CHAPITRE VI

Madame Mornas aimait le théâtre, et la pièce ne l’ennuyait pas, mais, en

causant avec Darès, elle avait appris tant de choses, qu’elle ne se

sentait plus disposée à goûter les mots pleins d’esprit dont il avait

émaillé sa féerie ni à admirer les décors éblouissants qui se

succédaient à chaque tableau.

Elle songeait à Cécile, à madame Verdalenc, au chef de la sûreté, qui

peut-être les surveillait toutes les deux, et il lui tardait de revoir

son mari qu’elle avait laissé à la maison, plongé dans l’étude du

dossier de l’affaire Mareuil. Il lui tardait surtout de savoir ce qu’il

penserait des nouveaux indices qui venaient d’apparaître et que,

probablement, il ne connaissait pas encore.

Elle n’aspirait donc qu’à rentrer chez elle, et à peine Georges Darès

eut-il quitté la loge, qu’elle aborda carrément avec M. Gigondès la

question du départ.

Elle lui déclara qu’elle se sentait fatiguée et qu’elle n’attendrait pas

pour se retirer la fin de l’acte, mais qu’elle ne voulait pas le priver

de voir la pièce jusqu’au bout, et qu’elle le laissait libre de rester.

A quoi le bonhomme s’empressa de répondre que le spectacle l’intéressait

fort peu et qu’il ne demandait pas mieux que de regagner son logis, où

ses lapins l’attendaient.

Et il disait la vérité, car, pour le décider à sortir de chez lui, il

avait fallu que madame Mornas usât de toute l’influence qu’elle exerçait

sur son locataire depuis qu’elle l’avait pris sous sa protection.

Il s’était fait prier longtemps avant d’endosser un vieil habit noir

qu’il ne mettait plus depuis des années, et il n’avait cédé que pour ne

pas désobliger sa bienfaitrice, qui ne voulait pas aller seule au

théâtre et qui l’avait choisi pour cavalier.

Pour lui, les désirs de madame Mornas étaient des ordres, et après lui

avoir sacrifié une soirée qu’il aurait beaucoup mieux aimé consacrer à

ses chères expériences, il n’avait garde de la laisser partir seule.

Et comme elle tenait à s’en aller sans qu’on remarquât sa sortie, elle

profita du moment où une scène amusante absorbait l’attention du public.

M. Gigondès, qui se piquait encore de politesse, l’aida à s’envelopper

d’une pelisse et lui offrit son bras. Ils ne rencontrèrent par les

corridors et les escaliers aucun visage de connaissance, et quand ils

débouchèrent sur le boulevard, Gigondès sut trouver un fiacre.

Madame Mornas était venue dans son coupé, mais elle l’avait renvoyé, et

la rue de Turenne était trop loin pour qu’elle pensât à faire le trajet

à pied. Elle monta donc en voiture avec son protégé et ils roulèrent

vers le boulevard du Temple sans échanger une parole.

Gigondès n’était pas causeur, à moins qu’on ne le mît sur un sujet qui

se rattachait à ses travaux scientifiques, et madame Mornas était, ce

soir-là, trop préoccupée pour se plaire à une conversation banale.

Elle eut cependant pitié du vieillard, qui n’osait pas souffler mot, et,

après quelques instants de silence, elle lui dit:

--Savez-vous, mon cher voisin, que vous avez effrayé M. Darès, avec vos

menaces contre cette pauvre Cécile Aubrac!

--Je ne l’ai pas menacée, murmura Gigondès assez interloqué. J’ai

exprimé un souhait, voilà tout.

--Un souhait meurtrier. Vous avez déclaré que vous prendriez plaisir à

la piquer avec une aiguille empoisonnée. Je sais bien que vous ne le

feriez pas, mais il est au moins inutile de tenir de pareils propos.

S’il arrivait un accident à cette jeune femme... si elle mourait

subitement, sans que les médecins pussent préciser la cause de sa mort,

Darès, qui est son ami, serait capable de vous accuser.

--Il pourrait m’accuser, mais il ne prouverait pas que je suis coupable,

alors même que je le serais. Mon poison ne laisse pas de traces... j’ai

déjà eu l’honneur de vous le dire le jour où vous avez pris la peine de

monter chez moi. Je ne songe pas, du reste, à tuer la fille de ce

misérable Aubrac, mais je ne la plaindrais pas si un autre la tuait.

Celui qui a tiré sur son mari aurait mieux fait de tirer sur elle... ou

de prendre tout simplement sur ma table une certaine petite fiole en

verre bleu et d’y tremper...

--Taisez-vous. C’est abominable ce que vous dites là.

Gigondès se tut. Le fiacre s’arrêta. On était arrivé.

Le bonhomme descendit le premier et offrit galamment la main à madame

Mornas, qui ne fut pas peu surprise, en mettant pied à terre,

d’apercevoir un homme si bien rencogné dans l’embrasure de la porte

cochère, qu’il semblait faire corps avec la muraille.

La porte était large et haute, comme on les faisait autrefois dans les

vieux hôtels qu’habitaient au Marais les magistrats de l’ancien régime,

car la maison achetée par le père de madame Mornas avait appartenu avant

la Révolution à un conseiller au Parlement de Paris.

Elle s’ouvrait sous une voûte cintrée, en retrait d’un mètre sur le

trottoir, et au fond de ce porche il faisait si sombre que M. Gigondès,

toujours perdu dans ses rêveries scientifiques, ne remarqua point

l’individu qui s’était caché là. Il étendait déjà la main pour tirer le

bouton de la sonnette, lorsque ce personnage émergea tout à coup de

l’ombre où il se tenait.

Le vieux savant recula, effrayé, et s’abrita sans vergogne derrière

madame Mornas, qui faisait bien meilleure contenance que lui.

L’homme embusqué se drapait dans un ample caban dont il avait rabattu le

capuchon, de sorte qu’on voyait à peine son visage, et quoiqu’il n’eût

pas pris une attitude agressive, cette rencontre n’était pas rassurante.

--Que me voulez-vous, monsieur? demanda bravement la femme du juge

d’instruction.

--Je veux vous parler, répondit ce mystérieux inconnu, en se plaçant de

telle sorte que la lumière d’un bec de gaz éclairait ses traits.

