CHAPITRE II

L’étatisme allemand et l’étatisme latin.

L’étatisme et sa forme ultime, le collectivisme, tendaient, avant la

guerre, à devenir la religion nationale des peuples latins. Héritier du

pouvoir de la Providence et de celui des rois, l’État constituait pour

eux une entité mystique toujours critiquée, mais sans cesse invoquée par

des citoyens lui réclamant surtout la satisfaction de leurs exigences

personnelles.

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Le libéralisme respectueux de toutes les opinions et l’étatisme

n’admettant que la sienne semblent de plus en plus inconciliables. Les

progrès de l’étatisme feraient disparaître toute trace de liberté par

l’établissement d’une censure permanente des écrits, des actes et des

pensées.

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L’histoire de la politique en France depuis trente ans est celle des

conquêtes du socialisme étatiste. A défaut du nombre, il avait l’audace

et le nombre cède toujours à l’audace. Ses surenchères démagogiques et

ses menaces conduisirent le pays à l’extrême bord de l’abîme où, sans la

guerre, il eût probablement sombré.

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Les résultats si différents obtenus par l’étatisme en France et en

Allemagne contribuent à montrer non seulement que les effets des

institutions dépendent de la mentalité des peuples qui les adoptent,

mais encore que les mêmes mots peuvent désigner, d’un pays à l’autre,

des choses bien différentes.

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L’étatisme allemand est une institution surtout militaire. Sortant peu

de son domaine, il laisse aux industriels leur liberté d’action.

L’étatisme latin, au contraire, prétend tout gérer et tout diriger.

Quand il n’absorbe pas les entreprises industrielles, il les traite en

ennemies et les accable de règlements vexatoires paralysant leur essor.

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L’étatisme germanique est un facteur des immenses progrès économiques de

l’Allemagne, alors que l’étatisme latin fut une des causes les plus

sûres de notre décadence industrielle.

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Lorsqu’un État prétend tout diriger et tout absorber, il se trouve

bientôt en présence d’intérêts collectifs inconciliables, qui limitent

son action. Son impuissance se résout alors en anarchie.

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Dans les pays où l’étatisme latin domine, la gestion suprême des

affaires semble dévolue à des ministres. En fait, elle appartient à une

légion de commis irresponsables. Les ministres, peu écoutés, en raison

de leur incompétence, de la faible durée de leurs fonctions et de

l’indiscipline générale, n’exercent qu’une autorité illusoire.

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Tout individu travaillant à une œuvre collective au succès de laquelle

il n’est pas intéressé fournit un faible rendement. De ce principe

psychologique, si méconnu des socialistes, résulte que les entreprises

gérées par l’État coûtent cher et rapportent peu.

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Une des forces de l’industrie américaine est de se passer des

interventions de l’État. La faiblesse de la nôtre est due aux entraves

étatistes. Si nos conceptions ne changent pas, notre industrie

succombera sous le poids des lois et des règlements.

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Quand les citoyens ne peuvent pas s’entendre pour gérer leurs affaires,

il faut bien que la lourde et coûteuse machine de l’État intervienne.

* * * * *

Les administrations de l’État et celles de l’industrie privée présentent

cette distinction fondamentale que les premières s’occupent beaucoup

plus de la forme que du fond, alors que les secondes dédaignent la forme

et ne s’attachent qu’aux réalités utiles.

* * * * *

Le mépris des lois économiques, l’incohérence des taxations et des

réquisitions pendant la guerre, la paralysie de toutes les initiatives

par des bureaux tyranniques et incompétents, peuvent faire pressentir

dans quelle anarchie tomberait un pays asservi définitivement au régime

du socialisme étatiste.

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Les renchérissements consécutifs aux taxations pendant la guerre ne

firent que confirmer d’anciennes expériences. La Convention avait déjà

dû reconnaître que rien ne peut remplacer l’initiative privée, la

liberté du travail et le jeu mutuel des échanges.

* * * * *

Décourager la culture du blé par des taxations forçant l’agriculteur à

vendre sa récolte au-dessous du prix de revient et par conséquent à

cesser cette culture, puis tâcher de la ranimer par des subventions

soumises à l’arbitraire administratif, constituent deux exemples

mémorables de la pernicieuse influence des interventions étatistes.

