CHAPITRE II

Les pauvres gens qui ne mangent pas tous les jours envient les repas

réglés des riches, et le bohème, errant mélancoliquement par les rues,

la poche vide et le ventre creux, s’arrête parfois devant les fenêtres

éclairées d’une belle maison où l’on dîne. Il entrevoit à travers les

rideaux des silhouettes de laquais portant des plats; il croit entendre

le cliquetis des fourchettes, sentir le fumet des ragoûts exquis, et il

maudit le sort qui l’a fait naître sans le sou.

Celui-là, n’ayant jamais rien possédé, n’a pas connu l’envers de

l’opulence. Il ne s’est pas assis à ces tables couvertes de vaisselle

plate où les convives apportent, au lieu de gaieté, les soucis de leurs

affaires, et goûtent les mets du bout des lèvres en songeant à la hausse

de la rente ou la débâcle de l’Union générale. Il n’a pas assisté à ces

déjeuners où monsieur lit son journal pendant que madame vérifie le

mémoire de sa couturière, et où les deux époux n’échangent pas une

parole intime, parce que les domestiques sont là pour les servir... et

pour les écouter.

C’est la vie de presque tous les heureux de ce monde; mais il y a des

exceptions, et ce n’est cependant pas le cas du ménage Mornas, pourvu de

quatre-vingt mille francs de rente en immeubles.

M. Pierre Mornas est le dernier représentant d’une race de magistrats

sortie du commerce parisien après la grande révolution. Son bisaïeul,

son grand-père et son père étaient juges; il l’est, et son fils le

serait, s’il en avait un; mais sa femme ne lui a pas encore donné

d’enfant.

Elle lui a, en revanche, apporté une fortune beaucoup plus considérable

que la sienne. Mademoiselle Berthe d’Arlempde avait un million quand il

l’a épousée. La maison qu’ils habitent rue de Turenne lui appartient en

propre, et elle s’est mariée sous le régime dotal.

Elle est la fille d’un homme qui avait gagné beaucoup d’argent en

spéculant sur les terrains sous le dernier empire, et qui s’était mis à

signer son nom avec une apostrophe après le d, le lendemain du jour où

la chance avait fait de lui un propriétaire foncier.

Berthe a été admirablement belle: elle l’est encore à trente-cinq ans,

et ce qui vaut mieux, elle possède une intelligence remarquable et un

cœur excellent. Le monde l’apprécie comme elle mérite de l’être, et les

pauvres de son quartier la bénissent.

Elle a choisi M. Mornas, parce qu’il lui plaisait, et depuis quinze ans

qu’ils sont mariés, leur bonheur a été sans nuages. On les cite comme

modèles aux célibataires endurcis qui ne croient pas aux félicités

conjugales.

Pierre Mornas adore sa femme et la magistrature, où il est entré trois

mois avant son mariage. Il y a fait son chemin; on vient de lui confier

l’_instruction_, et il compte bien avancer, car il est ambitieux. C’est

un travailleur et un casanier. Il partage son temps entre son cabinet au

palais et son intérieur, où sa chère Berthe lui fait la vie douce.

L’appartement qu’ils occupent au premier étage de leur immeuble est un

nid charmant. Il aime à s’y reposer des fatigues du métier, et il y

revient avec bonheur après les longues séances passées à interroger des

accusés et à entendre des témoins.

Il allait beaucoup dans le monde autrefois; maintenant, sa femme y va

presque toujours seule, lorsqu’elle y va, ce qui arrive assez rarement,

en dehors des fêtes officielles où son mari est obligé de l’accompagner.

Elle aime mieux recevoir, mais seulement des amis: quelques femmes de

son âge et quelques hommes aimables. Elle a des goûts artistiques, et

l’on fait assez souvent chez elle des lectures ou de la musique. Les

ennuyeux sont soigneusement exclus de ces réunions intimes, et aussi les

mondaines à outrance. Étant irréprochable, madame Mornas a le droit

d’être sévère pour les autres, et elle n’admet pas les personnes qui

font trop parler d’elles.

Et, pour comble de perfection, madame évite à monsieur les tracas

qu’entraînent la tenue d’une maison honorable et la gestion de revenus

importants. C’est elle qui administre les biens et qui dirige les

domestiques, avec une sagacité et un ordre surprenants.

Pierre Mornas règne et ne gouverne pas, et il se trouve à merveille de

ce régime constitutionnel qui lui permet de se consacrer tout entier à

ses fonctions, car il est toujours bien servi, et sa fortune s’accroît

chaque année.

Il n’a rien à désirer, rien qu’une affaire qui le mette en évidence en

lui fournissant l’occasion de montrer ses aptitudes pour le difficile

métier de juge instructeur. Il aspire à être chargé de préparer les

éléments de l’accusation dans un de ces procès retentissants qui

passionnent le pays tout entier, et jusqu’à présent il n’a pas eu de

veine. On ne lui a confié que des instructions sans importance; vols

vulgaires, coups et blessures à la suite d’une rixe de cabaret, attaques

sur la voie publique, comme on en voit toutes les nuits depuis un an,

mais pas le moindre assassinat, pas même un simple détournement de

mineure intéressante.

Il ne pousse pas l’amour de l’art jusqu’à souhaiter qu’il se commette un

beau crime bien embrouillé dans le ressort du parquet de Paris, car

c’est un honnête homme, quoiqu’il soit un peu trop porté à voir partout

des coupables; mais enfin, si un mystère judiciaire se présentait, il

serait heureux et fier d’être désigné pour l’éclaircir.

En attendant, il se contente de ce qu’on lui donne et de la tendresse de

sa femme qui n’a jamais été plus vive et qui se manifeste par des

attentions de tous les instants.

Il est midi, et ils achèvent de déjeuner en tête-à-tête. C’est leur

habitude. Ils ont toujours tant de choses à se dire, que le valet de

chambre de monsieur ou la femme de chambre de madame les gêneraient.

Ce matin-là, par exception, ils parlent d’affaires d’intérêt. Berthe

ordinairement les règle seule, mais elle ne manque jamais de consulter

son mari quand il y a lieu, et c’est le cas, quoique Pierre, qui s’est

levé de très-bonne humeur, soit peu disposé à traiter une question

d’argent.

--Mon ami, dit-elle de sa voix douce, vous savez que je suis l’avocat

des pauvres, et il faut bien que je vous signale la situation d’un de

nos locataires.

--Bon! dit gaiement M. Mornas, tu vas me parler du père Gigondès. Mais

si tu veux que je te donne gain de cause, fais-moi le plaisir de me

tutoyer. Nous ne sommes pas ici au bal de la présidence ni dans le salon

de madame Verdalenc, où l’on pose pour les grandes manières.

--Tu as raison. C’est ridicule de se dire: vous quand on s’aime, et si

je voyais trop souvent les Verdalenc, je finirais par en prendre

l’habitude. J’ai bien fait de refuser d’aller hier au dîner de noce de

leur caissier.

--D’autant mieux fait que tu étais souffrante, et que si tu n’étais pas

restée au coin du feu, tu serais revenue avec une migraine ou un rhume.

Maintenant, plaide.

Le tribunal t’écoute.

--Eh bien, tu as deviné. Cette fois encore, M. Gigondès n’a pas payé son

terme; et maintenant, il en doit quatre.

--C’est-à-dire douze cents francs, si je ne me trompe?

--Juste. Et on le poursuit pour les impositions dont nous sommes

responsables, comme tu sais.

--Alors, fais-lui donner congé. Ça l’empêchera de s’arriérer davantage.

--J’y ai bien pensé; mais si nous le renvoyons, Dieu sait ce qu’il

deviendra. Pour lui, ce serait la ruine.

--Diable! je ne veux ruiner personne. Mais... pourquoi ne paye-t-il pas?

Il est médecin... il doit avoir des clients.

--Il en avait. Il faisait de l’homœopathie, et sa consultation était

très-suivie. Mais, depuis un an, il a fermé son cabinet pour

entreprendre des recherches scientifiques. Il fait des expériences sur

des animaux. Son appartement est plein de malheureuses bêtes qu’il

martyrise.

--Ça m’explique pourquoi, l’autre soir, en rentrant, j’ai mis le pied

sur un cochon d’Inde, au bas de l’escalier. C’est une circonstance

aggravante, et il faut mettre le bonhomme à la porte. Je ne tiens pas du

tout à avoir une ménagerie dans ma maison.

--La ménagerie est au quatrième étage, et nous demeurons au premier.

Elle ne nous gêne pas beaucoup.

--Comment! toi, Berthe, qui as si bon cœur, tu prends la défense d’un

vieux fou qui dissèque probablement des lapins tout vivants!

--Mon ami, M. Gigondès est un savant. Il a adressé un mémoire à

l’Académie de médecine, et il espère obtenir un prix de cinquante mille

francs, pour récompenser la découverte qu’il a faite.