Madame Mornas ne broncha point. Sans doute, elle l’avait reconnu et elle

s’attendait à cette étrange requête.

--Faites-moi le plaisir de payer ce fiacre et de le renvoyer, cher

monsieur, dit-elle à Gigondès.

Et pendant que l’homœopathe ébahi fouillait dans sa poche et se faisait

rendre de la monnaie par le cocher, elle s’éloigna de quelques pas pour

entrer en conférence avec l’homme, qui la suivit sans ajouter un mot.

Gigondès n’y comprenait plus rien, et, après avoir renvoyé le fiacre, il

attendit avec anxiété la fin de cette bizarre aventure.

Le colloque lui parut long et cependant il ne dura guère plus d’une

minute.

Madame Mornas revint à lui, laissant l’homme planté sur le trottoir.

--Vous êtes mon ami, dit-elle à son locataire. Puis-je compter sur votre

dévouement et sur votre discrétion?

--En doutez-vous? murmura Gigondès.

--Non, et c’est parce que je n’en doute pas que je vous prie de me

rendre un service.

--Je suis à vos ordres.

--Eh bien, j’ai besoin d’avoir sur-le-champ un entretien particulier

avec la personne qui vient de m’aborder. Il s’agit de sauver l’honneur

et peut-être la vie d’une femme.

--De la fille d’Aubrac, peut-être?

--Non. D’une femme qui n’est pas mon amie, mais qui ne mérite pas le

sort dont elle est menacée. Je ne puis prolonger dans la rue la

conversation que j’ai entamée. Je ne puis pas non plus la reprendre chez

moi; je voudrais la reprendre chez vous.

--Qu’à cela ne tienne, madame. Mais ne craignez-vous pas que votre

concierge...

--Il dort à moitié et il croira que la personne qui va monter est avec

vous. Si nous rencontrions quelqu’un dans l’escalier, vous adresseriez

la parole à cette personne et je me charge du reste. Sonnez, je vous

prie.

Gigondès obéit sans répliquer et la porte s’ouvrit.

L’homme savait ce qu’il avait à faire. Il se rapprocha vivement et vint

se mettre à côté du vieillard sans relever le capuchon de son caban.

Madame Mornas entra la première et alla droit à la loge où le portier

sommeillait dans un fauteuil près d’un bon feu. Il se leva en

reconnaissant la propriétaire, mais elle lui fit signe de se rasseoir,

et elle eut soin de s’arrêter un instant devant les carreaux.

Quand elle se retira, après avoir répondu par une inclination de tête

aux saluts répétés du subalterne qu’elle gageait pour garder son

immeuble, l’inconnu et Gigondès étaient déjà passés.

L’escalier était éclairé, mais les habitants de la maison avaient tous

l’habitude de se coucher de bonne heure, et on arriva au quatrième étage

sans incident.

Gigondès, exécutant les instructions qu’il venait de recevoir, serrait

de près l’homme encapuchonné et n’osait pas le regarder, tant il était

abasourdi. Il n’avait pas de domestique, et il fallut qu’il allumât

lui-même une bougie pour éclairer ce triste appartement où il avait déjà

reçu madame Mornas.

--Maintenant, mon cher voisin, lui dit-elle, je vous demande de me

laisser seule avec monsieur.

--Je vais passer dans mon cabinet, murmura le bonhomme.

--Non. C’est nous qui allons y entrer. Je vous serai obligée de

m’attendre ici.

Gigondès aurait préféré un autre arrangement, car il n’aimait pas à

laisser voir les mystères de son laboratoire; mais il n’avait rien à

refuser à une femme qui était sa créancière pour plusieurs termes

arriérés, et il comprenait bien qu’en lui empruntant son domicile, elle

se mettait dans le cas de ne jamais les réclamer.

Il fit docilement ce qu’elle demandait. Il alluma la lampe posée sur son

bureau, il avança deux siéges, et il revint dans le salon où l’inconnu

se tenait, immobile comme la statue du commandeur.

--Merci, dit madame Mornas, en montrant à l’homme la porte du cabinet.

Il y entra, elle l’y suivit et elle eut soin de donner un tour de clef à

la serrure.

Ils étaient seuls enfin, et elle savait que Gigondès ferait bonne garde

dans la première pièce.

Le visiteur qu’elle amenait rejeta en arrière le caban qui lui couvrait

la tête et montra la figure énergique de Garnaroche.

Ils échangèrent un long regard avant d’échanger un mot, et ce fut madame

Mornas qui parla la première.

--Pourquoi avez-vous quitté Apremont? lui demanda-t-elle froidement.

--Pour vous voir, répondit Garnaroche, sans se déconcerter.

--Je vous l’avais défendu.

--Je le sais. Mais je n’y tenais plus.

--Que vous manque-t-il donc là-bas? L’existence que je vous ai faite est

assez large, ce me semble.

--Elle me suffirait amplement, si vous daigniez la partager quelquefois.

--Vous oubliez que c’est impossible.

--C’était plus impossible encore il y a quinze ans, et cependant vous

trouviez le moyen de vous échapper de la maison de votre père.

--Ce temps-là n’est plus. Vous avez accepté les conditions que je vous

ai imposées, et je m’étonne que vous y manquiez aujourd’hui, après les

avoir exécutées si longtemps.

--On se lasse de tout.

--Votre réponse ne m’explique pas comment vous avez deviné que je serais

ce soir au théâtre.

--Je ne l’ai pas deviné. Je vous cherchais depuis des années. Je suis

venu vingt fois à Paris dans l’espoir de vous rencontrer. Et vous me

rendrez bien cette justice que je n’ai pas cherché à vous compromettre

en rôdant près de votre maison. Ce soir, je passais sur le boulevard au

moment où vous êtes entrée à la Porte-Saint-Martin. L’occasion était

trop belle. J’ai eu beaucoup de peine à me procurer un billet, mais en

le payant très-cher, j’ai fini par en avoir un. De la place que

j’occupais, j’ai pu vous voir dans votre loge...

--Et sans doute vous vous proposiez de m’aborder! Je dois vous savoir

gré de n’avoir pas eu cette audace. Mais vous avez fait pis en venant

m’attendre à ma porte.

--Non, car ce vieux qui vous accompagnait n’est certainement pas un ami

de votre mari, puisque vous me recevez dans son appartement. Du reste,

je ne serais pas venu, si je n’avais pas eu absolument besoin de vous

parler.

