M. Mornas se tut. La réponse de Mareuil venait de lui suggérer une idée.

M. Mornas, après avoir réfléchi un instant, se mit à écrire une lettre

très-courte, se leva, la remit à un huissier qui apparut à son coup de

sonnette, et causa un instant à voix basse avec ce subalterne.

Puis, revenant à Louis Mareuil, qui n’avait pas bougé:

--Je n’ai plus rien à vous demander ici, dit-il.

--Alors, vous allez me renvoyer en prison? demanda le prévenu sans

s’émouvoir.

--Non, monsieur.

--Quoi! je suis libre?

--Pas encore. Je vais, comme vous venez de me le demander, vous mettre

en présence de M. Darès et de M. Caussade. Je n’ai plus qu’une question

à vous adresser dans ce cabinet. Vous ne vous êtes pas couché cette

nuit, m’avez-vous dit?

--Non.

--Vous êtes donc vêtu comme vous l’étiez hier soir à Boulogne?

--Oui... Je rentrais chez moi lorsque votre agent m’a arrêté, et je

n’avais pas de motif pour changer de costume avant de rentrer. C’est bon

pour les coquins de profession de faire peau neuve chez un fripier, afin

qu’on ne les reconnaisse pas.

--Très-bien. C’est tout ce que je voulais savoir. Vous pouvez vous

retirer.

Louis eut la fierté de ne pas demander où on allait le conduire. Il

suivit l’huissier qui attendait à la porte, et il sortit sans saluer son

juge.

Dans le couloir se tenait le garde de Paris qui l’avait amené du Dépôt

et qui se disposait à l’y réintégrer. L’huissier dit quelques mots à

l’oreille de ce soldat municipal et s’éloigna pour porter à qui de droit

le message de M. Mornas.

Louis resta seul avec son surveillant, qui lui fit signe de marcher

devant et le suivit de très-près. Ils passèrent par de longs corridors

et ils descendirent un escalier assez étroit qu’ils avaient monté pour

venir.

Louis, qui reconnaissait le chemin, ne doutait pas qu’on ne le

reconduisît au Dépôt. Il avait déjà traversé la cour latérale que borde

d’un côté la Sainte-Chapelle, et il savait que cet escalier y

débouchait.

Mais lorsqu’ils arrivèrent au rez-de-chaussée, le soldat, au lieu de le

pousser dehors, l’introduisit dans une espèce de corps de garde, où deux

sergents de ville fumaient leur pipe, et l’invita gracieusement à

s’asseoir sur un banc de bois d’un aspect peu engageant.

Mareuil ne profita point de la permission et attendit, debout, qu’on

disposât de lui. Il était préparé à tout, excepté à une seule épreuve,

et il commençait à craindre que le juge ne le soumît précisément à

celle-là: qu’il ne le confrontât avec Cécile. Il aurait mieux aimé

mourir que de paraître devant elle entre deux agents de police, et il se

demandait avec une véritable terreur si les soupçons n’allaient pas se

porter aussi sur la veuve de M. Trémentin.

Au bout de vingt minutes, qui lui parurent bien longues, il entendit une

voiture s’arrêter devant la porte, et il devina que c’était pour lui.

Cette fois, ce n’était plus le coupé administratif, mais un fiacre à

quatre places; il y avait un agent sur le siége et deux agents dans

l’intérieur.

Il fallut bien y entrer, et il s’y résigna; mais il eut le courage de ne

pas interroger les policiers qui l’escortaient, et le fiacre sortit de

la cour par le quai des Orfèvres.

A ce moment, de l’autre côté des vastes bâtiments du palais, par la

porte voûtée qui donne sur le quai de l’Horloge, le fameux coupé partait

emportant le juge d’instruction, le chef de la sûreté et le commissaire

de police de Boulogne.

Ceux-là savaient fort bien ce qu’ils allaient faire et ne se gênaient

pas pour causer de l’opération que M. Mornas avait décidée.

--Alors, disait M. Mornas, vous croyez que votre secrétaire trouvera ces

messieurs chez eux?

--Pour le peintre Caussade, ce n’est pas douteux, répondit le chef de la

sûreté. Il passe toutes ses journées dans son atelier. Quant à l’autre,

ce sera peut-être un peu plus long; mais j’ai laissé des hommes en

surveillance à l’entrée de l’avenue Frochot... et entre autres un qui

est fort intelligent. Si M. Darès a quitté la maison de Mareuil, ce

gaillard-là se sera arrangé de façon à savoir où il est allé. Je ne

serais pas très-surpris que Darès eût reconduit madame Trémentin chez la

baronne Aubrac.

--S’il y est allé, il n’y a pas resté, je l’espère.

--C’est peu probable; mais, après mon départ, madame Trémentin a dû lui

dire où elle a rencontré Mareuil, et il faudra bien qu’il vous

l’apprenne, quand vous l’interrogerez comme témoin.

--Aujourd’hui, ce ne sera qu’à titre de renseignements. Je veux que lui

et son ami Caussade m’expliquent, à l’endroit même où ils se sont

passés, les faits qui ont suivi le coup de fusil... je veux suivre avec

eux le chemin qu’ils ont parcouru en donnant la chasse à un homme qui

fuyait... constater le point précis où ils l’ont perdu de vue.

--C’est très-important pour vérifier si l’alibi que le prévenu prétend

établir est possible, dit le commissaire.

--Je lui ferai répéter sur place la scène, telle qu’elle a eu lieu hier,

à l’en croire, reprit M. Mornas.

--Nous pourrions, en attendant son arrivée, visiter la cabane d’où est

parti le coup de fusil.

--M. le juge d’instruction m’a autorisé à reprendre la clef que j’avais

jointe aux pièces, dit le commissaire.

--Je pense, mon cher collègue, que vous avez pris des mesures pour que

personne n’y entrât après vous, dans cette baraque?

--J’y ai mis de planton deux gendarmes; ils ont passé la nuit, l’un

devant la porte, l’autre sous la fenêtre. Nous y retrouverons les traces

de pas telles que je les ai vues hier soir.

--Vous m’avez dit, demanda M. Mornas, que Verdalenc vous a secondé dans

vos recherches.

--Secondé n’est pas précisément le mot. Ce monsieur a montré beaucoup de

zèle, et il m’a fourni sur le prévenu Mareuil des indications dont j’ai

tenu compte; mais il a plutôt gêné mes opérations. Il s’était attaché à

moi. Si je l’avais laissé faire, il m’aurait suivi partout, il aurait

interrogé les gens et rédigé le procès-verbal. J’ai dû modérer son

ardeur, et je me suis opposé à ce qu’il entrât dans la cabane.

