reluire aux torches, sur les quais, une file de baïonnettes immense qui
reprend au pas de course le chemin de l'hôtel de ville. Nous y courons:
c'était la deuxième légion, la plus bourgeoise de Paris et d'autres de
même acabit, vingt mille hommes environ qui vociféraient à rendre sourd
cet éternel cri de _Mort à Cabet! Mort aux communistes!_ A coup sûr, je
ne fais pas de Cabet le moindre cas; mais, sur trois hommes, dont il
est le moins mauvais, pourquoi toujours Cabet? A coup sûr, Blanqui et
Raspail mériteraient plus de haine, et leur nom n'a pas été prononcé
une seule fois. C'est qu'ils ne représentent pas d'idées, et que la
bourgeoisie veut tuer les idées. Demain, on criera: _A bas tous les
socialistes! A bas Louis Blanc!_ et, quand on aura bien crié: _A bas_
quand on se sera bien habitué au mot de _lanterne_, quand on aura bien
accoutumé les oreilles du peuple au cri de _mort_, on s'étonnera que le
peuple se fâche et se venge. C'est infâme! Si ce malheureux Cabet se fût
montré, on l'eût mis en pièces; car le peuple, en grande partie, croyait
voir dans Cabet un ennemi redoutable.
Nous suivîmes cette bande de furieux jusqu'à l'hôtel de ville, et, là,
elle défila devant l'hôtel, où il n'y avait personne du gouvernement
provisoire, en beuglant toujours le même refrain et en tirant quelques
coups de fusil en l'air. Ces bourgeois, qui ne veulent pas que le peuple
lance des pétards, ils avaient leurs fusils chargés à balle et pouvaient
tuer quelques curieux aux fenêtres. Ça leur était fort égal, c'était une
bande de bêtes altérées de sang. Que quelqu'un eût prononcé un mot de
blâme, ils l'eussent tué. La pauvre petite mobile fraternisait avec eux
sans savoir ce qu'elle faisait. Le général Courtais et son état-major,
sur le perron, répondaient: _Mort à Cabet!_
Voilà une belle journée!
Nous sommes revenus tard. Tout le quai était couvert de groupes. Dans
tous, un seul homme du peuple défendait, non pas Cabet, personne ne
s'en soucie, mais le principe de la liberté violée par cette brutale
démonstration, et tout le groupe maudissait Cabet et interprétait le
communisme absolument comme le font les vignerons de Delaveau. J'ai
entendu ces orateurs isolés que tous contredisaient; dire des choses
très bonnes et très sages. Ils disaient aux beaux esprits qui se
moquaient du communisme que, plus cela leur semblait bête, moins ils
devaient le persécuter comme une chose dangereuse: que les communistes
étaient en petit nombre et très pacifiques; que, si l'_Icarie_ faisait
leur bonheur, ils avaient bien le droit de rêver l'Icarie, etc.
Puis arrivaient des patrouilles de mobiles--il y en avait autant que
d'attroupements--qui passaient au milieu, se mêlaient un instant à la
discussion, disaient quelques lazzis de gamin, priaient les citoyens de
se disperser, et s'en allaient, répétant comme un mot d'ordre distribué
avec le cigare et le petit verre: _A bas Cabet! Mort aux communistes!_
Cette mobile, si intelligente et si brave, est déjà trompée et
corrompue. La partie du peuple incorporée dans les belles légions de
bourgeois a pris les idées bourgeoises en prenant un bel habit flambant
neuf. Souvent on perd son coeur en quittant sa blouse. Tout ce qu'on a
fait a été aristocratique, on en recueille le fruit.
Dans tout cela, le mal, le grand mal, ne vient pas tant, comme on le
dit, de ce que le peuple n'est pas encore capable de comprendre les
idées. Cela ne vient pas non plus de ce que les idées ne sont pas assez
mûres.
Tout ce qu'on a d'idées à répandre et à faire comprendre suffirait à la
situation, si les hommes qui représentent ces idées étaient _bons_; ce
qui pèche, ce sont les _caractères_. La vérité n'a de vie que dans une
âme droite et d'influence que dans une bouche pure. Les hommes sont
faux, ambitieux, vaniteux, égoïstes, et le meilleur ne vaut pas le
diable; c'est bien triste à voir de près!
