Cécile Aubrac n’était pas folle, comme le croyait la baronne. Cécile
Aubrac avait appris de la bouche de Louis Mareuil, le lendemain de la
mort de son mari, que ce mari était indigne d’elle et que sa tante
s’était prêtée à jouer, d’accord avec les Verdalenc, une honteuse
comédie. Elle savait que Louis n’avait jamais cessé de l’aimer, que sa
prétendue liaison avec une femme de théâtre n’était qu’un mensonge
inventé par madame Verdalenc et par son imbécile de mari, qui avait
écrit la lettre anonyme où Louis était signalé comme un intrigant de bas
étage.
Et Cécile, qui ne ressemblait guère d’ailleurs à madame Mornas, était
aussi virile et aussi résolue qu’elle.
Elle s’était décidée, séance tenante, à rompre avec sa tante et avec le
monde, sans prendre aucun souci du qu’en dira-t-on; à vivre indépendante
comme une jeune fille de la libre Amérique et à attendre avec calme et
confiance que son fiancé lui fût rendu, le fiancé qu’elle avait choisi
et qu’elle n’avait pas cessé d’aimer.
Alors que tous, même Darès, doutaient de l’innocence de Louis, elle n’en
avait jamais douté. Elle n’avait pas cessé un seul instant de rassurer
la mère, la sœur et les amis de Louis Mareuil, qui désespéraient presque
de le revoir.
Madame Mornas n’a pas peu contribué à la soutenir dans cette dure
épreuve et elle lui en est profondément reconnaissante.
Elle a, du reste, arrangé sa vie de telle sorte qu’elle ne donne aucune
prise à la médisance.
L’appartement meublé que Darès a loué pour elle est au premier étage
d’une maison honorablement habitée. Il était occupé par une famille
anglaise qui passe l’hiver à Nice et qui fait l’économie d’un loyer sur
deux.
Cécile y est servie par la vieille gouvernante qui l’a élevée et qui n’a
pas hésité un seul instant entre la fille du regretté docteur Aubrac et
l’insupportable baronne.
Elle n’y reçoit pas d’autres visites que celles de madame Mornas et de
Darès, qui s’est constitué son protecteur et son conseil. Elle ne sort
que pour aller voir madame Mareuil qui ne vient pas chez elle, parce
qu’elle n’approuve pas cette installation hardie et parce qu’elle ne
veut pas la consacrer par sa présence.
Elle a conçu pour ce brave Georges, qui n’abandonne pas ses amis dans le
malheur, une vive affection et elle rêve de devenir sa belle-sœur. Elle
ne lui parle que d’Annette Mareuil, et elle ne parle à sa chère camarade
de pension que de Georges Darès. Elle veut les marier et le projet est
en bonne voie de réussite. Ils s’aiment et s’ils ne se le disent pas
encore, c’est que la maison de l’avenue Frochot est en deuil et qu’on
n’ose y parler que de l’absent.
Et Cécile n’a pas craint de commettre une imprudence pour jouir du
triomphe de l’auteur des _Vignes malades_. Elle a tenu absolument à y
assister, et elle y a entraîné Victoire, sa gouvernante dévouée. Elle
est entrée au théâtre voilée jusqu’aux dents, et elle s’est cachée
derrière le grillage d’une baignoire.
Puis il est venu un moment où elle a brûlé ses vaisseaux en se montrant.
Elle n’y tenait plus, et, en voyant Darès dans la loge de madame Mornas,
elle n’a pas su résister à l’envie de sourire aux deux seules personnes
qui soient restées fidèles à la cause de Louis.
L’effet a été déplorable, car d’autres l’ont aperçue, et Darès n’a pas
manqué de la gronder le lendemain; mais elle ne se préoccupe guère de
l’opinion du couple Verdalenc, et au point où elle en est, il lui
importe peu que les gens du monde glosent sur sa conduite. Elle a sa
conscience pour elle et elle a aussi la foi. Elle croit fermement que
ses peines vont finir, que Louis Mareuil sera bientôt libre et qu’elle
l’épousera avant l’année révolue.
Georges lui a apporté de bonnes nouvelles, et sans entrer dans des
détails inutiles, il lui a appris qu’on est sur la trace du véritable
assassin et que l’affaire est entrée dans une phase meilleure. Il n’a
pas cru devoir lui dire qu’on soupçonne une femme; mais il lui a promis
de revenir le jour suivant, et il lui a laissé entendre que ce jour
compterait parmi ses jours heureux.
Il est midi et elle l’attend, assise près d’une fenêtre qui donne sur le
boulevard Haussmann.
Elle a pris un repas matinal; sa toilette est faite pour sortir, car
elle compte prier Georges de la conduire chez madame Mareuil, qu’elle
n’a pas vue depuis la première représentation de la féerie, c’est-à-dire
depuis l’avant-veille.
Elle s’est terminée par un triomphe, cette première. Darès a été
nommé le premier et son nom a été salué par une triple salve
d’applaudissements. On ira à la centième, il n’y a qu’une voix pour le
dire, et une forte somme grossira dans trois mois le capital de
l’heureux auteur.
--Annette sera riche, pensait Cécile, plus riche que moi, et ce sera
justice, car je ne la vaux pas; mais elle ne sera pas plus aimée que
moi. Si Louis le veut, nous habiterons ensemble. Nous aurons une grande
maison, là-bas, sur la hauteur, dans le quartier des artistes. Sa mère
demeurera avec nous...
Ce rêve de bonheur fut interrompu par un violent coup de sonnette.
--C’est Georges, dit Cécile en se levant.
Et elle prêta l’oreille pendant que Victoire allait ouvrir au visiteur
qui s’annonçait.
Mais Cécile n’entendit pas la voix claire et sonore de Darès, et la
porte du salon ne s’ouvrit pas. La gouvernante parlementait sans doute
avec un étranger, et Cécile s’en allait tristement reprendre sa place
près de la fenêtre, quand Victoire parut tenant à la main un objet
enveloppé dans du papier gris.
--On vient de me remettre ceci pour madame, dit-elle en posant le paquet
sur une console.
--Qui, on? demanda Cécile désappointée.
--Un commissionnaire.
--C’est singulier, je n’ai rien acheté.
--Je lui ai demandé de quelle part il venait. Il m’a répondu qu’on lui a
remis le paquet dans la rue.
--Et il est parti?
--Oui... Sa course était payée, et j’ai pensé que l’envoi venait de M.
Darès ou de mademoiselle Mareuil.
--C’est bien... je verrai... laisse-moi.
Victoire s’en alla et Cécile ne se pressa point de défaire le paquet.
Les cadeaux ne l’intéressaient guère. Elle réfléchit pourtant, et elle
se souvint que la sœur de Louis lui avait parlé tout récemment d’un
éventail qu’elle était en train de peindre et qui devait être un
chef-d’œuvre.
