CHAPITRE V

Huit jours se sont passés.

Louis Mareuil n’est plus au Dépôt. Il est à Mazas. Sa mère et sa sœur

passent leur vie à pleurer, mais leur douleur ne les empêche pas d’agir.

L’ami Darès vient les voir assidûment. Il a fini par se convaincre que

Louis n’a que des imprudences à se reprocher, que M. Trémentin a été tué

par une de ses anciennes maîtresses, et cette maîtresse, il la cherche.

Il s’est répandu dans le monde. Il va presque tous les soirs dans les

salons que fréquentait le caissier, et là, sans en avoir l’air, il

observe et il écoute.

Madame Mornas, qu’il a rencontrée chez les Verdalenc et qui s’intéresse

chaleureusement à Cécile Aubrac, a bien voulu lui dire que M. Mornas,

son mari, n’a rien trouvé de concluant contre le jeune Mareuil, et que

cette malheureuse affaire pourrait bien se terminer par une ordonnance

de non-lieu.

Le vaudevilliste a été interrogé par le juge d’instruction et s’est bien

tiré de cette difficile épreuve. Il a pu, sans mentir, s’abstenir de

parler des feuillets déchirés qu’il a ramassés dans la cabane, et il les

garde précieusement. Il est persuadé que l’exemplaire des _Chants des

grèves_ dont un fragment a servi à bourrer le fusil de l’assassin a été

acheté par une femme du monde, et il espère qu’un hasard fera découvrir

le volume lacéré au fond de quelque boudoir. Espérance chimérique s’il

en fut, car la femme qui en a fait usage, probablement avec intention,

doit avoir brûlé ce qui restait du livre.

Caussade n’est pas de moitié dans ses projets. Caussade en veut à son

ami de l’avoir mêlé malgré lui à une histoire qui lui a déjà fait perdre

beaucoup de temps. Il a été obligé de retourner à Boulogne, cette fois

avec Darès, que les agents avaient manqué le jour de la première visite

des lieux. Ils ont parcouru, accompagnés par le chef de la sûreté, le

chemin du restaurant au bois, les taillis qui avoisinent l’hippodrome de

Longchamps et les terrains vagues sur lesquels a été élevée la baraque

où le meurtrier s’est embusqué. Et tout cela inutilement. Du fusil et de

la voiture on n’a pas trouvé trace. Quant à la possibilité d’un retour

de l’individu qui se sauvait, on n’a rien établi de positif. Le doute

subsiste. Caussade est excédé de tous ces déplacements qui l’empêchent

de travailler. Il craint de manquer le Salon de l’année prochaine; il

enrage de tout son cœur, et s’il ne s’est pas brouillé avec Darès, c’est

que leur amitié est solide.

La jeune veuve du malheureux Trémentin a rompu toutes relations avec la

baronne Aubrac, à la suite de l’inconvenante équipée qui l’a compromise

en compromettant son amoureux. Elle n’est pas rentrée ce jour-là chez sa

tante. Encore moins est-elle rentrée dans cet appartement de la rue

d’Hauteville qu’elle devait habiter avec son mari. Elle a hardiment

proposé à madame Mareuil de demeurer chez elle, et comme madame Mareuil

a eu le bon sens de s’opposer à cet arrangement, elle s’est mise, sans

hésiter, sous la protection de Darès, qu’elle connaissait à peine, mais

qui avait à ses yeux le mérite d’avoir pris énergiquement le parti de

Louis; et Darès a loué pour elle un bel appartement meublé dans une

très-respectable maison du boulevard Haussmann.

Cette conduite imprudente a produit un résultat facile à prévoir. La

jeune femme a été mise à l’index par les personnes respectables. La

baronne se voile la face quand on parle d’elle. Madame Verdalenc ne

prononce plus son nom qu’en rougissant pudiquement. M. Verdalenc jette

feu et flammes contre cette veuve trop tôt consolée, et ne se gêne

nullement pour insinuer que si Mareuil est l’assassin, Cécile pourrait

bien être sa complice.

Seule, madame Mornas n’a pas tourné le dos à madame Trémentin. Elle la

défend, elle l’approuve presque. Elle a obtenu de son mari que Cécile ne

fût pas appelée comme témoin. Elle fait plus: elle va la voir en dépit

des recommandations de M. Mornas; elle la console, elle la rassure, et

sans trahir les secrets de l’instruction, elle lui laisse entendre que

l’innocence de Louis Mareuil sera reconnue, et qu’il ne restera pas

longtemps sous les verrous. Et parmi les gens de son entourage, elle ne

se cache pas d’agir ainsi. Au contraire, elle s’en vante. Elle va disant

partout qu’il faut savoir gré à la jeune veuve de ne pas feindre une

douleur qu’elle ne ressent pas, et que rien ne l’oblige à pleurer M.

Trémentin qui la trompait en l’épousant, puisqu’il avait une maîtresse.

Et la réputation de madame Mornas est tellement inattaquable que nul ne

se permet de la blâmer, ni même de lui tenir tête.

Son mari est beaucoup plus hésitant qu’elle. Il n’a pas encore pu se

former une conviction, et son désir d’avancer ne va pas jusqu’à fausser

sa raison, qui lui dit que la culpabilité du prévenu n’est pas démontrée

et ne le sera peut-être jamais. Il attend, pour le faire relâcher, des

éclaircissements qui n’arrivent pas. Et il a le chagrin de reconnaître

qu’il est tombé sur une de ces affaires criminelles où les causes

morales jouent le premier rôle. Les faits matériels ont été examinés,

les témoins ont été entendus; la cause est en état, comme disent les

avocats. Mais le pouvoir du juge ne s’étend pas jusque sur les

consciences. Il ne lui appartient pas d’amener les coupables à se livrer

ni de lire dans les cœurs. Le point de départ du crime échappe à M.

Mornas, et l’enquête sur les maîtresses de M. Trémentin n’est plus de

son ressort. Le moment approche où il lui faudra confesser son

impuissance et renoncer à suivre.

Mais il y a, parmi les auxiliaires de la justice, un homme qui ne se

décourage pas. Le chef de la sûreté cherche sans cesse, et son habileté

consiste à laisser croire qu’il ne cherche plus.

En apparence, il en est resté où il en était après la déposition de Jean

Bigorneau, et le dernier renseignement officiel qu’il ait pris a été

pris chez le percepteur des contributions.

Ce fonctionnaire a déclaré que les impôts avaient toujours été payés,

pour le hangar, par le nommé Pierre Garnaroche; mais qu’ils étaient

arriérés de deux ans, et qu’on ignorait le domicile réel du

contribuable; à telles enseignes, que la baraque allait être saisie et

vendue au profit de l’État comme bois de démolition.

Quant à la clef, le chef de la sûreté a acquis la certitude qu’elle ne

s’est jamais trouvée entre les mains de la mère du prévenu.

Madame Mareuil, interrogée sur ses relations avec Garnaroche, a répondu

avec une netteté qui ne laisse aucun doute sur sa sincérité.

Cet homme, a-t-elle dit, était un fort mauvais sujet, que son père avait

employé par charité et qui n’était jamais entré chez elle depuis la mort

de son père. Elle a su qu’il s’était permis d’aborder son fils dans la

rue, mais elle a engagé Louis à l’éconduire rudement la première fois

qu’il lui arriverait de recommencer.

Il faut donc admettre que si le prévenu s’est servi de la clef, il n’a

pu se la procurer qu’en la demandant à Garnaroche, et qu’il existe un

accord entre ces deux hommes qui se ressemblent si peu.

Pour s’en assurer, le premier point, c’est de retrouver le Garnaroche,

et le chef de la sûreté ne s’y épargne pas. Ses plus fins limiers sont

en quête et fouillent sans bruit la ville et la campagne. Les

départements limitrophes de la Seine ont été visités discrètement; mais

ni à Paris ni dans les châteaux de la grande banlieue, on n’a recueilli

aucune indication utile. Il devient de plus en plus évident qu’en

changeant d’état, Garnaroche a aussi changé de nom. On en est donc à

s’informer des antécédents des régisseurs et des gardes dans un rayon de

quinze lieues autour de la capitale, et l’on en a pour longtemps.

Reste le hasard qui dénoue souvent les situations les plus compliquées,

et que les plus forts policiers mettent toujours en ligne de compte

lorsqu’ils envisagent les chances de succès d’une affaire.

Les choses en étaient là, quand vint le soir de la première

représentation d’une pièce à laquelle Georges Darès avait fortement

collaboré, quoique son nom ne vînt qu’en troisième sur l’affiche. Cette

pièce était une sorte de féerie-revue où il y a de tout: des couplets,

des femmes et des décors. La mode est à ces pots-pourris. Darès y

excellait, et il y gagnait beaucoup d’argent, en attendant qu’il se fît

un nom littéraire avec de vraies comédies.

En d’autres temps, cette première eût été pour lui un événement; mais

son cœur lui faisait oublier ses intérêts, et pour ne pas abandonner

madame Mareuil et sa fille dans les tristes circonstances où elles se

trouvaient, il avait laissé à ses collaborateurs le soin de surveiller

les dernières répétitions. Cependant pour être à l’honneur et au profit,

il faut être à la peine, et il ne pouvait se dispenser d’assister à la

représentation qui allait décider du sort de l’ouvrage.

Annette Mareuil elle-même l’avait prié de n’y pas manquer, et pour que

cette soirée ne le détournât pas complétement des préoccupations qui lui

étaient chères, il avait envoyé des loges à madame Mornas et à madame

Verdalenc, plus un bon fauteuil au chef de la sûreté qui avait bien

voulu l’accepter, afin de donner à l’ami du prévenu une marque de

sympathie.

Caussade lui-même s’était laissé débaucher. Il avait pris place à

l’orchestre, à côté de son camarade Darès, qui voulait avoir à qui

parler pendant cette épreuve redoutable--moins redoutable pourtant que

les interrogatoires dans le cabinet du juge d’instruction.

Il ne manquait à la réunion que Cécile; et si l’auteur ne lui avait pas

offert une baignoire, c’est qu’il craignait qu’elle ne poussât l’oubli

des convenances jusqu’à se montrer au théâtre, huit jours après la mort

de son mari.

La pièce allait se jouer sur un théâtre des boulevards: le plus grand et

le plus ancien, celui qui compte le plus d’événements dans son histoire:

succès éclatants, chutes retentissantes et incendies destructeurs: la

Porte Saint-Martin, qui vit naître la _Tour de Nesle_, qui brûla de fond

en comble en 1871 et qui, depuis sa dernière résurrection, a cessé de

représenter exclusivement le drame pour ouvrir ses portes à des genres

plus modernes.

La salle est vaste, et quand elle est pleine, les auteurs encaissent de

beaux droits. Georges Darès jouait donc une grosse partie, et il était à

peu près certain de la gagner. Sa féerie était accommodée d’après les

meilleurs principes des bons faiseurs et suffisamment assaisonnée de

mots spirituels. Le directeur, qui s’y connaît, comptait sur cent

représentations.