Les deux plus honnêtes caractères que j'aie encore rencontrés, c'est
Barbès et Etienne Arago. C'est qu'ils sont braves comme des lions et
dévoués de tout leur coeur. J'ai fait connaissance aussi avec Carteret,
secrétaire général de la police: c'est une belle âme. Barbès est un
héros. Je crois aussi Caussidière très bon; mais ce sont des hommes du
second rang, tout le premier rang vit avec cet idéal: _Moi, moi, moi_.
Nous verrons demain ce que le peuple pensera de tout cela à son réveil.
Il se pourrait bien qu'il fût peu content; mais j'ai peur qu'il ne soit
déjà trop tard pour qu'il secoue le joug. La bourgeoisie a pris sa
revanche.
Ce _malheureux_ Cabet, Blanqui, Raspail et quelques autres perdent la
vérité, parce qu'ils prêchent une certaine face de la vérité. On ne
peut faire cause commune avec eux, et cependant la persécution qui
s'attachera à eux prépare celle dont nous serons bientôt l'objet. Le
principe est violé, et c'est la bourgeoisie qui relèvera l'échafaud.
Je suis bien triste, mon garçon. Si cela continue et qu'il n'y ait plus
rien à faire dans un certain sens, je retournerai à Nohant écrire et me
consoler près de toi. Je veux voir arriver l'Assemblée nationale; après,
je crois bien que je n'aurai plus rien à faire ici.
CCLXXV
AU MÊME
Paris, 10 avril 1848.
J'espère que tu dors sur les deux oreilles, et que, si les bruits qui
circulent jour et nuit dans Paris vont jusqu'en province, où ils doivent
prendre des proportions effrayantes, tu n'en crois pas un mot. Nous
recommençons _l'année de la peur_. C'est fabuleux! Hier dans la nuit,
chaque quartier de Paris prétendait qu'on avait attaqué et pris deux
postes. Cela faisait beaucoup de postes enlevés, et il n'y avait pas
seulement un chat qui eût remué.
Ce matin, on a battu le rappel dès l'aurore. Puis on est venu
contremander, en disant cependant aux gardes nationaux de rester
équipés et prêts à sortir. A toutes les heures circulait une nouvelle
_nouvelle_. Blanqui était arrêté, et puis Cabet attaquait l'hôtel de
ville, lui qui _fuit de peur_! Leroux est devenu invisible, je crois
qu'il est retourné à Boussac. Raspail se fait passer pour mort. Et
pourtant, à propos de ces trois hommes, on a mis la tête à l'envers, non
seulement à toutes les portières de Paris, mais encore à tous les clubs,
au gouvernement provisoire, à Caussidière lui-même, à la garde nationale
de tous les rangs. On dit à la mobile que la banlieue pille; à la
banlieue, que les communistes font des barricades. C'est une vraie
comédie. Ils ont tous voulu se faire peur les uns aux autres, et ils ont
si bien réussi, qu'ils ont tous peur pour de bon.
Je suis revenue toute seule du ministère de la rue de Grenelle, la nuit
dernière à deux heures, et, cette nuit, je rentre seule aussi à une
heure et demie. Il fait le plus beau clair de lune possible. Il n'y a
pas un chat dans les rues, excepté les patrouilles de vingt pas en vingt
pas. Quand un pauvre piéton attardé apparaît au bout de la rue, la
patrouille arme ses fusils, présente le front et le regarde passer.
C'est de la folie, c'est vraiment, comme je te le disais, la même chose
qu'en 89, et cela m'explique l'affaire. Tu sais qu'on ne l'a jamais bien
sue et qu'on l'a attribuée, avec beaucoup de probabilité, à vingt causes
différentes. Eh bien! je suis sûre que toutes ces causes existaient à la
fois comme aujourd'hui, et que ce n'était pas une seule en particulier.
Il y a un moment, dans les révolutions, où chaque parti veut essayer
de la peur pour empêcher son adversaire d'agir. C'est ce qui arrive
maintenant aux quatre conspirations sourdes que je t'ai signalées hier.
On en ajoute une cinquième aujourd'hui, et je crois qu'il y en a deux ou
trois autres. Les légitimistes ont voulu faire peur à la République, le
juste-milieu, les Guizot et les Régence, les Thiers et Girardin, j'en
suis sûre, out aussi joué leur jeu, avec ou sans espoir d'amener un
conflit.