--Qu’avez-vous donc à me dire?

--Vous devez bien vous en douter.

--Pas du tout.

--Si vous ne vous en doutiez pas, vous ne m’auriez pas fait monter ici.

--Je vous ai fait monter ici pour couper court à une persécution qui

aurait pu continuer et que je ne tolérerai pas. Je ne pouvais pas

m’expliquer avec vous sur le trottoir et vous interdire, une fois pour

toutes, de me suivre.

--Vous croyez donc que je suis obligé de vous obéir?

--Je crois que vous ne serez pas assez fou pour violer le traité que

vous avez conclu avec moi. Il vous en coûterait trop cher.

--Il vous en coûterait plus cher encore si vous me poussiez à bout. Je

ne suis pas à votre discrétion. C’est vous qui êtes à la mienne.

--Que voulez-vous dire? s’écria madame Mornas, pâle de colère ou

d’émotion. Oseriez-vous, par hasard, me menacer de dénoncer à mon mari

la faute que j’ai commise avant de l’épouser? Si vous étiez assez lâche

pour aller jusqu’à cette infamie, vous n’en récolteriez que la honte. Il

ne vous croirait pas.

--Si j’étais capable de faire cela, répondit froidement Garnaroche, je

n’aurais pas attendu si longtemps. Je n’avais qu’à écrire et j’étais en

mesure de prouver. J’ai tenu ma promesse et je n’y aurais jamais manqué,

si je n’étais pas entré ce soir au théâtre.

--Je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre. Je ne pensais qu’à vous et je me serais

contenté de vous regarder, si vous aviez seulement daigné me faire un

signe pour marquer que vous ne m’aviez pas tout à fait oublié...

--Je ne vous ai pas vu.

--J’ai cru le contraire et j’ai pensé que vous me tourniez le dos avec

intention; mais ce n’est pas votre indifférence qui m’a déterminé à

venir vous attendre à votre porte.

--Qu’est-ce donc alors?

--J’ai rencontré dans le corridor des premières loges un homme de

Boulogne qui m’a appris ce qui s’y est passé, il y a huit jours... au

restaurant Cabassol.

--On y a assassiné le mari d’une jeune femme à laquelle je m’intéresse.

Je sais cela, mais je ne devine pas où vous en voulez venir.

--Vous m’étonnez. Je me flattais que vous n’aviez pas oublié la cabane

où vous veniez jadis.

--Admettons que je m’en souvienne.

--C’est de là qu’est parti le coup de fusil qui a tué cet homme.

--Eh bien?

--Et cet homme, vous le connaissiez, je crois.

--Fort peu. Il était le caissier de M. Verdalenc, un banquier dont je

rencontre souvent la femme. Je l’ai vu, mais je ne l’ai jamais reçu chez

moi.

--Ainsi, dit lentement Garnaroche, il n’a jamais été votre amant?

--La question est insolente et je ne m’abaisserai pas jusqu’à y

répondre.

--Je l’ai bien été, moi.

--Il ne vous manquait plus que de me le reprocher.

--Je ne vous le reproche pas. Je voudrais l’être encore. Mais

laissez-moi achever. Savez-vous qui on accuse de ce meurtre?

--Parfaitement. On accuse un jeune homme... M. Louis Mareuil.

--Le petit-fils de ce brave Fauvel, qui m’a donné du pain lorsque j’ai

été chassé de la maison de M. Darlempde, votre père. De secrétaire que

j’étais, je suis devenu contre-maître dans une entreprise de

terrassements. La chute était rude, mais je n’ai pas oublié que, sans

Fauvel, je serais peut-être mort de faim, et je ne veux pas que le fils

de sa fille soit condamné injustement... car il est innocent, n’est-ce

pas?

--J’en suis convaincue.

--Or, il est en prison et il n’en sortira pas avant qu’on ait découvert

le coupable.

--Je crois que vous vous trompez; mais revenons, je vous prie, au sujet

que vous traitiez tout à l’heure. Quel rapport y a-t-il entre le crime

commis à Boulogne et la conduite que vous tenez vis-à-vis de moi?

--Vous ne savez donc pas que la police me cherche?

--Vous? Et pourquoi?

--Parce que la cabane où l’assassin s’est caché m’appartient.

--Il vous serait, je pense, facile de prouver que vous étiez à Apremont,

le jour où le crime a été commis.

--Oui, mais... on me demandera ce qu’est devenue la clef.

--Eh bien, vous le direz.

--C’est vous qui me donnez ce conseil? Vous oubliez que je vous l’ai

laissée, quand vous avez cessé de venir sous ce toit de planches où vous

vous trouviez si bien jadis.

--J’avais oublié cela, en effet. Pourquoi me le rappelez-vous?

--Pour vous montrer, telle qu’elle est, votre situation. Si j’allais

dire à un juge ou à un commissaire de police que cette clef est en votre

possession depuis quinze ans, vous seriez arrêtée immédiatement.

--Arrêtée!... moi!... vous êtes fou.

--Vous ne savez donc pas que le coup a été fait par une femme?

--Qui vous a dit cela?

--L’homme de Boulogne... Bigorneau, qui a travaillé avec moi dans le

temps sous le père Fauvel... et il a ajouté que cette femme avait dû

être ma maîtresse; il se souvient qu’autrefois la cabane était souvent

éclairée le soir et il n’a pas caché cette circonstance aux gens qui

l’ont interrogé. Ils en ont conclu que la femme qui venait me voir avait

la clef et qu’elle s’en est servie pour entrer dans cette cabane où elle

s’est cachée pour tirer... Vous l’avez, cette clef.

--Je l’ai eue, c’est vrai. Mais je ne l’ai plus. Pourquoi l’aurais-je

gardée? Je n’en avais plus besoin, puisque tout était rompu entre nous.

--Vous l’avez eue. Cela suffit pour qu’on vous soupçonne.

--Prouvez donc que je l’ai eue. Si vous l’affirmiez, je nierais. Entre

votre affirmation et la mienne, personne n’hésitera.

--Vous croyez?... Je vous préviens que si vous n’avez pas gardé la clef,

moi j’ai gardé des lettres écrites par mademoiselle Berthe Darlempde. Je

n’aurais qu’à les montrer.

