Ce n’est pas un mariage du grand monde; ce n’est pas non plus une noce
d’ouvriers, où chacun paye son écot.
Il n’y a pas de voitures de maître à la porte du restaurant, mais les
mariés et leurs témoins sont venus dans des landaus de louage, conduits
par des cochers gantés de blanc et traînés par des chevaux enrubannés.
Si le dîner a été commandé dans la banlieue, c’est que, dans l’intérieur
de Paris, les salons de cent couverts sont assez rares; mais
l’établissement du père Cabassol, à Boulogne-sur-Seine, n’est pas une
guinguette. Il est avantageusement connu depuis quarante ans, et sa
spécialité, c’est de confectionner, au plus juste prix, les repas de
noce de la bourgeoisie aisée.
Plus d’un gros négociant, qui tient maintenant le haut du pavé sur la
place, y a fêté jadis le plus beau jour de sa vie, alors qu’il débutait
dans les affaires et qu’il s’estimait trop heureux d’épouser la fille
d’un boutiquier, avec cent mille francs de dot.
Cette fois, c’est la fille d’un médecin qui épouse le caissier d’une
maison de banque.
Le médecin, mort il y a deux ans, a laissé une assez belle fortune à sa
fille unique. Le marié ne possède que ses appointements et quelques
économies; mais il a de l’avenir. Le banquier qui lui a confié sa caisse
vient de le prendre pour associé et compte en faire plus tard son
successeur.
Edmond Trémentin, le marié, a trente ans. La mariée Cécile Aubrac, en a
dix-neuf.
Edmond est un beau garçon, bien planté, bien tourné, et
très-intelligent. Cécile est adorablement jolie; elle est aimable, elle
est bonne.
Impossible d’imaginer un couple mieux assorti, et tout fait présager
qu’ils seront heureux en ménage.
Pas de belles-mères pour troubler leur bonheur conjugal; pas de
beaux-pères. Ils sont orphelins tous les deux.
Cécile est assise à côté de M. Verdalenc, le chef de la maison où son
mari est employé. Edmond, qui lui fait vis-à-vis, est placé entre madame
Verdalenc et madame veuve Aubrac, tante par alliance de sa femme.
Ces respectables dames et cet honorable financier ont arrangé ce
mariage, qui n’est pas tout à fait un mariage d’inclination, et ils sont
au comble de la joie.
On a convoqué le ban et l’arrière-ban des amis et connaissances. Le
dîner a été plantureux, les vins excellents. On en est au champagne,
qu’on verse avec profusion. Les jeunes têtes sont déjà échauffées, et
comme on doit danser au piano après dîner, le bal promet d’être
très-gai.
Les conversations se croisent, et les toasts se succèdent. C’est le
moment psychologique où, du temps de nos pères, on chantait au dessert;
mais le banquier Verdalenc, qui se pique de belles manières, n’a garde
de donner le signal.
Tous ses commis sont là, et quelques-uns risqueraient volontiers des
couplets de circonstance, mais ils n’osent pas.
Les demoiselles, impatientes de valser, commencent à trouver que la
séance est trop longue.
C’est aussi l’avis de deux invités, placés côte à côte, au bas bout de
la longue table où festoient soixante-dix convives, deux invités qui
n’appartiennent ni à la banque, ni au corps médical.
On les a priés un peu par raccroc. L’un est auteur dramatique; ses
pièces ont du succès, et il donne souvent des loges à madame Verdalenc,
qui aime beaucoup le théâtre et qui n’aime pas à payer sa place. L’autre
est un peintre de talent. Il a été lié autrefois avec le docteur Aubrac,
et il a fait les portraits du père et de la fille.
Ils sont venus pour ne pas désobliger de braves gens qui ont cru leur
être agréables en les convoquant à cette réunion de famille, et comme
ils ne s’amusent pas outre mesure, ils échangent à demi-voix, pour
égayer cet interminable festin, des observations sur les gens de la
noce, y compris, bien entendu, les nouveaux époux.