--Victoire a raison, pensa-t-elle. C’est un présent que me fait ma chère
Annette... une surprise... Ce n’est pas celle que j’attends chaque
jour... mais c’est peut-être un heureux présage... un bonheur n’arrive
jamais seul.
Et elle dénoua le cordon rose qui liait l’enveloppe.
Elle fut bien étonnée de trouver sous le papier un écrin en maroquin
noir, qui n’avait pas du tout la forme d’un étui.
--Non, murmura-t-elle, ce n’est pas un éventail.
Elle ouvrit l’écrin et elle vit qu’il contenait un collier, mais un
collier d’une espèce toute particulière.
Il était en or bruni avec des ornements bizarres, des pendeloques
d’argent, alternant avec des pointes d’acier ouvragées et fouillées
comme un coffret italien du temps de la Renaissance.
Tout cela formait un ensemble original et charmant.
--C’est une vraie merveille, s’écria Cécile. A coup sûr, on ne
trouverait pas le pareil dans tout Paris. On ne travaille ainsi que dans
les pays sauvages... au Montenegro, au Caucase... Un ouvrier français ne
saurait pas imiter ce collier... il a dû être rapporté d’Orient par
quelque collectionneur de curiosités étrangères... Mais qui donc me
l’envoie?... Ce n’est assurément pas Annette... Si elle possédait ce
bijou exotique, elle me l’aurait montré. Serait-ce Georges?... Mais
oui... Georges a visité, l’été dernier, l’Illyrie, la Dalmatie et une
foule d’autres contrées où personne ne va... c’est lui qui l’a acheté...
il n’y a qu’un artiste pour avoir tant de goût... et comme il n’en est
pas encore à faire des cadeaux à Annette, il a pensé à moi.
Elle tira le collier de l’écrin et elle l’examina de près.
--Le travail est d’une finesse exquise, murmura-t-elle, et ce mélange de
métaux est du plus heureux effet... Mais j’y pense... s’il m’envoie
cette parure, n’est-ce pas comme s’il me disait: Ne pleurez plus et
faites-vous belle pour recevoir l’absent?... Viendra-t-il?... Je n’ose
l’espérer, mais Georges viendra, lui... c’est l’heure... dans quelques
instants il sera ici... je veux qu’il voie son collier autour de mon
cou.
Elle alla se placer devant une glace et elle chercha le fermoir de la
chaîne d’or pour l’ouvrir.
Elle ne le trouva pas tout d’abord. Les maillons semblaient étroitement
soudés les uns aux autres, et il devait exister quelque part un ressort
caché sur lequel il fallait appuyer.
Il n’y avait pas d’autre moyen de le découvrir que de presser
successivement chacun des anneaux ornés de pendeloques ou hérissés de
pointes, et elle se mit avec ardeur à cette besogne difficile.
Elle était tout étonnée de ne pas trouver ce ressort rien qu’en
examinant de très-près ce bijou extraordinaire. Les colliers sont faits
pour être portés au cou, et, pour les y accrocher, il faut commencer par
les ouvrir. Or, celui-là ne présentait aucune solution apparente de
continuité. Il semblait qu’il fût fait d’une seule pièce, et Cécile
commençait à penser qu’il n’était bon qu’à être exposé derrière une
vitrine comme objet d’art.
A force de le palper cependant et de l’égrener entre ses doigts, chaînon
par chaînon, comme une dévote égrène son chapelet, elle finit par
apercevoir une charnière presque imperceptible, qui se cachait entre
deux mailles, et en l’approchant de ses yeux, elle reconnut que cette
charnière était entourée d’une couronne de petites aiguilles
très-acérées.
Cette découverte l’intrigua considérablement, et il lui vint à l’esprit
que c’était peut-être une mode monténégrine ou illyrienne, quelque chose
comme une épreuve qu’on imposait à la personne qu’on gratifiait de ce
présent, qui devait être dans ces pays lointains le présent traditionnel
du fiancé à sa fiancée.
Cécile n’était pas femme à s’arrêter devant une difficulté, et le danger
de se piquer les doigts ne l’effrayait guère. Elle tenait à se parer du
collier et à se regarder dans une glace pour voir s’il ressortait bien
sur la blancheur de sa peau.
Elle saisit d’une main la charnière et avec l’ongle de son autre main
elle allait peser sur le ressort, au risque d’enfoncer les aiguilles
dans sa chair, lorsque la porte s’ouvrit brusquement.
Cécile se retourna au bruit, sans poursuivre son opération, et poussa un
cri de joie.
C’était Georges qui entrait ainsi, à la tartare, le chapeau sur la tête
et le visage épanoui.
Elle courut à lui pour demander quelles nouvelles il apportait; mais il
ne lui laissa pas le temps de parler, et comme il avait lu sa pensée sur
son visage:
--Bonnes! s’écria-t-il, excellentes!
--Il est libre?
--Pas encore, mais ça ne tardera pas. Son innocence est démontrée...
archi-démontrée... le reste n’est plus qu’une question de temps...
--Encore attendre! murmura tristement Cécile.
--Oh! pas beaucoup. J’aurais dû dire une question de jours... peut-être
une question d’heures.
--Quoi! je puis espérer le revoir aujourd’hui?
--Ça dépend du juge d’instruction qui est on ne peut mieux disposé... et
aussi du chef de la sûreté... On attend son rapport et il m’a promis
qu’il irait vite en besogne... Je ne serais pas surpris que la drôlesse
pour laquelle on a emprisonné notre pauvre Louis fût arrêtée ce matin.
--C’est donc une femme.
--Oui, et très-probablement une femme du monde. On en est sûr. Le chef
de la sûreté me l’a affirmé, sans me la nommer.
--Comment donc a-t-on su la vérité?
--Il est survenu un événement imprévu... la coupable s’est pour ainsi
dire livrée elle-même... sans le vouloir, bien entendu... C’est le doigt
de Dieu, comme on dit... Mais à quoi bon vous raconter cette histoire,
puisque Louis est sauvé.
--Je veux la connaître... je veux savoir à qui je dois le bonheur de le
retrouver.
--A un homme fort intelligent, à ce chef de la police que je viens de
vous citer. Avant-hier, au théâtre, il avait amené un habitant de
Boulogne qui connaissait de longue date le propriétaire de la baraque où
s’est caché le meurtrier. Ce propriétaire avait disparu du pays depuis
quinze ans et restait introuvable. Le hasard l’a amené à la première
représentation de ma pièce... Ma littérature lui plaisait, à ce qu’il
paraît... Je l’ai vu à l’orchestre, sans me douter que c’était lui, et
je l’ai remarqué à cause de l’étrangeté de son costume...
--N’avait-il pas une veste de chasse et une casquette de jockey?