--Quelle découverte?

--Ah! tu m’en demandes trop. Je ne suis pas savante, moi. Je crois qu’il

s’agit d’un moyen de tuer les gens avec un millionième de goutte de

sang.

--Et tu veux que moi, qui suis magistrat, j’encourage ces travaux-là!

s’écria M. Mornas en éclatant de rire. Décidément, ma Berthe chérie, ta

charité va trop loin.

--Mais ce pauvre homme ne tuera personne, je t’assure, et je...

Madame Mornas s’arrêta au milieu de sa phrase justificative. Le valet de

chambre de monsieur venait d’entrer dans la salle à manger, portant une

lettre sur un plateau d’argent. Le juge la prit, et dès que le

domestique fut sorti:

--Tiens! dit-il, ça vient du parquet du tribunal... Une nouvelle

affaire, probablement... et importante sans doute, car je reconnais

l’écriture d’un substitut de mes amis. Qui sait s’il ne m’annonce pas

que je suis chargé d’une instruction qui me vaudra plus tard un siége de

conseiller à la cour?

--Un gros crime alors, dit tristement madame Mornas. Je ne puis pas

partager ta satisfaction. Tu tiens donc bien à envoyer à l’échafaud un

grand criminel? Il me semble que si tu avais préparé une condamnation à

mort, je n’oserais plus t’embrasser.

--Tu n’y entends rien, répliqua le juge en décachetant la lettre. S’il y

a une affaire capitale, il faut bien qu’on l’instruise, et il vaut mieux

que ce soit moi qui aie l’honneur de la mettre en état. Quand tu m’as

épousé, chère amie, tu savais bien que j’étais magistrat, et après que

j’aurai fait mon devoir, tu m’embrasseras tout de même.

Mais voyons d’abord si je ne me berce pas d’un vain espoir.

Et il lut:

«Mon cher Mornas, vous savez tout l’intérêt que je vous porte. Vous ne

serez donc pas surpris que je vous écrive pour vous annoncer, le

premier, une nouvelle que vous allez apprendre officiellement. Vous

venez d’être désigné pour instruire une affaire qui deviendra une cause

célèbre, et vous allez gagner vos éperons; car je ne doute pas que vous

ne trouviez le coupable, sur lequel on n’a jusqu’à présent aucune

indication sérieuse.»

--Oh! oui, je le trouverai, s’écria M. Mornas avec enthousiasme. Enfin!

je tiens donc mon avancement.

--Qu’as-tu besoin d’avancer? Nous sommes riches.

--Et l’honneur de siéger en robe rouge, n’est-ce donc rien?

--Que veux-tu! Je ne suis qu’une femme, et je n’ai pas d’ambition.

Seras-tu plus heureux quand tu seras conseiller? Je te préviens que je

ne t’aimerai pas plus que je ne t’aime comme tu es.

--Mais tu ne m’aimeras pas moins, ma petite Berthe, dit en souriant le

magistrat, et tu me verras plus souvent, car je ne serai plus obligé de

passer mes journées au palais pour interroger des coquins et des

imbéciles.

--A la bonne heure! Voilà une meilleure raison. Seulement, mon ami, je

songe à une fable de la Fontaine... _Perrette et le Pot au lait_... Tu

fais de beaux projets et tu fondes de grandes espérances sur une affaire

que tu ne connais pas, car ton ami a oublié de t’expliquer de quoi il

s’agit.

--Attends! la lettre ne finit pas là... laisse-moi tourner la page...

j’y suis... écoute la suite:

«Courez au palais. Vous trouverez l’ordonnance sur votre bureau. C’est

pourquoi je puis me permettre de vous dire qu’un meurtre a été commis

hier soir, dans des circonstances singulières...»

--Ah! mon Dieu! s’écria M. Mornas, au lieu d’achever sa lecture.

--Quoi donc? demanda Berthe, émue de l’émotion de son mari.

--On a tué, pendant ce repas de noces auquel tu étais invitée... tué,

d’un coup de fusil, au milieu des convives...

--Qui?... Tu me fais mourir d’inquiétude avec tes interruptions...

--Edmond Trémentin... le caissier de Verdalenc.

--Le mari de Cécile Aubrac? Ah! c’est épouvantable!

--Oui; car voilà tous mes rêves qui s’envolent. Je ne puis pas instruire

une affaire à laquelle sont mêlés des gens que je connais.

--En vérité, Pierre, je ne te comprends pas. Comment peux-tu penser à

tes intérêts de magistrat en présence d’un pareil malheur? Ce n’est pas

toi que je plains, c’est cette jeune fille. Que va-t-elle devenir?

--Moi aussi, je la plains; quoique je n’aie jamais fait que l’entrevoir

au bal, chez madame Verdalenc...

--Mais moi, je lui ai parlé souvent, et j’ai pu l’apprécier. Elle est

charmante, et elle méritait mieux que le mari qu’on lui donnait.

--On peut donc espérer qu’elle se consolera de l’avoir perdu, tandis que

je ne retrouverai jamais l’occasion qui m’échappe. Pense donc à ce que

sera ce procès! La victime, les témoins sont tous du monde que nous

voyons... l’assassin en est peut-être aussi... et un mystère par-dessus

le marché!... ça n’arrive pas une fois tous les dix ans. Allons!

décidément, je n’ai pas de chance.

--Encore! Ah! mon ami, si je ne te connaissais pas, je croirais que tu

n’as pas de cœur. Il s’agit bien de ta carrière, quand deux familles

sont en deuil! Ne devrais-tu pas te demander qui les y a mises? C’est

incompréhensible... une vengeance peut-être!... Ce jeune homme avait

donc des ennemis, car, assurément, mademoiselle Aubrac n’en avait pas...

Je veux aller la voir... lui dire combien je prends part à sa douleur...

--Vas-y tant que tu voudras, puisque je suis obligé de me récuser,

répondit M. Mornas avec humeur.

--L’ami qui t’écrit ne te dit rien de plus? demanda madame après un

silence.

--Absolument rien. C’est déjà beaucoup qu’il ait pris sur lui de

m’avertir.

--De sorte que tu ne sais pas du tout sur qui se portent les soupçons?

--Comment veux-tu que je le sache? J’ignore les antécédents de ce

Trémentin, ses tenants, ses aboutissants. J’ai eu quelques relations

avec les Verdalenc, mais ils n’ont jamais été de nos intimes. Et quant à

la mariée, j’ai entendu dire que c’était la fille d’un médecin, et

qu’elle vivait chez sa tante, une certaine baronne Aubrac, qui est,

m’a-t-on assuré, une personne assez ridicule.

--Mais, avec ton expérience des affaires criminelles, tu dois déjà voir

de quel côté l’on cherchera l’assassin.

--Il faudrait pour cela que j’eusse étudié le dossier et recueilli des

témoignages. Or, c’est un de mes collègues qui sera chargé de

débrouiller la situation... et il en aura tout l’honneur.

--Oui, s’il y réussit; mais il pourrait bien se tromper... prendre un

innocent pour un coupable... tandis que toi...

--Moi, je ne ferais pas fausse route, j’en suis sûr. Mais je ne devine

pas où tendent toutes ces questions que tu me poses.

Madame Mornas réfléchit un instant, comme une femme qui craint de

choquer son mari en abordant un sujet scabreux.

--Écoute, Pierre, dit-elle timidement, tu me rendras cette justice que

je ne me suis jamais occupée des choses du palais...

--Pas assez, chère amie. J’aurais aimé à te voir t’y intéresser

davantage.

--Eh bien, veux-tu me permettre, cette fois, de te donner un conseil?

--Je ne te promets pas de le suivre, mais je l’entendrai volontiers.

--Je te conseille d’accepter la mission qu’on veut te confier.

--Je ne demanderais pas mieux, mais vraiment je ne peux pas.

--Parce que tu as rencontré quelquefois des personnes dont les noms

figureront dans ce procès? Ce scrupule t’honore, mais crois-tu que le

chef du parquet ne s’est pas renseigné avant de te désigner pour

instruire? Je suis persuadée, moi, qu’il sait fort bien que ces

personnes ne te sont pas inconnues, et que s’il t’a choisi, c’est

précisément parce qu’il compte sur ton intelligence et sur ton

impartialité.

--C’est possible, après tout, murmura M. Mornas.

--Il s’est dit, reprit Berthe avec plus d’assurance, que pour découvrir

la vérité dans certaines affaires exceptionnelles, il fallait avoir vu

le monde et appris à connaître le cœur humain. Beaucoup de tes collègues

ne sont pas dans ce cas-là et ne dirigeraient pas les recherches avec la

délicatesse qui convient lorsqu’il s’agit de trouver un criminel parmi

les gens d’une catégorie sociale où en général on n’assassine pas pour

voler. Un juge accoutumé à traquer les bandits de profession procéderait

peut-être brutalement... et Dieu sait qui il accuserait...