--Voilà que vous me menacez encore d’abuser de la faiblesse que j’ai eue

pour vous. Ce n’était pas la peine de protester tout à l’heure contre

les ignobles intentions que je vous prêtais. Eh bien, allez trouver mon

mari; remettez-lui ces lettres que vous aviez juré de brûler...

--Ce ne serait pas à votre mari que je les remettrais.

--A qui donc alors?

--Au policier qui m’arrêterait.

--Ainsi, c’est la crainte d’être arrêté qui vous fait agir?... Il ne

tient qu’à vous de ne jamais l’être. Vous avez changé de nom depuis

longtemps, et si vous redoutez qu’on aille vous chercher dans les bois

d’Apremont, vous n’avez qu’à passer la frontière. Je suis prête à vous

en fournir les moyens et à assurer votre existence à l’étranger.

--Merci. J’ai assez de vos aumônes et je n’ai pas peur pour moi.

--Alors que me demandez-vous?

--La liberté de Louis Mareuil.

--Il sera libre demain.

--Comment le savez-vous?

Madame Mornas hésita un instant; mais la situation était tellement

tendue qu’il fallait en finir.

--C’est mon mari qui me l’a dit, murmura-t-elle.

--Votre mari? Qu’en sait-il lui-même?

--Il est chargé d’instruire cette affaire, et il a reconnu qu’il faisait

fausse route. Il va rendre une ordonnance de non-lieu au bénéfice de ce

jeune homme. Êtes-vous satisfait, maintenant?

--Non, répondit Garnaroche. Il faut encore que je sache ce que vous avez

fait de la clef.

--Je l’ai jetée dans la Seine.

--Vous ne diriez pas cela à un juge. Si vous l’aviez jetée dans la

rivière, on ne s’en serait pas servi pour ouvrir. Je pourrais croire, à

la rigueur, que vous l’avez prêtée à quelqu’un...

--Et si je l’avais prêtée, en effet... à une femme, qui me l’aurait

demandée sans me dire ce qu’elle en voulait faire...

--Sous quel prétexte?... et comment aurait-elle su que vous l’aviez?

--Supposez qu’une de mes amies m’ait confié qu’elle avait un amant et

qu’elle cherchait un endroit où elle pût le rencontrer... Supposez que

je me sois souvenue alors de la cabane de Boulogne et de la clef restée

au fond d’un de mes tiroirs... Supposez que j’aie eu le tort de la lui

donner, et que plus tard, alors que je ne pensais plus à cette

imprudence, j’aie appris qu’un crime avait été commis et que

l’instruction était entre les mains de mon mari... Vous figurez-vous ce

que j’ai dû souffrir, et me reprocherez-vous de ne pas avoir livré cette

femme?

--Oui, puisqu’il s’agissait de sauver un innocent.

--Vous oubliez que je ne pouvais pas la dénoncer sans me dénoncer

moi-même. J’aurais été obligée de dire comment j’avais cette clef. Je

n’avais que deux partis à prendre: me taire ou me tuer.

--Et vous avez préféré vous taire.

--Oui, parce que je voulais user, pour faire relâcher Louis Mareuil, de

l’influence que j’ai sur mon mari. J’ai atteint mon but, mais je puis

toujours me tuer. Il est encore temps. Et je me tuerai, n’en doutez pas,

si vous donnez suite à votre projet. Il ne tient qu’à vous que je meure.

Mon sort est entre vos mains.

--Ce n’est pas votre mort que je veux, dit Garnaroche d’une voix sourde.

--Que voulez-vous donc alors?

--Ce que je veux, c’est vous... ce que je veux, c’est que vous soyez ce

que vous étiez autrefois... ma maîtresse.

--Vous voulez que je sois votre maîtresse? s’écria madame Mornas. Vous

savez bien que c’est impossible.

--Pourquoi, impossible? dit Garnaroche, dont les yeux brillaient. Parce

que vous ne m’aimez plus? Qu’importe! Moi, je vous aime encore. Vous

pouvez bien être à moi.

--Ainsi, vous prétendez abuser de ma situation pour me posséder de

force? Vous me donnez à choisir entre le déshonneur et un acte honteux?

Et vous prétendez m’aimer!... Vous ne sentez donc pas que j’aurais pu

revenir à vous librement, si vous aviez réussi à réveiller en moi une

passion que l’absence avait calmée, et que si je cédais à vos menaces,

je me mépriserais moi-même.

--Vous! revenir à moi!... Il y a quinze ans que vous m’avez oublié et

que je ronge mon frein dans la solitude où vous m’avez relégué. J’ai

assez attendu, et je n’ai plus le temps d’attendre... Croyez-vous donc

que je vais vous faire la cour? Vos gens me chasseraient, si je me

permettais de me présenter chez vous, et les agents qui me cherchent me

mettraient la main au collet si je circulais dans Paris. C’est un

miracle qu’ils ne m’aient pas arrêté ce soir. Je vous veux, vous dis-je,

et je vous aurai.

--Est-ce bien vous qui me parlez ainsi, dit tristement madame Mornas;

vous qui autrefois me juriez d’être à moi tant qu’il vous resterait un

souffle de vie... vous qui m’avez répété cent fois: «Quoi qu’il arrive,

où que je sois, dites un mot, faites un signe, et j’accourrai si vous

avez besoin de moi... et vous me trouverez toujours prêt à mourir pour

vous.»

--Je le disais alors et je l’aurais fait; mais je ne prévoyais pas le

traitement que vous me réserviez.

--En quoi avez-vous eu à vous plaindre de moi? Vous ai-je abandonné?

N’ai-je pas fait pour vous tout ce que je pouvais faire?

--Ah! vous vous croyez quitte avec moi, parce que vous m’avez assuré une

existence en me chargeant de régir une de vos terres à dix lieues de

Paris. J’étais votre amant; vous avez fait de moi un garde-chasse.

--C’est vous-même qui me l’avez demandé.

--Parce que je vous aimais assez pour me sacrifier à votre ambition.