* * * * *

Si, après la guerre, les initiatives industrielles, agricoles et

commerciales sont paralysées par des règlements vexatoires résultant

d’interventions étatistes, la décadence des peuples soumis à ce régime

est certaine. Il n’y a pas de progrès sans les initiatives individuelles

et ces initiatives sont impossibles dès que l’État prétend diriger

l’organisme compliqué de l’industrie et du commerce.

* * * * *

Le socialisme pacifiste, qui avait tant contribué à nos premières

défaites par l’insuffisante préparation due à la diffusion de ses

doctrines, a repris l’influence perdue au début de la guerre pour deux

motifs: 1º le développement universel, par suite des nécessités de la

guerre, d’une autocratie étatiste très voisine du joug rêvé par les

socialistes; 2º l’affirmation, impressionnante sur l’imagination

populaire, que l’on pourrait obtenir la paix au moyen d’un congrès

international socialiste.

* * * * *

L’étatisme latin est une forme inférieure de gouvernement, ayant eu son

utilité comme jadis le régime féodal, mais qui n’en a plus aujourd’hui.

En se prolongeant il aurait pour terme ultime l’égalité dans la

servitude, puis la décadence.

* * * * *

La théorie allemande de l’État souverain absolu n’acceptant d’autre loi

que sa volonté implique nécessairement la prépondérance de la force sur

le droit. C’est pour justifier cette prédominance que les philosophes

allemands ont été amenés, après avoir divinisé l’État, à identifier le

droit et la force, et à considérer la douceur et l’humanité comme des

marques d’impuissance.

* * * * *

La conception allemande de l’État ne pouvant être lié par aucun traité

est plus asiatique que romaine, plus ancienne que moderne. Elle

constitue une véritable régression contre laquelle le monde entier s’est

dressé.

* * * * *

En faisant de l’État une divinité souveraine, Hegel et ses successeurs

formulèrent simplement en termes philosophiques la conception militaire

de tous les rois de Prusse.

* * * * *

L’étatisme et le socialisme sont si voisins qu’en Allemagne la majorité

des socialistes constitue un parti gouvernemental.

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Il est incontestable qu’en quelques années l’Allemagne avait réussi à se

placer à la tête de l’industrie. Mais on se tromperait fort en

attribuant son succès à des influences étatistes. Une éducation

technique supérieure, une discipline sévère, la solidarité des diverses

industries, l’intervention de hautes individualités capables de diriger,

les grandes entreprises et surtout la possession de riches mines de

houille furent les causes des progrès réalisés en vingt-cinq ans.

* * * * *

Précieuse pour coordonner l’effort d’esprits médiocres, l’organisation

étatiste de l’Allemagne ne saurait favoriser les recherches importantes,

œuvre exclusive des élites. En perdant son individualisme l’Allemagne a

perdu ses grands savants, ses grands écrivains, ses grands penseurs.

* * * * *

L’étatisme peut être momentanément une cause de progrès pour les peuples

faibles, mais, inévitablement, il engendre la décadence. Quand l’État

seul pense et agit à la place des citoyens, ils deviennent incapables de

penser et d’agir. Les supériorités individuelles se noient dans une

médiocrité universelle, puis disparaissent.

* * * * *

Les partisans irréductibles de l’étatisme deviendront fort dangereux

après la guerre. Ayant vu l’autocratie étatiste imposée à tous les

peuples pendant le conflit, ils en concluent à son utilité pendant la

paix. De toute évidence, pourtant, un régime adapté à une situation

anormale n’a de valeur que pour cette situation.

* * * * *

Si l’étatisme militaire créé par la guerre se continuait pendant la paix

on peut se demander dans quelles limites seraient tolérées

l’indépendance de pensée et la liberté individuelle. De la solution

donnée à ce problème l’avenir de la civilisation dépend.

* * * * *

L’individualisme moderne a vu se dresser contre lui deux ennemis

redoutables: le socialisme et le germanisme. Si l’humanité finit par

préférer l’asservissement collectif à la liberté elle entrera dans un

âge de définitive régression.

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Déterminer les limites respectives de l’individualisme et de l’étatisme

sera un des plus difficiles problèmes de l’avenir.

Hier et demain · 第 56 / 79 题