--Tout magistrat digne de ce nom s’occupera d’abord de savoir si

quelqu’un en voulait à M. Trémentin... ou si quelqu’un bénéficiera de sa

mort. Il est évident que tout le procès est là.

--Eh bien! un juge qui aurait l’esprit faux et qui se laisserait prendre

aux apparences, pourrait s’imaginer que la personne la plus intéressée à

se débarrasser de M. Trémentin, c’était... sa femme.

--Comment cela?

--Mon cher Pierre, je ne parlerais pas ainsi devant toi, si je n’avais

pas la certitude que mademoiselle Aubrac est incapable non-seulement de

commettre un crime, mais même d’en concevoir la pensée. Il n’en est pas

moins vrai qu’elle ne s’est pas mariée tout à fait de son plein gré.

Elle avait une inclination pour un jeune homme qui n’était pas en

situation de l’épouser, et elle a fini par céder aux instances de sa

tante, qui appuyait de toutes ses forces le futur successeur du banquier

Verdalenc. Cécile faisait un mariage de raison, et parmi ceux qui savent

la vérité, il pourrait s’en trouver qui se permettraient contre elle des

insinuations malveillantes. Une calomnie, si absurde qu’elle soit, fait

son chemin, et si elle arrivait aux oreilles d’un juge accessible aux

préventions injustes... Comprends-tu maintenant, mon ami, pourquoi je

voudrais que l’affaire restât entre tes mains?

--Tu vas trop loin dans tes suppositions, et tu as trop mauvaise opinion

de mes collègues... mais tu as peut-être raison de me conseiller

d’accepter... ma conscience me le permet, car je suis sûr de moi, et mes

chefs me connaissent... Je puis, d’ailleurs, les consulter, leur exposer

la situation particulière où je me trouve... et s’ils m’engagent à ne

pas m’en préoccuper... eh bien, je ne me dessaisirai pas d’une

instruction qui me mettra hors de pair.

--J’en serai bien heureuse pour cette jeune fille... et pour toi, ajouta

madame Mornas, en tendant la main à son mari, qui y mit un baiser avant

de se lever de table.

--Merci, Berthe, dit-il avec effusion. Je te devrai de ne pas mourir

juge, et ta protégée n’a rien à craindre; car, puisque tu t’intéresses à

elle, je suis sûr que c’est un ange... comme toi, chérie.

--Tu exagères, mon ami, dit en souriant madame Mornas. Cécile n’est pas

un ange... ni moi non plus. Cécile est une jeune fille bien née et bien

élevée, qui n’a que de bons sentiments et dont le seul tort est d’avoir

écouté les conseils de sa tante. Si elle avait eu le courage de lui

résister et de se marier selon son cœur, elle ne serait pas veuve

aujourd’hui, car j’imagine que ce M. Trémentin a été assassiné par une

de ses anciennes maîtresses. On m’a raconté qu’il en a eu beaucoup.

--Ce serait donc de ce côté qu’il faudrait chercher? dit vivement le

magistrat, qui levait déjà la tête comme un cheval de guerre qui entend

la trompette sonner la charge.

--Oh! prends garde, Pierre. Je n’affirme rien. Je me souviens des bruits

qui ont couru dans le monde où il allait, voilà tout, et je serais

désespérée si tu y attachais de l’importance. Je ne suis pas un ange,

mais je me reprocherais toute ma vie d’avoir fait accuser un innocent.

Tu sauras bien trouver le coupable, sans que je me mêle de

l’instruction.

--Tu t’en tirerais mieux que moi, et si je la prends, j’aurai plus d’une

fois recours à tes lumières. Et s’il est vrai que ce Trémentin ait été

un homme à bonnes fortunes, tu pourrais bien avoir deviné juste du

premier coup, ma chère Berthe.

--Je te répète que j’ai entendu des propos, et rien de plus. On parlait

de ses conquêtes, mais on ne les nommait pas... et j’ai toujours été

étonnée qu’il en fît... C’était un grand garçon taillé en force... ce

qu’on appelle un bel homme... Mais il manquait de distinction, et je

n’ai jamais compris qu’il pût séduire une femme, car il me déplaisait

souverainement... presque autant que tu me plais.

--Le fait est qu’il ne me ressemblait pas, dit gaiement M. Mornas, qui

n’était ni grand ni robuste, et qui, sans être laid, avait une sévère

figure en lame de couteau, faite pour intimider les prévenus et pas du

tout pour charmer les dames.

--Heureusement! murmura Berthe en regardant son mari avec des yeux qui

auraient fait battre le cœur d’un vieux président.

Ils étaient noirs comme ses cheveux, ces yeux incomparables, et son

teint, d’une blancheur mate, en faisait encore ressortir l’éclat

singulier. Ils exprimaient la passion, la tendresse, tous les sentiments

d’une femme aimante. Ils parlaient.

Et Pierre Mornas, qui n’avait que quarante ans, ne résistait jamais aux

ordres qu’ils lui donnaient.

Les magistrats ne devraient avoir ni femmes légitimes ni maîtresses.

--Ne me regarde plus ainsi; je ne partirais pas, dit le juge

d’instruction.

--Pars, mon ami, je m’en vais, répliqua en riant madame Mornas. Le coupé

est attelé, et dans un quart d’heure tu seras au palais. Je ne te

reverrai que ce soir; mais pendant ton absence, pour te porter bonheur,

je vais faire une bonne action.

--Consoler la veuve de M. Trémentin? Ce serait un peu prématuré; elle

doit être toute à sa douleur, et je suppose qu’elle ne reçoit personne.

D’ailleurs, si j’instruis, je te prierai de prendre garde à tes

démarches. La femme d’un magistrat ne doit pas être soupçonnée.

--Ne crains rien, mon Pierre; je serai prudente, et, du reste, il ne

s’agit pas de Cécile pour le moment. Je la verrai, si tu ne me défends

pas de la voir, mais plus tard. Aujourd’hui, je vais tout simplement

monter chez ce pauvre M. Gigondès et lui dire que nous ne le

tourmenterons pas pour ses loyers arriérés.

--Tu as le génie de la charité, s’écria M. Mornas en attirant Berthe sur

son cœur. Va rassurer ce brave homme, et faisons vœu, si tu veux, de lui

donner gratis quittance de tous ses termes, quand j’aurai découvert

l’assassin du mari de ta protégée.

--Je ne demande pas mieux, et je puis annoncer d’avance cette nouvelle à

notre locataire, car je suis sûre que tu trouveras le coupable.

Un gros baiser fut la conclusion de cet entretien conjugal.

Le juge était habillé de noir et cravaté de blanc, comme il convient à

un magistrat de la vieille roche. Il endossait le harnois en se levant,

et il ne redevenait homme du monde que le soir. Il était donc tout prêt

à siéger dans son cabinet, et il sortit pour s’en aller en guerre contre

le meurtrier de M. Trémentin.

Madame Mornas avait déjeuné, selon sa coutume, en négligé matinal; mais

sa toilette était assez et même trop élégante pour aller voir un vieux

savant, et elle avait pour principe de ne jamais remettre les bienfaits

au lendemain.

Elle ne prit que le temps de donner à sa femme de chambre l’ordre de ne

recevoir personne, et elle franchit d’un pied léger les trois étages

qu’elle avait à monter pour arriver à la porte du bonhomme.

Il lui tardait de le tranquilliser sur les suites de la négligence qu’il

mettait, depuis un an, à payer son propriétaire, et elle sonna

délibérément.

Un bruit de pas traînants répondit à l’appel du timbre; la porte

s’entr’ouvrit, et une figure étrange se montra.

M. Gigondès, à soixante ans, avait la tête d’un octogénaire, ridé et

ratatiné comme une pomme cuite. Il était coiffé d’un bonnet fourré, et

il s’enveloppait dans une robe de chambre d’une couleur impossible à

définir, dissimulant du mieux qu’il pouvait le tricot rapiécé qui

emprisonnait ses jambes en fuseaux.

En voyant madame Mornas, il recula de surprise, et il balbutia une

phrase où il était question d’excuses pour le retard et de promesses

pour l’avenir; mais l’excellente femme l’interrompit en lui disant de sa

voix d’or:

--Cher monsieur, je ne viens pas vous présenter vos quittances; je viens

causer avec vous.

--C’est bien de l’honneur que vous me faites, madame, murmura le

vieillard sans lâcher le battant qu’il tenait entre-bâillé; mais mon

appartement est un peu en désordre, et je n’ose pas vous engager à y

pénétrer.

--Pourquoi donc? Je sais que vos travaux scientifiques vous absorbent

tout entier, et un savant a le droit de ne pas s’occuper de détails de

ménage. Nous sommes tout fiers, mon mari et moi, de vous avoir dans

notre maison, et vous me ferez bien la grâce de me recevoir, car je

m’intéresse vivement à vos belles découvertes, et c’est le désir de les

connaître qui m’amène chez vous.