--Précisément. L’habitant de Boulogne l’a reconnu, l’a abordé dans le
corridor des premières loges et a fait la sottise de le laisser partir,
après l’avoir prévenu que la police le cherchait. Le chef de la sûreté
désespérait de jamais remettre la main sur lui, lorsque hier matin on a
ramassé sur le quai de Valmy, qui borde le canal Saint-Martin, le
cadavre d’un individu dont le signalement se rapportait à celui de
l’homme que nous avions vu la veille au théâtre.
--Quoi! on l’a assassiné, lui aussi!
--On n’en sait rien. Son corps ne portait pas de blessure apparente.
Mais comme tout porte à croire qu’il n’est pas mort de sa mort
naturelle, on pense qu’il a été empoisonné. On doit être fixé
maintenant, car l’autopsie a été faite ce matin.
--Et ce serait cette femme qui, pour se défaire de son complice,
aurait... C’est bien invraisemblable.
--C’est au contraire très-probable; mais le grand point, c’est qu’on a
trouvé dans les poches de l’homme des papiers qui serviront à découvrir
la vérité... un ancien passe-port au nom de Garnaroche qu’il portait
autrefois, lorsqu’il habitait Boulogne, et un permis de chasse à un
autre nom... sans doute celui qu’il avait pris dans sa nouvelle
résidence... une petite commune des environs de Chantilly. Le chef de la
sûreté s’y est transporté immédiatement, et l’enquête qu’il a faite sur
place a dû donner des résultats importants. On saura à qui appartient la
propriété dont ce Garnaroche était le régisseur... on saisira peut-être
des correspondances. Ces opérations ont occupé toute la journée notre
brave commissaire, mais il a dû rentrer hier soir; je le verrai
aujourd’hui et il ne refusera certainement pas de m’apprendre où en est
l’affaire.
--Et vous vous flattez qu’il vous apprendra en même temps que le juge a
reconnu l’innocence de Louis.
--J’en suis convaincu.
--Je voudrais partager vos illusions, mon ami, mais je crains bien que
vous ne vous trompiez. Je m’illusionnais aussi, moi... je m’imaginais
que l’envoi de ce bijou était un présage de bonheur.
--On vous a envoyé un bijou? demanda Georges, qui ne comprenait pas du
tout.
--Vous le savez bien, puisque c’est vous qui me faites ce cadeau.
--Quel cadeau?
--Pourquoi le nier? Je l’ai reçu avec joie et je l’admirais au moment où
vous êtes arrivé. J’allais le mettre à mon cou pour vous faire
honneur...
--Mettre... quoi?
--Ce collier, répondit Cécile, en lui présentant la chaîne d’or et
d’acier qu’elle tenait encore à la main. Vous l’avez rapporté de votre
voyage sur les côtes de l’Adriatique... j’ai deviné cela...
--Je n’ai rien rapporté du tout et je ne vous ai rien envoyé.
--Comment! Ce n’est pas vous?... Qui donc, alors?
--Je ne m’en doute pas. Voulez-vous me permettre d’examiner l’objet?...
C’est très-curieux, ma foi!... Mais je n’ai rien vu de pareil dans les
pays que j’ai parcourus cet été... Et vous dites que la personne qui
vous l’offre a gardé l’anonyme?
--Aucune lettre n’accompagnait l’envoi, qui a été apporté par un
commissionnaire.
--Diable! mais... c’est très-compromettant d’accepter un cadeau d’un
inconnu, dit gaiement Georges Darès; c’est même dangereux quelquefois...
Ce collier est hérissé de pointes d’acier... il ressemble à un
instrument de torture.
--Il n’en est que plus original. Du reste, j’ai eu beaucoup de peine à
trouver le ressort qu’il faut presser pour l’ouvrir...
--Mais vous ne l’avez pas ouvert?
--Non. C’est tout un travail que vous avez interrompu.
--Je vous conseille de ne pas le reprendre, dit vivement Georges après
avoir examiné de près la fermeture. Ce présent m’est suspect.
--Croyez-vous donc qu’il est empoisonné? demanda Cécile en souriant.
--On ne sait pas. J’ai entendu avant-hier, au théâtre, dans la loge de
madame Mornas, un vieux fou raconter qu’il avait inventé un poison qui
tue les gens par une simple piqûre...
--Je le connais. C’est un médecin, n’est-ce pas?
--Oui: un homœopathe qui a eu jadis de grosses querelles avec votre père
et qui ne vous veut pas de bien.
--Que lui ai-je donc fait?
--Vous, rien, mais il exécrait le docteur Aubrac, et les haines des
savants sont tenaces. Cet affreux bonhomme a dit, devant moi, qu’il
prendrait un plaisir extrême à essayer sur vous, qui êtes la fille de
son ancien ennemi, le venin qu’il a composé.
--S’il avait eu l’intention de le faire, il ne l’aurait pas dit.
--C’est possible... mais, quoi qu’il en soit, je vous supplie de ne pas
toucher à ce collier... Je commence par le remettre dans son écrin et je
me propose d’ouvrir une petite enquête pour savoir d’où il vient. Et
même, si vous m’y autorisez, je le porterai au chef de la sûreté, qui
s’entend beaucoup mieux que moi à éclairer les mystères.
--A quoi bon? soupira Cécile. Que m’importe de savoir qui m’a envoyé ce
collier? Je ne le porterai jamais, puisqu’il ne vient pas de vous.
--Réflexions faites, murmura Georges, peut-être vaut-il mieux que vous
le gardiez... sauf à le montrer plus tard... Promettez-moi seulement que
vous n’y toucherez pas.
--Je ne veux même plus le voir, dit la jeune femme en s’approchant de la
table pour refermer l’écrin que Darès avait laissé ouvert après l’y
avoir placé.
A ce moment, Victoire entra et vint parler à l’oreille de sa maîtresse,
qui répondit tout haut:
--Tu sais bien que pour elle, j’y suis toujours.
Et s’adressant à Georges:
--C’est madame Mornas. Vous permettez que je la reçoive?
--Comment donc! Je suis charmé de la rencontrer... et très-curieux
d’apprendre où en sont les affaires de Louis.
La gouvernante introduisit madame Mornas, qui s’avança le sourire aux
lèvres et s’en alla tout droit embrasser Cécile sur le front. Puis se
tournant vers Darès, elle lui donna une poignée de main, à l’anglaise.
--Eh bien! dit-elle, il est sauvé.
--Qui? s’écrièrent à la fois Cécile et Georges.
--Votre ami, cher monsieur; votre fiancé, chère enfant. Mon mari a signé
hier l’ordonnance de non-lieu. Il m’a appris cette bonne nouvelle ce
matin en déjeunant avec moi, et j’accours. J’ai voulu être la première à
vous l’annoncer.
--Merci!... oh! merci! balbutia Cécile qui étouffait d’émotion et de
joie... J’avais le pressentiment que je vous devrais mon bonheur.