Ce soir-là, le théâtre regorgeait de monde. Sa façade extérieure

étincelait de lumières, et le public ordinaire de ces fêtes était venu

en masse: critiques patentés, directeurs de journaux, gommeux de

profession et demoiselles à la mode, sans compter un certain nombre de

bons bourgeois, friands de solennités dramatiques et n’en manquant pas

une, dans le vague espoir de lire un jour leur nom imprimé tout vif dans

un compte rendu, à la troisième page d’une feuille en vogue.

Darès et son inséparable, Alfred Caussade, étaient établis dans un coin

de l’orchestre, à portée de la sortie, et suivaient avec intérêt le

remue-ménage que produit toujours l’entrée des spectateurs gagnant leurs

places, au bruit des portes qui se ferment et des petits bancs qu’on

culbute.

Darès venait de faire une apparition sur la scène et de remettre à ses

deux collaborateurs le soin de veiller aux effets. Ils s’étonnaient de

le voir déserter ainsi le champ de bataille au moment où l’action allait

s’engager, mais ils l’excusaient parce qu’ils le croyaient amoureux, et

ils ne se trompaient pas. Seulement, la femme qu’il aimait n’était pas

dans la salle, et ce n’était pas pour lui faire sa cour qu’il avait tenu

à conserver la liberté de ses mouvements.

Annette Mareuil pleurait avec sa mère, pendant que Georges cherchait

dans la salle les personnes qui pouvaient l’aider à sauver Louis,

quoiqu’elles ne fussent pas toutes ses amies.

--Ah! dit-il en poussant le coude à Caussade, voici les Verdalenc qui

font leur entrée. J’étais bien sûr qu’ils profiteraient de ma loge.

--Drôle d’idée que tu as eue de la leur envoyer! grommela le peintre. Le

mari ressemble à M. Prudhomme, et madame à l’enseigne du Bœuf à la mode.

Mais ils ne sont pas seuls. Quelle est cette autre matrone qui prend

position sur le devant de la loge?... Hé! parbleu! c’est cette vieille

folle de baronne.

--Quelle baronne?

--La baronne Aubrac, la tante de Cécile. Je ne savais pas qu’elle fût si

liée avec les Verdalenc.

--Elle est complétement brouillée avec sa nièce, et comme ils sont

très-hostiles à cette pauvre jeune femme, elle s’est rapprochée d’eux

tout naturellement.

--Il faut convenir aussi que madame Trémentin a fait tout ce qu’il

fallait pour rompre en visière à sa parente et au monde en général. Je

sais bien qu’elle n’aimait pas son mari, mais elle n’était pas forcée de

l’épouser.

--Ce sont les Verdalenc qui ont fait ce mariage, aidés par la tante; et

la vieille Verdalenc, pour peu qu’elle ait du cœur, doit se repentir d’y

avoir poussé son ancien amant.

--C’est donc bien vrai qu’il était son amant?

--Personne n’en doute, mon cher; le chef de la sûreté me le disait

encore avant-hier.

--Comment! tu vois ce policier?

--Ce policier est un homme d’esprit et un excellent homme.

--Qui a fait emprisonner ton ami Mareuil!

--Et qui le fera relâcher un de ces jours. Il a exécuté l’ordre qu’il

avait reçu, mais il ne croit pas à la culpabilité de ce brave garçon, et

il cherche la drôlesse qui a tiré le coup de fusil. Tu le sais bien,

puisque tu étais là lorsqu’il a constaté la trace de ses pas dans la

cabane. Je lui ai envoyé un fauteuil, et il a bien voulu l’accepter. Tu

peux le voir d’ici, sur le même rang que nous, de l’autre côté de

l’orchestre.

--Il ne te manquait plus que d’inviter à la _première_ le juge

d’instruction.

--Je l’ai invité. La loge vide, là-bas, en face de nous, est à lui. Je

doute qu’il vienne, mais j’espère que sa femme viendra. Elle est pour

nous, sa femme, c’est-à-dire pour Louis Mareuil. Et elle a pris la jeune

veuve sous sa protection, ce qui est très-généreux de sa part, car son

magistrat de mari pourrait y trouver à redire.

--Veux-tu savoir ce que je pense de ce M. Mornas?... Non?... eh bien, tu

le sauras tout de même. C’est un parfait imbécile. Il n’a pas une

opinion à lui, et ton chef de la sûreté le mène par le bout du nez.

--Tant mieux, parbleu! Si nous avions affaire à un juge entêté, Louis

passerait en cour d’assises, et Louis est innocent, j’en mettrais ma

main au feu.

--Pas moi, dit Caussade avec une grimace ironique.

--Bon! Je n’essayerai pas de te convertir. Parlons d’autre chose,

veux-tu? Tiens! une baignoire d’avant-scène dont l’ouvreuse lève la

grille! Deux amoureux qui viennent voir ma pièce en catimini. C’est beau

d’avoir de la location un jour de première... Si le directeur n’est pas

content, c’est qu’il est trop difficile.

--Jusqu’à présent, je ne vois qu’une femme derrière la grille. Je ne

distingue pas ses traits, mais je vois briller ses yeux. Elle ne veut

pas être vue, mais elle veut voir, car elle colle sa figure aux

barreaux. Ma parole d’honneur, on jurerait qu’elle nous regarde.

--C’est moi qu’elle regarde. Son amant, qui doit se tenir dans le fond,

lui aura dit que j’étais l’auteur de la pièce.

--Fat, va! lève donc le nez, et dis-moi si c’est ta madame Mornas qui

apparaît là-haut dans la loge vide que tu viens de me montrer.

--C’est elle-même, mon cher... Comment la trouves-tu?

--Elle est superbe dans sa robe noire décolletée. Tudieu! quelles

épaules! Et une tête à caractère avec ça... Seulement, je lui donne bien

trente-six ans, sans marchander.

--Tu ne te trompes pas de beaucoup. Elle doit te plaire, à toi qui ne

détestes pas les fruits mûrs. Quelle actrice de drame elle ferait, cette

femme de juge! Oh! oh! elle n’est pas seule... et ce n’est pas M. Mornas

qui l’accompagne. Où diable a-t-elle déterré le cavalier qu’elle s’est

donné?

--Au musée égyptien, je suppose. Il a l’air d’une momie.

--Mal conservée. Et c’est la première fois que je vois ce bonhomme-là.

Ce n’est assurément pas un ami de son mari.

--Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne la compromettra pas. Il a

soixante-quinze ans. Ah! les Verdalenc et la baronne la saluent.

--Mais le vieux birbe ne rend pas le salut. Donc, il ne les connaît pas.

--Ah çà, tous les personnages qui ont figuré dans l’affaire de Boulogne

se sont donc donné rendez-vous ici? Vois-tu ce gris pommelé qui se

glisse dans une stalle de balcon, sous la loge de madame Mornas, et qui

a l’air tout étonné d’occuper une si belle place?

--C’est un ouvrier en redingote, parbleu! Et ça prouve qu’il a du goût,

puisqu’il a payé pour assister à une première de ton ami. Voilà le

public que j’aime.

--Mon cher, ce brave homme est très-connu de M. Mornas et du chef de la

sûreté. L’autre jour, pendant que j’attendais au fond de la baraque le

bon plaisir de ces messieurs, il est venu leur raconter une foule de

choses que je n’ai pas entendues, parce que j’étais trop loin, mais qui

devaient être fort intéressantes, car ils l’ont écouté pendant vingt

minutes.

--Bah! tu es sûr que c’est celui-là?

--Parfaitement sûr. Il a une de ces têtes qu’on n’oublie pas.

--Alors, ça m’explique pourquoi le chef de la sûreté m’a demandé de lui

donner un fauteuil de première galerie pour un monsieur... qu’il ne m’a

pas désigné autrement.

--Bon! ton spectateur est un mouchard. Je m’en doutais.

--Pas du tout. C’est un simple témoin qui nous rendra peut-être un rude

service. Le chef m’a dit que le grand point, c’était de mettre la main

sur le propriétaire de la baraque, et je soupçonne qu’il compte se

servir, pour le retrouver, de ce naturel de Boulogne-sur-Seine.

--Il espère donc que l’homme de la baraque viendra au théâtre ce soir?

--Ça n’aurait rien d’étonnant qu’il y vînt. Madame Mareuil m’a parlé de

ce personnage. C’est un ancien contre-maître de son père, qui avait

entrepris des terrassements dans la banlieue et qui y a gagné la petite

fortune qu’il lui a laissée. Et ce contre-maître est une espèce de

monsieur, un déclassé, qui a fait tous les métiers. On ne sait pas trop

ce qu’il est devenu. On croit qu’il habite la campagne et qu’il vient

souvent s’amuser à Paris.

--Et comme ta féerie est très-amusante, à ton avis, tu en conclus que ce

drôle viendra se divertir aujourd’hui à la Porte Saint-Martin. C’est la

grâce que je souhaite à ton protégé, Mareuil. Mais on frappe les trois

coups. Voilà le moment de tourner le dos aux spectatrices et de nous

asseoir pour apprécier ton chef-d’œuvre.

Ainsi fit Georges Darès, non sans quelque regret, car il était blasé sur

les émotions que le lever du rideau donne aux auteurs novices, et il

pressentait que dans la salle il se passerait, avant la fin de la

représentation, des choses intéressantes.

L’orchestre attaquait une ouverture brillante, et le public avait fini

de se tasser, lorsqu’un spectateur retardataire apparut au bout de la

rangée de fauteuils où étaient assis les deux amis, et se mit à exécuter

la difficile manœuvre qui consiste à gagner sa place quand toutes les

autres sont occupées.

--Sacrebleu! faites donc attention, s’écria Caussade, à qui ce monsieur

venait de marcher sur le pied.

--Vous n’êtes guère endurant, vous, répliqua le tard venu en continuant

son chemin, sans se soucier des réclamations qui s’élevaient sur son

passage.

Pour aller prendre possession de sa place, il affectait les allures d’un

sanglier lancé qui débuche d’un taillis.

Il comptait sans doute sur la longanimité des spectateurs qu’il

bousculait, et il n’avait pas tort. On n’engage pas une querelle avec un

malotru, au moment où le spectacle va commencer.

Mais Caussade n’était pas content.

--Dans quel temps vivons-nous! disait-il entre ses dents. Autrefois, le

public des premières se composait de gens bien élevés. Maintenant, il

vient des rustres qui vous écrasent les orteils et qui ne prennent même

pas la peine de s’excuser de leur grossièreté.

--Le fait est, murmura Darès, que celui-ci manque d’éducation. C’est un

rural; ça se voit à sa tournure. Et il a du bon, puisque mes pièces lui

plaisent. Je parierais qu’il est venu de sa province tout exprès.

--Il aurait mieux fait d’y rester, grommela Caussade qui lui gardait

rancune.

Le personnage auquel il en voulait faisait presque tache aux fauteuils

d’orchestre, non pas qu’il fût mal tourné ou qu’il eût l’air commun.

C’était au contraire un grand gars, bien planté et porteur d’un visage

qui n’aurait passé inaperçu nulle part. Il avait une tête de lion,

couronnée par une abondante crinière rousse, et illuminée, par des yeux

bleus d’une mobilité inquiétante. Une physionomie tourmentée, ravagée:

toutes les passions avaient laissé leur empreinte sur ce masque étrange.