Mais toutes ces menaces se paralysent mutuellement; tous les clubs sont
en permanence pour la nuit, tous armés, barricadés, ne laissant sortir
aucun membre, dans la crainte qu'on ne vienne les assassiner; et, comme
tous out la même venette, tous restent enfermés sans bouger; le remède
est donc dans le mal même. Il y en a d'exaltés qui seraient d'avis
d'attaquer les premiers; mais, comme ils ont peur d'être attaqués
auparavant, ils se tiennent sur la défensive. C'est stupide, et la
tragédie annoncée devient une comédie.
Je viens de quitter le gros Ledru-Rollin, prêt à se hisser sur un gros
cheval, pour faire le tour de Paris, en riant et en se moquant de tout
cela. Étienne est en colère et dit que ça l'_embête_. Borie et son
cousin, sont enfermés au club du palais National et pestent, j'en suis
sûre, de ne pas être à _pioncer_ dans leur lit.
La population ne dort que d'un oeil, attendant le tocsin et le canon. M.
de Lamartine, qui veut être bien avec tout le monde, a offert un asile
dans son ministère au _grand_ Cabet, qui se pose en martyr. Tout le
monde dit: «Nous sommes trahis!» Enfin, c'est superbe. Si tu étais ici,
nous irions passer le reste de la nuit à nous promener dans les rues
pour voir la grande mystification. Elle est telle, que beaucoup d'hommes
sérieux donnent dedans en plein.
Il ne tiendrait qu'à moi de me poser aussi en victime; car, pour un
_Bulletin_ un peu raide que j'ai fait, il y a un déchaînement de fureur
incroyable contre moi dans toute la classe bourgeoise. Je suis pourtant
fort tranquille, toute seule dans ta cambuse; mais il ne tiendrait qu'à
moi d'écrire demain dans tous les journaux, comme Cabet ou comme défunt
Marat, que je n'ai plus une pierre où reposer ma tête.
Demain, le gouvernement publie les grandes mesures qu'il a prises hier
sur l'impôt progressif, la loi des finances, l'héritage collatéral, etc.
Ce sera sans doute la fin de cette panique, et d'une bêtise générale
sortira un bien général. J'espère aussi que ce sera la fin de la crise
financière. Ainsi soit-il! Ce sera un premier acte de joué dans la
grande pièce dont personne ne sait le dénouement.
Bonsoir, mon Bouli! ne sois pas inquiet: je t'écrirais s'il y avait
seulement un coup de fusil tiré; ainsi sois tranquille. Je te _bige_.
J'ai vu Solange aujourd'hui. Elle se porte bien. Rien de nouveau pour
mes affaires. Ma _Revue_ ne prend guère: on est trop préoccupé, on vit
au jour le jour.
Bonsoir encore; j'écoute si la guerre civile commence: je n'entends
que les heures qui sonnent au Luxembourg et ta girouette qui se plaint
_comme un oeuf_.
CCLXXVI
AU MÊME
Paris, 21 avril 1848.
Ne t'inquiète pas. Tu ne m'as pas dit quelles raisons tu avais eues pour
casser ton conseil, mais il aurait fallu commencer par là.
Quoi qu'il en soit, je te réponds que tu n'auras pas le dessous; j'ai
parlé de cela à Ledru-Rollin, qui m'a dit que probablement tu n'avais
pas agi ainsi par caprice, que sans doute il y avait nécessité, et que
tu devais être appuyé et soutenu. Je viens d'écrire à Fleury un peu
ferme là-dessus; ne te laisse pas émouvoir par les récriminations et les
menaces.
Tout homme qui agit révolutionnairement en ce moment-ci, qu'il soit
membre du gouvernement provisoire ou maire de Nohant-Vic, trouve la
résistance, la réaction, la haine, la menace. Est-ce possible autrement,
et aurions-nous grand mérite à être révolutionnaires si tout allait
de soi-même, et si nous n'avions qu'à vouloir pour réussir? Non, nous
sommes, et nous serons peut-être toujours dans un combat obstiné.
Ai-je vécu autrement depuis que j'existe, et avons-nous pu croire que
trois jours de combat dans la rue donneraient à notre idée un règne sans
trouble, sans obstacle et sans péril? Nous sommes sur la brèche à Paris
comme à Nohant. La contre-révolution est sous le chaume comme sous le
marbre des palais. Allons toujours! ne t'irrite pas, tiens ferme, et
surtout habitue tes nerfs à cet état de lutte qui deviendra bientôt un
état normal. Tu sais bien qu'on s'accoutume à dormir dans le bruit. Il,
ne faut jamais croire que nous pourrons nous arrêter. Pourvu que nous
marchions en avant, voilà notre victoire et notre repos.