--Ce n’est pas à moi que vous le devez, chère petite. M. Mornas est un
magistrat consciencieux et M. Mareuil a été injustement soupçonné. La
vérité ne pouvait pas manquer de se faire jour. L’erreur ne s’est que
trop prolongée.
--Elle durerait encore, si le hasard ne nous était venu en aide, dit
Georges entre ses dents.
--Mais elle a été enfin reconnue. Les faits qui semblaient accuser ce
jeune homme ont été expliqués. Ainsi, il est prouvé maintenant, par des
témoignages irrécusables, qu’il est arrivé à Boulogne dix minutes après
que le crime a été commis, et que s’il n’est pas rentré chez sa mère,
c’est qu’il a passé la nuit à errer sous les fenêtres de l’appartement
de madame Aubrac.
--Et, demanda Darès avec une certaine hésitation, cette bourre de fusil
qu’on a ramassée dans la rue, devant le restaurant Cabassol, et qui
était faite avec une page arrachée d’un livre que Louis vient de
publier?...
--Mon mari m’a parlé de cela. Il avait d’abord pris cette trouvaille
pour un indice grave, mais il a réfléchi que beaucoup d’exemplaires de
ce livre ont été vendus par l’éditeur ou donnés par l’auteur à ses amis
et connaissances... que d’ailleurs M. Mareuil n’aurait pas été assez fou
pour s’en servir, et qu’au contraire le véritable criminel était
intéressé à détourner les soupçons sur un brave garçon que le mariage de
notre chère Cécile désespérait. La prétendue preuve contre lui s’est
retournée en sa faveur. Si je vous disais qu’il m’a dédié, à moi qu’il
connaissait fort peu, ce volume intitulé: _Chants des grèves_... rien ne
m’empêchait d’en détacher une page pour bourrer une arme à feu, si
j’avais eu des raisons pour tuer M. Trémentin... et ce que je n’ai pas
fait, un autre a pu le faire...
--J’ai donc eu raison de garder les feuillets que j’ai trouvés dans la
baraque, s’écria Darès... Il faudra que je les envoie à M. Mornas. Ils
pourront l’aider à découvrir le coupable. Si l’on dénichait quelque part
un exemplaire incomplet, on n’aurait qu’à vérifier si les feuilles qui
manquent sont celles que j’ai précieusement conservées et que je
montrerai quand on voudra.
--C’est une excellente idée que vous avez là... Seulement, il est peu
probable que la personne qui a déchiré le livre ait oublié de brûler une
pièce si compromettante.
--En effet... elle a dû jeter au feu ce qui en restait. Mais on a
d’autres moyens de la convaincre. A l’heure qu’il est, le chef de la
sûreté doit la connaître. C’est sans doute après avoir lu son rapport
que M. Mornas s’est décidé à rendre l’ordonnance de non-lieu.
--Je... je ne crois pas, dit madame Mornas en laissant percer sur son
visage un certain étonnement. Si mon mari avait vu hier ce commissaire
de police, il me l’aurait dit ce matin.
--Mais, du moins, il vous a parlé de la singulière trouvaille que les
agents ont faite?...
--Non... Quelle trouvaille?
--Alors, c’est qu’il ne la connaissait pas encore, car elle est d’une
importance capitale... et, au fait, quand j’ai vu le chef de la sûreté,
il paraissait disposé à terminer son enquête avant d’en rendre compte au
juge d’instruction... et peut-être n’est-il pas encore de retour.
--De quoi s’agit-il donc?
--Vous vous souvenez de cet homme qui a eu l’imprudence de se montrer
dans la salle le soir de la première représentation de ma pièce et qu’on
signalait comme étant le propriétaire de cette cabane dont l’assassin
avait la clef?...
--Je me souviens que, dans ma loge, vous avez raconté quelque chose de
pareil, mais je n’ai pas vu l’homme.
--Moi, je l’ai vu, le chef de la sûreté aussi l’avait vu, et il ne
pouvait pas se tromper quand on lui a montré le cadavre. C’est bien
Garnaroche, ci-devant contre-maître à Boulogne-sur-Seine, au service du
grand-père de Louis Mareuil... c’est bien ce chenapan mystérieux qu’on a
trouvé mort sur le bord du canal Saint-Martin.
Madame Mornas ne broncha point. Il est vrai qu’elle s’attendait à cette
révélation et qu’elle avait eu le temps de se préparer à l’entendre.
--Ah! dit-elle froidement, voilà une singulière coïncidence. Sait-on
comment il est mort?
--On ne le savait pas hier. On parlait vaguement de poison...
--Un homme empoisonné ne va pas au spectacle, répliqua Berthe avec un
sourire un peu forcé.
--On a pu l’empoisonner après, et s’il faut en croire ce vieux savant
qui pérorait dans votre loge, rien n’est plus facile que d’expédier un
homme en quelques secondes.
--J’espère que vous n’avez pas pris au sérieux les hâbleries de M.
Gigondès. Il est à moitié fou et il vante sans cesse des découvertes
qu’il aurait faites et qui n’existent que dans son imagination. Il passe
son existence à assassiner de malheureux lapins et il espère faire
accroire à ses confrères, qui se moquent de lui, que le sang de ces
pauvres bêtes est un poison foudroyant pour les hommes. Mais personne ne
l’écoute et il ne fait peur à personne.
--Je n’ai pas peur de lui, mais je ne m’y fierais pas trop. Ce bonhomme
est vindicatif et il m’a donné la chair de poule quand il s’est mis à
lancer des imprécations contre notre amie.
--Cette chère Cécile n’a rien à craindre, je vous le jure. La colère de
mon brave voisin s’exhale en paroles, mais il est incapable de passer
des paroles à l’action.
--Je le crois, et pourtant tout à l’heure, un instant avant votre
arrivée, madame, je me demandais si l’étrange cadeau que mademoiselle
Aubrac vient de recevoir ne lui était pas adressé par ce vieil enragé.
--Un cadeau? demanda Berthe d’un air étonné.
--Oui, murmura Cécile, ce collier a été apporté ici par un
commissionnaire qui n’a pas dit de quelle part il venait. J’ai pensé
d’abord que c’était de la part de M. Georges, mais il s’en défend...
Serait-ce de la vôtre, chère madame?
--Non... malheureusement, car voilà un bijou d’un merveilleux travail et
d’une grande valeur artistique, dit madame Mornas en prenant l’écrin que
Cécile n’avait pas eu le temps de fermer. J’avoue que si j’étais à votre
place, je ne m’occuperais pas de chercher le donateur anonyme et je
garderais l’objet... Quelle charmante parure à porter jusqu’à la fin de
votre deuil! On dirait qu’elle a été fabriquée tout exprès pour une
veuve... Pas d’or neuf et brillant, pas de pierres étincelantes... rien
que des tons mats et des ornements sobres... En vérité, j’ai envie de me
le passer autour du cou.