--Mon cher, dit le peintre, qui a nom Alfred Caussade, quand tu écriras
un rôle pour Geoffroy, du Palais-Royal, tu devrais prendre modèle sur
Verdalenc. Quel type que ce banquier! C’est Joseph Prud’homme tout
craché, avec ses lunettes d’or et sa voix de basse-taille.
--Pas si bête! J’ai besoin de lui, répliqua le vaudevilliste Georges
Darès. Il va chantant mes louanges chez tous les négociants de la rue du
Sentier.
--Bah! il ne se reconnaîtrait pas, si tu le copiais.
--Il est plus malin que tu ne penses. D’ailleurs, les types ne manquent
pas ici. Le marié est bien plus curieux à étudier que Verdalenc.
--Ce fort gars qui a une tête de modèle! il ferait un superbe chef de
rayon dans un grand magasin de nouveautés, mais je ne lui trouve rien de
particulier.
--Parce que tu ne l’as pas pratiqué. Moi qui fréquente, depuis des
années, la maison de son patron, je l’ai vu à l’œuvre, et je te garantis
qu’il vaut la peine d’être observé. C’est un ambitieux de première
force. Il a commencé par balayer les bureaux chez Verdalenc. Tu
conviendras qu’il lui a fallu de l’énergie et du savoir-faire pour
devenir le monsieur que tu vois.
--D’accord; mais c’est l’histoire de tous les jeunes gens qui font leur
chemin dans le commerce.
--Non pas. M. Trémentin est arrivé par les femmes. Il a été d’abord
l’amant de madame Verdalenc.
--Allons donc! Elle a cinquante-cinq ans.
--Elle n’en avait que quarante-cinq lorsqu’il lui a plu. Il a gagné les
bonnes grâces de monsieur, et il est resté bien avec madame, puisque
c’est elle qui le marie.
--Avec cette pauvre Cécile! Je la plains de tout mon cœur, car c’est un
intrigant de la pire espèce, ce bonhomme-là. Sacrebleu! si mon vieil ami
le docteur vivait encore, ça ne se passerait pas comme ça.
Malheureusement, sa belle-sœur, qui s’est chargée de la petite, n’a pas
l’ombre du sens commun. Qu’attendre d’une vieille folle qui se fait
appeler la baronne Aubrac, sous prétexte que le père de feu son mari
était colonel et baron du premier Empire? Ce qui m’étonne, c’est que
Cécile ait consenti à épouser ce bellâtre.
--Mon cher, ce bellâtre est un beau ténébreux. Il a eu trois ou quatre
maîtresses dans le meilleur monde, et personne ne les a jamais connues,
quoiqu’elles lui aient toutes été utiles.
--Comment le sait-on?
--On le devine. On prétend même que madame Verdalenc était jalouse de la
dernière, et que pour jouer un tour à sa rivale, elle a poussé son
Edmond à se marier, et endoctriné mademoiselle Aubrac, qui a fini par se
laisser faire, quoiqu’elle eût une inclination.
--Où diable as-tu appris tout ce que tu me racontes là?
--Je suis lié avec un garçon que tu as dû rencontrer dans les ateliers
de notre quartier, et j’ai reçu ses confidences. Il était amoureux de
cette jeune fille; il l’est encore, et je crains que le chagrin de la
perdre ne lui tourne complétement la cervelle. Un poëte!... ça n’aurait
rien d’étonnant.
--Un poëte?
--Eh! oui... Louis Mareuil, qui vient de publier un volume de vers, et
qui fait du journalisme à ses moments perdus.
--Je le connais. Il est fort bien de sa personne, et il a du talent. Et
Cécile lui a préféré ce caissier! C’est humiliant pour les artistes. Si
j’avais su, j’aurais refusé l’invitation de la tante, et je te déclare
que je vais filer, dès qu’on se lèvera de table. Je ne veux pas assister
au départ de la mariée, et quand le sacrifice sera consommé, je ne
mettrai jamais les pieds chez madame Trémentin.
--Moi aussi, parbleu! je vais filer. Mais la question, ce sera de
trouver une voiture pour nous ramener à Paris. Il est dix heures du
soir, et nous sommes à Boulogne, où les fiacres n’abondent pas après le
soleil couché. Et comme il n’y a pas de place pour nous dans les
carrosses de la noce, et qu’il fait un temps à ne pas mettre un caniche
dehors...