On l’aurait pris pour un artiste, sans le costume bizarre qu’il portait:

une sorte de veste de chasse boutonnée sur la poitrine, un pantalon

presque collant, et pour coiffure une cape de jockey ou de piqueur,

qu’il n’ôta qu’après s’être assis.

--Ne t’occupe donc plus de lui, grommela Darès, et réserve ton attention

sur le chef-d’œuvre qu’on va te servir.

La toile se levait sur un décor représentant des vignobles de fantaisie,

où chaque cep était figuré par une femme décolletée.

La pièce, intitulée: _les Vignes malades_, en souvenir d’une revue

célèbre où il était question, il y a une cinquantaine d’années, de la

maladie des pommes de terre, avait été faite sur le même modèle que sa

devancière, avec cette différence que le terrible phylloxera y jouait le

rôle principal.

Une femme superbe y figurait l’insecte microscopique et dévastateur qui

nous empêchera bientôt de boire du vin de France, si on le laisse faire,

et dès la première scène, elle annonçait ses coupables intentions en

chantant un couplet de facture.

Elle se proposait de surprendre les pauvres vignes endormies et de les

piquer traîtreusement avec une aiguille d’or qu’elle tenait à la main et

qu’elle brandissait, pour montrer ses bras blancs et développer son

torse plantureux.

Le phylloxera était une blonde grasse, et les vignes menacées avaient

été triées sur le volet parmi ces jolies filles qui font profession

d’exhiber leurs charmes sur les planches.

Les spectateurs étaient pris par les yeux, et un murmure approbateur

courut dans la salle. Les lorgnettes entrèrent en jeu à l’orchestre, et

les loges applaudirent discrètement.

Celle qu’occupaient le couple Verdalenc et la baronne Aubrac ne fut pas

la dernière à témoigner son approbation.

--Georges Darès a décidément beaucoup d’esprit, chuchota madame

Verdalenc, sous son éventail, et j’oublie déjà que nous ne devrions pas

être ici, ce soir.

--Pourquoi donc, chère amie? demanda gravement le banquier. Ce pauvre

Trémentin est à peine enterré, c’est vrai, mais enfin il n’était pas

notre parent, et nous pouvons aller au spectacle sans manquer aux

convenances.

Le code des gens du monde est formel sur ce point, et il fait loi comme

le Code civil. J’en appelle à madame la baronne.

--Oh! moi, dit la tante Aubrac, je me gouverne comme je l’entends, et je

m’inquiète fort peu du qu’en dira-t-on. Trémentin était devenu mon neveu

par alliance, c’est vrai; mais mon aimable nièce a pris soin de me

délier de tous les liens qui m’attachaient encore à elle. Et je puis

bien me permettre de faire ce qu’elle ferait, si elle n’était pas

retenue par un reste de pudeur... encore ne m’est-il pas prouvé qu’elle

n’est pas venue ce soir au théâtre, en se cachant. L’auteur de la pièce

est maintenant son meilleur ami.

--Je ne comprends pas la conduite de Darès, s’écria M. Verdalenc. Il

s’est constitué le défenseur de ce mauvais drôle qui est en prison et

qui passera aux assises, cela ne fait pas de doute. J’ai eu beau lui

démontrer que Mareuil a assassiné mon caissier, il n’a rien voulu

entendre.

--Ne disons pas de mal de Darès, qui nous a offert la meilleure loge du

théâtre, murmura madame Verdalenc. On prétend, d’ailleurs, qu’il est

amoureux de mademoiselle Mareuil, et j’excuse toujours les amoureux.

--A ce compte-là, chère madame, s’écria la baronne, vous excuseriez

aussi ma nièce, car elle est folle de ce méchant rimailleur!... Quand je

pense que nous lui avons prouvé, clair comme le jour, qu’il se moquait

d’elle avec une cabotine!...

--Et elle l’avait cru, puisqu’elle vous avait demandé de le mettre à la

porte, appuya madame Verdalenc.

--Parfaitement. Expliquez-moi maintenant comment il a eu l’audace de

venir guetter, sous mes fenêtres, Cécile le lendemain de son veuvage;

pourquoi elle est allée le rejoindre, et ce qu’il a pu lui dire pour la

décider à le suivre.

--C’est donc bien vrai que les choses se sont passées ainsi?

--Tout ce qu’il y a de plus vrai. Madame Mornas était chez moi quand

c’est arrivé... et ce qui dépasse tout, c’est que la même madame Mornas

a pris carrément le parti de ma nièce. Elle va la voir, dans cet

appartement meublé où cette péronnelle s’est établie, afin de mieux

ressembler à une cocotte.

--La femme d’un juge! c’est scandaleux, prononça Verdalenc. Il faut que

son mari n’ait sur elle aucune autorité.

--Oh! c’est une maîtresse femme! dit la baronne, et j’ai toujours pensé

qu’elle menait M. Mornas par le bout du nez. Entre nous, elle lui est

supérieure.

--Je suis très-porté à le croire, chère madame. Ce magistrat m’a

toujours fait l’effet d’être un assez pauvre homme. Et la fortune est

presque tout entière du côté de la femme. Le père d’Arlempde, que j’ai

bien connu, avait gagné gros à tripoter dans des entreprises de

terrains. Il a laissé des capitaux et des immeubles, deux maisons à

Paris, une terre en Brie, sans compter ce que je ne sais pas.

--Et il avait élevé sa fille, Dieu sait comme! reprit madame Verdalenc.

C’est un miracle si elle n’a pas mal tourné. Mais elle est accoutumée à

n’en faire qu’à sa tête. Ainsi, je parierais bien qu’elle n’a pas

demandé à Mornas la permission de passer la soirée à la Porte

Saint-Martin.

--M. Darès lui aura envoyé une loge, murmura la baronne.

--C’est probable. Il ne doute de rien, ce garçon-là, et il a raison,

puisqu’elle a accepté sa politesse. Mais je voudrais bien savoir avec

qui elle est.

--Je puis vous le dire. Ce vilain vieillard qu’elle a amené est une

espèce de charlatan homœopathe que ce pauvre Aubrac, le père de Cécile,

n’aimait guère. Ils ont eu de grosses querelles devant l’Académie, et

ils en sont venus aux injures.

--Comment se fait-il, alors, que madame Mornas, qui patronne Cécile, se

soit accointée d’un ennemi de son père?

--Je crois que le bonhomme est son locataire. Elle l’aura pris pour

chevalier, parce qu’elle l’avait sous la main.

--C’est égal, elle a eu là une singulière idée. Il a l’air effaré comme

un hibou qu’on a tiré de son trou pour le mettre en plein soleil.

Ces propos s’échangeaient à voix basse entre les occupants de la loge,

et n’empêchaient pas M. Verdalenc de lorgner activement l’actrice qui

représentait le phylloxera.

--Je ne crois pas me tromper, murmura-t-il. C’est cette créature que

nous avons surprise un soir causant avec Mareuil aux fauteuils

d’orchestre de ce même théâtre.

--Mais oui. Je la reconnais maintenant, dit la baronne. Il faudra que je

la montre à madame Mornas, pour lui prouver que cette extravagante de

Cécile est la dupe des protestations d’amour du joli Mareuil.

--Je ne crois pas que madame Mornas vienne dans notre loge: Que

ferait-elle de son homœopathe? Elle ne nous l’amènera pas, j’espère.

--Oh! non; mais j’irai la voir au prochain entr’acte. Je prendrai un

plaisir extrême à la taquiner sur ses relations avec ma nièce, et quand

ce vieux fou de Gigondès saura que je suis la belle-sœur de son ancien

ennemi, il en fera une maladie.

--Il s’appelle Gigondès? dit en riant madame Verdalenc. Il est complet.

Mais laissez-moi, chère baronne, écouter les couplets que chante la

Vigne bourguignonne. Elle est gentille, cette petite, et elle a presque

la voix juste.

La causerie s’arrêta et ne reprit plus jusqu’à la fin de l’acte, qui

s’acheva au bruit des applaudissements de la claque.

C’est le moment où les spectateurs assis aux places du rez-de-chaussée

se lèvent et font face aux loges, après avoir fait face à la scène; le

moment où des gens qui ne pouvaient pas se voir pendant qu’on jouait se

reconnaissent tout à coup.

--Ne trouvez-vous pas, chère madame, que maintenant tous les hommes sont

laids? dit la baronne en regardant les messieurs de l’orchestre, qui

semblaient poser pour les spectatrices des loges.

L’entr’acte devait être très-court, et le régisseur, par trois coups

frappés derrière la toile, avait averti le public que le rideau ne

tarderait pas à se relever; de sorte que peu de gens quittaient leurs

places.

--Vous êtes trop sévère, baronne, répliqua madame Verdalenc après avoir

braqué sa lorgnette et passé en revue les occupants qui se présentaient

de face et qui prenaient des attitudes; Georges Darès, pour ne citer que

celui-là, n’est vraiment pas mal.

--Peuh! il manque de prestance. Son ami Caussade est mieux que lui. Il a

de l’étoffe au moins, tandis que votre Darès est un gringalet.

--Vous le connaissez beaucoup, je crois, ce M. Caussade?

--Beaucoup n’est pas le mot; il était lié autrefois avec mon beau-frère,

qui avait la prétention d’aimer les arts et la rage de se faire peindre.

Aubrac lui avait commandé son portrait et celui de sa fille... ça lui a

coûté les yeux de la tête. Les toiles sont encore chez moi, mais elles

n’y resteront pas. Je ne veux plus voir Cécile, même en peinture.

--Je comprends ça, et je trouve même que nous nous occupons trop d’elle.

C’est une femme à la mer, et ce n’est pas à nous d’essayer de la

repêcher.

Mais vous parliez tout à l’heure de la laideur des hommes. Je vous en

signale un qui ne ressemble pas à ses voisins. Examinez ce grand garçon

chevelu qui se cambre au milieu de l’orchestre, sur le même rang que MM.

Darès et Caussade, et qui nous regarde avec une attention soutenue. Il

est fort bien de sa personne.

--Oui, il a une tête originale... aussi originale que son costume...

Mais êtes-vous bien sûre qu’il s’occupe de nous, chère madame?

--Vous ne voyez donc pas qu’il est en contemplation devant notre loge?

--Ou devant une autre, dit à demi-voix la baronne, qui n’était pas aussi

sûre que madame Verdalenc du pouvoir de ses charmes.

--Nous allons savoir à qui il en a, répliqua la femme du banquier; le

voilà qui se dirige vers la sortie. Il va monter ici, n’en doutez pas.

--Comment! vous croyez qu’il oserait se présenter?

--Je crois qu’il va se montrer un instant à la première galerie, pour se

faire voir... et pour nous voir de plus près.

--C’est peut-être l’éclat de vos diamants qui l’attire, insinua

malicieusement la baronne. Et à votre place, si je le rencontrais le

soir dans la rue, parée comme vous l’êtes, je ne serais pas

très-rassurée. Il a un peu l’air d’un brigand, avec sa toque et sa

culotte de velours.