--Vous avez très-bien fait, monsieur, de ne pas souffrir qu’il se mêlât

de préparer l’instruction. Il doit avoir sur cette affaire des idées

préconçues, et cela suffit pour que je n’accepte qu’avec beaucoup de

réserve ses appréciations personnelles sur le prévenu. Je le connais,

d’ailleurs, et je sais qu’en dépit de ses aptitudes financières, il

n’est pas intelligent.

Les deux commissaires se gardèrent bien de contredire le magistrat. Ce

n’était pas le moment de discourir sur des probabilités judiciaires, et

la conversation prit un autre tour.

Les graves fonctions qu’exerçaient ces messieurs ne les empêchaient pas

de s’intéresser à des choses qui n’étaient pas de leur ressort.

Le chef de la sûreté, un homme d’esprit et un aimable homme, raconta

quelques-unes des histoires dont sa mémoire était richement meublée, et

il réussit à dérider M. Mornas lui-même, qui était cependant peu disposé

à s’égayer.

Le coupé avait suivi la ligne des quais jusqu’au pont de Grenelle, la

grande rue d’Auteuil jusqu’aux fortifications, et la route de

Saint-Cloud à partir de la barrière.

C’était le chemin par lequel Louis Mareuil prétendait être arrivé à

Boulogne.

Au rond-point où Caussade et Darès avaient pris le tramway, les joyeuses

causeries s’arrêtèrent. Il fallait bien se recueillir un peu avant

d’ouvrir une enquête de cette importance.

Ces messieurs descendirent de voiture à la porte du restaurant Cabassol,

et le commissaire n’eut pas plus tôt mis pied à terre qu’il fut abordé

par les inspecteurs qui l’avaient assisté la veille.

Ils lui annoncèrent qu’il ne s’était produit aucun incident nouveau, et

qu’ils l’attendaient pour fouiller le bois.

--Voyons d’abord la salle où M. Trémentin a été frappé, dit le juge

d’instruction.

Le maître de l’établissement était déjà là, le bonnet blanc à la main,

et s’empressa de les conduire au premier étage.

La table du festin était desservie; mais à la place où le marié était

assis, la nappe portait encore des taches de sang, et le carreau de

vitre que la balle avait brisé n’avait pas encore été remplacé.

Le commissaire fit remarquer à M. Mornas que la fenêtre était

précisément à la hauteur et en face des volets fermés qui masquaient

l’unique ouverture de la cabane plantée de l’autre côté de la rue, sur

un talus peu élevé.

--Où était placée madame Trémentin? demanda le juge d’instruction.

--Ici, monsieur, répondit le commissaire en indiquant une chaise. Vous

voyez qu’elle se trouvait juste sur le passage du projectile. Il a dû

presque effleurer ses cheveux.

--M. Trémentin était de l’autre côté de la table, en face de sa femme,

reprit le commissaire, et au moment où le coup de fusil a été tiré, il

venait de se lever pour porter un toast. Il a été frappé au cœur. Donc,

la balle a dû passer un peu au-dessus de la tête de madame Trémentin.

Le juge d’instruction et le chef de la sûreté échangèrent un regard. Ils

avaient tous les deux la même idée, une idée qui était déjà venue au

commissaire.

--Je voudrais me rendre compte par mes yeux des positions qu’occupaient

les époux, dit M. Mornas.

--C’est très-facile, répliqua le chef de la sûreté; je ne suis pas

beaucoup plus grand que la mariée. Je vais m’asseoir à sa place. Mon

collègue va se tenir debout à la place où était le marié.

Ainsi fut fait, et M. Mornas, en se baissant, constata qu’une ligne

droite tirée du carreau brisé à la poitrine du commissaire passait deux

ou trois pouces plus haut que le sommet du crâne du chef de la sûreté.

--Est-ce un coup d’adresse ou un coup de maladresse? dit ce chef bien

avisé; en d’autres termes, qui visait-on? Tout est là. Si l’on visait

madame, ce n’est pas le prévenu qui a fait feu. Il est amoureux d’elle,

et il espère bien l’épouser quand les dix mois réglementaires seront

écoulés. Si au contraire on visait monsieur, il se peut que le prévenu

soit coupable, mais ce n’est pas certain. Et la question ne sera pas

tranchée. Il faut chercher ailleurs.

--C’est mon avis, dit M. Mornas. Nous allons visiter la cabane. Le

prévenu arrivera pendant que nous y serons, et si vos hommes amènent M.

Darès et M. Caussade, nous pourrons faire des vérifications qui

éclairciront des points importants.

Ces messieurs sortirent du restaurant et traversèrent la rue, précédés

par les deux inspecteurs qui les attendaient.

L’ascension du talus n’était pas commode, car le terrain détrempé par la

pluie de la veille cédait sous leurs pieds, et ce ne fut pas sans peine

qu’ils arrivèrent à la porte de la baraque gardée par un gendarme.

Le commissaire avait apporté la clef et se chargea d’ouvrir.

--Oh! oh! dit le chef de la sûreté, bien des gens sont entrés ici, à ce

que je vois. Nous aurons du mal à nous y reconnaître parmi toutes ces

traces de pas.

--Sans compter que les nôtres vont laisser aussi des empreintes, dit le

commissaire. La boue n’a pas séché cette nuit, et nous venons d’y

marcher.

--Ce n’est rien. Il ne s’agit que de ne pas mêler les pistes. Et ce sera

moins difficile que je ne croyais, car je m’aperçois que les pas d’hier

suivent tous le même chemin. Et les marques sont parfaitement

distinctes. Quand la fenêtre là-bas sera ouverte, nous lirons là dedans

comme dans un livre. Examinons d’abord la préface.

Un livre, c’était bien le mot. Sur la neige ou dans la boue, les

criminels impriment eux-mêmes les éléments de leur condamnation.

Seulement, il faut un coup d’œil exercé pour déchiffrer ce grimoire,

lorsque les empreintes sont nombreuses.

Le chef de la sûreté était de première force en l’art de résoudre ces

problèmes. Il s’agenouilla pour voir les traces de plus près, et après

une minute de vérifications et de comparaisons, il se releva en disant:

--Quatre personnes sont entrées ici; quatre personnes, dont une femme.

--Une femme! s’écria M. Mornas.

--Parfaitement. Et une femme qui porte des bottines à talons. Voyez

plutôt. Les talons sont nettement dessinés.

--C’est vrai, murmura le juge d’instruction.

--Et les pieds sont remarquablement petits. Les autres pas sont des pas

d’hommes; deux finement chaussés, qui me font l’effet d’être entrés

ensemble... les pas se côtoient... le quatrième individu a suivi une

ligne moins régulière, et il avait des chaussures plus fortes.

--Mon cher collègue, dit le commissaire, il faut que vous sachiez

qu’après le coup, la porte est restée ouverte jusqu’à mon arrivée. Ces

pas peuvent être ceux des gens de Boulogne qui se sont attroupés autour

de la baraque après l’événement. Elle était accessible à tout le monde,

et quelques-uns y seront entrés.