--C’est vrai... il tombe des hallebardes, dit Caussade en regardant les
fenêtres fouettées par la pluie.
Le salon de cent couverts était au premier étage de la maison Cabassol,
un premier étage qui n’était qu’un rez-de-chaussée surélevé.
La nuit était noire, et le vent soufflait avec furie. L’affreux automne
de cette année faisait des siennes.
--Bah! conclut Darès, faute de mieux, nous pourrons toujours prendre le
tramway à Saint-Cloud. Il n’y a que le pont à traverser.
Ah! voilà le bel Edmond qui se lève pour répondre au discours de ce
bénisseur de Verdalenc. La mariée, qui pressent qu’il va être question
d’elle, rougit et baisse la tête...
Un bruit de verres brisés coupa la parole à l’auteur dramatique.
Une vitre venait de voler en éclats, et le marié, qui faisait face à la
fenêtre, tomba, frappé au cœur par une balle.
La foudre, éclatant au milieu de la table, n’aurait pas jeté les
convives dans un désarroi plus complet que ne le fit cet écroulement
subit du marié, qui venait de se lever pour vider à leur santé une coupe
pleine de vin de Champagne.
Ils ne comprenaient pas encore, et, en le voyant tomber à la renverse,
ils crurent presque tous qu’il avait été pris d’un étourdissement.
Quelques-uns pensèrent même qu’il était ivre, et, à vrai dire, il avait
beaucoup bu.
Les plus rapprochés se précipitèrent pour le relever, et réussirent, non
sans peine, à le remettre debout, en le soutenant sous les bras.
Alors un cri d’horreur sortit de toutes les bouches.
Le sang coulait à flots de la blessure qu’il avait reçue en pleine
poitrine, inondant le plastron immaculé de sa chemise de noces et
tachant les mains de ceux qui l’étayaient. Son visage était d’une pâleur
livide, et sa tête, rejetée en arrière, retomba inerte sur son épaule
dès qu’on lui eût fait reprendre la position verticale.
Il était mort, et il avait été tué roide.
La mariée s’évanouit. La baronne Aubrac s’enfuit à l’autre bout de la
salle, et madame Verdalenc s’affaissa sur elle-même.
M. Verdalenc, de sa voix de basse profonde, appelait: Un médecin! un
médecin!... et comme il y en avait là trois ou quatre,--d’anciens
confrères et amis du père de Cécile,--les secours ne manquèrent pas au
malheureux, qu’on avait assis sur une chaise.
Mais les assistants effrayés, consternés, abasourdis, ne songèrent point
à se demander d’où venait la balle meurtrière. Ils n’avaient entendu que
le fracas de la vitre brisée. Sans doute, le vent avait emporté le bruit
du coup de feu, qui devait cependant avoir été tiré d’assez près.
Un seul invité s’était à peu près rendu compte de ce qui s’était passé,
et celui-là, c’était le vaudevilliste Georges Darès.
Au moment précis où M. Trémentin avait été frappé, Georges observait
Cécile, qui tournait le dos à la fenêtre à laquelle son mari faisait
face.
Non-seulement Georges avait vu la vitre voler en éclats, mais il avait
vu aussi une lueur briller au dehors comme un éclair et s’éteindre
aussitôt.
Il suffisait de regarder la victime de ce crime abominable pour deviner
que les soins qu’on lui prodiguait ne lui rendraient pas la vie, et
Georges, qui avait l’esprit prompt, pensa aussitôt à l’assassin.
--Ils le laisseraient s’échapper, si nous n’y mettions ordre, dit-il
vivement à son ami Caussade. Mais il n’a pas encore eu le temps d’aller
bien loin, et tu vas m’aider à l’empoigner.
--Volontiers, répondit le peintre, qui ne s’étonnait jamais de rien.
Et, au lieu de se mêler au groupe des empressés inutiles, ils coururent
à la porte.
--On l’aura arrêté, quoi que tu en dises, reprit Caussade en descendant
l’escalier. Il y avait du monde dans la rue, que diable!