--D’un garde-chasse, tout au plus. Je ne lui trouve rien d’effrayant.

--En vérité, mesdames, dit M. Verdalenc de sa plus belle voix de basse,

vous faites trop d’honneur à cet olibrius en le remarquant. C’est

quelque figurant échappé d’un petit théâtre.

Madame haussa les épaules à cette sortie de son mari, et la baronne

sourit en pensant aux infortunes conjugales de ce financier, qui avait

eu le tort d’épouser une femme très-sensible aux avantages physiques des

hommes.

Un instant après, ce que madame Verdalenc avait prévu arriva. Le gars

qu’elle venait de distinguer apparut à l’entrée du couloir ouvert au

milieu de la galerie et s’y tint debout, les yeux obstinément tournés

vers les loges qui s’alignaient à sa droite.

--Il est mieux que je ne pensais... et moins jeune, murmura la baronne,

qui était aussi connaisseuse que son amie.

--L’âge n’y fait rien. Je n’ai jamais aimé les blancs-becs, soupira

l’ancienne maîtresse de feu Trémentin, lequel dès sa jeunesse était

barbu comme un sapeur.

Et elle se mit à lancer sournoisement des œillades au bel excentrique

planté à dix pas d’elle. Il ne s’en aperçut pas tout d’abord. Il

paraissait chercher quelqu’un, et son attention était ailleurs. Mais il

finit par prendre garde au manége de cette grosse dame dont les épaules,

couvertes de pierreries, étincelaient comme la vitrine d’un bijoutier,

et il n’y resta point indifférent. Un échange de regards s’établit

aussitôt, sans que M. Verdalenc, relégué au fond de la loge, en pût rien

voir.

D’autres voyaient, quoique placés beaucoup plus loin. Darès et Caussade,

de leurs fauteuils d’orchestre, lorgnaient à qui mieux mieux ce couple

mal assorti et se communiquaient tout bas leurs impressions.

--Mon cher, disait Georges, l’escogriffe qui t’a marché sur le pied en

arrivant est du dernier bien avec madame Verdalenc. Ils jouent de la

prunelle tous les deux comme de vrais tourtereaux.

--Elle a de mauvaises connaissances, ta financière, ricana Caussade. Ce

garçon-là me fait l’effet de vivre à ses crochets... grand bien lui

fasse; mais elle devrait l’habiller plus décemment. Il a une tenue de

chef d’écurie ou de valet de chiens... et, dis donc, j’y pense... si

c’était le régisseur d’une terre appartenant à la dame, qui l’aurait

placé là pour récompenser ses services?...

--Les Verdalenc n’ont ni terres ni châteaux.

--C’est égal, si ton ami le chef de la sûreté avait du coup d’œil, il

aurait saisi de loin leur pantomime, et il serait déjà là-haut pour

surveiller ces amoureux.

--Comment! tu crois que cet homme en veste de chasse est l’introuvable

contre-maître qui possédait la clef du hangar?

--Pourquoi pas? Il répond assez à l’idée que je m’en fais, d’après les

renseignements que tu m’as donnés sur son compte.

--Mais alors... madame Verdalenc serait...

--L’inconnue qui a tué Trémentin? Tu sais bien que c’est impossible,

puisqu’elle était assise à sa droite quand il a reçu le coup de fusil.

Mais elle a pu charger une femme de cette vilaine besogne. Toute la

question est de savoir si l’individu qui fait en ce moment les yeux doux

à l’épouse du banquier...

--Est le nommé Garnaroche. C’est peu probable, mais je ne serais pas

fâché de m’en assurer, et quand il reprendra possession de sa stalle...

--Il ne reviendra pas... du moins pour le tableau qui va recommencer. Tu

ne vois donc pas le chef d’orchestre qui frappe sur son pupitre avec son

archet? Il faut s’asseoir, mon cher. Le spectacle n’est plus dans la

salle quand la toile est levée. C’est dommage. J’aurais voulu voir la

fin de cette scène muette qui se passe à la première galerie.

--Moi aussi; mais je réfléchis que si c’était Garnaroche, l’habitant de

Boulogne à qui j’ai envoyé un fauteuil l’aurait déjà signalé. Où est-il

donc, ce brave homme? Je ne l’aperçois plus au balcon.

--Qui sait? il a peut-être reconnu le drôle, et il est allé l’attendre

dans le couloir. Si j’ai deviné, ils ne tarderont guère à s’aboucher,

car ce grand poseur à crinière rousse se décide à déguerpir. L’ouvreuse

de la galerie le pousse dehors, et il ne paraît pas content.

--Bah! il va se réfugier au foyer ou rôder autour de la loge des

Verdalenc. J’ai envie de signaler ses manœuvres au chef de la sûreté.

--Ce sera pour le prochain entr’acte. On commence, et j’espère que tu

vas te tenir tranquille. J’ai été assez dérangé comme ça, et si cet

animal qui m’a marché sur le pied s’avise de revenir occuper sa place,

maintenant que tout le monde est assis, je lui donnerai un croc-en-jambe

pour l’empêcher de passer.

Caussade ne fut point obligé de recourir à cette voie de fait. L’homme à

la veste de chasse ne songeait point à redescendre à l’orchestre. Ainsi

que Darès l’avait prévu, il errait dans le corridor des premières; mais

cette promenade avait évidemment un but, car il allait de loge en loge,

appliquant ses yeux aux trous ronds percés dans les portes.

Il cherchait quelqu’un, ce n’était pas douteux, quelqu’un qu’il avait

aperçu pendant qu’il stationnait à l’entrée de la galerie, et qu’il

espérait retrouver en examinant chaque loge l’une après l’autre.

Un habitué du théâtre n’aurait pas été embarrassé, mais ce chercheur n’y

venait sans doute pas souvent, et il avait négligé de compter les

compartiments dont l’un était occupé par les Verdalenc, de sorte que les

numéros ne constituaient pour lui qu’une indication insuffisante.

Et quelques-unes des ouvertures à travers lesquelles il regardait

étaient masquées par un rideau vert que, du reste, il écartait sans se

gêner le moins du monde.

Les ouvreuses rassemblées dans le couloir l’observaient, à cause de son

costume bizarre, et l’une d’elles, intriguée de ses allures, se détacha

du groupe pour lui demander ce qu’il voulait. Peut-être espérait-elle

qu’il allait payer d’une pièce blanche un renseignement, mais il la

reçut de façon à lui ôter l’envie d’y revenir, et il continua

imperturbablement son inspection.

On riait et l’on applaudissait dans la salle. Les spectateurs des loges

étaient attentifs à ce qui se passait sur la scène et n’entendaient

point le léger bruit que ce curieux indiscret faisait en soulevant le

rideau.

Si madame Verdalenc l’avait aperçu, elle n’aurait pu retenir un petit

cri de surprise et d’émotion; mais en ce moment, elle écoutait la pièce,

et la pièce l’amusait.

L’homme en était à sa septième porte, et il venait de coller sa figure

au vasistas, lorsqu’on lui frappa sur l’épaule.

Il se retourna brusquement, et il recula de surprise en se retrouvant

face à face avec Jean Bigorneau.

--C’est donc toi, mon garçon, s’écria le vieux contre-maître. Il m’avait

semblé te reconnaître tout à l’heure, mais je n’étais pas sûr... Je me

disais: C’est bien Garnaroche que je vois là-bas, planté à l’entrée de

la galerie... c’est sa tête... seulement, il ne s’habille pas comme

ça... Alors, pour te voir de plus près, j’ai quitté ma place...

--Vous auriez mieux fait d’y rester, répliqua Garnaroche d’un air

bourru. Je ne cours pas après vous, moi. Et si j’avais su vous

rencontrer ici...

--Tu n’y serais pas venu? Pourquoi ça? Est-ce que nous n’avons pas

toujours été bons amis? Il y a longtemps que nous n’avons trinqué

ensemble, c’est vrai, mais ce n’est pas ma faute si tu ne mets plus les

pieds à Boulogne. Il y en a dans le pays qui disent que tu es mort.

--Laissez-les dire. Je n’y reviendrai jamais.

--Tant pis. On te regrettera chez nous. Qu’est-ce que tu fais

maintenant?

--Je vis de mes rentes.

--Tu en as donc, des rentes?

--Probablement, puisque j’en vis.

--Ça ne m’étonne plus que tu restes à Paris. Ça n’est pas gai,

Boulogne... surtout l’hiver... Mais tu as donc oublié que tu es

propriétaire dans la commune?... Tu devrais la vendre, ta baraque... Je

crois qu’elle ne te sert à rien.

--Quelle baraque?

--Fais donc pas l’innocent... celle qui est en face de l’auberge du père

Cabassol... tu y as nocé plus souvent qu’à ton tour, dans le temps.

--Possible, mais je n’y nocerai plus.

--Alors, tu te ranges. Tu as raison. C’est bon de s’amuser quand on est

jeune; mais tu dois aller sur tes quarante-cinq ans, et il faut bien

faire une fin. Tu devrais te marier, puisque tu es riche!

--Ah çà, père Bigorneau, est-ce que vous allez m’embêter longtemps avec

vos conseils?

--Ne te fâche pas, mon garçon. C’est dans ton intérêt que je me suis

dérangé pour te parler. J’ai pensé: Il ne sait peut-être pas qu’on le

cherche.

--Qui donc me cherche?

--Le commissaire de police, parbleu! Tu te doutes bien pourquoi.

--Ma foi, non.

--Tu ne lis donc pas les journaux?

--Jamais! la politique m’assomme.

--Il ne s’agit pas de politique. Si tu les lisais, tu aurais vu qu’on a

tué un monsieur dans la salle du père Cabassol.

--Ça, je m’en bats l’œil.

--Naturellement, si tu ne le connais pas. Mais le coup de fusil qui l’a

tué est parti de la cabane que notre ancien patron, le père Fauvel, t’a

laissée quand il est mort.

--Celui qui a tiré a donc enfoncé la porte? La boîte était fermée.

--Voilà justement le chiendent, mon petit. Et ça me fait plaisir que tu

me répondes comme tu le fais, parce que je vois que tu n’as rien sur la

conscience.

--Est-ce que, par hasard, on m’accuserait? demanda Garnaroche, sur un

tout autre ton.

--Dame! ça pourrait bien arriver. Mais puisque je te trouve, je vais te

dire où en est l’affaire. Seulement, nous ne sommes pas trop bien ici

pour causer. Il y a des mouchards dans la salle.

--Eh bien, venez au foyer. Pendant qu’on joue, il n’y a personne.

--Conduis-moi. Je ne sais pas où c’est.

Garnaroche se dirigea aussitôt vers la sortie du corridor, non sans

avoir, avant de s’éloigner, donné un coup d’œil à la porte de la loge

près de laquelle Bigorneau l’avait surpris.

