ait été au-dessous de sa tâche. Mais
nous-mêmes, en les condamnant au jour le jour, nous avons été au-dessous
de la nôtre. Nous ayons fait trop de journalisme à la manière du passé,
et pas assez de prédication comme il convenait à une doctrine d'avenir.
Cela fait, en somme, de la mauvaise politique, inefficace quand elle
n'est pas dangereuse. Ce n'est pas l'intelligence qui vous a manqué,
à vous, personnellement; car, au milieu de votre fougue, vous arrivez
toujours à toucher très juste le point sensible de la situation.
Mais un peu plus de _formes_ (à mes yeux, la véritable politesse est
l'esprit de charité), un peu moins de précipitation à déclarer traîtres
les irrésolus et les étourdis, n'eût pas nui à votre propagande.
_Nous avons tous fait des sottises_, disait Napoléon au retour de
l'île d'Elbe. Eh bien! nous pouvons nous dire cela les uns aux autres
aujourd'hui, et, quand on fait cet aveu de bonne foi, on n'est que plus
unis et plus forts. Vous-même, vous dites, dans un des numéros que je
reçois aujourd'hui: _Nos amis d'hier, qui le seront encore demain_.
C'est donc vrai, qu'il ne faut pas se brouiller avec ceux qui ont
combattu avec nous hier et qui reviendront combattre avec nous demain,
quand la réaction sur laquelle ils croient pouvoir agir les chassera du
pouvoir.
Voyez-vous, je ne crois pas, moi, qu'on devienne, du jour au lendemain,
un misérable et un apostat; et pourtant, notre vie, surtout dans un
temps de crise comme celui-ci, est si flottante, si difficile, si
troublée, qu'en nous jugeant au jour le jour, on peut aisément nous
trouver en faute. Eh bien! on n'est jamais juste envers son semblable
quand on le juge ainsi sur une suite variable de faits journaliers. Il
faut voir l'ensemble.
Il y a un mois, je me sentais fort montée contre M. de Lamartine, je
doutais de sa loyauté, je le voyais courant à la présidence suprême. Il
a pourtant compromis, perdu peut-être, sa popularité bourgeoise pour
conserver sa popularité démocratique. Vous direz que c'est une vanité
mieux entendue; soit! il a toujours eu le goût de faire le bon choix,
et le plus courageux dans ce moment-ci. Aujourd'hui, il me semble bien,
comme à vous, que Ledru-Rollin devrait se retirer du pouvoir, et, j'ai
de plus fortes raisons que vous encore pour le penser.
Mais j'attends, et je compte que le bon élan lui viendra quand il
verra clairement la situation. Je le connais, il a du coeur, il a des
entrailles, et, de ce qu'il ne voit pas comme nous en ce moment, il
ne résulte pas qu'il ne sente pas comme nous quand la grande fibre
populaire nous montrera clairement à tous le chemin qu'il faut prendre.
J'en connais d'autres que vous accusez et qui ont bonne intention
pourtant. N'accusons donc pas, je vous en supplie, au nom de l'avenir
de notre pauvre République, que nos soupçons et nos divisions déchirent
dans sa fleur! Ne varions pas pour cela sur les principes. Ne vous
gênez pas pour dire aux hommes, même à ceux que vous aimez, qu'ils se
trompent, et ne perdez rien de votre vigueur de discussion sur les
idées, sur les faits mêmes. Ce que je vous demande en grâce, c'est de ne
pas condamner les intentions, les motifs, les caractères. Eussiez-vous
raison, ce serait, je le répète, de la mauvaise politique, surtout dans
la forme, comme en a fait la _Réforme_ contre le _National_, du temps de
l'autre.
Voilà le tas de lieux communs que j'aurais voulu vous dire de vive voix,
avant toutes ces catastrophes, et ce que je disais quelquefois à Barbès.
Mais on n'avait pas le temps de se voir, et c'était un mal. Il faut
quelquefois entendre le lieu commun, il a souvent la vérité pour lui.