--N’en faites rien, madame, je vous en prie, s’écria Darès. Ces pointes
d’acier ne me disent rien qui vaille. Si M. Gigondès s’était avisé de
les tremper dans quelque mixture vénéneuse...
--Vous êtes vraiment trop prudent, et, pour vous rassurer, je veux faire
sur moi l’essai de ces pointes qui ne peuvent pas piquer, remarquez-le,
puisqu’elles sont arrondies du bout...
Il était écrit que ce collier ne serait mis par personne, car au moment
où madame Mornas le tenait, la gouvernante reparut dans le salon et
s’approcha de Cécile pour lui parler bas encore une fois.
Cécile la regardait et n’avait pas l’air de comprendre.
Georges, témoin de cette petite scène, ne comprenait pas non plus, et
madame Mornas était restée le collier à la main, sans chercher à
l’ouvrir et sans songer à le remettre dans l’écrin qui était toujours
sur la table.
--Pourquoi ne lui as-tu pas demandé son nom, à ce monsieur? s’écria
Cécile.
--Je le lui ai demandé, madame, répondit Victoire, mais il prétend que
vous ne le connaissez pas et qu’il vient pour une affaire
très-importante.
--Voulez-vous que je le reçoive? interrogea Georges Darès.
--Je vous aurais déjà prié d’aller voir ce qu’il veut, dit Cécile, si sa
visite était pour moi; mais ce n’est pas à moi qu’il désire parler, et
je...
--Si je vous gêne, ma chère enfant, je vais me retirer, interrompit
madame Mornas.
--Mais, madame, c’est vous que ce monsieur demande.
--Moi! ce n’est pas possible. Votre femme de chambre se trompe; comment
aurait-il su que j’étais ici?
--Il paraît, madame, qu’il est allé chez vous, dit la gouvernante. On
lui a appris que vous veniez de sortir et que vous étiez allée chez
madame Trémentin.
--Mais c’est une persécution alors!... Que peut bien me vouloir ce
visiteur anonyme?... Comment est-il de sa personne?
--Très-bien, madame; il a une figure avenante.
--Je ne vous demande pas s’il est joli garçon. Est-ce un monsieur?
--Oui, madame. Il est bien mis et il a l’air comme il faut.
--Alors, nous pouvons donner l’ordre de le faire entrer, n’est-ce pas,
ma chère Cécile? Je n’ai pas de secrets pour vous et nous le prierons de
nous expliquer le but de sa visite. Ça nous amusera peut-être... et si
vraiment il s’agit de choses sérieuses, je ne serai pas fâchée d’avoir
votre avis avant de prendre une décision.
--Pardon, madame, dit timidement Victoire. Ce monsieur m’a bien expliqué
qu’il voulait vous parler en particulier.
--Ah! il est trop exigeant, et je...
--Il a ajouté que si madame refusait de le recevoir ici, il attendrait
madame au bas de l’escalier et que madame regretterait de l’avoir mis
dans la nécessité de choisir un endroit peu convenable pour causer... Ce
qu’il a à dire à madame ne souffre aucun retard...
--Des menaces! Chassez-le, je vous prie. C’est quelque mendiant qui
cherche à m’intimider. Je tiens à lui montrer qu’il s’y prend mal et
qu’on n’obtient rien de moi par de pareils procédés.
--Vous auriez bien raison de ne pas céder, si c’était ce que vous
pensez, dit Georges, mais qui sait si ce monsieur ne vient pas vous
donner des nouvelles de Louis? Si c’était cela, vous regretteriez de ne
pas l’avoir reçu...
Cécile ne disait rien, mais elle regardait madame Mornas d’un air
suppliant.
--Quant au tête-à-tête qu’il réclame, reprit Georges, rien n’est plus
facile que de le lui accorder sans vous déranger. Nous allons passer
dans la pièce voisine et nous y serons même beaucoup mieux pour
recevoir, nous, d’autres visites, moins inattendues... Madame et
mademoiselle Mareuil, par exemple.
--Serait-ce possible? s’écria Cécile.
--Elles me l’ont fait espérer.
--Allez, ma chère enfant, dit madame Mornas. J’irai vous rejoindre quand
j’en aurai fini avec ce monsieur.
Cécile ne se fit pas prier pour suivre Georges qui avait ouvert une
salle à manger qu’il fallait traverser pour gagner un petit salon où la
jeune femme se tenait de préférence.
--Faites entrer, dit madame Mornas à la gouvernante, en replaçant le
collier dans l’écrin.
Elle n’avait rien perdu de son sang-froid, mais elle commençait à être
inquiète, et elle souhaitait d’en finir avec les incertitudes.
Le visiteur qui entra lui était inconnu, en ce sens qu’elle n’aurait pas
pu mettre un nom sur son visage; mais il lui semblait bien qu’elle
l’avait déjà rencontré quelque part.
--Vous avez demandé à me voir, dit-elle. Que me voulez-vous?
--Madame, dit l’homme avec une politesse froide, j’ai à vous entretenir
de vos anciennes relations avec Pierre Garnaroche.
Berthe devint horriblement pâle, mais elle ne baissa pas les yeux.
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua-t-elle.
--Je vais aider vos souvenirs. Pierre Garnaroche était le secrétaire de
M. Darlempde, votre père, qui le chassa de chez lui pour des motifs que
je puis me dispenser de vous rappeler. Il est entré ensuite au service
d’un entrepreneur, et y est resté quelques années. Puis sa fortune
s’améliora tout à coup, et...
--Est-ce pour me raconter la biographie de cet homme que vous vous
permettez de me déranger?
--Non. C’est au contraire pour vous parler de sa mort. Hier matin, on a
relevé son cadavre sur le quai de Valmy.
--M. Darès vient de m’apprendre ce fait qui ne m’intéresse nullement.
--Il vous intéressera davantage quand je vous aurai dit que les papiers
trouvés sur Garnaroche ont appris à ceux qui le cherchaient le nouveau
nom qu’il avait substitué au sien et la résidence où il s’était retiré.
--Ah!... eh bien? demanda tranquillement madame Mornas, qui faisait des
efforts inouïs pour dominer son émotion.
--Il se faisait appeler Roland, reprit le visiteur, et il habitait un
pavillon de chasse situé sur le domaine de Grandclos, dans la commune
d’Apremont. Il y habitait seul, il exploitait lui-même le domaine et il
vivait du revenu qu’il en tirait, quoiqu’il ne fût ni propriétaire ni
fermier de cette terre assez importante.
Vous savez mieux que personne à qui elle appartient, puisque c’est vous
qui lui en avez gratuitement concédé la jouissance... et cela sans y
être autorisée par votre mari, qui vous abandonne l’administration de
votre fortune et qui serait bien étonné d’apprendre l’usage que vous en
faites.