Quand ils furent seuls dans le foyer, le vieux contre-maître reprit:

--C’est moi qui suis cause que la police est après toi, et je veux que

tu sois sur tes gardes, parce que maintenant je crois que tu es blanc

dans cette mauvaise histoire-là, et si je t’ai fait du tort, je veux le

réparer. Voilà la chose: les commissaires, le juge et tout le

tremblement sont arrivés à Boulogne le lendemain du coup... Faut te dire

que la veille on avait trouvé la baraque ouverte et la clef dans la

serrure. Alors, ils cherchaient le propriétaire, et personne ne pouvait

les renseigner, car, dans le pays, il n’y en a pas beaucoup qui se

souviennent du père Fauvel et de toi. Ça m’est revenu, et je me suis

présenté pour les tirer d’embarras. Je leur ai conté ce que je savais.

Je ne pensais pas te nuire, puisque je n’étais pas sûr que tu étais

encore en vie.

--Qu’est-ce que vous leur avez dit sur moi? demanda Garnaroche en

fronçant le sourcil.

--Pas grand’chose. Je leur ai dit que tu avais disparu depuis la guerre,

mais qu’avant la guerre tu venais des fois coucher dans ta maison de

planches, et que tu n’y venais pas toujours seul. Alors, comme ils se

sont mis dans la tête que c’est une femme qui a fait le coup...

--Une femme? répéta Garnaroche, visiblement impressionné par cette

information.

--Oui, une femme... Il paraît qu’on a trouvé la marque de ses pas dans

la baraque... et ils croient que c’est toi qui la lui as prêtée, cette

clef... Je l’ai cru aussi, moi... et si c’était vrai, ça ne prouverait

pas encore que tu es coupable, car tu aurais bien pu la confier à une

bonne amie qui te l’aurait demandée, sans te dire ce qu’elle voulait en

faire.

--Mais... qui donc a-t-on tué?

--Un monsieur qui s’était marié le matin et qui donnait son dîner de

noces chez Cabassol. Alors, tu comprends... on a pensé tout de suite

qu’il avait quitté une maîtresse pour prendre une femme légitime, et que

cette maîtresse s’était vengée. Mais tu n’aurais rien à voir là dedans.

Ce monsieur ne t’avait rien fait.

--Comment s’appelait-il?

--Je n’ai pas très-bien retenu son nom... C’est quelque chose comme

Trimoulin où Tromatin... mais j’ai entendu dire qu’il était caissier

dans une maison de banque... même que c’était le banquier qui payait le

repas... quinze francs par tête... tous gens huppés, paraît.

--Trémentin, peut-être? demanda Garnaroche très-ému.

--Je crois bien que c’est ça.

--Un grand brun, n’est-ce pas?

--Ça, je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu. Je n’étais pas là quand il a

été tué, et l’on a emporté le corps à Paris, une heure après; mais tu le

connaissais donc, toi, puisque tu sais son nom?

--Non... j’ai entendu parler de lui, voilà tout.

Garnaroche, depuis un instant, n’était plus le même homme, et le trouble

qu’il éprouvait n’échappait point à Bigorneau, qui lui dit:

--Écoute, mon garçon, je ne te demande pas tes secrets, mais j’ai dans

l’idée que tu sais à qui tu as donné la clef... et faut pas être bien

malin pour deviner que c’est à une femme. Si c’est elle qui a tiré, je

suis sûr qu’elle ne t’a pas consulté; mais ça n’empêche pas que tu

pourrais te trouver compromis... C’est pour ça que, moi, si j’étais à ta

place, je dirais la vérité au juge, et je laisserais la femelle se

débrouiller comme elle pourrait.

--Vous vous trompez, répondit Garnaroche d’une voix mal assurée; je n’ai

pas prêté la clef...

--Tu l’avais pourtant, et il n’y en avait qu’une...

--Il y a longtemps que je l’ai perdue.

--La personne qui s’en est servie l’aurait donc trouvée... et elle

aurait découvert que c’était justement celle de la baraque. Jamais la

police ne voudra croire ça. Tu ferais mieux de lâcher tout le paquet...

d’autant que j’ai entendu dire qu’on a arrêté le petit-fils au père

Fauvel...

--Louis Mareuil? Vous disiez tout à l’heure qu’on accusait une femme...

Je ne comprends pas.

--Moi non plus, je ne comprends pas, mais c’est comme ça. Peut-être que

le pauvre garçon avait des accointances avec la femme qu’ils

cherchent... Tu te le rappelles bien, ce petit qui venait quelquefois au

chantier avec son grand-père?

--Je l’ai vu il n’y a pas trois mois, et je lui ai parlé... dans le

jardin du Palais-Royal...

--Et sa mère, est-ce que tu l’as rencontrée aussi?

--Non. Et je n’ai jamais mis les pieds chez elle depuis que le patron

est mort: elle ne m’aimait pas.

--Le juge s’est peut-être figuré que tu as donné ta clef à Louis

Mareuil. Tu sais ce qu’il en est, toi, et s’il est innocent, tu ne peux

pas le laisser condamner quand tu as les moyens de le sauver.

Garnaroche baissa la tête et ne répondit pas.

--Pense donc, reprit Bigorneau, que la police a ton signalement, et

qu’elle finira bien par te pincer. Le chef est ici ce soir.

--Le chef?

--Oui, celui qui commande à tous les mouchards. Il est à l’orchestre, et

ça ne m’étonnerait pas que ça soit lui qui m’ait fait envoyer une

place... Tu penses bien que je ne l’ai pas payée au bureau... Il se sera

dit que tu viendrais peut-être au théâtre... Il sait que tu aimes à

t’amuser, et il sait aussi que je te connais... et s’il m’a vu sortir...

--Alors, pourquoi êtes-vous venu me parler?

--Parce que je voulais t’avertir. Et maintenant, je te conseille de

décamper... à moins que tu ne te décides à lui nommer la coquine qui

s’est servie de la clef.

Garnaroche était dans un état d’agitation extraordinaire. Il hésitait

visiblement à suivre le conseil que lui donnait Bigorneau, et il se

demandait ce qu’il allait faire.

--Tu aurais tort de te mettre dans le pétrin pour une femme qui ne vaut

pas cher, reprit l’ancien contre-maître, et encore plus tort d’y laisser

les autres. Mais si tu ne veux pas dire la vérité, file, mon garçon; il

n’est que temps.

--Me promettez-vous de ne pas dire que vous m’avez vu?

--Non. Je ne veux pas mentir. Mais si l’on me demande ce que je pense de

ton affaire, je dirai que je te crois innocent. Et quant à ce qui est de

te faire prendre, tu peux être tranquille, vu que je ne sais pas où tu

demeures.

--Adieu, alors... et merci, dit Garnaroche en se précipitant hors du

foyer.

Bigorneau n’essaya point de le retenir. Il aimait tout autant qu’il

échappât à la police, car il était sincèrement convaincu que son ancien

camarade, dont il ne pensait pas beaucoup de bien, n’était pas coupable,

et il l’excusait de ne pas dénoncer la femme à la clef.

Le brave homme s’en allait reprendre sa place au balcon, lorsque, dans

le corridor où il avait rencontré Garnaroche, il fut abordé par le chef

de la sûreté, qui lui dit:

--Bonsoir, monsieur Bigorneau; je vous cherchais.

--C’est bien de l’honneur pour moi, monsieur le commissaire, répondit le

bonhomme. Je ne pensais pas que vous m’aviez vu.

--Mais si. Je savais que vous étiez ici. C’est moi qui ai prié l’auteur

de la pièce de vous envoyer un fauteuil de balcon. Et comme je voulais

causer avec vous, j’ai quitté ma place quand je me suis aperçu que vous

quittiez la vôtre. J’ai cru que le spectacle vous ennuyait et que vous

vous en alliez.

--Il n’y a pas de danger. Je n’ai pas si souvent l’occasion d’aller au

théâtre, et je ne me suis jamais tant amusé que ce soir.

--Vraiment!... eh bien, on ne s’en douterait pas. Vous êtes sorti juste

au moment où le deuxième acte allait commencer.

--C’est que, dans la salle, il fait si chaud... J’avais besoin de

prendre l’air... Alors, j’ai été me promener au foyer...

--Seul? demanda le chef de la sûreté en regardant Bigorneau dans le

blanc des yeux.

--Non, répondit après un instant d’hésitation l’ancien contre-maître,

j’ai trouvé dans le corridor un garçon que je connais...

--Un grand qui a les cheveux roux et une casquette de jockey.

--Vous l’avez remarqué?

--Parbleu! il est assez remarquable... et il a posé dix minutes au

milieu de la galerie... Qu’est-ce que vous en avez fait?

--Rien, monsieur le commissaire; il est parti.

--Comment, parti! Vous voulez dire qu’il est retourné à la place où il

était avant de monter?

--Non... il est parti tout à fait... et il ne reviendra pas.

--Pourquoi?... Vous devez le savoir.

--Je crois bien que c’est parce qu’il ne tenait pas à vous rencontrer.

--Alors, c’est Garnaroche.

--Oui, monsieur le commissaire. Et j’ai été bien étonné de le voir ici.

--Si étonné que vous l’avez laissé filer, au lieu de me l’amener. Mais

il ne doit pas être loin.

--Pardonnez-moi... J’ai dans l’idée qu’il ne s’est pas arrêté à flâner

devant la porte du théâtre... vu que je lui ai dit que vous le

cherchiez, et que c’est ça qui l’a décidé à décamper.

--Alors, vous avez raison. Il a déjà fait du chemin, et il est inutile

que j’envoie mes agents courir après lui, dit froidement le chef de la

sûreté.

Et, après un silence:

--Savez-vous, monsieur Bigorneau, que vous venez de vous mettre dans un

assez mauvais cas, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous signaler au

juge d’instruction, comme étant d’accord avec un homme impliqué dans une

affaire d’assassinat?

--Je n’ai pas peur de ça, répondit Bigorneau sans s’émouvoir. J’ai été

le premier à vous apprendre, il y a huit jours, que la cabane

appartenait à Garnaroche. Mais je n’étais pas chargé de l’arrêter.

--Vous auriez pu du moins ne pas l’avertir que j’étais là. La semaine

dernière, vous étiez disposé à aider la justice, et vous vous vantiez de

ne pas être du parti des coquins. Ce soir, vous faites tout le

contraire.

--Je vais vous dire, monsieur le commissaire... c’est que je l’ai

interrogé... et, d’après ce qu’il m’a répondu, je suis sûr qu’il n’a

rien à se reprocher... Il ne vaut pas grand’chose, je le crois... mais

ce n’est pas lui qui a fait le coup... Il ne savait seulement pas qu’on

a tué un homme chez Cabassol.

--Et vous vous êtes chargé de le renseigner. Vous vous êtes mêlé de ce

qui ne vous regardait pas, monsieur Bigorneau, et vous pourriez bien

vous en repentir. Je serai obligé de rendre compte de votre conduite.

--Ma conduite! mais je ne la cache pas, et je suis prêt à dire tout ce

qui s’est passé entre Garnaroche et moi.

--Dites toujours.