C'est cette absence de formes et de procédés, que j'appellerai, si vous
voulez, le _savoir-vivre_ intellectuel, qui me choque particulièrement
dans l'affaire du 15. Le peuple a, par-dessus tout, ce savoir-vivre
d'aspiration qui rend ses moeurs publiques injurieuses aux nôtres dans
le moment où nous vivons. Cela est bien prouvé depuis le 24 février.
Nous l'avons vu, dans toutes les manifestations, communier en place
publique avec ses ennemis et sacrifier toutes ses haines légitimes,
tous ses ressentiments fondés, à l'idée de fraternité ou de générosité.
Certes, nous autres, nous n'en faisons pas volontiers autant dans nos
relations particulières. Eh bien! le peuple porte au plus haut point le
respect des relations publiques. Le 15 mai, il se dirige sur le palais
Bourbon avec des intentions pacifiques (sauf les meneurs). On le
laisse passer. Soit préméditation, soit inspiration, les baïonnettes
disparaissent devant lui. Il avance, il va jusqu'à la porte en chantant
et en riant. La tête du défilé forçait les grilles, le milieu n'en
savait rien (j'y étais). On se croyait admis, reçu à bras ouverts par
l'Assemblée. Je ne le pensais pas, moi; je jugeais que la crainte
du sang répandu avait engagé la bourgeoisie à faire contre mauvaise
fortune, sinon bon coeur, du moins bonne mine, et j'entendais dire
autour de moi qu'on n'abuserait pas de ce bon accueil, qu'on montrerait
la force du nombre, et qu'on défilerait décemment, paisiblement en
respectant l'Assemblée pour lui apprendre à respecter le peuple. Vous
savez le reste; la masse n'a point pénétré, elle est restée calme dans
l'attente d'un résultat qu'elle ne prévoyait pas, et tout ce qui a eu le
malheur d'entrer dans l'enceinte maudite, s'y est conduit sans dignité,
sans ordre et sans force véritable. Tout a fui, à l'approche des
baïonnettes. Est-ce qu'une révolution doit fuir? Ceux qui avaient
quelque chose d'arrêté dans l'esprit, si toutefois il y avait, de
ceux-là, devaient périr là. C'eût été du moins une protestation. Je vous
jure que, si j'y fusse entrée, je n'en serais pas sortie _vivant_ (je me
suppose homme).
Ce n'est donc ni une protestation ni une révolution, ni même une émeute.
C'est tout bonnement un coup de tête, et Barbès ne s'y est trompé que
parce qu'il a voulu s'y tromper. Chevalier de la cause, comme vous
l'appelez très bien, il s'est dit qu'il fallait se perdre pour elle et
avec elle. Honneur à lui toujours! mais malheur à nous! Notre idée s'est
déconsidérée dans la personne de certains autres. Ce n'est pas le manque
de succès qui la condamne: tant s'en faut. Mais c'est le manque de tenue
et de consentement général. On avait mené là, par surprise et à l'aide
d'une tromperie, des gens qui n'y comprenaient goutte, et il y a là
dedans quelque chose de très contraire au caractère français, quelque
chose qui sent la secte, quelque chose enfin que je ne puis souffrir et
que je désavouerais hautement, si Barbès, Louis Blanc et vous n'aviez
pas été forcés d'en subir la conséquence fatale.
Voilà, mon cher ami, tout ce que j'avais besoin de vous dire, et ne
faites pas fi du sentiment d'une femme. Les femmes et les enfants,
toujours désintéressés dans les questions politiques, sont en rapport
plus direct avec l'esprit qui souffle d'en haut sur les agitations de ce
monde. J'écrirai dans la _Vraie République_ quand même, et sans y mettre
aucune condition morale. Mais, au nom de la cause, au nom de la vérité,
je vous demande d'avoir le feu non moins vif, mais plus pur, la parole
non moins hardie mais plus calme. Les grandes convictions sont sereines.