--Est-il possible! s’écria M. Gigondès en s’effaçant vivement pour

livrer passage à la dame, qui le prenait par son faible.

--Mon Dieu, oui, dit-elle gaiement; je ne suis qu’une ignorante, mais je

ne demande qu’à m’instruire. Et puis, vous savez que la curiosité, c’est

le défaut des femmes.

--Entrez, madame, entrez, répondit le bonhomme avec empressement. Je

serai trop heureux de vous expliquer le but de mes recherches...

d’autant plus heureux que j’y touche, à ce but, et que si je l’atteins

bientôt, comme j’en ai presque la certitude, je pourrai m’acquitter

d’une dette qui me pèse... Vous avez bien voulu m’accorder du temps

et...

--Cher monsieur, reprit madame Mornas pendant que le savant refermait la

porte derrière elle, ne parlons plus de cela... ou plutôt parlons-en

pour n’avoir plus à y revenir. Mon mari est d’accord avec moi pour vous

donner tout le temps nécessaire. Notre concierge va recevoir l’ordre

d’attendre que vous lui demandiez vos quittances, et je vous prie de ne

pas vous gêner.

M. Gigondès se répandit en protestations de reconnaissance que madame

Mornas écouta en souriant. Elle examinait le salon où le bonhomme

l’avait introduite, et elle s’amusait de voir où peut conduire l’amour

de la science.

Il y avait une épaisse couche de poussière sur tous les meubles, et le

parquet semblait n’avoir jamais été ciré. Le portrait d’Hahnemann,

inventeur de l’homœopathie, était couvert de toiles d’araignée.

--Vous voyez, madame, que mon intérieur n’est pas très-bien tenu,

soupira le vieillard. J’ai dû renvoyer mon domestique... il m’était

inutile, puisque je n’ai plus de clients... et d’ailleurs, je passe ma

vie dans mon cabinet.

--Entrons-y, dit bravement madame Mornas, décidée à aller jusqu’au bout,

afin de donner à sa visite charitable un prétexte flatteur pour

l’amour-propre du vieux chercheur.

Dans le cabinet, c’était bien pis. Sur une table vermoulue s’élevaient

des montagnes de paperasses et s’alignaient des fioles ébréchées. Un

vieux fauteuil de cuir et trois chaises dépaillées complétaient le

mobilier. Mais la moitié de ce local bizarre était occupée par une

immense caisse, divisée en plusieurs compartiments, où l’on avait parqué

des rongeurs de deux ou trois espèces. Au fond de cette boîte s’étalait

une couche de paille; des feuilles de salade jonchaient le plancher, et,

au lieu de pendule, on voyait sur la cheminée un énorme chou.

--Voilà donc les pauvres bêtes qui servent à vos expériences? demanda

Berthe en contenant avec peine une forte envie de rire. Mon mari m’avait

bien dit que votre appartement ressemblait à l’arche de Noé. Oh! il n’y

trouve pas à redire, ajouta-t-elle en remarquant la mine piteuse que

faisait M. Gigondès. Il sait que vous travaillez pour la science, et il

serait venu vous voir ce matin avec moi, s’il n’eût été appelé au palais

pour une affaire très-grave... et très-triste... car elle plonge dans le

deuil une jeune femme que je connais...

--Ah! fit le bonhomme avec l’indifférence d’un savant qui ne s’intéresse

à rien qu’aux problèmes dont il poursuit la solution.

--Hélas! oui, reprit madame Mornas: on a assassiné hier le mari de

mademoiselle Aubrac... Vous avez pu entendre parler de son père, qui

était médecin.

--Médecin! répéta M. Gigondès... Mais, alors, c’est donc la fille de

cette canaille d’Aubrac... mon persécuteur!

--Que dites-vous là, cher monsieur? s’écria madame Mornas. Le père de

Cécile Aubrac a été un très-habile médecin et un très-honnête homme.

--Ni l’un ni l’autre, madame, répliqua rageusement Gigondès. C’était un

âne... comme tous les allopathes, du reste... et, de plus, c’était un

homme de mauvaise foi... un envieux... un intrigant...

--Vous m’étonnez, monsieur. Je l’ai peu connu, mais je n’ai jamais

entendu dire de lui que du bien... tous ses malades chantaient ses

louanges.

--Il y a en ce monde plus de sots que de gens qui raisonnent.

--Et il a toujours passé pour être un excellent père.

--Les loups aiment leurs petits.

--J’avoue, dit Berthe en riant, que je ne m’attendais pas à entendre

comparer à un loup cet excellent M. Aubrac.

--Les loups sont moins méchants que ne l’était ce médicastre. Ils

dévorent les moutons parce qu’ils ont faim, et il faisait le mal pour le

plaisir de le faire.

--Vous avez donc eu à vous plaindre de lui?

--Si j’ai eu à m’en plaindre! Ah! madame, vous qui êtes si bonne, vous

aurez peine à croire à la férocité de cet homme. Il m’avait juré une

haine implacable... à moi qui ne l’avais pas offensé.

--Et pourquoi?

--Parce qu’il était jaloux de mes succès.

--Vraiment?... C’est singulier. Vous n’aviez pas la même clientèle,

puisque vous apparteniez, je crois, à deux écoles médicales tout

opposées.

--C’est précisément à cause de cela qu’il m’a déclaré la guerre. Il a

commencé par attaquer publiquement l’homœopathie. C’était son droit...

Il n’est pas donné aux aveugles de voir la lumière. Mais il ne s’en est

pas tenu là. Il s’en est pris à ma personne, à mes travaux. Il a publié

des libelles où il prétendait prouver que mes expériences n’étaient que

des niaiseries, que je ne croyais pas moi-même à la grande découverte

que j’annonçais à l’Académie... C’est comme s’il avait dit que je

n’étais qu’un imposteur... En un mot, madame, il m’a ridiculisé, bafoué,

vilipendé, et, finalement, ruiné, car ses diffamations ont produit leur

effet. L’Académie a refusé de m’entendre, et tous mes clients m’ont

abandonné.

Le bonhomme s’animait en parlant, et la colère le transfigurait. Il

redressait sa taille voûtée, le rouge montait à ses joues parcheminées,

et ses petits yeux gris lançaient des éclairs.

Madame Mornas l’observait curieusement, et elle admirait la violence de

cette passion de la science qui étouffe tous les sentiments humains et

qui rajeunit un vieillard.

Assurément, M. Gigondès, en ses belles années, si tant était qu’il eût

aimé, n’avait jamais éprouvé pour une femme des transports d’amour aussi

vifs que les transports de rage auxquels il se laissait aller contre son

détracteur.

Berthe, toujours compatissante, le plaignait, et elle essaya de

l’apaiser.

--A quelque chose malheur est bon, cher monsieur, dit-elle doucement. En

renonçant à exercer, vous vous êtes consacré tout entier à vos

recherches. Les malades y ont perdu, mais la science y gagnera, puisque

vous êtes à la veille de trouver ce que vous cherchez avec tant de

persévérance.

--J’ai trouvé, s’écria l’irascible savant. Il ne me manque plus qu’une

dernière expérience, pour démontrer victorieusement l’exactitude de ma

théorie sur l’empoisonnement par le sang... je la ferai, cette

expérience décisive, dussé-je la faire sur moi-même... et lorsque le

monde entier aura reconnu que j’avais raison, on saura ce que valait ce

misérable Aubrac... car je prouverai qu’il n’était qu’une brute, un

menteur, un faux savant... et, qui pis est, un mauvais homme.

--Je ne sais s’il avait les vilains défauts que vous lui reprochez,

reprit sans s’émouvoir madame Mornas; mais la mort efface tout, et il

n’est plus là pour se défendre. Oubliez vos griefs, je vous en prie.

--Jamais! dit énergiquement Gigondès. Je ne puis plus le traiter comme

il le méritait, mais je voudrais le poursuivre jusque dans sa postérité.

Pour le coup, madame Mornas éclata de rire.

--Savez-vous, cher monsieur, qu’il est fort heureux pour vous que vous

ne connaissiez pas sa fille? On vient de tuer son gendre d’un coup de

fusil, et si l’on vous entendait parler comme vous le faites, on

pourrait vous accuser d’avoir commis ce crime abominable. Vous auriez

beau dire que le maniement des armes à feu ne vous est pas familier...

--J’en sais de plus sûres, dit entre ses dents le vieillard.

--Ah! oui, le poison que vous avez découvert; mais j’aime à croire que

vous n’opérez que sur des animaux, reprit la femme du juge

d’instruction.

--Malheureusement, grommela Gigondès.

--Comment! vous regrettez de ne pas essayer sur des créatures humaines?