--D’abord, si je l’ai abordé, c’est que je voulais voir comment il

prendrait la chose. Je ne lui avais pas parlé depuis douze ans, et je

pensais qu’il se défierait de moi. Ça aurait été signe qu’il ne se

sentait pas blanc. Mais non... il m’a reçu à peu près comme un chien

dans un jeu de quilles, parce que je le dérangeais... Il était en train

de faire de l’œil aux femmes dans les loges... et puis, quand je lui ai

conté l’histoire du coup de fusil, il m’a écouté tranquillement... ça

l’intéressait, mais ça ne le troublait pas... Alors, je lui ai parlé de

la clef... Il m’a répondu qu’il l’avait perdue, et j’ai deviné qu’il

mentait.

--Parbleu! il l’a prêtée à sa maîtresse, et c’est cette femme qui a

assassiné le caissier de M. Verdalenc. Garnaroche est son complice.

--Si vous l’aviez entendu, monsieur le commissaire, vous penseriez comme

moi que la gueuse ne lui a pas dit pourquoi elle avait besoin de la

clef. C’était écrit sur sa figure qu’il n’en savait rien du tout et

qu’il lui en voulait à mort de l’avoir mis dedans. Moi, je vois d’ici

comment c’est arrivé. Ça devait être une de ses anciennes... de celles

qui venaient autrefois faire la noce avec lui dans la baraque; elle

l’avait lâché pour en prendre un autre... il l’aura rencontrée et elle

lui aura promis qu’elle reviendrait un soir passer une heure ou deux

sous le hangar. Il aura gobé la blague et il lui aura remis la clef. Il

attendait qu’elle lui écrivît pour lui donner un rendez-vous. Et quand

je lui ai dit à quoi la clef a servi, il a fait une tête!... S’il avait

tenu la femme sur le moment, elle aurait passé un mauvais quart d’heure.

Le chef de la sûreté écoutait avec beaucoup d’attention les

raisonnements du père Bigorneau, et, tout en s’étonnant de la sagacité

du bonhomme, il ne pouvait pas s’empêcher de trouver qu’ils étaient

logiques. Avec son bon sens naturel, l’ancien contre-maître arrivait à

la même conclusion que le plus habile et le plus expérimenté des

policiers, qui lui dit d’un ton très-radouci:

--S’il veut faire payer à cette coquine le mauvais tour qu’elle lui a

joué, il n’a qu’à la dénoncer.

--C’est bien ce que je lui ai conseillé, répliqua aussitôt Bigorneau. Et

c’est là surtout que j’ai connu que j’avais touché au bon endroit. Il

était dans un état!... Il voulait et il ne voulait pas... pour sûr, il

en tient encore pour c’te femelle de malheur, car, finalement, il a pris

le parti de se sauver, plutôt que de me la nommer... et pourtant je lui

avais dit qu’on accusait le petit-fils de notre ancien patron, et ça lui

a fait un drôle d’effet. Il m’a juré qu’il n’a jamais mis les pieds chez

madame Mareuil depuis la mort du père Fauvel. Enfin, il réfléchira et il

se décidera peut-être à dire la vérité pour empêcher qu’on ne condamne

un innocent.

--Je n’y compte guère. Lui avez-vous demandé où il demeure et ce qu’il

fait?

--Oui; il m’a répondu qu’il vivait de ses rentes et j’ai bien vu que je

n’en tirerais rien de plus. Mais il m’a poussé une idée... ça se peut

bien qu’elle est bête...

--Voyons votre idée.

--Eh bien, je me suis dit que la femme devait être ici dans une loge, et

que c’était pour la regarder de plus près qu’il est monté à la galerie.

--Alors, ce serait une femme...

--De la _haute_. Il n’y a que les femmes de la _haute_ qui vont aux

premières.

--Auriez-vous remarqué celle dont il s’occupait?

--Non. J’étais trop loin. A côté de l’endroit où il se tenait, il n’y

avait que des vieilles. Mais quand je l’ai rencontré dans le corridor,

il était collé contre la porte d’une loge.

--Laquelle? demanda vivement le chef de la sûreté.

--Je ne pourrais pas vous dire. Toutes les portes se ressemblent, et je

n’ai pas fait attention au numéro. C’était du côté où nous sommes.

A ce moment, l’acte finissait, et quelques spectateurs de la galerie

commençaient à se répandre par les couloirs.

Le commissaire avait encore bien des questions à adresser à Bigorneau,

et il allait l’entraîner dans quelque coin où l’on pût causer en paix,

lorsque la porte d’une loge s’ouvrit tout près d’eux.

La baronne Aubrac sortait, escortée par M. Verdalenc, et le commissaire

devina sans peine qu’elle allait visiter une personne qui occupait une

des loges voisines.

Le chef de la sûreté connaissait de vue la baronne et le banquier. Il

connaissait aussi madame Verdalenc, car depuis qu’il s’était chargé de

mener l’enquête sur les personnes au milieu desquelles avait vécu le

beau Trémentin, il n’avait pas perdu son temps, et ses investigations

discrètes lui avaient déjà appris bien des choses.

Il venait de constater la présence de la femme qui passait pour avoir

été la première maîtresse du futur caissier, et de remarquer les

œillades qu’elle échangeait avec un grand gaillard dont le costume et la

tournure étaient faits pour attirer son attention.

Il savait maintenant à quoi s’en tenir sur ce personnage, et les

réponses si nettes de Bigorneau n’avaient fait que confirmer des

soupçons qui lui étaient venus.

Il se demandait si Garnaroche n’avait pas été le prédécesseur de

Trémentin dans les bonnes grâces de madame Verdalenc, qui l’aurait

depuis longtemps cassé aux gages en lui assurant une situation modeste,

un emploi subalterne, quelque chose comme une retraite, après un certain

nombre d’années de service.

En admettant que cette supposition fût fondée, le crime et les détails

de son exécution s’expliquaient assez bien.

Madame Verdalenc avait pu enjoindre à son ancien amant de lui remettre

la clef de la baraque, sans lui parler de l’usage qu’elle voulait en

faire, et confier cette clef, en indiquant la manière de s’en servir, à

une personne placée sous sa dépendance et peu chargée de scrupules,--une

femme très-probablement.

On en trouve à Paris qui tuent pour de l’argent, et madame Verdalenc

était assez riche pour payer largement.

Le chef de la sûreté était si bien entré dans cette voie, qu’il s’était

renseigné sans bruit sur les domestiques de madame Verdalenc, et qu’il

faisait surveiller la femme de chambre et la cuisinière.

Madame Verdalenc avait assisté au repas de noces; elle était même assise

à table à côté d’Edmond Trémentin, et ce fait incontestable ne

s’accordait guère avec les hypothèses de ce chercheur, mais il ne les

dérangeait pas complétement, car il était convaincu que la balle qui

avait frappé Trémentin était destinée à Cécile Aubrac. Il avait élevé

sur cette base tout un échafaudage de raisonnements spécieux. Il se

disait que la dame ne pouvait pas s’opposer ouvertement à un mariage

arrangé par M. Verdalenc, mais qu’elle avait dû être furieuse de voir un

homme qu’elle aimait encore avec rage, comme aiment les vieilles femmes,

épouser une jeune et jolie personne, et que, tout en dissimulant sa

colère, elle s’était juré de se venger, non pas sur l’infidèle, mais sur

la rivale qu’elle exécrait.

Tout ce plan qu’il lui prêtait était bien noir et bien hardi pour une

bonne bourgeoise qui jusqu’alors s’était contentée de tromper

discrètement son mari, et on ne s’expliquait guère qu’elle se fût si

vite consolée de la maladresse qui avait coûté la vie à son amant adoré.

Mais le policier émérite la prenait pour une femme exceptionnellement

forte et croyait à la vérité du proverbe: Il n’est pire eau que l’eau

qui dort.

Bigorneau, lui, ne savait rien de tout cela; Bigorneau n’avait même pas

pu indiquer d’une façon précise la loge qui préoccupait tant Garnaroche.

Il semblait même penser que ce n’était pas celle où se tenait le couple

Verdalenc.

Pour le chef de la sûreté, il s’agissait maintenant de passer les autres

loges en revue, et en voyant madame Aubrac au bras du banquier, il pensa

tout de suite à la suivre. Ils allaient évidemment faire une visite à

des personnes qu’ils connaissaient, car, au lieu de se diriger vers le

foyer, ils avaient pris le corridor des premières et ils regardaient les

numéros inscrits sur les portes. C’était le cas ou jamais de ne pas les

perdre de vue, afin de savoir chez qui ils allaient entrer.

Pour les surveiller, le commissaire n’avait plus besoin de Bigorneau, et

il se hâta de le congédier, en le priant de ne pas quitter la salle

avant la fin du spectacle.

Bigorneau s’éloigna sans rien promettre, car il devinait que la police

voulait faire de lui un auxiliaire actif, et ce rôle ne lui souriait

pas.

Le chef de la sûreté se dissimula du mieux qu’il put, en se mêlant aux

promeneurs qui commençaient à circuler dans les couloirs, et vit M.

Verdalenc se faire ouvrir une loge occupée par une dame et par un vieux

monsieur.

Après un échange de politesses qui dura quelques instants, madame Aubrac

y entra seule et Verdalenc s’en alla rejoindre sa femme.

A ce moment, le commissaire fut abordé par Darès, qui était monté dans

le vague espoir de rencontrer l’homme à la veste de chasse, et qui

n’était point fâché de faire part de ses soupçons au grand maître des

policiers.

Caussade, qui ne partageait pas les idées de son ami, était resté

tranquillement dans sa stalle d’orchestre.

--Eh bien, cher monsieur, dit Darès, avez-vous vu ce naturel de

Boulogne-sur-Seine que j’ai fait placer au balcon?... Quand vous avez

quitté votre place, j’ai pensé que vous alliez le rejoindre...

--Vous aviez deviné, cher monsieur, et nous causerons de cela tout à

l’heure, répondit le chef de la sûreté, mais d’abord, un renseignement,

s’il vous plaît... c’est bien M. Verdalenc qui vient de conduire une

dame?...

--La baronne Aubrac?... Parfaitement... et je suis charmé qu’il ne m’ait

pas aperçu, car il se serait accroché à moi... et il m’ennuie.

--Pourriez-vous me dire qui occupe la loge où il a laissé la baronne?

--Je ne connais pas du tout le vieux monsieur, mais la femme en robe

noire est madame Mornas. C’est moi qui ai envoyé la loge à son mari. Je

ne me flattais pas trop qu’il y viendrait. Ma pièce n’est pas faite pour

les magistrats.

--Et sa femme y est venue sans lui, murmura le commissaire.

--Oh! elle va fort bien seule dans le monde et ailleurs.

--Avez-vous remarqué ce grand diable qui s’est tenu pendant un quart

d’heure à l’entrée de la galerie, étalant son torse et lorgnant les

femmes?

--Ah! je crois bien que je l’ai remarqué. Il a commencé par entrer à

l’orchestre, en marchant sur les pieds de Caussade, qui est furieux

contre lui... à ce point qu’il prétend que ce malotru doit être le

fameux Garnaroche, propriétaire de la baraque.

--M. Caussade ne se trompe pas. C’est Garnaroche en personne.

--Voilà une chance, par exemple! Alors, vous l’avez coffré?

--Malheureusement, non, et il est déjà loin d’ici. Je suis arrivé trop

tard.

--Comment savez-vous donc que c’est lui?