Ne vous faites point accuser d'ambition personnelle. On suppose toujours
que la passion politique cache cette arrière-pensée chez les hommes.
Enfin, écoutez-moi, je vous le demande, sans craindre que vous
m'accusiez de présomption. J'ai pour moi l'enfance de l'âme et la
vieillesse de l'expérience. Mon coeur est tout entier dans ce que je
vous dis; quand vous me connaîtrez tout de bon, vous saurez que vous
pouvez vous confier aveuglément à l'instinct de ce coeur-là.
On m'a beaucoup conseillé de me cacher aussi; mes amis m'ont écrit de
Paris que je serais arrêtée. Je n'en crois rien et j'attends. Je ne suis
pas très en sûreté non plus ici. Les bourgeois out fait accroire aux
paysans que j'étais l'ardent disciple du _père Communisme_, un gaillard
très méchant qui brouille tout à Paris et qui veut que l'on mette à
mort les enfants au-dessous de trois ans et les vieillards au-dessus de
soixante. Cela ressemble à une plaisanterie, c'est pourtant réel. Hors
de ma commune, on le croit et on promet de m'enterrer dans les fossés.
Vous voyez où nous en sommes. Je vis, pourtant tranquille, et je
me promène sans qu'on me dise rien. Jamais les hommes n'ont été si
fervents... en paroles. Mais quelle lâche et stupide éducation les
habiles donnent aux simples!
Bonsoir! cachez-vous encore. Vous n'auriez rien à craindre d'une
instruction; mais on vous ferait perdre du temps, et cette réaction
passera vite quant au fait actuel. Je crois que; quant au fait général,
elle pourra durer quelques mois. Les vrais républicains se sont trop
divisés, le mal est là.
Écrivez-moi et brûlez ma lettre. Courage et fraternité.
G. SAND.
CCLXXXI
AU CITOYEN ARMAND BARBÈS, AU DONJON
DE VINCENNES
Nohant, 10 juin 1848.
Je n'ai reçu votre lettre qu'aujourd'hui 10 juin, cher et admirable ami.
Je vous remercie de cette bonne pensée, j'en avais besoin; car je n'ai
pas passé une heure, depuis le 15 mai, sans penser à vous et sans me
tourmenter de votre situation. Je sais que cela vous occupe moins
que nous; mais enfin il m'est doux d'apprendre qu'elle est devenue
matériellement supportable. Ah! oui, je vous assure que je n'ai pas
goûté la chaleur d'un rayon de soleil sans me le reprocher, en quelque
sorte, en songeant que vous en étiez privé. Et moi qui vous disais:
«Trois mois de liberté et de soleil vous guériront!»
On m'a dit que j'étais _complice_ de quelque chose, je ne sais pas quoi,
par exemple. Je n'ai eu ni l'honneur ni le mérite de faire quelque chose
pour la cause, pas même une folie ou une _imprudence_, comme on dit; je
ne savais rien, je ne comprenais rien à ce qui se passait; j'étais là
comme curieux, étonné et inquiet, et il n'était pas encore _défendu_, de
par les lois de la République, de faire partie d'un groupe de badauds.
Les nouvelles les plus contradictoires traversaient la foule. On a été
jusqu'à nous dire que vous aviez été tué. Heureusement, cela était
démenti au bout d'un instant par une autre version. Mais quelle triste
et pénible journée!
Le lendemain était lugubre. Toute cette population armée, furieuse ou
consternée, le peuple provoqué, incertain, et à chaque instant, des
légions qui passaient, criant à la fois: _Vive Barbès!_ et _A bas
Barbès!_ Il y avait encore de la crainte chez les vainqueurs. Sont-ils
plus calmes aujourd'hui après tout ce développement de terrorisme? j'en
doute.