--Tu oublies qu’il pleut à verse, répliqua Darès.
La raison était excellente, car ils n’eurent pas plutôt passé le seuil
de la maison qu’ils purent constater que la rue était absolument
déserte.
Au restaurant Cabassol est annexée une auberge avec remises et écuries.
Les cochers de la noce, après avoir mis à l’abri leurs voitures et leurs
chevaux, soupaient à la cuisine. Pas un des fiacres qui avaient amené
les invités n’était resté pour les attendre, et à dix heures du soir,
par une pluie battante, les habitants de Boulogne ne flânent guère sur
la voie publique.
Évidemment, les gens de service qui festinaient dans les sous-sols
n’avaient pas encore connaissance de l’événement, car aucun d’eux
n’avait quitté la table.
--Je ne vois personne, grommela Georges Darès en regardant à droite et à
gauche. Le gredin a déjà décampé. Par où est-il passé? Je ne m’en doute
pas. Et toi?
La rue n’était ni large ni longue. Elle aboutissait d’un côté à la route
qui va de la porte d’Auteuil au pont de Saint-Cloud, et du côté opposé,
elle se confondait avec un chemin qui mène au bois de Boulogne, en
longeant la propriété de M. de Rothschild.
En face du restaurant, il n’y avait, en fait de constructions, qu’une
baraque en planches qui devait servir de magasin à quelque industriel du
pays, et qui ne paraissait pas avoir jamais été habitée.
Georges Darès eut cependant l’idée que le meurtrier pouvait s’être
réfugié là, et il allait monter à l’assaut de ce hangar perché sur un
talus dont le sommet dominait de trois mètres le pavé de la rue, lorsque
Caussade s’écria:
--Je le vois... Il se sauve vers le bois.
Le vaudevilliste se retourna, et, à la lueur tremblante d’un bec de gaz
planté au bout du village comme une sentinelle avancée, il aperçut un
homme courant à toutes jambes et tenant à la main un objet qui pouvait
bien être un fusil.
Cet homme avait au moins cinquante pas d’avance, et il allait d’un train
qui laissait aux deux amis peu d’espoir de le rattraper.
--Essayons, dit Darès.
Caussade répéta: Essayons!
Et ils se lancèrent à la poursuite du fuyard, en criant: Arrêtez-le!
Malheureusement, il n’y avait là personne pour lui barrer le chemin, et
ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.
La chasse commença, dans de mauvaises conditions pour les chasseurs, car
l’homme s’était aperçu qu’ils couraient après lui, et la crainte d’être
rejoint lui donnait des ailes.
Il était petit et mince. De loin, on eût dit un enfant. Et l’exiguïté de
sa taille lui donnait un avantage de plus, car elle lui permettait de se
dissimuler dans l’ombre plus aisément que ne l’aurait pu faire un grand
gaillard, large d’épaules. C’était bien ce qu’il espérait, car il se
dirigeait en ligne droite vers le bois, où l’obscurité allait le dérober
aux yeux de ceux qui voulaient le prendre.
Ils y auraient peut-être réussi en rase campagne, car ils avaient
probablement plus de fond, mais ils avaient aussi moins de vitesse, et
bientôt l’homme disparut sous les arbres.
Ils remarquèrent pourtant qu’au lieu de se jeter dans les taillis où ils
n’auraient jamais pu le retrouver, il enfilait une allée sinueuse qui
devait déboucher sur l’hippodrome de Longchamps, et ils ne se
découragèrent point.
Ils entrèrent dans le bois deux minutes après lui. Là, Caussade, faute
d’y voir clair, mit le pied dans une ornière et tomba. Il se releva en
jurant, mais Darès s’était arrêté pour l’aider, et ils avaient perdu
quelques secondes. La chasse était manquée.
--J’en ai assez, grommela le peintre.
--Moi pas, répliqua l’auteur dramatique, mais ce n’est pas la peine de
continuer. Nous sommes distancés.
--Sans compter que si, par hasard, nous le rattrapions, il pourrait nous
en cuire. Son fusil doit être à deux coups. Il a une seconde balle à
notre service, et nous n’avons pas même une canne.