--Le père Bigorneau, de Boulogne, lui a parlé et l’a laissé partir. Au

lieu de me servir, il m’a nui, le brave homme, car il a dit à ce

Garnaroche qu’on le cherchait, et il lui a raconté l’histoire du coup de

fusil tiré de la baraque... de sorte que, maintenant, le gredin est sur

ses gardes. Ça m’apprendra à ne plus jamais compter sur les gens qui ne

sont pas du métier.

--Diable! je regrette de lui avoir envoyé une stalle.

--Après tout, je lui dois de connaître maintenant la figure de

Garnaroche. J’ai son signalement dans ma tête et toute la brigade de

sûreté l’aura demain. D’ailleurs, je suis à peu près sûr que le drôle

reviendra se faire prendre.

--Ici?

--Non, chez la femme qui a emprunté la clef de la cabane.

--Encore faudrait-il savoir où elle demeure.

--Je le saurai peut-être ce soir. Elle est là dans une des loges du côté

droit. Il ne s’agit plus que de trouver laquelle.

--Le fait est que tout à l’heure il dévorait des yeux madame Verdalenc,

et Caussade, qui a décidément trop d’imagination, a essayé de me

persuader que cette vénérable quinquagénaire était la maîtresse de ce

chenapan.

--Elle a pu l’être autrefois... Mais il n’est pas question de cela pour

le moment. Voulez-vous me rendre un service?

--Très-volontiers.

--Et vous rendrez service en même temps à Louis Mareuil.

--Que faut-il faire?

--Êtes-vous avec madame Mornas dans des termes qui vous permettent de

vous présenter dans sa loge?

--Je ne suis pas lié avec elle, mais je l’ai rencontrée souvent avec les

Verdalenc, et comme elle m’a fait l’honneur d’accepter le coupon que je

lui ai envoyé, je puis bien aller la saluer.

--Alors il faudrait profiter du moment où la baronne Aubrac est avec

elle. Vous amèneriez la conversation sur l’homme qui lançait des

œillades aux spectatrices des loges, et d’après les réponses de ces

dames, vous sauriez si elles l’ont remarqué. Vous pourriez même aller

jusqu’à nommer devant elles Garnaroche.

--Et je vous raconterai après mes impressions... Diable! c’est que...

--Vous ne vous souciez pas de faire une besogne qui rentre dans mes

attributions... Je conçois cela... et s’il ne s’agissait pas de prouver

l’innocence de votre ami, je vous jure que je ne m’adresserais pas à

vous... mais vous vous intéressez à ce jeune homme, et...

--Vous avez raison, dit Georges Darès. Qui veut la fin veut les moyens.

Où vous retrouverai-je?

--Au foyer, après l’acte qu’on va jouer.

Il fallait que Georges Darès aimât bien Louis Mareuil et surtout Annette

Mareuil, car la mission qu’il venait d’accepter n’était pas de celles

dont un galant homme se charge volontiers; et pour calmer ses scrupules,

il était obligé de se citer à lui-même un axiome qui fait partie de la

doctrine des jésuites.

Il voulait la fin et il ne regardait pas de trop près au choix des

moyens; parce que la fin, c’était la mise en liberté d’un brave garçon

dont la sœur lui était chère.

Et il se serait parfaitement contenté de ce résultat, car, à vrai dire,

il lui importait fort peu que la mort de M. Trémentin fût vengée. S’il

entrait dans les vues du commissaire, ce n’était pas du tout pour

l’aider à trouver les coupables, mais pour l’aider à sauver un innocent.

Il avait, du reste, fort bien compris ses instructions et il avait assez

de finesse, de tact et d’esprit pour les exécuter adroitement.

Il tenait madame Mornas pour une femme intelligente, et une conversation

avec elle ne l’embarrassait pas. Elle savait mettre les gens à l’aise et

il n’ignorait pas qu’elle avait pris, dès le début, le parti de Cécile

Aubrac. Il pouvait donc compter qu’elle ne marchanderait pas les

renseignements, si elle était en mesure d’en fournir.

Et afin de profiter de l’entr’acte qui facilite les conversations, il

n’attendit pas, pour se faire ouvrir la porte de la loge, que le chef de

la sûreté se fût éloigné.

A peine entré, Georges se trouva presque nez à nez avec M. Gigondès, qui

avait cédé à madame Aubrac sa place sur le devant de la loge et qui

paraissait plongé dans de profondes méditations.

Le bonhomme leva la tête et regarda le visiteur d’un air ébahi. La

baronne parut étonnée aussi, et assez peu satisfaite; mais madame Mornas

accueillit Darès avec un empressement marqué.

--Que c’est aimable à vous, monsieur, de venir me voir, dit-elle en lui

tendant la main. Il me tardait de vous complimenter. Votre pièce est

charmante, et je ne saurais trop vous remercier de la gracieuseté que

vous m’avez faite en m’offrant cette loge.

--C’est à moi de vous remercier, madame, d’avoir bien voulu l’accepter,

répliqua Georges, afin de ne pas être en reste de banalités polies. Je

regrette que M. Mornas ne soit pas venu, mais je comprends qu’il n’ait

pas été tenté d’écouter les coq-à-l’âne d’une féerie.

--Oh! ce n’est pas cela. La pièce est pleine de mots qui l’auraient

beaucoup amusé, mais il a en ce moment des occupations qui absorbent

tout son temps. Il passe ses journées au palais et quand il rentre le

soir à la maison, il s’enferme dans son cabinet pour étudier des

dossiers. Je ne le vois plus.

Mais permettez-moi de vous présenter à madame la baronne Aubrac, que

vous avez déjà rencontrée chez madame Verdalenc... et à M. Gigondès, mon

voisin... un savant de premier ordre que j’ai l’honneur d’avoir pour

locataire... et qui sera bientôt membre de l’Institut.

Il y eut un échange de salutations qui fut suivi d’un silence. On

s’observait. La baronne s’éventait pour se donner une contenance.

Gigondès, qui la voyait d’un mauvais œil, à cause du nom qu’elle

portait, Gigondès enfouissait son menton dans sa cravate et renfrognait

encore son visage dont l’expression habituelle n’était pas la bonne

humeur. Seule, madame Mornas restait avenante et gaie comme toujours.

--Savez-vous, monsieur, dit-elle en souriant, que madame Verdalenc sera

jalouse si vous n’allez pas lui faire une visite quand vous nous

quitterez!... Oh! après l’acte qu’on va jouer, car j’entends vous garder

le plus longtemps possible.

--J’ai bien l’intention d’aller la voir, murmura Darès, et cependant je

crains que nous ne soyons un peu en froid.

--En froid!... Depuis quand?

--Mais... depuis l’événement qui a mis tant de personnes en deuil... Un

de mes meilleurs amis est accusé d’un crime abominable... J’ai

naturellement pris sa défense... et je sais que M. Verdalenc lui est

très-hostile... j’espère cependant que nous ne sommes pas brouillés,

puisqu’il m’a fait l’honneur de se servir de la loge que j’ai mise à sa

disposition.

--Vous vous raccommoderez tout à fait quand l’erreur dont M. Mareuil a

été victime sera reconnue... et je crois pouvoir vous annoncer que cela

ne tardera guère.

--Voilà une assurance qui, venant de vous, madame, va faire trois

heureuses, si vous m’autorisez à la répéter...

--A madame et à mademoiselle Mareuil? Non-seulement je vous y autorise,

mais je vous en prie, monsieur. Mon mari ne vous tiendrait pas ce

langage... il est magistrat... Mais moi, je n’ai pas prêté serment de

garder les secrets de l’instruction... et je puis bien vous dire qu’on

n’a aucune preuve sérieuse contre votre ami, et qu’il serait déjà libre,

si certains points encore obscurs avaient été éclaircis.

--Quoi! chère madame, s’écria la baronne, vous vous intéressez à un

homme qui a été la cause des extravagances auxquelles se livre ma

malheureuse nièce?

--Je suis toujours du parti des amoureux, dit doucement madame Mornas.

--Des amoureux sincères, j’en suis aussi; mais ce triste garçon se

moquait de Cécile, tout en lui faisant la cour à cause de sa fortune. Ne

vous ai-je pas dit qu’il courait les filles de théâtre?

--Vous me l’avez dit, chère madame, mais je ne l’ai pas cru.

--Serez-vous convaincue quand je vous aurai montré sa maîtresse? Vous

venez de la voir parader sur les planches. C’est cette créature blonde

et grassouillette qui représente le phylloxera. Et, entre nous, si M.

Mornas la faisait appeler, il serait vite édifié sur les mœurs et sur

les sentiments du jeune Mareuil.

--Pardon, madame, dit vivement Georges Darès, je connais la demoiselle

en question. Elle joue dans toutes mes pièces. Je puis vous certifier

qu’elle vit avec le premier comique de la troupe et qu’elle est

follement éprise de ce cabotin. Si elle le trompait, ce ne serait pas

pour rien, et Louis Mareuil n’a jamais eu d’argent. Ceux qui ont répandu

le bruit qu’il était l’amant de cette femme l’ont calomnié... et je ne

serais pas surpris que ce fût avec intention.

La baronne se redressa d’un air offensé et, s’adressant à madame Mornas,

sans honorer d’une réponse l’avocat de Louis Mareuil:

--Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée. J’ai le malheur de ne

pas être du même avis que monsieur, et il ne me convient pas de discuter

avec lui. Je vais rejoindre madame Verdalenc.

--Comme il vous plaira, madame, répliqua sèchement Berthe.

La tante Aubrac se leva, comme si elle eût été poussée par un ressort,

et Georges dut se lever aussi pour la laisser passer; mais il voulut se

montrer poli jusqu’au bout.

--Vous me permettrez bien, dit-il, de vous offrir mon bras pour vous

reconduire jusqu’à la porte de votre loge. Nous ne servons pas la même

cause, mais je n’en suis pas moins à vos ordres.

--Je vous rends grâce, monsieur, j’irai fort bien seule; la loge est à

deux pas.

Sur ce refus, nettement articulé, madame Aubrac exécuta une sortie,

comme on en voit au théâtre dans les drames après une scène de rupture.

--Quelle folle! s’écria madame Mornas, après que l’irascible baronne eut

refermé la porte avec violence. Vous aviez bien de la bonté, cher

monsieur, de vous mettre à sa disposition. Elle et ses amis, les

Verdalenc, ont juré la perte de M. Mareuil, et je ne suis pas du tout

fâchée d’avoir rompu avec eux. Du reste, c’est peut-être ce qu’elle

cherchait, car je me demande ce qu’elle est venue faire ici.

--Elle tenait sans doute à m’être désagréable, grommela Gigondès.

Georges ne comprenait pas, mais madame Mornas lui dit en riant:

--M. Gigondès a eu à se plaindre autrefois du père de Cécile, et la

baronne, qui sait cela, se proposait peut-être de narguer mon cher

voisin, car, avant votre arrivée, elle affectait de parler à tout propos

de feu le docteur Aubrac.

--Elle en est bien capable, murmura Georges en regardant avec curiosité

ce vieillard rancuneux, qui ne pensait qu’à ses anciens griefs contre un

homme qui n’était plus de ce monde.

