CHAPITRE IV

Les forces collectives.

Un peuple devient très fort quand il possède un idéal capable

d’engendrer chez tous ses citoyens les mêmes sentiments, les mêmes

pensées et, par conséquent, les mêmes actes. L’anarchie séculaire des

Germains disparut lorsqu’au moyen de l’école et de la caserne la Prusse

leur fit acquérir un idéal de domination universelle.

* * * * *

Quand un peuple a été longuement dressé à l’effort collectif, il finit

par superposer à son âme individuelle une âme collective qui la domine

entièrement. Tous ses sentiments: orgueil, gloire, soif de puissance,

deviennent alors collectifs.

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La substitution du collectif à l’individuel n’élève pas l’intelligence,

mais elle donne une grande force militaire et industrielle aux peuples

qui la réalisent.

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Les sentiments collectifs obéissent à la même loi que les sentiments

individuels, c’est-à-dire la domination de toutes les passions par une

seule devenue très forte. L’orgueil du peuple allemand s’était tellement

développé qu’il lui fit sacrifier à son ambition d’hégémonie l’intérêt

évident de maintenir la paix nécessaire aux progrès de son industrie.

* * * * *

Faire surgir des sentiments dans l’âme des multitudes est relativement

facile, les refréner difficile. En se développant ils deviennent des

forces qu’on ne maîtrise plus.

* * * * *

Avec l’évolution actuelle de la civilisation, chaque société semble

conduite à se diviser en petits groupements possédant des intérêts

similaires et dirigés par des individualités fortes.

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Dans les sociétés nouvelles en voie de formation l’individu isolé sera

vite écrasé. Il ne pourra y prospérer qu’en s’agrégeant à des groupes

possesseurs d’intérêts semblables.

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En matière de sentiments, l’âme collective d’un peuple est supérieure

aux âmes individuelles. En matière d’intelligence, les âmes

individuelles l’emportent au contraire beaucoup sur l’âme collective.

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Les grandes personnalités indépendantes tendent de plus en plus à

disparaître. L’être collectif remplace progressivement l’être

individuel.

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Chez les peuples primitifs n’ayant pas sensiblement dépassé l’étape de

la tribu et du clan les individus ne possèdent pas encore d’âme

personnelle nettement formée, mais seulement une âme collective. Le

militarisme et l’évolution industrielle ramènent certaines nations à la

phase collective des premiers âges.

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S’annexer à une collectivité, c’est accroître sa force sociale, mais

perdre sa personnalité.

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Les Grecs préféraient la grandeur individuelle à la grandeur collective,

les Romains se contentaient de la supériorité collective.

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Les Romains encore demi-barbares asservirent la Grèce qui possédait déjà

une légion de penseurs et d’artistes immortels, grâce à des qualités

collectives de discipline et ténacité un peu dédaignées des vaincus.

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Les batailles tendent à devenir collectives. Les combinaisons d’un grand

chef ne sauraient suffire aujourd’hui à décider en quelques heures des

succès d’une campagne. Une victoire moderne représente l’addition de

milliers d’énergies.

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Les nations doivent toujours se tenir en défense contre les accès de

délire collectif d’un peuple, surtout quand il appuie sa soif de

conquêtes sur la conviction d’accomplir une mission divine. C’est au nom

de conceptions analogues que les Arabes et les Turcs ont jadis ravagé le

monde. Le canon seul peut combattre de telles illusions.

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La plupart des sentiments ou des associations de sentiments tels que

l’optimisme, le pessimisme et le courage, se propagent par contagion

mentale, mais la propagation est beaucoup plus facile quand elle prend

la forme collective.

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On peut demander à l’âme collective des sacrifices impossibles à obtenir

de l’âme individuelle.

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Une souffrance collective se supporte plus aisément qu’une souffrance

individuelle.

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Pendant la guerre les sentiments collectifs ont été les plus actifs. Si,

après la paix, leur prédominance se maintient ils atténueront les

influences individuelles souvent fort égoïstes.

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Ténacité, solidarité, discipline sont des qualités de caractère qui

donnèrent toujours aux peuples une grande force. Aucune qualité

intellectuelle ne saurait les remplacer.

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L’âge moderne représente le triomphe de la médiocrité collective.

Hier et demain · 第 13 / 79 题