--Vous les y auriez trouvés quand vous êtes venu.

--Et je n’y ai trouvé personne, c’est vrai. Mais je suis entré, moi.

--Je le sais. Voici vos pas, mon cher collègue. Ils sont beaucoup plus

grands que les autres. Et quand je disais quatre personnes, je

sous-entendais: sans vous compter. Vous êtes entré seul, n’est-ce pas?

--Oui, j’ai laissé à la porte M. Verdalenc et mes hommes. J’avais

compris tout de suite qu’il importait de ne pas effacer ou emmêler les

traces, et j’ai eu soin de marcher à côté.

--Vous êtes allé jusqu’à la fenêtre et vous êtes revenu tout droit à la

porte. Voici vos empreintes. Il faut remarquer maintenant que les autres

ont fait comme vous. Des curieux auraient piétiné de tous les côtés.

Ceux-ci n’ont fait qu’entrer et sortir. Ils étaient pressés sans doute.

--Mais, dit M. Mornas, qui suivait attentivement ces déductions

intéressantes, vous ne supposez pas cependant que l’assassin n’était pas

seul quand il a tiré.

--Non, monsieur. C’est inadmissible. On ne se fait pas accompagner quand

on va tuer quelqu’un. Et pourtant je suis sûr de mon compte. Il y a là

quelque chose que je ne m’explique pas, et que la suite de l’instruction

éclaircira peut-être. La fenêtre était ouverte, je pense, quand mon

collègue est arrivé.

--Oui, c’est moi qui l’ai fermée.

--Eh bien, je vais la rouvrir. Nous avons besoin d’y voir clair pour

terminer la vérification.

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et le chef de la sûreté ne

voulait pas qu’un agent maladroit vînt embrouiller ses pistes.

Il traversa la première pièce en côtoyant les traces, et il entra sur la

pointe du pied dans la seconde où il faisait plus sombre, parce qu’elle

était plus éloignée de la porte.

Quand il eut poussé les volets, la lumière du jour éclaira l’intérieur

de la cabane. M. Mornas était resté sur le seuil avec le commissaire.

Ils allèrent rejoindre le chef de la sûreté qui était déjà à la besogne,

examinant et comptant les empreintes.

--C’est particulier, dit-il. Tous les pas aboutissent à la fenêtre.

Seulement, les deux personnes qui sont entrées ensemble se sont un peu

écartées à droite et à gauche avant de sortir. Le petit pied et le pied

solidement chaussé ont marché tout droit de la porte à la fenêtre et de

la fenêtre à la porte.

--Qu’en concluez-vous? demanda le juge, qui commençait à trouver un peu

puériles ces constatations minutieuses.

--Rien jusqu’à présent, monsieur. Ce sont des indices qui pourront

servir plus tard. Mais voici une voiture... et j’aperçois mon

secrétaire. Il n’a pas perdu de temps... il arrive avant le prévenu...

et il nous amène un monsieur qui doit être M. Caussade, car je ne le

connais pas, et je connais M. Darès... Je vais lui faire dire

d’attendre...

--C’est inutile. Je puis l’interroger ici. Et il vaut mieux que je

l’interroge d’abord en l’absence du prévenu.

--Alors, je vais faire signe à mon secrétaire.

C’était bien Caussade qui descendait d’un fiacre et qui n’avait pas

l’air content du tout. On était venu l’enlever à son atelier, et ce

déplacement ne lui plaisait guère pour beaucoup de raisons. D’abord, il

n’aimait pas à être dérangé en plein travail; ensuite, et surtout, il

prévoyait qu’on allait le mettre en demeure de dire ce qu’il savait; il

craignait de charger un homme auquel s’intéressait son ami Darès, et il

était parfaitement décidé à ne pas mentir.

Le chef de la sûreté alla le recevoir à la porte de la cabane, et le mit

en deux mots au courant de la situation.

--Je vais vous conduire à M. le juge d’instruction, lui dit-il. Je vous

prierai seulement de marcher de façon à ne pas effacer les traces que

vous voyez là sur le plancher.

--Ces traces, s’écria étourdiment Caussade, c’est moi qui les ai

laissées.

--Vous êtes donc entré ici?

--Oui... hier soir.

--Seul?

--Non, avec M. Darès. Nous revenions de donner la chasse au meurtrier de

M. Trémentin.

--Venez, monsieur. Il faut que M. le juge d’instruction vous entende.

Caussade, qui regrettait déjà d’avoir trop parlé, se laissa conduire et

se trouva en présence de M. Mornas qu’il n’avait jamais vu.

--Nous sommes déjà un peu plus avancés que tout à l’heure, dit le chef

de la sûreté en se frottant les mains. Monsieur vient de reconnaître les

marques de ses pas et celles des pas de M. Darès. Sur quatre personnes

qui sont entrées, il n’en reste plus que deux à découvrir.

--Monsieur, dit le juge d’instruction qui tenait à procéder plus

méthodiquement, je vous ai envoyé chercher pour vous demander des

renseignements sur les faits qui m’ont été signalés par M. le

commissaire de police de Boulogne.

--Je reconnais monsieur, murmura Caussade.

--J’ai fait appeler aussi M. Darès; mais il se peut qu’on ne l’ait pas

trouvé, et, en attendant qu’il arrive, je vous prie de me dire ce que

vous avez vu après l’affreux événement auquel vous avez assisté.

--J’ai vu... un homme qui se sauvait. Darès l’a dit hier à monsieur que

voilà. Je ne puis que vous répéter ce que Darès a dit.

--Cet homme... vous l’avez poursuivi?...

--Jusqu’aux premiers taillis du bois. Là, j’ai glissé et je suis tombé.

Mon ami m’a aidé à me relever. Pendant ce temps-là, l’homme gagnait du

terrain, et il a disparu. Nous n’en pouvions plus... nous avons renoncé

à l’atteindre.

--Et vous êtes revenus au restaurant Cabassol?

--Immédiatement.

--A quel moment êtes-vous donc entrés dans cette cabane?

Caussade hésita un peu. Il sentait bien que le juge l’obligerait à aller

jusqu’au bout de la voie où il venait de s’engager, et qu’en complétant

sa déposition, il ferait tomber les soupçons sur Louis Mareuil.

Il ignorait encore que ce malheureux garçon était arrêté, car il n’avait

pas vu Darès depuis la veille, et le secrétaire du chef de la sûreté

avait été discret.

--Monsieur, dit-il, après un court silence qui fut remarqué, nous y

sommes entrés au retour de notre chasse manquée. Darès pensait que le

coup de fusil était parti de cette fenêtre, et il m’a persuadé de monter

jusqu’ici. Nous avons trouvé la porte ouverte et la baraque vide.

--Alors, vous en sortiez, quand je vous ai parlé dans la rue? demanda le

commissaire. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit?

--Parce que vous ne m’avez pas interrogé.