--Vous vous proposez sans doute de l’en informer? demanda Berthe en
regardant fixement son interlocuteur.
Et comme il répondit par un signe affirmatif, elle reprit:
--Très-bien. Je comprends. A quel prix mettez-vous votre silence?
--A aucun prix. Il dépend de vous que je me taise. Si vous répondez
franchement à certaines questions que je vais vous poser, je garderai
pour moi les renseignements que vous me donnerez.
--Que voulez-vous donc savoir?
--Je veux savoir qui a tué cet homme.
--Et c’est à moi que vous vous adressez!
--Oui. Vous avez été sa maîtresse et vous êtes la dernière personne qui
l’ait vu.
--Ce n’est pas vrai.
--Quant à votre liaison avec lui, vous ne pouvez pas la nier. J’ai vingt
lettres de vous qui ne laissent aucun doute. Garnaroche avait eu le tort
de les garder et je les ai prises.
--Dites donc que vous les avez volées.
--Oh! vous pouvez m’injurier. Il faudra bien me répondre. Niez-vous
qu’avant-hier, après avoir quitté le théâtre, où vous aviez passé une
partie de la soirée, vous avez rejoint Garnaroche qui vous attendait à
un endroit convenu?
--Je le nie absolument.
--On vous a reconnue à son bras, traversant le boulevard du Temple, et
deux heures après, il était mort.
--On s’est trompé.
--Non, madame, on ne s’est pas trompé. C’était bien vous. Et l’homme que
vous accompagniez n’est pas mort naturellement. Il a été assassiné.
--Et c’est moi que vous accusez de ce crime?
--On ne l’a pas tué d’un coup de poignard, ni d’un coup de fusil... on
s’est servi d’une arme qu’une femme peut manier... d’une épingle
empoisonnée...
--C’est un roman à la manière noire que vous inventez là...
--Non. Le hasard a voulu qu’on ramassât l’épingle tout près du cadavre.
L’analyse du poison a été faite. On sait à quoi s’en tenir sur sa nature
et sur la façon dont on l’a employé. On sait même à peu près qui l’a
fabriqué.
--Enfin, monsieur, où voulez-vous en venir?
--A obtenir de vous une confession sincère... et complète. C’est le seul
moyen de salut qui vous reste, mais si vous voulez y recourir, vous
n’avez pas une minute à perdre.
--Qui donc êtes-vous pour me parler ainsi?
--Je suis commissaire de police, madame, et chef du service de la
sûreté.
Jusqu’alors, Berthe Mornas avait fait bonne contenance. Aux menaçantes
découvertes que cet inconnu lui exposait froidement et impitoyablement,
elle opposait un front d’airain. Elle le prenait pour un maître
chanteur, et elle se préparait à discuter avec lui le prix de son
silence. Mais quand il en vint à décliner sa qualité, elle comprit
qu’elle était perdue.
--J’attends votre décision, madame, reprit le chef de la sûreté.
--Vous avez vu mon mari? demanda-t-elle avec effort.
--Non, madame. M. Mornas ne sait pas que je suis allé faire une
perquisition à Grandclos; il ne sait même pas que Garnaroche est mort.
Les agents qui ont ramassé le cadavre sur la voie publique ignoraient
que cet homme avait joué un rôle dans la préparation du crime de
Boulogne. Je n’ai rien dit et j’ai pris sur moi d’agir seul. J’en avais
le droit... à charge de rendre compte... et mon rapport n’est pas encore
fait.
--Cependant, vous venez de la rue de Turenne... C’est là seulement qu’on
a pu vous apprendre que j’étais chez madame Trémentin.
--Je me suis en effet présenté chez vous, madame; j’y suis allé
directement de la gare du Nord, en arrivant d’Apremont. Si j’avais voulu
voir M. Mornas, je serais allé au Palais de justice. Il y est en ce
moment. Mais je tenais à vous voir d’abord.
--Pourquoi, je vous prie? Vous vous intéressez donc à ma situation?
--Qui ne s’y intéresserait? Je n’en connais pas de plus atroce. Et je
voudrais empêcher de se produire un scandale épouvantable... un scandale
qui occupera tout Paris et qui déconsidérera à tout jamais un des
magistrats les plus honorables du tribunal de la Seine.
--En admettant que je l’aie trompé, mon mari ne serait pas déconsidéré
pour cela. Je connais quelques-uns de ses collègues qui se trouvent dans
le même cas et qui n’en sont pas moins estimés.
--Pas un n’a épousé une femme qui a commis deux meurtres, avec
préméditation et guet-apens... une femme qui passera en cour d’assises,
et qui finira sur la place de la Roquette ou dans une maison centrale...
--Deux meurtres! moi!... Vous êtes fou! Qui donc ai-je tué, s’il vous
plaît?
--Avant-hier, après le théâtre, vous avez tué votre ancien amant,
Garnaroche. Vous l’avez tué en le piquant à la main avec une épingle
empoisonnée... Le poison, vous veniez de le prendre chez M. Gigondès,
votre locataire, qui cherche encore la fiole que vous lui avez volée...
Je viens de l’interroger, et il a tout avoué... Je sais que Garnaroche
est entré chez lui avec vous, qu’il en est sorti avec vous.
--Eh bien! oui, c’est vrai, dit Berthe d’une voix sourde; j’ai tué ce
misérable parce qu’il voulait me forcer à renouer avec lui des relations
qui me faisaient horreur. Quand je l’ai frappé, mous n’étions plus qu’à
quelques pas d’une maison où il m’entraînait.
--Non, madame, vous l’avez tué parce qu’il aurait pu dire qu’autrefois,
lorsque vous avez rompu avec lui, vous avez eu soin de garder la clef de
la cabane d’où est parti le coup de fusil...
--Vous ne me soupçonnez pas, je suppose, de l’avoir tiré, ce coup de
fusil?...
--Je ne vous soupçonne pas. J’ai une certitude. Voulez-vous que je vous
dise le numéro du fiacre que vous avez pris à l’heure sur le boulevard
du Temple, et qui vous a conduite au bout de l’hippodrome de Longchamps,
où il vous a attendue pour vous ramener à Paris? Le cocher est une brute
qui a fini par venir me raconter que, ce soir-là, il avait chargé une
dame enveloppée et encapuchonnée dans un manteau fourré; que là-bas, au
bois de Boulogne, au lieu d’une dame, il avait vu descendre un garçon;
qu’au bout de trois quarts d’heure, ce garçon était revenu tout
essoufflé et s’était fait ramener sur le quai des Tuileries, au coin du
pont de Solferino; que là, plus de garçon, rien qu’une femme: celle qui
était montée au boulevard du Temple. Elle a payé royalement et elle
s’est avancée sur le pont, un paquet à la main... un paquet qu’elle a
jeté dans la Seine, et qui contenait ses habits d’homme, plus le
fusil... un joli fusil à un coup qu’on a repêché ce matin, et que M.