Enfin, je ne sais par quel caprice, il paraît qu'on voulait me faire un
mauvais parti, et mes amis me conseillaient de fuir en Italie. Je n'ai
pas entendu de cette oreille-la. Si j'avais espéré qu'on me mît en
prison près de vous, j'aurais crié: _Vive Barbès_! devant le premier
garde national que j'aurais trouvé nez à nez. Il n'en aurait peut-être
pas fallu davantage; mais, comme femme, je suis toujours forcée de
reculer devant la crainte d'insultes pires que des coups, devant ces
sales invectives que les _braves_ de la bourgeoisie ne se font pas faute
d'adresser au plus faible, à la femme, de préférence à l'homme.
J'ai quitté Paris, d'abord parce que je n'avais plus d'argent pour y
rester, ensuite pour ne pas exposer Maurice à se faire _empoigner_; ce
qui lui serait arrivé s'il eût entendu les torrents d'injures que l'on
exhalait contre tous ses amis et même contre sa mère, dans cet immense
corps de garde qui avait remplacé le Paris du peuple, le Paris de
Février. Voyez quelle différence! Dans tout le courant de mars, je
pouvais aller et venir seule dans tout Paris, à toutes les heures, et je
n'ai jamais rencontré un ouvrier, un _voyou_ qui, non seulement ne m'ait
fait place sur le trottoir, mais qui encore ne l'ait fait d'un air
affable et bienveillant. Le 17 mai, j'osais à peine sortir en plein jour
avec mes amis: l'_ordre_ régnait!
Mais c'est bien assez vous parler de moi. Je n'ose pourtant pas vous
parler de vous: vous comprenez pourquoi. Mais, si vous pouvez lire des
journaux, et si la _Vraie République_ du 9 juin vous est arrivée, vous
aurez vu que je vous écrivais en quelque sorte avant d'avoir reçu votre
lettre. Ne faites attention dans cet article qu'au dernier paragraphe.
Le reste est pour cet être à toutes facettes qu'on appelle le public, la
fin était pour vous.
Ah! mon ami, que votre foi est belle et grande! Du fond de votre prison,
vous ne pensez qu'à sauver ceux qui paraissent compromis, et à consoler
ceux qui s'affligent. Vous essayez de me donner du courage, au rebours
de la situation normale qui me commande de vous en donner. Mon Dieu, je
sais que vous n'en avez pas besoin, vous n'en avez que trop. Moi, je
n'en ai pas pour les autres. Leurs malheurs me brisent, et le vôtre m'a
jetée dans un grand abattement; j'ai peur de l'avenir, j'envie ceux
qui n'ont peur que pour eux-mêmes et qui se préoccupent de ce qu'ils
deviendront. Il me semble que le fardeau de leur angoisse est bien
léger, au prix de celui qui pèse sur mon âme.
Je souffre pour tous les êtres qui souffrent, qui font le mal ou le
laissent faire sans le comprendre; pour ce peuple qui est si malheureux
et qui tend toujours le dos aux coups et les bras à la chaîne. Depuis
ces paysans polonais qui veulent être Russes, jusqu'à ces lazzaroni qui
égorgent les républicains; depuis ce peuple intelligent de Paris, qui
se laisse tromper comme un niais, jusqu'à ces paysans des provinces qui
tueraient les _communistes_ à coups de fourche, je ne vois qu'ignorance
et faiblesse morale en majorité sur la face du globe. La lutte est bien
engagée, je le sais. Nous y périrons, c'est ce qui me console. Après
nous, le progrès continuera. Je ne doute ni de Dieu ni des hommes; mais
il m'est impossible de ne pas trouver amer ce fleuve de douleurs qui
nous entraîne, et où, tout en nageant, nous avalons beaucoup de fiel.
Adieu, cher ami et frère. Borie vous aime, allez! et Maurice aussi! Ils
sont ici près de moi. Si nous étions à Paris, nous irions vous voir,
vous nous auriez déjà vus, vous pouvez bien le croire, et, aussitôt que
nous irons, vous nous verrez.