--Vous avez causé ensuite avec un jeune homme, reprit M. Mornas, un

homme de lettres que votre ami connaît.

--Louis Mareuil; oui, monsieur. Il était encore là lorsque M. le

commissaire nous a parlé.

--Mais il vous a quittés un instant après?

--Oui. Et alors, après avoir pris nos pardessus et nos chapeaux que nous

avions laissés au restaurant, nous sommes rentrés à Paris par le

tramway.

--Vous avez dû être surpris de trouver M. Mareuil à la porte de cette

maison où l’on venait d’assassiner le mari de mademoiselle Aubrac?

--Il a expliqué à Darès que, passant au bout de la rue, il avait entendu

des cris et vu des gens s’attrouper... qu’alors, il s’était approché par

curiosité...

--C’est fort bien. Mais il ne vous a pas expliqué pourquoi il était venu

à Boulogne?

--Le voici, dit le chef de la sûreté, qui se tenait près de la fenêtre.

Le fiacre y a mis le temps, mais enfin il arrive. Quels sont les ordres

de M. le juge d’instruction?

--Dites à vos hommes d’amener le prévenu.

Caussade tressaillit. Il comprenait qu’on allait le mettre en présence

de Mareuil, qui était décidément accusé, et la perspective de cette

confrontation ne lui souriait nullement. Mais M. Mornas ne lui avait

encore posé que des questions insignifiantes; il espérait qu’on ne le

presserait pas davantage, et il se promettait d’attendre, pour raconter

tout ce qu’il savait, qu’on le mît au pied du mur.

Se taire, ce n’est pas mentir, se disait-il, tout en maudissant la

baronne Aubrac qui l’avait invité à ce tragique repas de noces.

Louis Mareuil parut, escorté de deux agents. Le chef de la sûreté alla

le recevoir à la porte et l’amena lui-même au juge d’instruction, en

guidant sa marche. Il tenait aux empreintes.

Louis était pâle, mais il avait gardé son attitude fière. Il salua

Caussade d’un signe de tête et il attendit.

--Vous comprenez pourquoi je vous ai fait venir ici? lui dit M. Mornas.

--Pas plus que je ne comprends pourquoi vous m’avez fait arrêter,

répondit froidement le prévenu.

Le juge ne se donna pas le tort de discuter. D’un coup d’œil, il invita

son intelligent auxiliaire à entrer en scène.

--Veuillez poser votre pied sur cette trace de pas, dit le chef de la

sûreté, en se baissant pour mieux indiquer le mouvement.

Mareuil dit avec un sourire dédaigneux:

--Cette fois, je comprends. Vous voulez savoir si mon pied s’adapte

exactement à ces marques. La vérification est inutile. C’est moi qui les

ai faites.

--Vous avouez que vous êtes entré ici?

--Pourquoi ne l’avouerais-je pas?

--Avec M. Caussade et M. Darès, peut-être?

--Non. Ces messieurs m’ont abordé dans la rue, un instant après; mais

dans cette cabane, il n’y avait personne.

--Qu’y veniez-vous faire?

--Je voulais voir ce qui se passait dans la maison qui est en face. J’ai

regardé par cette fenêtre, et je suis sorti presque aussitôt.

Caussade respira. La franche confession de Mareuil le tirait d’embarras.

Mareuil ne l’avait pas vu. Mareuil ne savait pas qu’il s’était caché

avec Darès pour l’épier. Et Mareuil convenait qu’il était entré. Rien

n’obligeait plus Caussade à témoigner contre lui.

--Vous ne m’avez pas dit cela dans mon cabinet, reprit M. Mornas.

--Je vous l’aurais dit si vous me l’aviez demandé. C’est un fait, et je

vous ai déclaré que je répondrais sur les faits.

Le juge d’instruction regarda le chef de la sûreté, lut sur son visage

qu’il était frappé comme lui de la netteté de ce langage, et pensa que

le moment était venu de donner un autre tour à l’interrogatoire.

--Monsieur, commença-t-il en s’adressant à Caussade, vous avez dû

remarquer la tournure et le costume de l’homme que vous avez poursuivi.

--Je ne l’ai vu que de loin, et il faisait nuit. Tout ce que j’ai

remarqué, c’est sa taille. Il est petit et mince.

--Comme le prévenu, dit à demi-voix le commissaire.

--J’ai cru distinguer aussi qu’il tenait à la main un fusil, et qu’il

était coiffé d’un chapeau de forme basse.

--Toujours comme le prévenu.

--Il vous a échappé à l’entrée du bois? demanda M. Mornas.

--Oui, monsieur; il s’est jeté dans une allée qui doit conduire au champ

de courses.

--Pensez-vous qu’entre le moment où vous l’avez perdu de vue et le

moment où vous avez abordé M. Mareuil, à la porte de la maison Cabassol,

l’homme auquel vous avez donné la chasse aurait eu le temps de revenir

jusqu’à la maison où nous sommes?

--Je ne puis rien affirmer, répondit Caussade, qui comprenait

parfaitement la portée de cette question. Cependant, j’ai beaucoup de

peine à le croire. Il aurait fallu qu’il fît un grand détour pour ne pas

nous rencontrer... et il y a loin d’ici au bois...

--La distance sera mesurée exactement. Combien de temps avez-vous mis à

refaire le chemin que vous aviez parcouru en le poursuivant?

--Je ne saurais le dire au juste... Un quart d’heure, peut-être... mais

je dois ajouter qu’un instant après avoir perdu l’homme de vue, nous

avons entendu le roulement d’une voiture, et que nous avons pensé tous

les deux que cette voiture l’attendait pour le ramener à Paris.

--Vous êtes sûr d’avoir entendu rouler une voiture? demanda le chef de

la sûreté.

--Parfaitement sûr. Et comme il pleuvait à verse, on peut affirmer que

personne ne se promenait en voiture au bois de Boulogne par le temps

qu’il faisait hier soir.

Louis Mareuil assistait, impassible, à ce dialogue. On eût dit qu’il ne

s’agissait pas de son honneur et de sa vie.

Le chef de la sûreté s’approcha du juge d’instruction, lui dit quelques

mots à voix basse et passa avec lui dans la première pièce, laissant le

prévenu à la garde du commissaire.

--Eh bien? demanda M. Mornas, avez-vous une opinion?

--J’ai une conviction, monsieur. Louis Mareuil dit la vérité. Il est

innocent.

--Qui donc a fait le coup?

--Une femme.

--Mais c’est un homme qu’on a vu fuir, un fusil à la main.

--Une femme habillée en homme. Malheureusement pour elle et heureusement

pour le prévenu, elle a gardé ses bottines, et la trace de ses pas dans

la cabane l’a trahie. Il ne reste plus qu’à la trouver... et je m’en

charge.