--Au point de vue de la science, oui; car on pourrait m’objecter que les

lapins et les cochons d’Inde n’ont pas assez de force vitale pour

résister à l’inoculation du sang vicié. Une piqûre pratiquée sur un

homme ou sur une femme adulte compléterait la démonstration de mon

système. Mais je sais que les lois s’y opposent.

--Je le crois bien, qu’elles s’y opposent. Si elles le permettaient, les

savants comme vous dépeupleraient la terre.

--Mais non, répliqua tranquillement le bonhomme. Il suffirait de leur

livrer les condamnés à mort. La science doit passer avant tout.

--Je crains, cher monsieur, que vous ne réussissiez pas à convertir à

vos idées les magistrats, dit Berthe avec un beau sang-froid. Mais vous

avez raison, la science est une belle chose, et je déplore mon

ignorance. Aussi serais-je très-flattée si vous vouliez bien m’expliquer

en quoi consiste votre grande découverte. Je ne réponds pas de

comprendre, mais j’essayerai.

--Un enfant comprendrait, et si vous daignez me prêter un peu

d’attention, vous en saurez tout à l’heure autant que moi. Je commence:

Vous avez certainement, chère madame, entendu des gens du monde se

moquer des homœopathes et de l’efficacité des doses infiniment petites

qu’ils prescrivent quand ils ordonnent des remèdes.

--Oh! très-souvent. L’autre jour encore, un mauvais plaisant racontait

devant moi qu’en faisant dissoudre un grain d’arsenic dans un seau d’eau

et en vidant ce seau dans la Seine, à Bercy, il suffisait d’aller le

remplir sous le pont Neuf pour que la solution d’arsenic produisît des

effets prodigieux.

--Eh bien, madame, je prouve que cette stupide plaisanterie est presque

une vérité. J’introduis dans le cou, ou sous la patte d’un lapin, une

goutte de sang charbonneux... c’est-à-dire du sang qui provient d’un

animal mort de cette terrible maladie qu’on appelle le charbon. Le lapin

meurt le quatrième ou le cinquième jour. Avec le sang de celui-là, je

pique un second lapin, qui meurt en trois jours; un troisième, piqué

avec le sang du second, meurt en quarante-huit heures. Au septième,

j’obtiens une mort foudroyante; et notez ce point, toujours en diminuant

la dose. Ainsi, j’arrive à tuer avec un trillionième de goutte. Plus la

dose est réduite, et plus l’énergie du poison augmente. Est-ce beau?

--C’est admirable, dit le plus sérieusement du monde l’obligeante madame

Mornas. Ainsi, on pourrait à volonté tuer quelqu’un sur-le-champ ou à

longue échéance?

--Parfaitement. A très-longue échéance même, car après le septième

lapin, la violence du venin va en diminuant. Tenez! vous voyez ce gros

roux qui broute une feuille de chou. Eh bien, je l’ai piqué hier avec du

sang de la onzième édition. Il a encore trois semaines à vivre, mais il

mourra sûrement du vingtième au vingt-deuxième jour.

--C’est le poison des Borgia que vous avez retrouvé!

--Je le crois, répondit Gigondès avec une modestie affectée. Les auteurs

disent que César Borgia portait une bague ornée en dessous d’une pointe

d’acier, et que, pour se défaire d’un ennemi, il n’avait qu’à lui donner

une poignée de main énergique.

--Je ne me doutais pas que ce fils du pape Alexandre VI eût inventé

quatre cents ans avant vous le moyen d’envoyer dans l’autre monde, à

jour fixe, un personnage gênant. Mais, en vérité, je crains qu’au siècle

où nous sommes on ne favorise pas la propagation de cette étonnante

découverte. Quand je pense qu’il suffirait de tremper dans le sang du

douzième lapin une des épingles qui me servent à attacher mes cheveux ou

mes chapeaux, et que ma femme de chambre en me coiffant pourrait me

piquer... j’en ai le frisson, et je lui défendrai d’entrer ici.

--Personne n’y entre, madame, et il n’y a que vous qui connaissiez mon

secret. Mon mémoire à l’Institut n’est pas achevé.

--Gardez-le pour vous, je vous en prie, ce secret dangereux. Ceux qui le

posséderaient pourraient se débarrasser trop facilement des gens qu’ils

n’aiment pas.

--Et cela impunément. Ce poison ne laisse pas de traces.

--C’est complet, alors, et je ne répéterai pas à mon mari ce que je

viens d’apprendre. Il serait capable de vous donner congé. Il n’est pas

savant, il est juge, et à force d’interroger des criminels, il en voit

partout.

--Mais, madame, dit le bonhomme effrayé, je vous jure que je n’ai commis

aucun crime, et que je n’en commettrai jamais. Il ne faut pas prendre au

sérieux ce que je vous disais tout à l’heure...

--De votre désir d’expérimenter sur vos semblables; oh! j’en suis

persuadée, cher monsieur Gigondès; et maintenant que je vous ai rassuré

sur tous les points, je vous laisse à vos travaux. Il faut que j’aille

prendre des nouvelles de cette pauvre jeune femme qu’un scélérat vient

de faire veuve le jour de son mariage.

--Il s’y est bien mal pris, grommela le vieil entêté. Se servir d’un

fusil, quand il aurait pu... Enfin! il a vengé l’homœopathie des

indignes attaques du sieur Aubrac.

--Vous excusez l’assassin! s’écria madame Mornas.

--Non, dit en rechignant M. Gigondès. Un crime est un crime, après tout,

et d’ailleurs c’est un innocent qui a payé pour un coupable, puisqu’on a

tiré sur un monsieur que je ne connaissais pas du tout. Que n’a-t-on tué

cet Aubrac pendant qu’il me persécutait! J’aurais voulu qu’on essayât

sur lui la découverte qu’il s’obstinait à nier; il aurait bien été forcé

de reconnaître avant de mourir la puissance des doses infinitésimales.

--Oui... le trillionième de goutte et le douzième lapin, murmura Berthe

en regardant avec un étonnement mêlé de pitié ce vieux fou, qui parlait

avec tant de désinvolture d’empoisonner un homme pour démontrer une

vérité scientifique. C’est effrayant, cher monsieur, et je me félicite

d’être de vos amies, car, en vérité, il ne fait pas bon vous offenser...

on y risque sa vie.

--Mon Dieu! j’ai peut-être été un peu vif... mais lorsque j’entends

prononcer le nom de mon persécuteur, je ne me possède plus. J’ai trop de

mémoire... je n’oublie jamais les injures que j’ai reçues... mais je

n’oublie pas non plus les bienfaits, et je vous jure, madame, que si

jamais vous aviez besoin de moi...

--C’est entendu, répondit en riant madame Mornas; la première fois que

je voudrai me débarrasser de quelqu’un, je viendrai vous demander votre

recette. En attendant, cher monsieur, calmez-vous et ne vous préoccupez

plus de ce que vous nous devez.

Le bonhomme se confondit en remercîments et reconduisit jusque sur le

palier son indulgente propriétaire, qui voulut bien lui serrer la main

avant de le quitter, quoique ce bourreau des lapins lui inspirât une

assez vive répugnance.

Elle rentra chez elle très-satisfaite de sa visite charitable, et pour

remplir dignement une journée si bien commencée, elle ne pouvait mieux

faire que de donner une marque d’intérêt à la jeune veuve de l’infortuné

Trémentin.

Madame Mornas connaissait plus ou moins tous les personnages du drame si

tragiquement dénoué la veille à Boulogne-sur-Seine.

Le docteur Aubrac, l’ennemi de M. Gigondès, avait été autrefois le

médecin du père de Berthe, et depuis qu’elle s’était mariée, elle

n’avait pas cessé de s’intéresser à Cécile, qu’elle rencontrait assez

souvent dans le monde et surtout chez les Verdalenc.

Elle l’aurait vue plus intimement, si la tante Aubrac eût été moins

déplaisante. Mais les grands airs et la vanité bruyante de cette baronne

de l’empire la choquaient, et elle se bornait à entretenir avec elle des

relations de politesse.

Elles étaient même en froid depuis quelque temps, madame Mornas ne

s’étant pas gênée pour désapprouver le mariage arrangé par madame

Aubrac, d’accord avec madame Verdalenc, et accepté par Cécile après une

assez longue résistance.

M. Trémentin n’était pas des amis de Berthe, quoiqu’il se montrât

très-empressé auprès d’elle, empressé à ce point que certaines gens

prétendaient qu’il lui faisait la cour. Elle affectait d’accueillir ses

hommages avec une froideur glaciale et de se moquer tout haut de ses

prétentions d’homme à bonnes fortunes.

Mais, après la catastrophe qui venait de rompre prématurément cette

union malheureuse, il ne pouvait plus être question de ses antipathies,

et une démarche de condoléance était obligatoire.