Adieu, adieu; écrivez-moi si vous pouvez, et sachez bien que vous avez
en moi une soeur, je ne dis pas aussi bonne, mais aussi dévouée que
l'autre.
G. S.
CCLXXXII
A JOSEPH MAZZINT, A MILAN
15 juin 1848.
Que peuvent faire ceux qui out consacré leur vie à l'idée d'égalité
fraternelle, qui ont aimé l'humanité avec ardeur, et qui adorent dans
le Christ le symbole du peuple racheté et sauvé? que peuvent faire les
socialistes, en un mot, lorsque l'idéal quitte le sein des hommes,
lorsque l'humanité s'abandonne elle-même, lorsque le peuple méconnaît sa
propre cause? N'est-ce point ce qui menace d'arriver aujourd'hui, demain
peut-être?
Vous avez du courage, ami; c'est-à-dire que vous garderez l'espérance.
Moi, je garderai ma foi: l'idée pure et brillante, l'éternelle vérité
sera toujours dans mon ciel, à moins que je ne devienne aveugle. Mais
l'espoir, c'est la croyance à un prochain triomphe de la foi, et je ne
serais pas sincère si je disais que cette disposition de mon àme ne
s'est point modifiée depuis deux mois.
Je vois l'Europe civilisée se précipiter, par l'ordre de la Providence,
dans la voie des grandes luttes. Je vois l'idée de l'avenir aux prises
avec le passé. Ce vaste mouvement est un immense progrès, après les
longues années de stupeur qui ont marqué un temps d'arrêt dans la forme
des sociétés opprimées. Ce mouvement, c'est l'effort de la vie qui veut
sortir du tombeau et briser la pierre du sépulcre, sauf à se briser
elle-même avec les débris. Il serait donc insensé de désespérer; car,
si Dieu même a soufflé sur notre poussière pour la ranimer, il ne
la laissera pas se disperser au vent. Mais est-ce une résurrection
définitive vers laquelle nous nous élançons, ou bien n'est-ce qu'une
agitation prophétique, un tressaillement précurseur de la vie, après
lequel nous dormirons, encore un peu de temps, d'un sommeil moins lourd,
il est vrai, mais encore accablés d'une langueur fatale? Je le crains.
Quant à la France, la question est arrivée à son dernier terme et se
pose sans détour, sans complication, entre la richesse et la misère.
Elle pourrait encore se résoudre pacifiquement; les _prétendants_ ne
sont point des incidents sérieux, ils s'évanouiront comme des bulles
d'écume à la surface du flot. La bourgeoisie veut régner. Depuis
soixante ans, elle travaille à réaliser sa devise: _Qu'est-ce que le
tiers état? rien. Que doit-il être? tout_. Oui, le tiers état veut être
tout dans l'État, et le 24 février l'a débarrassé de l'obstacle de
la royauté. Il est donc indubitable que la France sera désormais une
république, puisque, d'une part, la classe la plus pauvre et la plus
nombreuse aime cette forme de gouvernement, qui lui ouvre les portes
de l'avenir, et que, de l'autre, la classe la plus riche, la plus
influente, la plus politique trouve son compte à une oligarchie.
Le suffrage universel fera justice, un jour, de cette prétention du
tiers état. C'est une arme invincible dont le peuple n'a pas encore
su faire usage et qui s'est retournée contre lui-même dans un premier
essai. Son éducation politique se fera plus vite qu'on ne pense et
l'égalité progressive, mais ininterrompue dans sa marche, peut et doit
sortir du principe de sa souveraineté de droit. Voilà le fait logique,
tel qu'il se présente de lui-même. Mais les déductions logiques
sont-elles toujours la loi régulière de l'histoire des hommes? Non! le
plus souvent, il y a une autre logique que celle du fait général: c'est
celle du fait particulier, qui jette le désordre dans l'ensemble, et,
chez nous, le fait particulier, c'est l'inintelligence de la situation
dans la majorité du tiers état.