Faut-il que je vous rappelle notre histoire à tous les deux? J’étais le

secrétaire de votre père quand vous vous êtes donnée à moi. Il a eu des

soupçons et il m’a chassé. Je me suis fait ouvrier; vous teniez encore à

moi et nos relations ont continué. C’était le temps où vous ne craigniez

pas de me donner des rendez-vous dans cette cabane que j’avais fait

meubler pour vous recevoir et où, grâce à la complicité d’une femme de

chambre, vous passiez fort bien la nuit hors de la maison paternelle.

--Je vous adorais, murmura madame Mornas.

--Non. Je vous plaisais, voilà tout... et un jour est venu où j’ai cessé

de vous plaire. Alors, vous avez songé à vous marier et à vous

débarrasser de moi. Vous m’avez proposé de m’éloigner et d’aller vivre

au fond des bois, sur un bien qui vous venait de votre mère. J’ai

accepté, parce que vous m’aviez laissé espérer que tout ne serait pas

fini entre nous. J’étais assez fou pour compter sur vos promesses. Les

avez-vous tenues?

--Je ne le pouvais pas.

--Allons donc! vous ne me persuaderez pas qu’il vous était plus

difficile de tromper la surveillance de votre mari que celle de votre

père. Apremont n’est pas si loin et M. Mornas n’a jamais mis les pieds

dans ce pavillon de chasse où vous m’avez interné. Paris est grand

d’ailleurs et rien ne m’empêchait d’y venir, si vous m’aviez appelé.

Dites donc franchement la vérité. Dites que vous avez pris un autre

amant et que le passé vous gênait.

--Vous vous trompez. Je n’ai jamais aimé que vous.

--Pourquoi donc ne m’avez-vous pas épousé? Je vous valais bien et je

valais ce magistrat que vous avez choisi. J’étais mieux né et plus

intelligent que lui. Et mes fautes de jeunesse n’étaient pas plus graves

que les vôtres. J’étais pauvre et déclassé, c’est vrai. Vous pouviez me

relever en devenant ma femme. Vous avez préféré me traiter comme un

laquais qu’on casse aux gages. Vous m’avez jeté un morceau de pain pour

acheter mon silence et vous avez cru que je me tairais de peur de perdre

mon salaire!... Vous n’avez pas deviné que je patientais parce que

j’espérais toujours, et qu’à la fin la patience me manquerait. Eh bien,

apprenez à me connaître. Je venais en suppliant; je puis maintenant

parler en maître, car vous êtes à ma merci et rien ne m’arrêtera.

--Qui vous dit que je ne regrette pas la résolution que j’ai prise

jadis? Je ne savais rien de la vie, et je croyais que les blessures du

cœur se guérissent. J’ai apprécié, depuis, ce que valait l’amour que

j’avais perdu. Il était trop tard. Je n’ai jamais osé vous demander si

vous voudriez encore de moi...

Garnaroche tressaillit et regarda fixement madame Mornas. Ils étaient

debout tous les deux près de la table, sur laquelle s’entassaient les

paperasses et les fioles de M. Gigondès, et la lueur de la lampe,

allumée par le bonhomme, éclairait faiblement ce grand cabinet tout

encombré de livres et de cornues. Ils étaient trop loin de la porte et

ils ne parlaient pas assez haut pour que le vieillard pût les entendre.

--Prouvez-moi donc que vous ne mentez pas, dit Garnaroche d’une voix que

l’émotion faisait trembler. Soyez à moi.

--Non, répondit madame Mornas. Vous croiriez que je cède parce que j’ai

peur. Et si je cédais, qu’adviendrait-il de nous? Je ne pourrais pas

vous voir sans vous exposer à des dangers auxquels vous n’échapperiez

pas. Si vous prolongiez votre séjour à Paris, vous seriez

infailliblement arrêté, et si j’allais à Apremont, je mettrais sur vos

traces les gens qui vous cherchent. Au théâtre, on a pu remarquer que

vous vous occupiez de moi, et qui sait si, moi aussi, je ne serai pas

surveillée?

--Vous ne l’êtes pas ce soir, et je suis certain qu’on ne m’a pas suivi.

--Je l’espère, mais...

--Rien ne vous empêche donc de sortir avec moi.

--A cette heure!... y pensez-vous?

--Il est dix heures à peine, et la représentation ne finira qu’après

minuit. Vous direz à votre mari que vous êtes restée jusqu’à la fin. Ce

vieillard qui vous a prêté son logement pour me recevoir ne vous

contredira pas, je suppose. S’il vous inspirait de la défiance et même

s’il n’était pas sous votre dépendance, vous ne m’auriez pas conduit

chez lui.

--Je suis sûre de sa discrétion, mais... où voulez-vous me mener?

--Dans une maison où personne n’entre que moi. Je l’ai louée, il y a un

mois, pour avoir un pied-à-terre à Paris. Elle est isolée sur le quai de

Valmy qui borde le canal Saint-Martin et moi seul en ai la clef.

--Et si je consentais à ce que vous me demandez?

--Je partirais cette nuit pour Apremont ou pour l’étranger, si vous

l’exigiez, et ensuite j’attendrais vos ordres.

Madame Mornas baissait les yeux, et sa main droite errait distraitement

sur la table de travail de M. Gigondès.

--Jurez-moi que vous partirez et que vous ne reviendrez que le jour où

je vous rappellerai.

--Je le jure.

--Jurez-moi aussi que vous ne me retiendrez pas plus de deux heures.

--Je le jure.

--Et que vous me laisserez rentrer seule.

--Je jure de t’obéir, Berthe... je jure qu’à dater de cet instant je

serai ton esclave, comme autrefois.

--C’est bien, Pierre. J’ai foi en vous. Venez et pas un mot à l’homme

qui est là. Vous me laisserez lui parler.

Garnaroche allait protester encore de sa soumission absolue, mais elle

lui ferma les lèvres avec sa main, et elle lui dit tout bas:

--Passez le premier et traversez le salon sans vous arrêter.

Garnaroche ouvrit doucement la porte et Berthe se retourna, en étendant

le bras comme si elle avait voulu éteindre la lampe.

Garnaroche ne pouvait plus la voir. La fiole bleue était là, cette fiole

qui contenait le poison élaboré par ce vieux fou de Gigondès. Elle la

prit et elle la cacha dans sa main gauche.

Ce fut fait en quelques secondes et elle entra dans le salon presque en

même temps que son ancien amant.