Madame Mornas aurait pu, à la rigueur, se contenter d’écrire; mais elle

jugeait que ce ne serait pas assez, et que la situation particulière de

son mari ne lui interdisait pas de remettre elle-même sa carte chez la

tante de Cécile, sauf à en rester là si M. Mornas l’exigeait.

Et mieux valait assurément s’acquitter de ce devoir le jour même, avant

que l’instruction fût commencée.

Berthe sonna donc sa femme de chambre pour s’habiller. Ce fut vite fait;

car elle n’était pas coquette, et l’élégance naturelle de sa personne

suppléait avantageusement aux exagérations de toilette dans lesquelles

donnait encore madame Verdalenc, en dépit de ses cinquante-cinq ans.

Elle choisit un costume noir qui lui allait à merveille et qui était de

circonstance, ce jour-là.

M. Mornas avait pris le petit coupé pour aller au palais. Elle aurait pu

faire atteler le grand, car sa maison était tenue sur un très-bon pied:

quatre chevaux à l’écurie et trois voitures sous la remise. Mais elle

pensa que, pour une visite discrète, un équipage de gala serait déplacé,

et elle envoya chercher un fiacre.

La baronne Aubrac occupait avec sa nièce, au coin de la rue et de la

place La Fayette, un bel appartement dont les fenêtres avaient vue sur

l’église Saint-Vincent de Paul.

Cécile avait dû le quitter la veille pour aller habiter chez son mari,

rue d’Hauteville; mais il était douteux qu’elle eût pris possession de

son nouveau domicile où il n’y avait plus qu’un cadavre, et, du reste,

madame Mornas ne tenait pas à la voir dans un pareil moment.

Elle se fit donc conduire à la porte de la maison de madame Aubrac, et

elle ne fut pas peu surprise de s’y rencontrer avec elle. La baronne

rentrait à pied, juste au moment où Berthe descendait de voiture, et

elle se jeta dans ses bras en s’écriant:

--J’étais sûre que vous viendriez. Vous avez du cœur, vous, madame. Vous

ne nous abandonnez pas dans le malheur. Vous ne faites pas comme ces

Verdalenc qui ne nous ont pas donné signe de vie depuis hier.

Madame Mornas ne s’attendait pas à tant d’effusions de la part d’une

femme qui n’avait jamais été son amie, et elle les prit comme il

convenait, protestant de sa sympathie, s’excusant de venir un peu trop

tôt prendre des nouvelles de madame Trémentin, et exprimant l’intention

de se retirer après s’être assurée que la santé de la jeune veuve ne

donnait pas d’inquiétudes.

La baronne ne l’entendait pas ainsi.

--Non, dit-elle en s’emparant des mains de Berthe, non, vous ne me

quitterez pas si vite, vous qui nous apportez des consolations. Cécile

est chez moi. La pauvre enfant ne pouvait pas passer la nuit près d’un

mort... elle est dans un état à faire pitié... et elle a besoin de

s’épancher dans le sein d’une personne comme vous. Elle ne me

pardonnerait pas de vous laisser partir... il faut que vous la voyiez...

vous allez monter avec moi.

Madame Mornas n’en avait nulle envie. Le spectacle d’une douleur vraie

est toujours pénible, et elle ne doutait pas que Cécile ne fût

sincèrement affligée. Elle se rappelait aussi les recommandations de son

mari, et elle craignait de se compromettre en allant plus loin qu’il ne

le voulait.

Elle essaya donc de se dérober aux instances de madame Aubrac; mais la

baronne était tenace et tellement démonstrative que ses gestes et ses

éclats de voix commençaient à attirer l’attention des gens qui passaient

sur le trottoir.

Berthe aima mieux se laisser entraîner que de provoquer une espèce de

scène dans la rue; mais ce fut à contre-cœur, car elle commençait déjà à

se repentir d’être venue.

L’appartement était au second étage, et beaucoup trop vaste pour une

femme seule. M. Aubrac l’avait loué parce qu’il avait dans ce quartier

une nombreuse clientèle, et à sa mort, sa belle-sœur, qui aimait à

paraître, était venue s’y établir pour servir de mère à Cécile et aussi

pour y vivre largement, selon ses goûts.

Avec les vingt mille francs de rente laissés par le docteur et ses

modestes revenus personnels, elle ne trouvait pas que ce fût trop

d’avoir quatre domestiques, y compris une vieille gouvernante qui avait

élevé mademoiselle Aubrac et qui vint ouvrir.

--Où est ma nièce? lui demanda la baronne après avoir introduit madame

Mornas, qui ne pouvait plus reculer.

--Dans sa chambre, madame la baronne; mais je crois qu’elle repose,

répondit la femme de charge.

--C’est bien. Je la réveillerai moi-même. Laissez-nous.

Berthe essaya encore de se défendre, en protestant qu’elle ne voulait

pas interrompre le sommeil de Cécile; mais rien n’y fit. Il fallut, bon

gré, mal gré, entrer dans le salon avec la tante, qui lui dit, sans lui

laisser le temps de s’asseoir:

--Ah! madame, comme vous aviez raison de blâmer le choix que ma nièce

avait fait! Il paraît que M. Trémentin avait une maîtresse, et que cette

maîtresse a payé quelqu’un pour l’assassiner.

--Quoi! on sait son nom? s’écria madame Mornas en reculant de surprise.

--Non... pas encore... mais on sait que c’est elle... M. Verdalenc

l’affirme... et il se fait fort de la trouver.

--Comment! c’est lui qui tient ce langage?

--J’entends ce que vous voulez dire, chère madame. Je sais que le bruit

a couru autrefois que M. Trémentin était l’amant de madame Verdalenc;

mais c’était une pure calomnie... la preuve, c’est que cette chère amie

a beaucoup aidé au mariage de ma nièce. Il faut donc chercher ailleurs;

mais certainement le coup vient d’une femme.

Madame Mornas, pendant que la baronne raisonnait ainsi, se trouvait près

d’une fenêtre faisant face à l’église, et elle venait d’apercevoir,

planté sur une des marches du double escalier circulaire qui précède le

portail, un homme qu’il lui semblait reconnaître.

Cet homme regardait la maison avec une attention singulière.

On eût dit qu’il attendait un signal.

--C’est un crime inspiré par la jalousie, reprit madame Aubrac. Nous

n’avons pas d’ennemis, et M. Trémentin n’était pas assez riche pour que

ses héritiers convoitassent sa succession. Donc, c’est cette maîtresse

qui s’est vengée. Il l’avait quittée pour se marier. Elle l’a tué... ou

plutôt elle l’a fait tuer.

--Croyez-vous, madame, qu’une femme puisse se laisser égarer par la

passion jusqu’à faire tuer son amant? demanda Berthe, sans cesser

d’observer l’homme qui contemplait d’en bas les fenêtres de

l’appartement.

--Oui, je le crois; certes, je n’ai jamais eu d’amant; mais si mon mari

m’avait trahie, je ne l’aurais pas souffert.

--Nous sommes cependant faites pour souffrir, dit madame Mornas, qui

trouvait la baronne prodigieusement ridicule. Et puis, ajouta-t-elle

après un court silence, il me semble qu’en pareil cas, si je voulais me

venger... je me vengerais plutôt sur ma rivale... mais je n’en aurais

pas le courage.

--Moi, j’aurais tué l’infidèle et sa complice, s’écria madame Aubrac.

Et, du reste, peu s’en est fallu que Cécile ne fût atteinte... elle

était assise en face de son mari... la balle qui l’a frappé a passé à

deux pouces au-dessus de la tête de ma chère nièce, et je l’ai moi-même

échappé belle, puisque j’étais placée à côté de Trémentin... mais ce

n’est pas à ma nièce qu’on en voulait. Verdalenc a des données

positives... il avait remarqué depuis un an que les allures de son

caissier étaient changées. Cet homme si gai et si exact paraissait

préoccupé. Il lui arrivait de s’absenter pendant les heures du bureau.

On ne le voyait plus le soir. Il menait une vie mystérieuse. Et

Verdalenc, qui l’aimait beaucoup, a eu l’idée de le marier pour

l’arracher à une liaison dangereuse.

--Une liaison à laquelle il ne tenait guère, puisqu’il s’est laissé

faire.

--Il avait compris que cette intrigue nuirait à son avenir. Cette femme

était mariée.

--Qu’en sait-on?

--Verdalenc n’en doute pas, et il assure qu’on en aura bientôt la

preuve... Elle a dû écrire, et l’on trouvera ses lettres chez Trémentin.

--A moins qu’il ne les ait brûlées. Et je me défie un peu de la

clairvoyance de M. Verdalenc. Sa femme passe pour avoir été plus que

légère, et il ne s’en est jamais aperçu.