La fête de la Fraternité a été la plus belle journée de l'histoire. Un_
million d'âmes,_ oubliant toute rancune, toute différence d'intérêts,
pardonnant au passé, se moquant de l'avenir, et s'embrassant d'un bout
de Paris à l'autre au cri de _Vive la fraternité!_ c'était sublime. Il
me faudrait t'écrire vingt pages pour te raconter tout ce qui s'est
passé, et je n'ai pas cinq minutes. Comme spectacle, tu ne peux pas
t'en faire d'idée. Tu en trouveras une relation bien abrégée dans le
_Bulletin de la République_ et dans la _Cause du peuple_. La reçois-tu,
à propos? J'ai affaire à la plus détestable boutique d'éditeurs qu'il y
ait; ils n'envoient pas les numéros et s'étonnent, de ne pas recevoir
d'abonnements. Je vais changer tout cela.
Mais, pour revenir à cette fête, elle signifie plus que toutes les
intrigues de la journée du 15. Elle prouve que le peuple ne raisonne
pas tous nos différends, toutes nos nuances d'idées, mais qu'il sent
vivement les grandes choses et _qu'il les veut_. Courage donc! demain
peut-être, tout ce pacte sublime juré par la multitude sera brisé dans
la conscience des individus; mais, aussitôt que la lutte essayera de
reparaître, le peuple (c'est-à-dire _tous_) se lèvera et dira:
--Taisez-vous et marchons!
Ah! que t'ai regretté hier! Du haut de l'arc de l'Étoile le ciel, la
ville, les horizons, la campagne verte, les dômes des grands édifices
dans la pluie et dans le soleil, quel cadre pour la plus gigantesque
scène humaine qui se soit jamais produite! De la Bastille, de
l'Observatoire à l'Arc de triomphe et au delà et en deçà hors de Paris,
sur un espace de cinq lieues, quatre cent mille fusils pressés comme
un mur qui marche, l'artillerie, toutes les armes de la ligne, de la
mobile, de la banlieue, de la garde nationale, tous les costumes, toutes
les pompes de l'armée, toutes les guenilles de la sainte _canaille_, et
toute la population de tout âge et de tout sexe pour témoin, chantant,
criant, applaudissant, se mêlant au cortège. C'était vraiment sublime.
Lis les journaux, ils en valent la peine; tu aurais été fou de voir
cela! Je l'ai vu pendant deux heures, et je n'en avais pas assez; et, le
soir, les illuminations, le défilé des troupes, la torche en main, une
armée de feu, ah! mon pauvre garçon, où étais-tu? J'ai pensé à toi plus
de cent fois par heure. Il faut que tu viennes au 5 mai, quand même on
devrait brûler Nohant pendant ce temps-là.
Adieu; je t'aime
CCLXXVII
AU CITOYEN CAUSSIDIÈRE,
PRÉFET DE POLICE
Nohant, 20 mai 1848.
Citoyen,
J'étais, le 15 mai, dans la rue de Bourgogne, mêlée à la foule, curieuse
et inquiète comme tant d'autres, de l'issue d'une manifestation qui
semblait n'avoir pour but qu'un voeu populaire en faveur de la Pologne.
En passant devant un café, on me montra à la fenêtre du rez-de-chaussée
une dame fort animée, qui recevait une sorte d'ovation de la part des
passants et qui haranguait la manifestation. Les personnes qui se
trouvaient à mes côtés m'assurèrent que cette dame était George Sand; or
je vous assure, citoyen, que ce n'était pas moi, et que je n'étais dans
la foule qu'un témoin de plus du triste événement du 15 mai.
Puisque j'ai l'occasion de vous fournir un détail de cette étrange
journée, je veux vous dire ce que j'ai vu.
La manifestation, était considérable, je l'ai suivie pendant trois
heures. C'était une manifestation pour la Pologne, rien de plus pour la
grande majorité des citoyens qui l'avaient augmentée de leur concours
durant trajet, et pour tous ceux qui l'applaudissaient au passage. On
était surpris et charmé du libre accès accordé à cette manifestation
jusqu'aux portes de l'Assemblée. On supposait que des ordres avaient été
donnés pour laisser parvenir les pétitionnaires; nul ne prévoyait
une scène de violence et de confusion au sein de la représentation
nationale. Des nouvelles de l'intérieur de la Chambre arrivaient au
dehors. L'Assemblée, sympathique au voeu du peuple, se levait en masse
pour la Pologne et pour l'organisation du travail, disait-on. Les
pétitions étaient lues à la tribune et favorablement accueillies.