Gigondès s’était endormi sur un fauteuil. Il se réveilla en sursaut et

il contemplait avec effarement Garnaroche, qui marchait lentement vers

la porte d’entrée.

--J’ai encore une grâce à vous demander, lui dit madame Mornas.

Gigondès, encore un peu endormi, balbutia des protestations de

dévouement auxquelles madame Mornas coupa court en lui disant d’un ton

bref:

--Mon mari ne viendra pas chez vous, et s’il vous rencontre il ne vous

interrogera pas; mais si, par hasard, vous lui adressiez la parole, je

vous prie de ne pas lui apprendre que nous nous sommes ennuyés au

théâtre et que nous ne sommes pas restés jusqu’à la fin.

--Je m’en garderai bien, murmura le bonhomme en s’armant d’un flambeau

pour reconduire madame Mornas jusque sur le palier.

Garnaroche y était déjà; il avait passé comme une ombre et il avait

ouvert la porte sans faire de bruit.

--C’est inutile, mon cher voisin, dit Berthe. Ne bougez pas et oubliez

tout ce que vous avez vu ce soir.

Gigondès resta coi et madame Mornas se glissa hors de l’appartement. Le

gaz était encore allumé et la descente de l’escalier présentait quelques

dangers. Il fallait passer devant l’appartement où M. Mornas compulsait

ses dossiers en attendant le retour de sa femme, et si un domestique se

fût avisé de sortir, Berthe eût été assez embarrassée, non pas pour

expliquer qu’elle avait reconduit M. Gigondès jusqu’au quatrième étage,

ni pour faire semblant de ne pas connaître l’homme qui la précédait,

mais parce qu’elle eût été obligée de rentrer chez elle, faute de

prétexte pour sortir à une heure indue.

Elle eut la chance d’arriver au rez-de-chaussée sans accident d’aucune

sorte.

Là, il y avait à exécuter une manœuvre délicate, mais Garnaroche s’en

chargea. Il prit les devants et il alla délibérément frapper aux

carreaux de la loge, masquant de sa haute stature le vitrage, pendant

que madame Mornas se glissait en se baissant jusqu’à la porte de la rue.

Le concierge, toujours somnolent, tira le cordon qui se trouvait à

portée de sa main et ne se retourna même pas.

Un instant après, Berthe et son ancien amant prenaient pied sur le pavé

de la rue de Turenne.

On se couche tôt au Marais et les passants étaient rares, d’autant qu’il

faisait froid et qu’un brouillard de novembre descendait lentement sur

la ville.

--Nous trouverons une voiture sur le boulevard, dit Garnaroche.

--J’aime mieux aller à pied, répondit madame Mornas.

--Pourquoi perdre du temps? Nous n’avons que deux heures à nous et le

quai de Valmy n’est pas très-près d’ici.

--Il faut tout prévoir. Si mon mari venait à savoir que je suis sortie,

il s’aviserait peut-être d’ouvrir secrètement une enquête... Tous les

agents de police sont à sa disposition en ce moment... La première idée

qui viendrait à leur chef, ce serait d’interroger les cochers de

fiacre... et il pourrait apprendre que l’un deux a conduit un monsieur

et une dame à la porte d’une maison isolée...

--Cependant, pour rentrer, il vous faudra bien en prendre un.

--Non. Ce serait encore pis, puisqu’il me ramènerait chez moi. Je

reviendrai à pied.

--Vous pourriez descendre avant d’arriver devant votre maison. Mais je

reconnais que votre projet est plus sûr... à condition pourtant que je

vous accompagnerai au retour. Seule, vous seriez exposée à de mauvaises

rencontres dans ces quartiers déserts.

--Soit! vous me ramènerez... jusqu’à l’entrée de la rue de Turenne. Mais

hâtons-nous, je vous prie. Votre bras, mon ami.

Garnaroche frémit de plaisir en sentant le contact de ce bras qu’il

n’avait pas touché depuis les temps lointains où mademoiselle Berthe

Darlempde effeuillait par avance sa couronne de fleurs d’oranger.

Il n’avait pas menti, ce bohème étrange, en lui disant que, dans l’exil

qu’il subissait, sa vie se passait à regretter sa jeune et belle

maîtresse. Le temps n’avait point calmé sa passion. Il voyait toujours

Berthe comme elle était autrefois, et il se jurait de la posséder

encore, sans savoir comment il arriverait jusqu’à elle. Vingt fois il

avait essayé de lui parler sans témoin, car il l’aimait trop pour

vouloir la compromettre, et toujours l’occasion lui échappait.

Aussi, lorsque, dans ce théâtre où il était entré pour la contempler de

loin pendant toute une soirée, il avait reçu les confidences de

Bigorneau, Garnaroche n’avait pensé qu’à en profiter pour forcer madame

Mornas à renouer avec lui.

L’histoire de la clef lui avait ouvert des horizons. Il se rappelait

parfaitement que cette clef était restée entre les mains de Berthe. Il

ne savait pas si Berthe avait tué ce M. Trémentin, dont il avait appris

le nom en le suivant jusqu’à son domicile, un soir qu’il l’avait aperçu

dans la loge de madame Mornas, au Théâtre-Français, où il venait de

temps à autre se retremper dans la vie civilisée; mais il savait que,

coupable ou non, Berthe serait perdue de réputation, s’il parlait.

Et sans réfléchir à ce qu’avait d’odieux cette espèce particulière de

chantage, il était venu l’attendre à sa porte pour lui mettre le marché

à la main. Que lui importait d’être arrêté? Il était certain de prouver

un alibi. Et il espérait ne pas être pris, car il ne doutait pas que

madame Mornas ne subît ses conditions, et il ne demandait pas mieux que

de passer à l’étranger, pourvu qu’elle vînt l’y voir, après que la

réconciliation serait scellée.

Ce déclassé avait, depuis quinze ans, économisé de quoi vivre à l’aise,

en vivant de rien, sur la petite propriété qu’il gérait seul et dont

elle lui avait abandonné les revenus.

Après le tête-à-tête dans le cabinet de M. Gigondès, Garnaroche ne

croyait plus que Berthe eût commis le meurtre, mais il était certain de

la tenir à sa discrétion et résolu à user impitoyablement du pouvoir

qu’il possédait sur elle.

S’il avait pu lire dans le cœur de son ancienne maîtresse, il eût été

moins rassuré.