--Les maris sont toujours les derniers à s’apercevoir de ces choses-là;

mais, cette fois, il a pu y voir clair, puisque madame Verdalenc n’était

pas en cause. D’ailleurs, il y a peu de temps, Trémentin s’est ouvert à

lui... Il lui a avoué qu’il venait de rompre, non sans peine et après de

terribles orages, avec une maîtresse qui le dominait et qui avait tout

fait pour le retenir; que cette femme ne lui pardonnerait pas de l’avoir

quittée, et qu’elle était très-capable de l’assassiner.

--Il ne lui manquait plus que de la nommer, interrompit madame Mornas.

J’ai toujours eu une assez triste opinion de M. Trémentin, et ce que

vous m’apprenez là, chère madame, me montre que je l’avais bien jugé.

Une femme s’était donnée à lui, au risque de se perdre de réputation, et

il osait se vanter de l’avoir abandonnée pour se marier avantageusement!

--Il paraît qu’il ne l’aimait plus.

--C’est une raison, dit Berthe d’un ton légèrement ironique; mais si

elle l’aimait encore, elle, je comprends que la trahison l’ait blessée

au cœur... cela ne veut pas dire que j’approuve ce qu’elle a fait, si

elle l’a tué, ce dont je doute fort.

--Qui donc, si ce n’est elle?

--Vous m’en demandez trop, chère madame. J’ai épousé un juge

d’instruction, mais il ne m’a pas appris à découvrir les coupables... et

je me garderai bien d’imiter M. Verdalenc, qui s’est volontairement

chargé de diriger les poursuites... j’aurais trop peur de me tromper...

--Je conçois cela... Vous ne savez rien de l’affaire, puisque vous

connaissiez fort peu ce pauvre Trémentin.

--Aussi peu que possible, et cependant il s’est trouvé des gens pour

dire qu’il s’occupait de moi... et que je ne le décourageais pas.

--Si on l’a dit, personne ne l’a cru. Vous êtes au-dessus du soupçon.

Mais songez que Verdalenc a reçu les confidences de son caissier... Son

devoir est d’éclairer la justice.

--Peut-être... il me semble à moi, qu’il s’est donné là une mission

périlleuse. Quand on se fie aux apparences, on s’expose à de cruels

mécomptes. Ainsi, admettons, si vous voulez, que le meurtrier a été

poussé par la jalousie... Que diriez-vous si l’on accusait... ce jeune

homme que vous receviez l’année dernière et qui ne cherchait point à

cacher l’amour que mademoiselle Aubrac lui avait inspiré?

--Louis Mareuil! un journaliste! un rimailleur, qui n’a pas un sou de

fortune! Il y a plus de six mois que je lui ai fermé ma porte, et je

n’ai jamais pris au sérieux la belle passion qu’il affichait pour ma

nièce. Elle l’avait connu au pensionnat où elle a été élevée avec la

sœur de ce garçon. Quand j’allais la voir, je le rencontrais quelquefois

au parloir, où il venait avec sa mère, une assez brave femme qui en est

réduite à travailler pour vivre, quoiqu’elle soit veuve d’un officier.

Cécile aimait beaucoup la sœur, et je crois bien que le frère ne lui

déplaisait pas. Ç’a été une amourette comme en ont toutes les jeunes

filles, mais rien de plus... et Cécile ne pensait plus à lui quand elle

s’est décidée à épouser M. Trémentin.

--En êtes-vous bien sûre?

--Autant qu’on puisse l’être. Elle a eu quelque chagrin lorsque je l’ai

congédié. Ce chagrin a passé vite, car, depuis que nous ne le voyons

plus, elle n’a jamais prononcé son nom devant moi.

--Mais lui ne l’a pas oubliée, j’en suis sûre... Un de ses amis m’a dit

qu’il ne vivait que pour elle, et lorsqu’il a su qu’elle allait se

marier, il a failli devenir fou de douleur... On m’a même affirmé qu’il

avait cherché querelle à M. Trémentin.

--Je n’en ai rien su.

--Trémentin a refusé de se battre...

--On ne se bat pas quand on est à la veille de se marier. Il a bien

fait.

--Peut-être que non, car s’il avait été tué en duel, cette chère Cécile

ne serait pas veuve, puisqu’elle ne l’aurait pas épousé. Et maintenant

qu’on l’a assassiné pendant le repas de noces, les soupçons pourraient

bien se porter sur M. Mareuil.

--Oh!... ce serait absurde, murmura la baronne, tout interloquée.

--Pas plus absurde que de soupçonner une maîtresse de M. Trémentin que

personne n’a jamais vue et dont l’existence n’est même pas démontrée.

Louis Mareuil était désespéré de ce mariage. Il devait haïr mortellement

l’homme qui lui enlevait mademoiselle Aubrac. La jalousie n’est pas une

passion particulière à notre sexe, et si elle peut conduire au crime une

maîtresse délaissée, elle peut aussi y conduire un amoureux dédaigné.

--C’est possible, mais c’est plus rare. Les femmes s’exaltent plus

facilement. Je sais bien que ce poétereau est capable de se livrer à de

fortes extravagances, mais celle-là le mènerait loin... Il faudra

pourtant que je soumette votre idée à Verdalenc... Au surplus, si c’est

Mareuil qui a fait le coup, tant pis pour lui! Ma nièce n’est pas

responsable des sottises d’un fou que nous ne voyons plus.

--Mais vous vous souvenez encore assez de lui pour le reconnaître?

--Sans doute. Il a une de ces figures qu’on n’oublie guère, quoiqu’il ne

soit pas beau. Pourquoi cette question, chère madame?

--Parce que... il me semble... je me trompe probablement... il me semble

que c’est lui qui se tient là-bas, sur l’escalier de l’église.

Madame Aubrac courut à la fenêtre et regarda dans la direction que lui

indiquait madame Mornas.

Les rideaux de dentelle appliqués intérieurement contre les vitres

étaient relevés à demi.

--Ne vous approchez pas trop. Il vous verrait, reprit Berthe.

--Mais oui, murmura la baronne stupéfaite, c’est lui, l’animal. Que

peut-il faire là? Vraiment, il choisit bien son jour pour venir

contempler notre maison!

--Il ne se borne pas à la contempler. Tout à l’heure il faisait des

signes à quelqu’un... et je crois bien qu’on y répondait, car il a

baissé la tête à plusieurs reprises, et cela veut dire: Oui. Ce n’est

pas à nous qu’il s’adresse, car nous n’avons pas bougé, et il ne nous

voit pas. Serait-ce à mademoiselle Aubrac?

--Sa chambre est à côté de ce salon... mais je ne puis pas croire que...

Non, c’est impossible... elle n’aurait pas l’impudence de converser de

sa fenêtre avec ce godelureau. D’ailleurs, sa gouvernante vient de nous

répondre qu’elle dort... Mais n’importe!... je vais m’en assurer.

--C’est inutile, dit madame Mornas. Voyez plutôt!

--Elle! s’écria la tante. Elle traverse la rue... elle va droit à lui...

il vient à sa rencontre!... Elle lui tend la main... il la prend dans

les siennes... Miséricorde! elle est folle...

--Non, elle l’aime, voilà tout, répondit froidement Berthe.

--Et comment a-t-elle fait pour sortir?... Il faut qu’elle soit sortie

par l’escalier de service... Ah! c’est trop fort, et je ne souffrirai

pas qu’elle se compromette de la sorte...

Madame Mornas arrêta l’élan de la baronne en lui disant:

--Prenez garde, madame! Une scène que vous feriez dans la rue la

compromettrait d’une façon bien plus grave.

--Quoi! s’écria la baronne, vous me conseillez de tolérer que ma nièce

s’abouche avec ce polisson, sur une place publique, le lendemain de la

mort de son mari!

--C’est inconvenant; mais si vous interveniez, ce serait dangereux, dit

madame Mornas d’un ton qui impressionna la tante de Cécile.

--Dangereux? balbutia-t-elle.

--Sans doute. Il se peut que personne ne les ait encore remarqués. Et si

vous les abordiez, vous pourriez attirer sur eux l’attention de

certaines gens qui probablement surveillent cette maison.

--Comment! vous croyez que la police s’est avisée de...

--Je crois qu’elle ne négligera rien pour s’éclairer, et que si elle

venait à savoir que mademoiselle Aubrac a eu aujourd’hui une entrevue

avec M. Louis Mareuil, qui l’aime à la folie, et qui hier encore

l’aimait sans espoir, elle tirerait de ce fait des inductions fâcheuses.

M. Verdalenc lui-même, s’il en avait connaissance, conviendrait qu’il

s’est trompé, et que M. Trémentin n’a pas été assassiné par une de ses

maîtresses.

--C’est vrai... mais que faire, bon Dieu!

--Rien, chère madame, si ce n’est de recommander à votre nièce d’être

plus prudente à l’avenir. Elle me paraît ne pas comprendre sa situation.