--Il me semble que vous êtes un peu trop affirmatif, dit le juge

d’instruction. Des traces de pas ne sont pas des preuves suffisantes.

--Veuillez considérer, monsieur, répondit le chef de la sûreté, que

jusqu’à présent je ne me suis pas trompé. M. Caussade et le prévenu

lui-même viennent de confirmer le jugement que j’avais porté en

examinant ces empreintes. Quatre personnes sont entrées ici. Nous en

connaissons trois, d’après leur propre aveu. Reste la quatrième. Et il

n’est pas douteux que celle-là est une femme.

--D’accord, mais il est douteux que ce soit elle qui ait tiré le coup de

fusil. C’est même improbable. Il y avait certainement des femmes parmi

les curieux que l’événement a attirés. L’une d’elles a pu avoir l’idée

de visiter l’intérieur de cette baraque.

--A quel moment, monsieur? Louis Mareuil y est entré, et il y est resté

un certain temps. MM. Caussade et Darès sont venus ensuite et s’y sont

arrêtés aussi. Les uns ou les autres auraient rencontré cette curieuse.

Et puis, les femmes qui se rassemblent dans la rue, à la porte d’une

maison où un crime vient d’être commis, ne portent pas de chaussures si

élégantes. On ne trouverait peut-être pas à Boulogne-sur-Seine un pied

aussi petit que celui dont la marque est restée sur le plancher de la

cabane.

--Mais... ce déguisement?... Sur quoi vous fondez-vous pour affirmer que

l’individu qui se sauvait, un fusil à la main, n’était pas un homme?

--M. Caussade vous a dit qu’il était mince et de petite taille. Toutes

les femmes paraissent petites quand elles prennent des vêtements

masculins. Il était coiffé d’un chapeau bas. Les femmes travesties ne se

coiffent pas autrement.

--Et vous pensez que celle-là s’est travestie pour venir à Boulogne?

Nous ne sommes pas à l’époque du carnaval, et, excepté pendant les jours

gras, il est défendu à tout habitant de Paris de se montrer sous le

costume d’un sexe qui n’est pas le sien.

--Aussi s’est-elle bien gardée de venir à pied.

--Vous croyez donc que ce bruit qu’a entendu M. Caussade...

--... Était le roulement d’une voiture qui attendait dans le bois, et

qui l’a ramenée chez elle.

--Un fiacre... Nous aurions là un point de départ pour la suite des

recherches. Il faudrait faire prendre des renseignements à la Compagnie

générale et chez les autres loueurs. On retrouverait le cocher.

--Je donnerai les ordres nécessaires, mais je crains que nous

n’arrivions à rien. La voiture doit être une voiture de maître.

--Alors, selon vous, cette femme serait riche?

--C’est mon opinion bien arrêtée. Seulement, je ne suis pas fixé sur la

catégorie sociale à laquelle appartient cette maîtresse délaissée de M.

Trémentin. Il en a eu dans tous les mondes, des maîtresses. Les bottines

à hauts talons sembleraient indiquer une fille entretenue. Mais

aujourd’hui les grandes dames ont adopté les modes de ces demoiselles.

Il faut chercher dans une de ces deux classes, car ce n’est certainement

pas une ouvrière. Les modistes ne roulent pas encore carrosse.

M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie disait clairement que ces

raisonnements faisaient sur lui une vive impression.

--C’est une nouvelle enquête à entreprendre, dit le chef de la sûreté,

mais une enquête en dehors des faits. Toutes les circonstances du crime

sont maintenant relevées. Ce n’est plus à Boulogne qu’il faut chercher.

C’est à Paris, dans l’entourage de M. Trémentin. Ce sera long, mais je

suis sûr de réussir. J’ai déjà des données générales.

--Lesquelles?

--Cette femme doit être remarquablement intelligente, et elle doit être

douée d’une énergie extraordinaire. Il est évident aussi que sa

situation et la vie qu’elle mène la mettent au-dessus du soupçon. Elle

aurait joué trop gros jeu, si sa conduite donnait prise à la médisance.

Si elle a opéré avec tant d’audace, c’est qu’elle se fiait sur sa

réputation sans tache. Les criminels de bas étage n’agissent pas avec

cette hardiesse et cette précision. Elle a opéré magistralement, on peut

le dire.

--Elle a pourtant dû mettre quelqu’un dans la confidence de ses

projets... son cocher, par exemple, si vos conjectures sont justes.

--Assurément, monsieur. Et de ce côté une indiscrétion est à espérer.

Mais la vérité viendra, je crois, d’ailleurs. Il ne s’agit que de

découvrir comment elle s’est procuré la clef de cette cabane. Et pour

cela, il faut s’adresser au propriétaire.

--Votre collègue de Boulogne a eu la même idée que vous. Il s’est

informé, et personne dans le pays n’a pu lui dire le nom de l’homme

auquel appartient cette construction en planches. Elle a été élevée, il

y a une trentaine d’années, à l’époque de la transformation du bois, par

un entrepreneur de terrassements. Il est mort depuis longtemps, et il

l’avait abandonnée, paraît-il, à un de ses employés, qui a disparu.

--C’est une difficulté qu’on surmontera facilement. Si la mairie de

l’endroit n’y parvient pas, les bureaux de la ville retrouveront dans

leurs archives des pièces signées par l’entrepreneur. Il est impossible,

du reste, qu’il n’y ait pas dans la commune quelqu’un qui se souvienne

de lui. C’est le pont aux ânes qu’une recherche pareille. Si j’en étais

chargé, je saurais vite à quoi m’en tenir.

--Je vous prie de vous en occuper, toutes affaires cessantes. Mais, en

attendant que vous soyez arrivé à un résultat, dites-moi franchement ce

que vous pensez de l’instruction entamée contre ce jeune homme.

--Puisque vous me faites l’honneur de me consulter, monsieur, je dois

vous répondre qu’à mon avis on s’est trop pressé de délivrer contre lui

un mandat d’amener; en supposant même que ce jeune homme soit coupable,

il n’y avait, je crois, aucun inconvénient à le laisser libre. Il y

avait même un avantage: j’aurais pu le surveiller sans qu’il s’en

doutât, et si c’est lui qui a fait le coup, il se serait trahi lui-même

par quelque démarche imprudente; on a préféré brusquer les choses: on a

eu tort.

--L’erreur n’est pas irréparable, murmura le juge d’instruction. En

l’état, je ne puis pas délivrer une ordonnance de non-lieu, mais je puis

faire mettre le prévenu en liberté sous caution.

--La mesure serait excellente, à ce qu’il me semble. Elle ne sera pas

aussi efficace qu’elle aurait pu l’être, car il est averti, et il se

tiendra sur ses gardes. Cependant, la surveillance dont je vais

l’entourer nous conduira peut-être à une certitude absolue. Mais voici

un monsieur que mon secrétaire nous amène, et ce monsieur n’est pas M.

Darès.