Berthe le haïssait autant qu’elle l’avait aimé; Berthe sentait qu’elle

était à sa merci, et son orgueil se révoltait à la pensée que cet homme

qu’elle payait pour se taire pouvait d’un mot la faire chasser

honteusement par son mari. Et la possibilité de cette catastrophe

l’effrayait beaucoup plus que les suites d’une accusation contre

laquelle elle était préparée à se défendre.

Il ne tenait qu’à elle d’éviter le double danger qui la menaçait. Elle

n’avait qu’à céder. Garnaroche ne tarderait pas à redevenir son esclave;

mais l’idée de le reprendre pour amant lui était odieuse. Son caractère

indompté se refusait à plier. Elle aimait mieux tuer que de s’humilier.

Et elle avait de quoi tuer. En la ramenant du théâtre, Gigondès lui

avait parlé d’une petite fiole en verre bleu remplie de ce poison qu’il

distillait si savamment et qui produisait de si terribles effets.

Elle était sous les yeux de Berthe, cette fiole, pendant que Garnaroche

dictait ses insolentes conditions. Il lui suffisait d’avancer la main

pour la prendre. La tentation était trop forte. Elle devait fatalement y

succomber.

Et maintenant qu’elle avait le poison, elle ne songeait plus qu’à s’en

servir.

Au bas de l’escalier, pendant que Garnaroche réveillait le portier, elle

avait débouché la bouteille et arraché de sa coiffure une épingle

très-pointue qu’elle avait trempée dans le liquide meurtrier et qu’elle

y avait laissée.

Et en posant son bras droit sur le bras de Garnaroche, elle cachait la

fiole et l’épingle dans sa main gauche.

--Je le tuerai quand nous serons arrivés sur le quai désert qui borde le

canal, pensait-elle.

Il se serrait amoureusement contre elle et il murmurait à son oreille

des mots passionnés.

Ils allaient ainsi côte à côte, en se dissimulant dans l’ombre des

maisons, elle silencieuse et attentive, lui surexcité et expansif, comme

un adolescent qui en est à sa première bonne fortune.

Il dirigeait la marche et elle se laissait conduire, ne sachant pas le

chemin et certaine qu’il prendrait le plus court afin d’arriver plus

vite à cette maisonnette où il rêvait d’abriter pour une nuit le

renouveau de ses vieilles amours.

Ils suivaient la rue Charlot, qui aboutit au boulevard et qui est plus

fréquentée que les autres voies du quartier.

Berthe se disait:

--Quand le moment sera venu, je dégagerai mon bras, sous le premier

prétexte venu; je prendrai l’épingle, et il ne s’en apercevra pas, car

je choisirai un endroit où il fera sombre... elle aura eu le temps de

s’imprégner de poison... et je le piquerai à la main.

Puis tout à coup elle se rappela les explications que lui avait données

Gigondès, le jour où elle était entrée chez lui pour la première fois.

Les effets de sa diabolique invention étaient sûrs, mais ils n’étaient

pas toujours les mêmes. Selon que le sang était de telle ou telle

édition, comme il disait en son langage de savant fou, ce sang tuait

sur-le-champ ou à longue échéance.

De quelle force était le poison contenu dans la fiole de verre bleu?

Étant donnés les projets homicides que la colère et le danger

suggéraient à madame Mornas, la question qu’elle se posait valait bien

la peine qu’elle y réfléchît avant de les mettre à exécution.

Gigondès n’avait pas précisé.

Si ce poison était de l’espèce foudroyante, Berthe atteignait son but

qui était de se débarrasser immédiatement de Garnaroche, et de s’en

débarrasser sans courir aucun risque, car elle était sûre de la

discrétion du vieux distillateur de venins, et nul ne s’aviserait de

l’accuser de la mort d’un homme dont on ramasserait le cadavre au coin

d’une borne.

Si, au contraire, la mort ne devait se produire qu’à longue échéance, le

meurtre devenait presque inutile, car Garnaroche pouvait être arrêté

d’un moment à l’autre. Il avait juré de passer la frontière dès le

lendemain, mais les serments d’amoureux ne sont pas mieux tenus que les

serments d’ivrogne. Berthe le savait bien et elle sentait qu’en lui

cédant pour une nuit, elle ne ferait que l’encourager à rester en

France.

Or, Garnaroche arrêté aurait beau ne pas parler, Berthe n’en serait pas

moins perdue, car on découvrirait bien vite que ce propriétaire de la

baraque de Boulogne était devenu régisseur d’une petite terre qui

appartenait en propre à madame Mornas, fille de M. Darlempde, lequel

avait eu jadis pour secrétaire ce même Garnaroche. Il n’en fallait pas

davantage pour qu’on la soupçonnât, sinon d’avoir assassiné M.

Trémentin, du moins d’avoir été la maîtresse d’un mal vivant subalterne,

et la faute était de celles que le monde honnit et qu’un mari ne

pardonne pas.

Rien ne garantissait d’ailleurs à madame Mornas que Garnaroche se

tairait jusqu’à la fin.

Assurément, il ne songeait pas à dénoncer une femme qu’il avait adorée

et qui excitait encore en lui des transports de passion, mais il n’en

serait peut-être pas toujours ainsi. Il pouvait être tenté de se

justifier aux dépens de son ancienne amie; il pouvait se laisser

entortiller dans des interrogatoires captieux; il pouvait aussi vouloir

se venger, car il n’était pas facile de le piquer sans qu’il s’en

aperçût, et il avait assez de flair pour deviner que la piqûre était une

tentative d’assassinat.

Berthe se disait tout cela en cheminant appuyée sur le bras de cet homme

qui ne lui inspirait pas le moindre sentiment de pitié. Il avait rompu

la trêve librement consentie de part et d’autre. Elle considérait qu’il

s’était mis hors la loi, et son cœur ne battait pas plus vite à la

pensée de lui appliquer de sa propre main la peine de mort.

Berthe était une femme forte, et Garnaroche était le seul homme au monde

qui la connût bien. Ni ses amies, ni son mari, ni son père ne s’étaient

jamais doutés de ce qu’il y avait en elle de résolution froide et

d’indomptable énergie.