Ces messieurs avaient eu sans doute des discussions scientifiques?

ajouta-t-il en s’adressant à Gigondès.

--Une querelle, monsieur, répondit avec feu l’homœopathe, une lutte à

outrance où j’ai eu le dessous, parce que mon adversaire s’est servi

d’armes déloyales.

--Vraiment?... et moi qui croyais que M. Aubrac était un brave homme.

--Dans la vie ordinaire, c’est possible, mais médicalement parlant,

c’était un scélérat. Il est cause que ma grande découverte a été

étouffée.

--Oserai-je vous demander en quoi elle consistait?

--Je n’essayerai pas de vous l’expliquer... ce serait trop long...

madame Mornas la connaît d’ailleurs...

--Mais je ne me charge pas de la faire comprendre à M. Darès, dit

gaiement Berthe. Oubliez-la pour un instant, mon cher voisin, et parlons

de choses moins savantes. Il y a là-bas, au rez-de-chaussée, une

baignoire d’avant-scène qui m’intrigue.

--Celle dont la grille est levée, je suppose? demanda Georges. Elle nous

a intrigués aussi, Caussade et moi. Elle est occupée par une femme qui

se cache...

--Qui se cachait, car elle se décide à se montrer... Elle abaisse le

grillage... Ah! mon Dieu! mais c’est Cécile! s’écria madame Mornas.

--Madame Trémentin! murmura Georges: non... ce n’est pas possible... et

cependant...

--Je vous dis que c’est elle, reprit madame Mornas en braquant sa

lorgnette sur l’avant-scène du rez-de-chaussée. Elle se dissimule du

mieux qu’elle peut dans le fond de la loge, mais je la reconnais

parfaitement et je suis désolée de la voir ici. Cette fois

l’inconvenance est trop forte, et sa tante aura beau jeu pour fulminer

contre elle.

--Le fait est que si elle a déjà oublié la mort de son mari, elle

devrait au moins se souvenir que Louis Mareuil est encore en prison.

--Il faudra que je la gronde vertement, et si je m’écoutais, j’irais la

gronder tout de suite. Mais la baronne et les Verdalenc feraient des

commentaires sur mon absence. Pourvu qu’ils n’aient pas aperçu

Cécile!... Vous devriez aller lui dire de s’en aller.

--Ce serait encore pis. Dieu sait ce que croiraient ces gens-là! et

d’ailleurs je ne réussirais pas à la faire partir. Elle est venue voir

ma pièce, et elle voudra rester jusqu’à la fin. J’aurais dû me douter

qu’elle commettrait cette imprudence; elle m’avait adressé, à propos de

la première représentation, une foule de questions dont je ne devinais

pas le but... Elle n’a pas osé me demander une loge, mais elle l’a

louée.

--Pour vous montrer l’intérêt qu’elle prend aux succès du meilleur ami

et du défenseur le plus dévoué de l’homme qu’elle aime... Pauvre

enfant!... je n’ai pas le courage de la blâmer; mais mon devoir est de

l’avertir qu’elle se fait le plus grand tort... J’irai la voir demain.

--Moi aussi... Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que le chef de la

sûreté, qui a arrêté Louis Mareuil, est au théâtre et qu’il la connaît.

Je voudrais espérer qu’il ne l’a pas remarquée; mais il a de bons yeux

et il n’est occupé en ce moment que de l’affaire Trémentin... Ah! enfin,

elle se décide à relever la grille.

--C’est fort heureux, et je ne comprends pas pourquoi elle l’a baissée

un instant... à moins que ce ne soit pour braver l’opinion.

Georges ne trouvait pas d’explication raisonnable à cet acte de

déraison, et se taisait.

--C’est le portrait vivant de son exécrable père, dit entre ses dents

Gigondès, qui s’était emparé de la jumelle que madame Mornas avait posée

sur le rebord de la loge. J’aurais du plaisir à essayer sur elle...

--Votre poison des Borgia, interrompit en souriant Berthe Mornas. En

vérité, mon cher voisin, vous êtes féroce... et je me garderai bien de

vous mettre en présence de ma jeune amie...

Darès écoutait sans comprendre; mais le vindicatif vieillard s’expliqua

plus clairement.

--J’avoue, dit-il avec un ricanement sec, que tout à l’heure, en voyant

cette femme, qui fait le rôle du phylloxera, brandir son aiguille d’or,

je me disais qu’il suffirait de tremper la pointe de cet instrument dans

une goutte du sang d’un de mes lapins et de piquer légèrement une des

demoiselles que nous venons de voir sur la scène... l’expérience serait

décisive... concluante... trois mille personnes pourraient attester

qu’elle a réussi... et mes confrères n’oseraient plus nier l’évidence.

--Alors, monsieur, dit Georges, qui ne demandait qu’à se moquer de cet

original, vous me conseillez d’introduire cette variante dans ma pièce?

Je conviens que ce serait _un clou_ d’un effet très-puissant... mais une

féerie n’est point un mélodrame... et puis, nous aurions beaucoup de

peine à recruter des figurantes...

--Si nous changions de conversation? interrompit madame Mornas. Vous

disiez, cher monsieur, que le commissaire de police qui s’occupe de

cette affaire est dans la salle... Mon mari m’a parlé de lui... il

paraît que cet agent supérieur est de première force pour éclaircir les

affaires les plus embrouillées, et j’ai été bien heureuse d’apprendre

qu’il croit à l’innocence de votre ami... Est-ce qu’il est venu au

théâtre dans l’espoir de mettre la main sur le vrai coupable?

--Oui, madame... il ne m’a pas caché son projet... et tout à l’heure il

vient de me dire qu’il croit tenir le fil conducteur... Vous savez sans

doute que le grand point, c’est de retrouver le propriétaire de la

baraque où l’assassin s’est caché pour tirer sur M. Trémentin?

--Mon Dieu, non. Mon mari ne me tient pas au courant de la marche de

l’instruction, et je ne me permets pas de l’interroger. Alors, ce serait

ce propriétaire qui aurait commis le crime?...

--Ou qui en aurait facilité l’exécution en remettant à une autre

personne la clef de cette baraque. Malheureusement, cet homme a quitté

le pays depuis longtemps et on ignore ce qu’il est devenu. Il importait

cependant de l’interroger et on le recherchait activement. Un hasard

providentiel l’a amené ici ce soir et un habitant de Boulogne, qui l’a

fréquenté autrefois, l’a reconnu.

--Alors il est arrêté?

--Pas encore. Il a appris que la police lui donnait la chasse et il a

décampé. Cela prouve bien qu’il n’a pas la conscience nette. Mais on le

rattrapera, car on a son signalement très-exact. Le chef de la sûreté

l’a vu, je l’ai vu... et vous-même, madame, vous l’avez peut-être

remarqué.

--Moi! s’écria la femme du juge d’instruction. Comment l’aurais-je

remarqué?... je ne le connais pas.

--C’est qu’il n’est pas habillé comme tout le monde, et que, de plus, il

ne ressemble à personne. Figurez-vous un grand diable, chevelu comme un

roi mérovingien et vêtu comme Robin des Bois... pas laid avec ça... une

tête de héros de roman... Caussade a été tenté un moment de croquer son

portrait en trois coups de crayon sur son album de poche.

--Vous étiez donc voisins de ce mystérieux personnage?

--Il était assis à l’orchestre sur le même rang que nous. Mais il n’y

est pas resté. Après le premier tableau, il est sorti et il est venu se

planter à l’entrée de la galerie...

--N’a-t-il pas les cheveux roux, une grosse tête ronde, et sur cette

tête, une toque de jockey? demanda M. Gigondès.

--C’est bien ça.

--Alors c’est lui qui est resté cinq minutes à regarder de ce côté-ci.

--Je n’y ai pas pris garde, murmura Berthe.

--Parce que vous lui tourniez le dos, chère madame; mais moi, qui lui

faisais face, j’ai parfaitement constaté le manége auquel il se

livrait... et les Verdalenc ont dû s’en apercevoir aussi, car c’était à

eux qu’il semblait en vouloir plus particulièrement.

--C’est l’avis du chef de la sûreté et le mien, répondit Georges.

--Pourquoi n’avez-vous pas parlé à madame Aubrac de ce singulier

épisode? demanda madame Mornas.

--J’allais lui en parler, mais elle est partie si brusquement...

--Oui... elle s’est fâchée pour si peu de chose, que sa mauvaise humeur

n’était peut-être qu’un prétexte pour éviter de répondre à une question

qu’elle pressentait.

--C’est bien possible... et, dans ce cas, il serait permis de supposer

que madame Verdalenc a été jadis en relations avec cet homme suspect.

--Oh! quelle idée!...

--L’idée n’est pas de moi: elle est du commissaire qui observe tout et

qui saura bientôt à quoi s’en tenir.

--Comment! il va ouvrir une enquête sur la conduite d’une femme qui fut

la première amie et la protectrice dévouée de M. Trémentin?

--J’en ai peur. Les policiers doutent de tout... et l’enquête ouverte ce

soir sera poussée à fond.

--Mais où donc cette pauvre madame Verdalenc aurait-elle pu connaître un

individu qui ne fait certainement pas partie du monde où elle vit?

--C’est un déclassé, m’a-t-on dit, un mal vivant qui, ayant été renié

par les siens, est tombé dans les emplois inférieurs. Il était jadis

ouvrier ou contre-maître.

--Alors, il n’a pas pu rencontrer les Verdalenc, qui ne voient que des

gens riches.

--Qui sait? Il y a des hasards étranges, et, à Paris surtout, ces

hasards-là ne sont pas très-rares. Ce garçon, quand il était plus jeune,

a dû être beaucoup mieux que M. Trémentin.

--Voilà une méchanceté, monsieur, dit en souriant à demi madame Mornas.

Moi, je suis indulgente et je ne veux pas croire aux médisances.

Dites-moi plutôt comment s’appelle l’homme qu’on soupçonne, un peu à la

légère, à ce qu’il me semble.

--Il s’appelle Garnaroche.

--Quel nom bizarre!

--Un nom qui lui va très-bien, car tout en lui est bizarre: sa personne,

sa tenue, sa présence au théâtre un jour de première et sa disparition

subite. Il a dû payer sa stalle fort cher et il est parti sans voir

seulement le troisième acte.

--Il a eu grand tort, dit madame Mornas, et je ne veux pas vous retenir

davantage. Votre ami vous attend à l’orchestre, et peut-être

trouverez-vous un moyen de faire comprendre à Cécile que sa place n’est

pas ici.

--Je désespère d’y réussir, mais je serais désolé de vous gêner, dit

Darès, un peu surpris du congé qu’on lui signifiait tout à coup.

Il se leva, salua et sortit, pas mieux renseigné qu’il ne l’était en

entrant dans la loge.

--Cette femme est capricieuse, pensait-il. Elle paraissait ravie de me

voir et disposée à me garder près d’elle toute la soirée. Le vent a

tourné subitement. On jurerait maintenant qu’il lui tarde de se

retrouver en tête-à-tête avec ce vieil empoisonneur.

Le collier d'acier · 第 8 / 10 题