Puis, tout à coup, on vint jeter à la foule stupéfaite la nouvelle de
la dissolution de l'Assemblée et la formation d'un pouvoir nouveau
dont quelques noms pouvaient répondre au voeu du groupe passionné qui
violentait l'Assemblée en cet instant, mais nullement, j'en réponds, au
voeu de la multitude. Aussitôt cette multitude se dispersa, et la force
armée put, sans coup férir, reprendre immédiatement possession du
pouvoir constitué.
Je n'ai point à rendre compte ici des opinions et des sympathies de
telle ou telle fraction du peuple qui prenait part à la manifestation;
mais toute voix en France a le droit de s'élever en ce moment pour dire
à l'Assemblée nationale: «Vous avez traversé heureusement un incident
inévitable en temps de révolution, et, grâce à la Providence, vous
l'avez traversé sans effusion de sang humain. Dans le désordre d'idées
où cet événement va vous jeter durant quelques jours, prouvez, citoyens,
que vous pouvez maîtriser votre émotion et ne pas perdre la notion d'une
équité supérieure aux troubles passagers de la situation.
«Ne confondez point l'_ordre_, ce mot officiel du passé, avec la
méfiance qui aigrit et provoque. Il vous est bien facile de maintenir
l'ordre sans porter atteinte à la liberté. Vous n'avez pas droit sur la
liberté, conquête du peuple, et, comme ce n'est pas le peuple, que c'est
une très petite fraction du peuple qui vous a outragés le 15 mai, vous
ne pouvez pas, vous ne devez pas châtier la France de la faute commise
par quelques-uns, en restreignant les droits et les libertés de la
France.
«Prenez garde, et n'agissez pas sous l'influence de la réaction; car
ce n'est pas le 15 mai que vous avez couru un danger sérieux, c'est
aujourd'hui, derrière le rempart de baïonnettes qui vous permet de
tout faire. Le danger pour vous, ce n'est pas d'affronter une émeute
parlementaire. Tout homme investi d'un mandat comme le vôtre doit
envisager de sang-froid le passage de ces petites tempêtes; mais le
danger sérieux, c'est de manquer au devoir que ce mandat vous impose, en
faisant entrer la République dans une voie monarchique ou dictatoriale;
c'est d'étouffer le cri de la France, qui vous demande la vie, et à
laquelle un retour vers le passé donnerait la mort; c'est enfin de
préparer, par crainte de l'anarchie partielle dont vous venez de
sortir sains et saufs, une anarchie générale que vous ne pourriez plus
maîtriser.»
GEORGE SAND
CCLXXVIII
AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.
Nohant, 24 mai 1848.
Mon cher Thoré,
Voyez si vous ayez quelques mots à retrancher ou à-ajouter, pour ce
qui vous concerne, dans les premières lignes de la lettre que je vous
adresse; ces premières lignes sont une réponse à certaines gens qui
disent que je me suis sauvée pour n'être pas arrêtée. Comme je ne
pouvais pas craindre la moindre chose, je n'avais point à me sauver et
je suis fort aisée à trouver à. Nohant.
Vous avez raison de faire comme vous faites. La raison du plus _brave_
est toujours la meilleure. Mais soyez prudent en ce qui concerne nos
amis. On m'a envoyé quelques numéros de la _Vraie République_; après
quoi, on s'est arrêté, et, depuis deux jours, je ne reçois plus rien.
C'est déplorable, cette négligence! Il est impossible d'écrire à propos
dans un journal qu'on ne lit pas.
J'ignore à quelles personnes appartient l'avenir, je n'ai que la
passion de l'idée, et je crains bien que l'idée ne soit paralysée pour
longtemps. Vive l'idée quand même!
A vous.
GEORGE SAND.
CCLXXIX
AU CITOYEN LEDRU-ROLLIN, A PARIS
Nohant, 28 mai 1848.
Cher concitoyen,
Vous ne savez pas que j'écris dans un journal qui vous est hostile,
à vous personnellement moins qu'à tout autre, mais qui se fâche de
beaucoup de choses et de beaucoup de gens sans que je sois solidaire de
toutes les sympathies et de toutes les antipathies de la Rédaction en
chef. Vous n'avez pas le temps de lire les journaux sans doute; mais
vous aviez naguère celui de causer de temps en temps quelques minutes
avec moi, et je vous impose de me lire; ce qui, j'espère, ne vous
prendra guère plus de minutes qu'à l'ordinaire.