Le juge d’instruction et le chef de la sûreté tenaient cet aparté dans

la première pièce, tout près de la porte d’entrée, devant laquelle se

promenait le gendarme de planton.

Ils avaient laissé au fond de la cabane Louis Mareuil et Caussade, que

la présence du commissaire de Boulogne condamnait au silence, et qui du

reste n’avaient rien à se dire, car ils se connaissaient à peine, et ils

sympathisaient médiocrement.

Le monsieur dont le chef de la sûreté venait de signaler l’apparition

s’avançait, conduit par un des inspecteurs qui se tenaient à la

disposition du commissaire. C’était un homme d’une soixantaine d’années,

grand et de large encolure, un peu voûté, mais encore ferme sur ses

jambes; ce qu’on appelle un solide vieillard; habillé d’une redingote de

bon gros drap, dont la coupe surannée n’affichait aucune prétention à

l’élégance. A première vue, on devinait un ouvrier arrivé à l’aisance et

passé propriétaire dans la banlieue.

Il salua ces messieurs sans paraître embarrassé, et il venait évidemment

dans l’intention de leur parler.

--Qu’est-ce qu’il y a, Pigache? demanda, en s’adressant à l’inspecteur,

le chef de la sûreté, qui connaissait tous ses subalternes par leur nom.

--C’est un monsieur de Boulogne qui a un renseignement à communiquer à

monsieur le commissaire.

--Très-bien. Laisse-nous. Entrez, monsieur, et dites à M. le juge

d’instruction qui vous êtes et ce que vous savez.

Le nouveau venu salua derechef et commença ainsi:

--Excusez-moi, messieurs, de me présenter sans avoir été appelé. Je suis

Jean Bigorneau, propriétaire à Boulogne, quai du Quatre-Septembre. M. le

commissaire de Boulogne me connaît bien. Pour lors, j’ai entendu dire

qu’on cherchait à qui est c’te baraque... et comme j’ai travaillé dans

le temps pour l’entrepreneur qui l’a fait bâtir...

--Très-bien. Comment s’appelait-il?

--Fauvel. Nous autres, nous disions le père Fauvel, parce qu’il était

bon enfant et pas fier.

--Il est mort, n’est-ce pas?

--Oui, monsieur, en 63. Il n’était pas bien riche, mais il avait amassé

quelques sous tout de même. Il aurait gagné bien plus, s’il n’avait pas

été si honnête... à preuve que j’en connais un autre qui...

--Eh bien, cette baraque doit appartenir aux héritiers Fauvel?

--Le bonhomme n’a laissé qu’une fille, qui ne l’a pas réclamée.

--Il en avait donc disposé de son vivant? Au profit de qui?... d’un

contre-maître, je crois?

--Oui, mais ce contre-maître-là n’était pas comme les autres... C’était

un monsieur... Des gens disaient qu’il avait été dans les écoles du

gouvernement, et qu’il s’était fait renvoyer pour de vilaines affaires.

Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il en savait autant que les ingénieurs des

ponts et chaussées, et qu’il parlait comme un professeur..., et tout

jeune avec ça. Il avait tout au plus vingt-cinq ans quand le père Fauvel

est mort... et il travaillait sous lui depuis dix-huit mois.

--Son nom?... Vous en souvenez-vous?

--Ah! je crois bien... c’est un nom qui ne ressemble à rien... un drôle

de nom... Garnaroche... Pierre Garnaroche.

--Et... il a disparu?

--Il y a longtemps... on ne l’a pas revu à Boulogne depuis la guerre.

Avant, il n’habitait plus la commune, mais il venait encore s’y

promener, des fois. Je le rencontrais par-ci par-là, tantôt dans le plus

beau café de Boulogne, se payant des consommations chères et mis comme

un prince; tantôt en blouse devant le comptoir d’un marchand de vin qui

sert à boire à tous les mauvais gars du pays. Faut vous dire, messieurs,

que Garnaroche avait beau être bien éduqué, c’était une pratique finie.

Le père Fauvel lui disait souvent qu’il finirait mal.

--Et il lui faisait des cadeaux? C’est curieux.

--Oh! le cadeau n’était pas gros. Un hangar où il pleuvait comme dans la

rue, et où l’on n’avait jamais logé que des pioches, des pelles et des

brouettes. Garnaroche y couchait pourtant, parce qu’il n’avait pas de

quoi se payer un garni. Tout l’argent qu’il gagnait à diriger les

ouvriers passait à faire la noce. Le patron lui a laissé la cabane par

charité.

--Mais si elle était en mauvais état il y a vingt ans, comment

n’est-elle pas tombée en ruine?

--Garnaroche l’a fait réparer... dans un moment où il se trouvait en

fonds... Il avait des hauts et des bas.

--Il continuait donc à l’habiter?

--Non, monsieur. Il y avait ici des malins qui soutenaient qu’il y

recevait des femmes en cachette. J’ai oublié de vous dire qu’il était

très-beau garçon... taillé pour servir dans les cuirassiers, et une

figure à tourner la tête à toutes les filles.

--Et... on n’a jamais vu celles qu’il y amenait? demanda le commissaire,

en regardant M. Mornas du coin de l’œil.

--Je ne crois pas. Peut-être bien aussi qu’il n’en a jamais amené. On

disait encore qu’il faisait la fraude, et qu’il cachait là des

marchandises pour les passer à l’octroi sans payer.

--Enfin, après la guerre, il n’est plus revenu?

--Jamais, monsieur. J’ai toujours eu dans l’idée qu’il s’était mis avec

les fédérés, et qu’on l’avait collé au mur.

--C’est possible, mais alors il a laissé la clef à quelqu’un, puisque

hier soir quelqu’un est entré ici, pour tirer un coup de fusil.

--Qui a tué un nouveau marié dans le salon de cent couverts du père

Cabassol. J’ai su ça ce matin, et j’ai pensé tout de suite à Garnaroche.

--Vous venez de dire que vous croyez qu’il a été fusillé.

--Je n’en suis pas si sûr que ça. Et puis il a pu donner la clef à sa

bonne amie.

Sur cette réponse, le chef de la sûreté entraîna le juge d’instruction

un peu plus loin et lui dit à demi-voix:

--Me permettez-vous, monsieur, de vous demander ce que vous pensez de

ces renseignements donnés de bonne foi, ce n’est pas douteux?

--Je pense qu’ils confirment vos appréciations, répondit M. Mornas.

--Pour moi, l’affaire est maintenant claire comme le jour. Ce Garnaroche

était un déclassé qui tirait parti tout à la fois de l’instruction qu’il

avait reçue et de ses avantages physiques. Il a fort bien pu être

l’amant d’une femme du monde et lui donner des rendez-vous dans cette

baraque... qui a pu être meublée autrefois... cette liaison ayant pris

fin, la femme a gardé la clef et est devenue plus tard la maîtresse de

M. Trémentin, lequel était, lui aussi, un beau ténébreux. Lorsqu’elle a

appris que, par un singulier hasard, le repas de noces se donnait en

face du hangar abandonné où elle pouvait entrer comme elle voulait, elle

a profité de l’occasion pour se venger.