Montrez-lui à quoi elle s’expose en continuant à voir ce jeune homme. Si

vous ne l’avertissiez pas, la passion l’entraînerait à des démarches

encore plus absurdes que cette sortie furtive.

--La passion! Mais Cécile est la fille la moins passionnée que je

connaisse...

--On ne s’en douterait guère à la voir en ce moment. M. Mareuil tient

ses deux mains dans les siennes, et ils se parlent de si près qu’on

pourrait croire qu’ils s’embrassent.

--C’est pourtant vrai... et je souffrirais cela!... moi, la baronne

Aubrac, qui ai élevé cette péronnelle dans les sévères principes de la

haute bourgeoisie... dont elle est comme moi! Je permettrais que, sous

mes yeux, à la porte de ma maison, elle se conduise comme une petite

ouvrière qui s’en laisse conter dans la rue par un commis de magasin!...

Non, c’est impossible... et je veux mettre fin à ce scandale.

--Vous en provoqueriez un plus grand... et, d’ailleurs, vous arriveriez

trop tard... les amoureux s’éloignent... voyez! ils marchent côte à côte

vers l’entrée de cette rue basse qui monte en tournant derrière

l’église.

--La rue d’Abbeville, où il ne passe jamais personne... le tête-à-tête

ne serait pas plus complet dans un cabinet particulier... c’est le

comble de l’indécence... il faut que ce drôle l’ait ensorcelée...

Allons, bon!... voilà qu’elle lui donne le bras maintenant! Ah! la

malheureuse!... elle se perd... je ne la reverrai de ma vie.

--Vous auriez grand tort de ne pas la revoir, chère madame, car, après

cette escapade, elle aura plus que jamais besoin de vos conseils.

Seulement, vous ferez bien de ne pas courir après elle, car si vous

parveniez à la rejoindre, ce dont je doute, elle ne vous écouterait pas.

Croyez-moi, chère madame, laissez passer l’orage, et lorsqu’elle sera

revenue d’un entraînement passager, faites-lui sentir ses torts... elle

a le cœur droit... elle les reconnaîtra et elle ne recommencera plus.

--La belle avance!... le mal est irréparable... ce coquin de Mareuil va

abuser de sa confiance...

--Oh! vous allez trop loin. M. Mareuil est un galant homme, j’en suis

convaincue. Il aurait mieux fait, dans l’intérêt de Cécile et dans le

sien, de ne pas chercher à la revoir aujourd’hui, mais il ne songe pas à

la déshonorer, puisqu’il veut l’épouser.

--L’épouser! il ne manquerait plus que cela. Ce serait honteux.

--Pourquoi, puisqu’ils s’aiment?

--Ils s’aiment! ils s’aiment! ça ne m’est pas prouvé, s’écria la baronne

poussée à bout. Lui, fait semblant de l’adorer, parce qu’elle est riche

et qu’il n’a pas le sou. Elle?... si elle l’avait aimé tant que ça, elle

n’aurait pas consenti à épouser Trémentin. Je ne l’y ai pas forcée,

après tout.

--J’ai toujours été surprise qu’elle s’y fût décidée, murmura madame

Mornas en se parlant à elle-même.

--Tenez, il l’emmène... les voilà partis... où la conduit-il, le

misérable? Chez lui?... Non, il n’oserait pas... il demeure avec sa mère

et sa sœur... et je les crois incapables de se prêter à une infamie.

--Confessez Cécile quand elle rentrera. Elle ne refusera pas sans doute

de vous dire ce qu’elle a fait... et ensuite, vous aviserez. Si je

pouvais l’interroger, je suis sûre qu’elle m’expliquerait comment elle a

pu se résigner à ce mariage de raison, puisqu’elle avait une

inclination. Que ne m’a-t-elle consultée? Je lui aurais dit ce que je

pensais de M. Trémentin, et de grands malheurs auraient peut-être été

évités. Ah! ceux qui l’ont poussée à l’épouser ont été bien coupables.

--Oui... les Verdalenc... la femme surtout... Moi, je n’ai rien à me

reprocher... j’ai laissé ma nièce complétement libre, et je crois bien

qu’elle aurait persisté à dire non... mais voyant que les choses

n’avançaient pas, ils ont eu recours à des moyens...

--Qu’ont-ils donc fait? demanda vivement madame Mornas.

--Cécile a reçu, un jour, une lettre anonyme... où on lui disait que ce

Mareuil, qui lui tenait si fort au cœur, se moquait d’elle, qu’il n’en

voulait qu’à sa fortune et qu’il était l’amant d’une actrice avec

laquelle il mangerait la dot de sa femme... Eh bien, cette lettre, je

parierais que c’est madame Verdalenc qui l’a écrite.

--Ce serait abominable... Et mademoiselle Aubrac a cru à cette calomnie?

--Pas tout d’abord. Elle m’a montré la lettre, et je lui ai bonnement

conseillé de réfléchir à l’avis qu’elle recevait par la poste. Mais le

lendemain, dans un théâtre... Verdalenc nous avait offert de partager

une loge...

--Que M. Darès, l’auteur dramatique, lui avait donnée, probablement.

--Oui. Verdalenc fait des politesses quand elles ne lui coûtent rien. Et

sa femme a eu soin de montrer à ma nièce M. Mareuil qui causait avec

l’actrice en question... aux fauteuils d’orchestre.

--Il est journaliste... il pouvait bien la connaître sans qu’elle fût sa

maîtresse.

--Cécile n’a pas fait cette réflexion. Elle m’a dit, le soir même,

qu’elle ne tenait pas à revoir ce garçon, et comme il ne m’allait pas du

tout, je me suis empressée de ne plus l’inviter. C’est à partir de ce

moment que Cécile a commencé à mieux recevoir M. Trémentin... et quand,

trois mois après, madame Verdalenc est venue officiellement me demander

sa main, elle a dit oui tout de suite.

--Pauvre enfant! on lui a tendu un piége, et elle s’y est laissé

prendre. Voilà un dépit d’amoureux qui lui a coûté cher.

--Et à Trémentin aussi, dit entre ses dents la baronne.

--Mais il ne faut pas qu’il coûte plus cher encore à Cécile, reprit

madame Mornas, sans relever cette observation. Si l’on venait à accuser

le jeune homme qu’elle aime... car elle n’a jamais cessé de l’aimer,

n’en doutez pas, madame... elle se trouverait dans une situation

horrible. Il faut prévenir ce malheur, et j’y tâcherai.

--Vous, madame?

--Oui... je puis bien vous dire maintenant ce que tout le monde saura

demain... c’est mon mari qui a été désigné pour instruire cette

affaire... il vient de partir pour aller au palais.

--M. Mornas! Oh! alors, ma nièce n’a rien à craindre.

--Non, certes, car mon mari n’est pas homme à se laisser influencer par

les dépositions de certaines gens... mais je me garderai bien de lui

rapporter ce que je viens de voir.

--Oh! madame!... que je vous remercie!

--Et je tâcherai de le mettre en garde contre les sottes imaginations de

M. Verdalenc, qui se vante, m’avez-vous dit, de découvrir l’assassin.

--Et bien vous ferez, car c’est un sot qui veut se donner de

l’importance et qui serait très-capable d’égarer la justice. Hier, alors

que nous étions tous bouleversés par cet affreux événement, il s’est

emparé du commissaire de police qu’on était allé chercher, et il a

prétendu diriger les recherches, quoiqu’il n’eût rien vu... rien de plus

que les autres, du moins.

--Et qu’a-t-il trouvé?

--Rien du tout, je pense. Je suis partie avec Cécile, et naturellement

je ne suis pas allée ce matin chez les Verdalenc... j’avais assez à

faire de consoler ma nièce et de courir aux pompes funèbres pour

ordonner l’enterrement de ce pauvre Trémentin... J’en venais quand je

vous ai rencontrée à ma porte. J’ai bien entendu dire hier que le coup

de fusil était parti d’une cabane qui se trouve placée en face du

restaurant, et que deux des invités avaient vu l’assassin se sauver du

côté du bois de Boulogne; mais je n’en sais pas plus long.

--Et je ne tiens pas à en savoir davantage. C’est l’affaire de mon mari,

et pas du tout la mienne. Mais ce qui me regarde, c’est de défendre une

jeune femme que j’estime et que j’aime. Quand vous reverrez Cécile,

dites-lui, chère madame, que je lui suis toute dévouée, et que si elle

veut m’accorder sa confiance, elle n’aura pas à s’en repentir.

Et comme la baronne allait se récrier encore sur la fugue de sa nièce,

madame Mornas ajouta, en prenant congé de madame Aubrac:

--Surtout ne la grondez pas trop... Je voudrais qu’elle épousât un jour

M. Mareuil, et si je puis l’y aider, je n’aurai pas perdu ma journée.

Le collier d'acier · 第 4 / 10 题