C'est parce que probablement vous ne savez pas que je rédige dans la
_Vraie République_ que je veux que vous le teniez de moi; et ce que
je veux que vous sachiez aussi, c'est que je n'accepte pas la
responsabilité des attaques contre les personnes; c'est pour cela que je
signe tout ce que j'y écris.
Lorsque j'ai consenti à cette collaboration, la lutte ne s'était pas
dessinée; en la voyant naître, j'ai vainement essayé de la tempérer.
Mais l'événement du 15 mai est venu, et il y aurait eu lâcheté de ma
part à me retirer. Voilà pourquoi je reste attachée à un journal qui
vous traite collectivement de Roi, de Consul, de Directoire, etc., et
qui vous reproche de rester au pouvoir quand Barbès est en prison. Cela
me fait une position fausse et que je dois subir dans mon petit coin,
comme beaucoup d'autres la subissent sur un plus grand théâtre. Je reste
persuadée que vous ne devez pas abandonner le terrain à la réaction
sans avoir essayé de la briser. Mais je ne puis pas dire cela dans ce
journal. Ce serait inopportun et imprudent; ce serait peut-être agir
contrairement à la voie que vous avez résolu de suivre, quant aux
moyens.
En fait de politique proprement dite, je suis on ne peut plus incapable,
vous le savez. Mais je vous demande une chose, c'est de me faire signe
quand vous consentirez à ce que je dise dans ce même journal, qui vous
attaque, et où je garderai toujours le droit d'émettre mon avis sous ma
responsabilité personnelle, ce que je sais et ce que je pense de
votre caractère, de votre sentiment politique et de votre ligne
révolutionnaire.
Si vous n'avez pas le temps d'y songer, je ne vous en voudrai point
et je ne me croirai pas _indispensable_ votre justification auprès de
quelques personnes dont le jugement ne vous est pas indispensable non
plus. Mais, pour l'acquit de ma conscience, de mon affection, je me
dois (au risque de faire _l'importante_) de vous dire cela; vous le
comprendrez comme je vous le donne, de bonne foi et de bon coeur.
On me dit ici que j'ai été compromise dans l'affaire du 15 mai. Cela est
tout à fait impossible, vous le savez. On me dit aussi que la commission
exécutive s'est opposée à ce que je fusse poursuivie. Si cela est, je
vous en remercie personnellement; car ce que je déteste le plus au
monde, c'est d'avoir l'air de jouer un rôle pour le plaisir de me
mettre en évidence. Mais, si l'on venait à vous accuser de la moindre
partialité à mon égard, laissez-moi poursuivre, je vous en supplie. Je
n'ai absolument rien à craindre de la plus minutieuse enquête. Je n'ai
rien _su_ ni avant ni pendant les événements, du moins rien de plus que
ce qu'on voyait et disait dans la rue. Mon jugement sur le fait, je ne
le cache pas, je l'écris et je le signe; mais je crois que ce n'est pas
là _conspirer_.
Adieu et à vous de tout mon coeur.
GEORGE SAND.
CCLXXX
AU CITOYEN THÉOPHILE THORÉ, A PARIS.
Nohant, 28 mai 1848
Cher Thoré,
Je vous enverrai de la copie, non pas une éclatante protestation comme
vous me disiez, mais la suite (et non la fin) de la protestation de
toute ma vie.
Quant à l'affaire du 15, je passerai à côté. Elle est accomplie, je n'ai
plus le droit de la blâmer puisqu'elle est vaincue, et je garderai le
silence sur les hommes qui l'ont soulevée et que nous n'aimons pas.
Seulement je, peux vous dire, à vous, que, lorsque j'appris, dans la
foule, ce bizarre mélange de noms, jetés en défi à l'avenir, je rentrai
chez moi décidée à ne pas me faire arracher un cheveu pour des Raspail,
des Cabet et des Blanqui. Tant que ces hommes s'inscriront sur notre
bannière, je m'abstiendrai. Ce sont des pédants et des théocrates; je ne
veux point subir la loi de l'individu et je m'exilerai le jour où nous
ferons la faute de les amener au pouvoir.
Ne me dites point de n'avoir pas peur, ce mot-là n'est pas français. Je
suis trop lasse de la vie pour éviter une occasion de la perdre, trop
ennemie de la propriété pour ne pas désirer de m'en voir débarrassée
trop habituée à la fatigue et au travail pour comprendre les avantages
du repos.