--C’est possible, mais cela ne nous apprend pas qui elle est.

--Nous arriverons jusqu’à elle, j’en réponds. Si Garnaroche est vivant,

je le retrouverai, et il faudra bien qu’il parle... quand ce ne serait

que pour prouver que l’assassin, ce n’est pas lui. Une fois qu’il m’aura

nommé la femme, ou les femmes, qu’il recevait ici, le reste ira tout

seul. S’il est mort, ce sera plus difficile, mais je ne désespérerai pas

de réussir. Je m’adresserai ailleurs. L’entrepreneur qui employait

Garnaroche et qui s’intéressait à lui devait connaître la vie qu’il

menait...

--Mais il n’est plus de ce monde depuis dix-neuf ans, cet

entrepreneur... et une femme qui aurait été la maîtresse de Garnaroche

en 1863 serait vieille aujourd’hui.

--Je suis bien convaincu que celle qui a tué Trémentin n’est pas jeune.

Une jeune se serait aisément consolée de le perdre. Une femme sur le

retour comprend qu’elle ne trouvera pas de remplaçant à l’amant qui

l’abandonne, et elle est sans pitié pour l’infidèle.

Quant à l’entrepreneur Fauvel, il est mort, c’est vrai, mais il a laissé

une fille, et M. Bigorneau, qui la connaît évidemment, va nous dire où

elle est. J’irai la trouver, et je l’interrogerai.

--C’est un essai à tenter, et quel qu’en soit le résultat, il me paraît

démontré que Louis Mareuil n’a jamais eu le moindre rapport avec ce

Garnaroche ni avec son patron.

--Il était à peine né quand ces gens-là travaillaient à Boulogne. Où se

serait-il procuré la clef de cette baraque dont il ignorait l’existence?

Elle est vieille et rouillée, cette clef; donc elle n’a pas été

fabriquée par l’assassin d’après une empreinte prise sur la serrure. Il

ne reste contre le prévenu que des apparences, et c’est vraiment trop

peu. Devant le jury, l’accusation ne tiendrait pas.

--Aussi vais-je le mettre en liberté sous caution. Et j’aurai soin de

proportionner le chiffre de la caution à la fortune de sa mère, qui

n’est pas riche.

--Elle sera bien heureuse de revoir son fils. Il ne me reste plus,

monsieur, qu’à demander à ce brave homme l’adresse de l’héritière de

Fauvel, le défunt entrepreneur.

Pendant ce colloque entre les deux magistrats, Bigorneau attendait

tranquillement, le chapeau à la main, qu’on lui permît de se retirer.

--Monsieur, lui dit le chef de la sûreté, vos indications seront

utilisées, et je vous prie de les compléter pour éclairer la justice.

Fauvel avait une fille... qui vit encore, je pense?

--Une fille unique, monsieur, qui n’est plus jeune, mais qui se porte

très-bien. Elle est veuve.

--Comment s’appelait son mari?

--Elle avait épousé un officier qui n’avait que son épaulette... même

que le père Fauvel n’était pas content de ce mariage-là... un

sous-lieutenant nommé Mareuil... il était capitaine quand il a été tué

pendant le siége.

--Mareuil! s’écria M. Mornas. Vous dites que la fille de l’entrepreneur

Fauvel est madame Mareuil?

--Mais oui, monsieur, répondit Bigorneau, tout surpris de l’effet que

produisait ce renseignement. Je la connais bien, et elle me connaît bien

aussi, quoiqu’il y ait du temps qu’elle ne m’a vu. La dernière fois que

je l’ai rencontrée, c’était il y a deux ans, dans la rue Montmartre...

j’allais chez un ami qui reste près des Halles...

--Elle est veuve?

--Oui, monsieur, et avec ce que son père lui a laissé, elle n’a pas trop

pour vivre, car elle a deux enfants... un garçon et une demoiselle.

--Vous les connaissez?

--Non... j’ai vu le garçon quand il était tout petit; mais du temps où

je travaillais avec le père Fauvel, la demoiselle n’était pas encore

née. La maman m’a dit que sa fille gagnait de l’argent à peindre des

éventails, et que son fils écrivait dans les journaux.

Le juge regarda le chef de la sûreté, qui paraissait assez déconcerté.

Son système s’écroulait, et l’innocence du prévenu n’était plus

démontrée. Les naïves déclarations de Bigorneau remettaient tout en

question.

--Alors, reprit le chef, vous pensez que cette dame pourra nous dire ce

qu’est devenu Pierre Garnaroche, qui était le protégé de son père?

--Pour ce qui est de ça, messieurs, murmura Bigorneau, je n’en sais

rien. Madame Mareuil a dû le voir autrefois; car son mari était en

garnison à Paris l’année où le père Fauvel est mort. Mais je crois bien

que Garnaroche ne lui plaisait pas beaucoup; Mareuil, l’officier, ne

pouvait pas le sentir... et ça m’étonnerait que sa veuve fréquente un

garnement pareil... Mais, tout de même, elle sait peut-être s’il vit

encore et ce qu’il fait.

--Où demeure-t-elle?

--Je ne pourrais pas vous dire au juste. Ça doit être là-haut, du côté

de la butte Montmartre. Fauvel a toujours habité ces quartiers-là.

Le doute n’était plus possible. Louis Mareuil était bien le petit-fils

de l’entrepreneur de terrassements qui avait fait construire le hangar

et qui l’avait donné à un de ses employés. Louis Mareuil avait donc pu

se procurer la clef pour s’y introduire.

--Je vous remercie, monsieur, de votre démarche spontanée, dit le juge

d’instruction. J’utiliserai les renseignements que vous m’apportez, et

je vous entendrai très-prochainement dans mon cabinet. En attendant,

veuillez vous abstenir de parler à vos amis des personnes que vous venez

de nommer. Pour ne pas gêner l’action de la justice, il faut vous taire.

--Je me tairai, monsieur. Je ne suis pas du parti des coquins, et je

donnerais bien cent francs de ma poche pour qu’on trouvât l’assassin.

Sur ce souhait louable, Jean Bigorneau tira sa révérence et sortit.

--Eh bien? demanda M. Mornas. Ne pensez-vous pas que les choses ont

changé de face depuis la déposition de ce brave homme?

--Complétement, monsieur, dit le chef de la sûreté. Je commence à croire

que je faisais fausse route. Voulez-vous m’autoriser à adresser, en

votre présence, quelques questions au prévenu?

--Oui, je préfère même que, pour le moment, ce soit vous qui

l’interrogiez.

Les deux magistrats passèrent dans le second compartiment de la cabane.