Darlempde avait acheté jadis pour sa fille Berthe, qui avait un goût
très-prononcé pour les exercices masculins.
Suis-je assez bien informé, madame... et faut-il que j’entre dans des
détails plus circonstanciés?... Faut-il que je vous indique la maison à
deux portes donnant sur deux rues où vous entriez d’un côté, pendant que
M. Trémentin y entrait de l’autre?
--Non... non... assez! murmura madame Mornas, accablée par cette
avalanche de preuves.
--Pardon, madame; ce n’est pas assez.
--Que voulez-vous donc de plus?...
--Je vous l’ai dit. Je veux une confession complète. M. Trémentin était
votre amant et vous l’avez tué. Pourquoi l’avez-vous tué?
--Parce que son mariage était une infâme trahison. Il m’avait juré de ne
jamais me quitter et il m’a trompée indignement. Je l’ai supplié de ne
pas épouser Cécile Aubrac... je la connaissais, et l’outrage qu’il me
faisait était plus sanglant que s’il avait choisi une inconnue... Je
l’ai imploré à genoux... j’ai pleuré... il n’a pas eu pitié de moi... je
n’ai pas eu pitié de lui...
--Vous l’aimiez, cependant?
--Éperdument. J’aurais donné de bon cœur ma vie pour sauver la sienne.
--Alors, ce n’est pas sur lui que vous avez tiré, dit le chef en
regardant Berthe avec des yeux qui savaient lire dans les cœurs.
Elle tressaillit et, pour la première fois, elle se troubla.
--Vous visiez sa femme et votre main a tremblé... la balle a passé un
peu trop haut... elle n’a pas touché la tête de votre rivale et elle a
percé le cœur de votre amant...
--Ah! vous êtes le diable, murmura madame Mornas.
--Peut-être. Je sais aussi pourquoi vous êtes ici... chez la jeune femme
que vous avez manquée. Vous ne lui pardonnez pas de vivre et vous l’avez
condamnée à mort. C’est pour pouvoir la tuer sûrement et impunément que
vous êtes entrée dans son intimité, en affectant de prendre la défense
de l’homme qu’elle aime, en plaidant auprès de votre mari la cause de
Louis Mareuil, après avoir tout fait pour qu’on le crût coupable. Avec
quoi vouliez-vous la tuer?... Est-ce avec une épingle empoisonnée...
comme vous avez tué Garnaroche?
Berthe, qui courbait la tête, se redressa enfin et dit:
--Finissons-en, monsieur. Voilà dix minutes que vous entremêlez en me
parlant les insultes et les témoignages d’intérêt. Vous avez sans doute
un but que je n’aperçois pas, car il vous suffirait de faire votre
métier sans phrases. Rien ne vous empêche de me dénoncer. Dénoncez-moi,
si vous voulez, mais ne me torturez pas.
--Ainsi, vous me conseillez d’aller dire à M. Mornas, qui ne sait rien
encore: Votre femme est deux fois criminelle; l’assassin que vous
cherchez, c’est elle; et vous, juge d’instruction, vous avez fait
emprisonner un innocent.
--Mais, quoi que je dise ou que je fasse, vous ne vous tairez pas, vous.
--Si, dans un seul cas.
--Lequel?
--Je n’ai pas à vous l’indiquer. Je croyais que vous me comprendriez.
Berthe pâlit. Elle avait compris.
--Vous me promettez que si je disparaissais, vous garderiez sur moi un
silence absolu?
--Je puis vous le promettre, puisque l’innocence de Louis Mareuil a été
reconnue. C’est tout ce que je veux. Et je suis d’avis qu’il n’est pas
indispensable que la société fasse justice elle-même. Le coupable a
toujours le droit de payer sa dette comme il l’entend, et mieux vaut
même, selon moi, qu’il n’expie pas publiquement son crime, car, dans ce
cas-là, sa honte rejaillit sur les siens.
--J’entends, monsieur, et je puis mourir sans qu’on devine que ma mort a
été volontaire. Donnez-moi votre parole d’honneur que le mot de suicide
ne sera pas prononcé quand je ne serai plus de ce monde.
--Je vous jure de ne pas le prononcer, mais il ne dépend pas de moi que
d’autres ne le prononcent.
--Personne n’y songera, j’en suis certaine, si vous ne me trahissez pas.
Mon coupé m’attend à la porte. Cet appartement est au premier. J’aurai
encore le temps de descendre dans la rue et de monter en voiture. Mon
cocher ne s’apercevra de rien et quand il arrivera rue de Turenne... il
me trouvera morte. Mon corps ne portera aucune blessure. Les médecins
déclareront que j’ai succombé à une maladie quelconque.
Tout en parlant, madame Mornas avait pris le collier qu’elle avait
replacé dans l’écrin et que le commissaire n’avait pas remarqué.
Elle le saisit à deux mains, chercha le fermoir, et quand elle l’eut
trouvé:
--Adieu, monsieur, dit-elle d’une voix ferme. Rappelez-vous que vous
avez juré.
--Que faites-vous? s’écria le commissaire.
--C’est fait, répondit Berthe en montrant le pouce de sa main droite au
bout duquel perlait une goutte de sang.
--Quoi! ce collier...
--J’espérais qu’il tuerait Cécile... et c’est moi qu’il tue.
Conduisez-moi jusqu’à ma voiture et aidez-moi à y monter. Je n’ai plus
que cinq minutes à vivre et je ne veux pas mourir ici.
Le chef ne put se défendre d’une certaine émotion, mais il ne la laissa
pas voir, et il ne perdit pas la tête, car il remit dans l’écrin le
collier que madame Mornas avait jeté sur la table, après s’en être
servie pour se piquer mortellement, et il mit l’écrin dans sa poche.
Peut-être lui restait-il quelques doutes sur la réalité du suicide
accompli sous ses yeux, car il dit:
--Je suis à vos ordres, madame, et je vais vous accompagner d’autant
plus volontiers que je ne veux pas qu’on sache que je suis venu dans
cette maison. M. Darès me connaît. Il ne faut pas qu’il me voie. Je sors
donc avec vous et je vous quitterai à la porte. Permettez-moi seulement
de vous rappeler que nous ne devons plus nous rencontrer, quoi qu’il
arrive. J’ai pris sur moi de vous avertir... je ne recommencerai pas...
et demain, il ne me restera qu’à faire mon devoir.
--Ne craignez rien, dit amèrement madame Mornas. Le poison qui court
dans mes veines est sûr et prompt. Je n’arriverai pas chez moi vivante.
Vous m’avez promis le silence. J’y compte.