Mais en ce moment, Garnaroche était sous le charme et à mille lieues de

penser qu’il jouait sa vie en conduisant madame Mornas à la petite

maison qu’il avait louée sur le bord du canal, dans le vague espoir

qu’elle viendrait l’y trouver un jour ou l’autre. Jamais il ne l’avait

vue plus belle et plus désirable. L’âge avait mûri sa beauté sans

l’altérer; sa taille s’était remplie et son visage n’avait pas une ride.

Et l’heure qu’il attendait depuis des années allait sonner enfin. Berthe

allait être à lui, et la chaîne, une fois renouée, ne se romprait plus.

Il lui tardait d’arriver et il hâtait le pas pour arriver plus vite; il

aurait couru si Berthe avait voulu le suivre, et il enrageait de n’avoir

pas pu prendre un fiacre.

Ni lui ni elle n’avaient envie de parler et c’est à peine s’ils

échangeaient quelques mots.

Cependant, lorsqu’après avoir traversé le boulevard du Temple, ils

arrivèrent à l’esplanade plantée qui recouvre le canal jusqu’à la place

de la Bastille, madame Mornas sentit que l’instant approchait, et qu’il

était temps de préparer le coup en détournant l’attention de Garnaroche.

--Sommes-nous encore loin? lui demanda-t-elle.

--Dans cinq minutes, nous serons chez nous, répondit l’amoureux.

En même temps elle dégageait doucement son bras.

--Je voudrais marcher seule, murmura-t-elle.

Et comme Garnaroche, étonné, s’arrêtait:

--Oh! quelques pas seulement, reprit-elle. Je ne suis plus accoutumée à

donner le bras.

--Tu ne me l’as jamais donné, répondit gaiement l’ancien contre-maître.

J’ai toujours été un trop pauvre sire pour accompagner dans la rue

mademoiselle Darlempde.

Ce tutoiement la révolta. Ses dernières hésitations s’envolèrent. Tout

plutôt que de rester au pouvoir de cet homme.

L’esplanade était déserte et le brouillard s’épaississait de plus en

plus. Berthe jugea inutile d’attendre davantage.

Elle avait eu l’adresse et le sang-froid de garder dans sa main gauche

la fiole débouchée où trempait l’épingle et de cacher le bouchon de

verre dans sa main droite.

--S’il faisait plus clair, je pourrais te montrer là-bas la maison où

nous allons, reprit Garnaroche; mais on n’y voit pas à dix mètres devant

soi. Tu ferais mieux de t’appuyer sur moi.

Berthe avait eu le temps de retirer l’épingle et de reboucher la fiole

qu’elle fourra dans son corsage. Elle fit semblant d’arranger la

mantille qui couvrait sa tête,--elle était sortie sans son chapeau, en

toilette de théâtre.

--Vous avez raison, mon ami, dit-elle. J’ai beaucoup de peine à me tenir

debout sur ces pavés glissants. Laissez-moi seulement fixer cette

dentelle sur mes cheveux. Ce sera vite fait.

En effet, ce fut fait très-vite. Elle tendit sa main gantée à Garnaroche

qui ne portait pas de gants et qui, en voulant la prendre, se piqua

profondément au doigt du milieu, si profondément qu’il laissa échapper

une exclamation assez semblable à un juron.

--Je vous ai fait mal? dit Berthe d’une voix qui trahissait l’anxiété

qu’elle éprouvait. Pardonnez-moi. J’ai oublié que je tenais encore cette

maudite épingle que je viens de retirer de ma coiffure.

Et elle la jeta loin d’elle avec un geste de colère.

--Ce n’est rien, dit Garnaroche, et c’est ma faute. Je suis devenu si

brusque, à force de vivre dans les bois, que je ne sais plus donner la

main à une femme. Au lieu d’effleurer doucement la tienne, je l’ai

heurtée et la pointe de ton épingle est entrée jusqu’à l’os. Je n’ai eu

que ce que je méritais. Viens, ma chérie, et ne me quitte plus.

Berthe, qui espérait le voir tomber, obéit comme un condamné se laisse

lier par le bourreau. Le coup était manqué. Gigondès avait menti. Son

poison ne tuait pas comme la foudre. Elle était maintenant à la merci de

Garnaroche. Il fallait le suivre, subir ce rendez-vous qui lui faisait

horreur et courir toutes les chances de la nouvelle liaison qu’il

prétendait lui imposer. Si elle avait pu lui échapper, elle aurait couru

se jeter dans le canal.

Mais il la tenait bien, cette fois. Il serrait son bras sous le sien et

il lui disait des mots tendres.

Combien de temps marchèrent-ils ainsi? Elle n’en sut jamais rien. Elle

avait perdu la tête et elle se laissait faire machinalement.

Tout à coup Garnaroche s’arrêta.

--C’est bizarre, murmura-t-il en portant la main à son front, je me sens

tout étourdi... Oh! ça va se passer... et nous sommes arrivés... Vois-tu

là-bas ce mur?... la porte est là... et...

Il n’acheva pas. Sa voix expira dans sa gorge. Il chancela et il tomba

comme une masse sur le pavé boueux.

Berthe fit un bond en arrière pour l’empêcher de s’accrocher à ses

vêtements.

Il ne bougeait plus. Elle n’eut pas le courage de se pencher sur lui

pour s’assurer qu’il était mort. Elle s’enfuit sans regarder derrière

elle et sans se demander quel chemin elle prenait.

Le hasard la ramena sur la place du Château-d’Eau. Là elle se reconnut

et elle reprit possession d’elle-même. Elle sut esquiver les passants et

retrouver l’entrée de la rue Charlot qui la conduisit tout droit à sa

porte.

Elle sonna, et le concierge la fit attendre avant de tirer le cordon. Il

ouvrit enfin et elle eut la joie de voir que le gaz était éteint.

Elle connaissait assez le vestibule et l’escalier pour rentrer chez elle

sans lumière, et quand sa femme de chambre, qui avait veillé pour

l’attendre, vint la recevoir, Berthe Mornas avait su composer son

visage.

--Où est monsieur? demanda-t-elle avec calme.

--Dans son cabinet, madame.

--Venez me déshabiller. Vous le préviendrez ensuite que je suis rentrée.

Berthe pensait à tout. Elle ne voulait pas que son mari s’aperçût

qu’elle avait marché dans la boue.

Le collier d'acier · 第 9 / 10 题