Cette inintelligence peut rendre violente et terrible notre nouvelle
révolution, et, par des essais de domination liberticide, exaspérer la
souffrance des masses. Alors la marche solennelle du temps est rompue.
La misère excessive n'appelle plus sa souffrance vertu, mais abjection.
Elle invoque le secours de sa propre force, elle dépossède violemment le
riche et engage une lutte extrême où la souveraineté du but lui semble
justifier tous les moyens. Époques funestes dans la vie des peuples, que
celles où le vainqueur, pour avoir abusé, devient à son tour le vaincu!
Les socialistes du temps où nous vivons ne désirent point les solutions
du désespoir. Instruits par le passé, éclairés par une plus haute
intelligence de la civilisation chrétienne, tous ceux qui méritent ce
titre, à quelque doctrine sociale qu'ils appartiennent, répudient pour
l'avenir le rôle tragique des vieux jacobins, et demandent à mains
jointes à la conscience des hommes de s'éclairer et de se prononcer pour
la loi de Dieu.
Mais l'idée du despotisme est, par sa nature, tellement identique à
l'idée de la peur, que la bourgeoisie tremble et menace à la fois. Elle
s'effraye du socialisme à ce point de vouloir l'anéantir par la calomnie
et par la persécution, et, si quelque parole prévoyante s'élève pour
signaler le danger, aussitôt mille voix s'élèvent pour crier anathème
sur le fâcheux prophète.
«Vous provoquez à la haine, s'écrie-t-on, vous appelez sur nous la
vengeance. Vous _faites croire_ au peuple qu'il est malheureux, vous
nous désignez à ses fureurs. Vous ne le plaignez que pour l'exciter.
Vous lui faites savoir qu'il est pauvre parce que nous sommes riches.»
Enfin ce que le Christ prêchait aux hommes de son temps, la charité,
l'amour fraternel, est devenu une prédication incendiaire, et, si Jésus
reparaissait parmi nous, il serait empoigné par la garde nationale comme
factieux et anarchiste.
Voilà ce que je crains pour la France, ce Christ des nations, comme
on l'a appelée avec raison dans ces derniers temps. Je crains
l'inintelligence du riche et le désespoir du pauvre. Je crains un état
de guerre qui n'est pas encore dans les esprits, mais qui peut passer
dans les faits, si la classe régnante n'entre pas dans une voie
franchement démocratique et sincèrement fraternelle. Alors, je vous le
déclare, il y aura une grande confusion et de grands malheurs, car le
peuple n'est pas mûr pour se gouverner seul. Il y a dans son sein de
puissantes individualités, des intelligences à la hauteur de toutes les
situations; mais elles lui sont inconnues, elles n'exercent pas sur lui
le prestige dont le peuple a besoin pour aimer et croire. Il n'a point
confiance en ses propres éléments, il vient de le prouver dans les
élections de toute la France; il croit trouver des lumières au-dessus de
lui, il aime les grands noms, les célébrités, quelles qu'elles soient.
Il chercherait donc encore ses sauveurs parmi les bourgeois prétendus
démocrates, socialistes ou autres, et il serait encore trompé; car, sauf
quelques exceptions peut-être, il n'existe point en France un partie
démocratique éclairé suffisamment pour exercer une dictature de salut
public. S'en remettrait-il à la sagesse ou à l'inspiration d'un seul?
Ce serait reculer et faire abstraction de tout le progrès de l'humanité
depuis vingt ans.
Nul homme ne sera supérieur à un principe, et le principe qui doit
donner la vie aux sociétés nouvelles, c'est le suffrage universel, c'est
la souveraineté de tous. Ce n'est donc qu'avec le concours de tous, avec
la bourgeoisie réactionnaire, comme avec la bourgeoisie démocratique,
comme avec les socialistes, que le peuple doit se gouverner. Il lui
faut, pour s'éclairer, la lutte pacifique et légale de tous ces éléments
divers.