--C’est vrai, et ce serait trop bête de nous faire casser la tête par ce
coquin-là. J’aime mieux me conserver pour déposer contre lui, quand il
passera en cour d’assises... car on le repincera, c’est sûr.
--Hum!... il a opéré avec une habileté qui prouve que toutes ses
précautions sont prises, et...
--Chut!... écoutons, interrompit Darès. Est-ce que tu n’entends pas le
roulement d’une voiture?
--Si... là-bas, devant nous. Eh bien?...
--C’est lui qu’elle emmène, parbleu!
--Comment! tu te figures qu’il a un équipage à ses ordres?
--Pourquoi pas?
--Parce que généralement les assassins ne roulent pas carrosse.
--D’accord, mais tout est extraordinaire dans cette affaire. Et
d’ailleurs, cet homme évidemment n’est pas un assassin de profession. Il
n’a pas tué Trémentin pour le voler. Donc, il y a une vengeance
là-dessous, et l’on rencontre encore dans le monde des gens riches qui
se vengent.
--Il me semble que le bruit s’éloigne.
--Il cesse... Il a cessé. Dans une demi-heure, cet homme sera à Paris,
et rien ne l’empêchera de se promener sur le boulevard, si le cœur lui
en dit. Personne ne le reconnaîtra, puisque personne n’a vu sa figure.
Retournons, mon cher, je suis trempé jusqu’aux os, et j’éprouve le
besoin de me sécher.
--Et moi, donc!... nous sommes en habit noir et en cravate blanche...
sans paletot... sans chapeau... Ah! la fille de mon vieil ami Aubrac
peut se vanter de m’avoir fait faire une extravagance. C’est parce qu’il
s’agissait de son mari que je me suis lancé dans cette jolie expédition.
Et si je n’en rapporte pas une fluxion de poitrine, j’aurai de la
chance.
--Dis donc, Alfred, la voilà veuve, cette charmante Cécile. Louis
Mareuil, maintenant, pourra l’épouser.
--Veuve avant d’avoir été femme, murmura Caussade. Voilà une situation à
mettre au théâtre. Elle pourra te servir quand tu écriras une comédie,
mon cher.
--Je ne fais que des vaudevilles et des pièces à femmes, répliqua
Georges Darès; et puis, le sujet n’a rien de comique. Je n’y vois qu’un
gros drame.
--Et une cause célèbre, si l’on retrouve l’homme qui vient de nous
échapper. J’en doute fort, mais rentrons, je te prie. Je grelotte... Et
d’ailleurs, je voudrais savoir ce qu’ont fait les gens de la noce,
pendant que nous poursuivions l’assassin.
--Moi aussi. Marchons... au pas accéléré... ça nous réchauffera.
Ils reprirent le chemin qu’ils avaient suivi en courant, et qui leur
parut cette fois beaucoup plus long, comme il arrive toujours quand on
revient d’une chasse manquée.
La pluie redoublait de violence, et le vent leur soufflait au visage.
Mauvaises conditions pour causer. Ils avançaient donc silencieusement,
mais Darès, tout en se hâtant, examinait les abords de la route.
A droite, s’élevait le mur du parc Rothschild; à gauche, s’étendaient
des terrains vagues. La rue où se trouvait le restaurant n’était bâtie
que d’un seul côté, car la baraque en planches qui faisait vis-à-vis à
l’établissement du père Cabassol ne pouvait guère passer pour une
bâtisse.
Le meurtrier avait donc eu toutes facilités pour faire feu et pour fuir
sans être vu. Il avait dû choisir sa place à l’avance et calculer ses
chances. Le coup avait été longuement et savamment prémédité.
--Cher ami, reprit Caussade, ennuyé de garder pour lui seul les idées
qui lui venaient à l’esprit, je crois, comme toi, que ce malheureux a
été victime d’une vengeance, mais je ne devine pas qui l’a tué.
--Quelqu’un qui avait intérêt à l’ôter de ce monde, parbleu! grommela
Darès, en haussant les épaules. Les crimes sont toujours commis par ceux
à qui ils profitent; c’est un axiome de droit. Il y a même une phrase
latine pour exprimer ça.