On les y attendait avec impatience. Caussade se promenait de long en

large; Louis se tenait adossé à la cloison, les bras croisés et la tête

haute. Le commissaire s’était placé devant la fenêtre ouverte, tournant

le dos aux curieux que le bruit déjà répandu d’une descente de police

attirait dans la rue.

--Puis-je me retirer, monsieur? demanda Caussade.

--Oui, monsieur, répondit M. Mornas, après un instant de réflexion. Vous

voudrez bien cependant attendre dehors, ou au restaurant, si vous le

préférez, que j’aie terminé l’interrogatoire du prévenu. Il se peut que

j’aie encore besoin de vous avant de rentrer à Paris.

Caussade sortit en maugréant tout bas, et le chef de la sûreté dit de

but en blanc à Louis Mareuil:

--Vous connaissez Garnaroche?

Louis ne se troubla pas; mais il fit un mouvement qui n’échappa point à

l’œil exercé du chef.

--J’ai parlé quelquefois à un homme qui porte ce nom-là, mais je le

connais fort peu. C’est un ancien conducteur de travaux, que mon

grand-père a employé et qui m’a vu dans mon enfance, à ce qu’il prétend.

Il s’autorise de ce souvenir pour m’aborder quand il m’aperçoit dans la

rue, mais il n’est jamais venu chez moi.

--Votre grand-père était M. Fauvel, entrepreneur?

--Oui... J’avais six ans lorsque je l’ai perdu.

--Il s’intéressait beaucoup à cet employé, et il lui a fait du bien?

--Je l’ignore.

--Mais votre mère doit le savoir?

--Probablement. Vous n’avez qu’à le lui demander.

--A quelle époque avez-vous rencontré pour la dernière fois ce

Garnaroche?

--Il y a quelques mois. Au Palais-Royal, autant qu’il m’en souvient.

--Vous savez son adresse?

--Non.

--Vous savez du moins ce qu’il fait?

--Pas davantage. Je crois me rappeler cependant lui avoir entendu dire

qu’il était régisseur, ou garde-chasse, quelque part... pas très-loin de

Paris.

--Il a dû préciser l’endroit.

--C’est possible, mais je n’y ai fait aucune attention.

--La mémoire vous reviendra sans doute.

--Je ne crois pas.

--Il serait important... dans votre intérêt... qu’elle vous revînt.

Mareuil se tut, et, sur un signe de M. Mornas, le chef de la sûreté

appela l’inspecteur qui gardait la porte d’entrée.

--Monsieur, dit le juge d’instruction au prévenu, on va vous ramener au

Dépôt. Je vous interrogerai de nouveau demain. La nuit porte conseil. Je

souhaite de vous retrouver mieux disposé à me répondre.

Louis tourna le dos à M. Mornas sans articuler un seul mot, et s’en alla

de lui-même se placer sous la garde de l’inspecteur, qui s’avançait pour

le reconduire au fiacre occupé par les agents.

--Mon cher collègue, dit au commissaire le chef de la sûreté, un de vos

administrés vient de nous tirer d’embarras. Nous savons maintenant le

nom de l’entrepreneur et le nom du contre-maître. Et je m’avise un peu

tard que si vous étiez allé tout simplement chez le percepteur de

Boulogne, vous auriez appris tout de suite à qui appartient la baraque.

Elle doit figurer sur les rôles des contributions, et quelqu’un paye

l’impôt. Mieux vaut tard que jamais, et je vous prie de demander dès

aujourd’hui si c’est le nommé Garnaroche et si l’on connaît son domicile

réel.

--Je n’y manquerai pas, murmura le magistrat suburbain, un peu confus de

n’avoir pas songé plus tôt à ce moyen si commode.

--Monsieur, lui dit le juge d’instruction, je remets à un autre jour les

constatations qui nous restent à faire sur place. Il est moins urgent

d’y procéder que de rechercher par quelles mains a passé la clef de ce

hangar. En attendant que nous mesurions le chemin que l’assassin a eu à

parcourir, s’il est revenu ici après avoir fui jusqu’à la lisière du

bois, veuillez visiter les taillis où il a pu jeter l’arme dont il s’est

servi, et me tenir exactement au courant de tous les incidents qui se

produiront dans votre ressort.

Le commissaire s’en alla, un peu penaud et fort peu satisfait de n’avoir

pas été le premier à recevoir la déclaration de Jean Bigorneau.

Le chef de la sûreté le laissa filer et dit à M. Mornas:

--Je me trompe peut-être encore une fois; mais j’ai le pressentiment que

le prévenu ne s’est pas adressé au nommé Garnaroche pour avoir la clef.

Il n’a pas perdu contenance quand je lui ai parlé, à brûle-pourpoint, de

cet individu, et rien ne l’obligeait à me répondre qu’il l’a vu

récemment. Je croirais plus volontiers qu’il a tout bonnement trouvé

cette clef chez sa mère. Feu Fauvel devait en avoir gardé une, et elle

devait porter une étiquette: clef de la baraque de Boulogne, ou quelque

chose d’approchant. Et je ne serais pas étonné que ce fût cette

trouvaille qui a donné au jeune homme l’idée d’essayer le coup qu’il a

si habilement exécuté. Reste toujours la question du fusil... et celle

de la voiture qui stationnait au coin du bois. On les élucidera.

--Ainsi, murmura le juge d’instruction, vous renoncez à l’autre

hypothèse? Elle était pourtant vraisemblable.

--Elle l’est encore, monsieur, et je ne la rejette pas d’une façon

définitive. Nous n’en sommes qu’au début de l’enquête, et la suite nous

apportera sans doute de nouveaux éclaircissements. Ce qu’il y a de plus

pressé, c’est de mettre la main sur ce Garnaroche, et je vais m’en

occuper. Si vraiment il est régisseur dans un château, il se pourrait

que la châtelaine eût été la maîtresse de Trémentin, et alors tout

s’expliquerait. Si c’est une femme qui s’est vengée, cette femme doit

être du vrai monde. J’avais pensé d’abord à une cocotte, mais je n’avais

pas suffisamment réfléchi. Les cocottes n’assassinent pas un amant qui

les lâche. Elles aiment mieux le faire chanter. C’est moins dangereux,

et c’est plus lucratif.

M. Mornas fit sans doute son profit de ces judicieuses réflexions, mais

il ne donna point la réplique au chef de la sûreté. Au fond, il était un

peu humilié de n’avoir encore joué que le second rôle dans cette

instruction difficile. La conquête du siége de conseiller à la cour lui

semblait moins certaine, et il apercevait de tous les côtés des écueils

auxquels il n’avait pas songé.

Ce fut avec plaisir qu’il remonta en voiture pour regagner Paris, car il

lui tardait de rentrer chez lui et de consulter sa femme.

Le collier d'acier · 第 7 / 10 题