--Je vous promets encore de me taire et de brûler vos lettres à
Garnaroche, répondit le commissaire, grave et triste comme un juge qui
vient de prononcer un arrêt de mort. Venez, madame.
A vrai dire, il n’était pas très-rassuré pour lui-même, car il venait de
prendre une lourde responsabilité en poussant cette femme à se
soustraire au châtiment qui l’attendait et en lui facilitant les moyens
d’échapper à la justice. Mais il avait appris, dans le long exercice de
ses délicates fonctions, qu’il est des cas où, pour des raisons d’ordre
supérieur, il faut sortir de la légalité.
Il avait la conscience d’avoir agi pour le mieux, et en dénouant cette
affaire dans l’ombre, il faisait assurément un sacrifice d’amour-propre,
car, au grand jour des assises, elle aurait mis en pleine lumière
l’habile agent qui, le premier, avait ramené l’instruction dans la bonne
voie.
Il était tout près d’ailleurs à répondre de ses actes, et il n’avait pas
à craindre que M. Mornas lui reprochât d’avoir sauvé son nom de la honte
d’un procès criminel.
La condamnée sortit la première et elle eut le sang-froid de dire à la
gouvernante de Cécile qu’une nouvelle qu’elle venait de recevoir
l’obligeait à partir, sans prendre congé de sa maîtresse.
Le commissaire, qui la suivait, put s’en aller incognito comme il était
venu. Le cocher de madame Mornas ne le remarqua point, car elle monta
seule dans son coupé, pendant que le chef s’éloignait en rasant les
maisons.
Quelqu’un les vit pourtant, quelqu’un qui les connaissait tous les deux
et qu’ils ne virent point, car il arrivait à pied par le trottoir opposé
et il regardait de très-loin la maison qu’habitait Cécile.
Louis Mareuil, mis en liberté le matin, avait couru d’abord chez sa
mère, qui ne s’était décidée qu’avec peine à le laisser partir. De
l’avenue Frochot, il était allé chercher, rue Condorcet, Darès, qu’il
n’avait pas trouvé, et qu’il fut ravi d’apercevoir derrière les vitres
d’une des fenêtres du premier étage, au moment même où il levait les
yeux pour lire le numéro de la maison du boulevard Haussmann.
On croira sans peine qu’il ne s’arrêta point à observer madame Mornas et
le commissaire qu’il avait aperçus au moment où ils se séparaient.
La fenêtre s’ouvrit aussitôt. Cécile s’y montra à côté de Georges, et
Louis se précipita dans l’escalier.
Il est des joies qu’on ne peut pas peindre, des transports qu’on ne
décrit pas.
Cécile sauta au cou de son amoureux, sans marchander, et l’embrassa de
tout son cœur. Georges était presque aussi ému qu’elle, et ils parlaient
tous les trois en même temps.
Il leur fallut un gros quart d’heure pour se remettre, et dès que Cécile
eut repris un peu de sang-froid:
--Venez, dit-elle à Louis, remercier madame Mornas, qui a si
chaleureusement pris votre défense et qui a fini par gagner votre cause
auprès de son mari.
--Madame Mornas! répéta Louis Mareuil; mais... elle vient de partir.
Elle montait en voiture au moment où j’arrivais.
--En effet... son coupé n’est plus là, dit Georges.
--Partie... sans me revoir, murmura Cécile... Moi qui aurais été si
heureuse de vous présenter à elle...
--Ce monsieur, qui insistait tant pour lui parler en particulier, l’aura
emmenée plus vite qu’elle ne voulait, reprit Darès.
--S’il s’agit de l’homme qui est sorti de cette maison en même temps
qu’elle, dit Louis, je le connais... et vous le connaissez aussi.
--Vraiment?... Qui est-ce donc?
--C’est ce misérable policier qui est venu m’arrêter dans le jardin de
ma mère, en se présentant comme attaché au parquet. Vous étiez là,
Georges... et vous aussi, Cécile...
--Quoi! le chef de la sûreté! s’écria Darès. Ce n’est pas possible...
vous devez vous tromper, mon cher Louis.
--Je suis certain de l’avoir reconnu.
--Alors je n’y comprends rien. Qu’il ait affaire au juge d’instruction,
c’est tout naturel... mais à la femme du juge, c’est inexplicable... et
la persistance avec laquelle il a refusé de dire son nom n’est pas moins
extraordinaire... Il tenait donc à nous cacher sa visite.
--Il tenait aussi à ne pas être vu avec madame Mornas, car, à peine
sorti de la maison, il est parti sans la saluer.
--De plus en plus étrange. Notez qu’il est rentré hier soir d’une
excursion qui lui a certainement fourni des indications positives sur la
femme dont ce Garnaroche était l’amant... Son premier soin aurait dû
être de se présenter au cabinet de M. Mornas... et au lieu de passer au
Palais de justice, il est allé rue de Turenne demander madame Mornas...
elle n’y était pas... on lui a dit qu’elle était ici et, sans perdre une
seconde, il est venu l’y relancer... Il n’agirait pas autrement si elle
était coupable.
--Oh! Georges!... quelle idée! murmura Cécile.
--Il m’en vient une autre... ce collier...
--Eh bien?
--Ne vous ai-je pas dit que madame Mornas était liée avec cet
empoisonneur de Gigondès?... Qui sait si ce n’est pas elle qui vous a
envoyé ce collier?... Il est resté sur la table du salon... venez! je
veux le prendre et le porter au chef de la sûreté qui le fera
examiner...
Et sans attendre, Georges traversa précipitamment la salle à manger pour
entrer dans le salon.
Cécile et Louis l’y suivirent.
L’écrin n’y était plus; mais sur le tapis de cachemire blanc qui
recouvrait la table, il y avait une tache de sang encore humide.
--Elle s’est blessée, s’écria Cécile.
--Non, elle s’est tuée, dit Georges Darès, et en se tuant, elle s’est
fait justice.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Berthe Mornas a payé sa dette. Elle est morte dans le coupé qui la
ramenait chez elle, et le chef de la sûreté a tenu sa parole. Nul n’a
jamais su et ne saura jamais comment a vécu cette femme, qu’aucun
soupçon n’a jamais effleurée.
Georges a deviné la vérité, mais Georges se taira. Cécile et Louis n’y
ont pas voulu croire, et ils ne pensent tous les trois qu’à être
heureux. Dans six semaines Annette Mareuil sera madame Darès, et dans
dix mois, Louis Mareuil épousera Cécile Aubrac.
Gigondès aussi pourrait parler, mais Gigondès a bien trop peur de se
compromettre.
Du crime de Boulogne, il n’est plus question. L’affaire est _classée_,
c’est-à-dire oubliée. M. Mornas a sincèrement pleuré sa femme et il aura
de l’avancement.
Ainsi va le monde.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.