--En français, on dit aussi: Cherchez la femme.
--Dans le cas présent, ça revient à peu près au même.
--Comment! tu penses que c’est une femme qui a tiré sur Trémentin?
--Non, puisque l’être que nous venons de poursuivre appartient au sexe
fort, mais il a pu agir par ordre.
--C’est-à-dire pour le compte d’une femme... Quelle femme?... Une
maîtresse délaissée et furieuse contre son amant qui se mariait?... Elle
l’aurait fait assassiner sous les yeux de la mariée, au milieu du repas
de noces?... En effet, c’est bien là une vengeance féminine; mais quelle
maîtresse? Il paraît que M. Trémentin en a eu beaucoup.
--Oui, mais je ne les connais pas. Je n’en connais qu’une... la plus
ancienne... celle que je t’ai nommée à table.
--Madame Verdalenc! il est impossible que ce soit elle, puisqu’elle
voulait ce mariage... N’est-ce pas elle qui l’a fait?
--Elle y a du moins fortement contribué. Elle n’avait donc aucun motif
de ressentiment contre Trémentin. Et, de plus, elle était assise à côté
de lui, lorsqu’il a été frappé. Si elle avait commandé le meurtre, elle
aurait choisi une place moins dangereuse; une balle peut dévier.
--Alors, ce serait sa rivale... cette femme mariée qui, depuis six mois,
accaparait le beau caissier?
--Peut-être bien.
--Bon! Madame Verdalenc la dénoncera.
--Oui, si elle sait son nom, ce qui ne m’est pas prouvé. Le bel Edmond
était très-discret. Sa patronne a pu deviner, en observant ses allures,
qu’il avait une liaison, et ne pas découvrir avec qui.
--La mort de M. Trémentin restera donc inexplicable?
--J’en ai peur. Est-ce que tu la déplores?
--Ma foi, non. Je n’aime pas plus les Alphonses bourgeois que les
Alphonses de barrières. Mais je plains Cécile Aubrac.
--Elle n’est pas si à plaindre. Elle n’aimait pas Trémentin, et elle est
libre de se remarier... selon son cœur, cette fois.
--C’est la grâce que je lui souhaite... Mais, dis donc, j’y pense... il
y a une autre hypothèse, tout aussi admissible que les tiennes... si le
coup avait été fait par l’amoureux évincé?...
--Louis Mareuil? J’affirme qu’il est incapable d’une pareille action. Il
aurait volontiers tué Trémentin en duel... Il l’a provoqué récemment, et
ce n’est pas sa faute si l’affaire n’a pas eu de suites... Mais
l’assassiner!... jamais de la vie.
--D’ailleurs, je suppose qu’il n’a pas la tournure grêle du gredin qui
courait si bien tout à l’heure?
--Il n’est pas très-grand non plus ni très-gros, répondit Darès, après
avoir un peu hésité. Mais qu’est-ce que ça prouve?
--Oh! je ne l’accuse pas. Seulement, si le juge d’instruction apprend
que ce jeune homme est violemment épris de Cécile, et que ce mariage le
désespérait, je ne serais pas surpris qu’il le fît appeler, et qu’il lui
demandât de justifier de l’emploi de son temps pendant cette vilaine
soirée.
--Eh bien! Mareuil ne sera pas embarrassé. C’est le garçon le plus rangé
que je connaisse. Il a le tort de faire des vers, mais il a des
habitudes régulières, et je parierais volontiers qu’en ce moment, il est
à son journal occupé à découper des faits divers dans les feuilles du
matin pour le numéro de demain.
Il faut bien vivre, et la poésie ne nourrit pas les poëtes, tandis qu’un
rédacteur a des appointements.
--Bon! mais il ne doit pas aller dans le monde, ton Mareuil. Comment
a-t-il connu mademoiselle Aubrac?
--Je te raconterai ça plus tard. Nous voici à l’entrée de la rue... Il
me semble qu’il y a un attroupement devant la maison Cabassol.
--Oui... une douzaine de curieux tout au plus... mais j’aperçois aussi
des marmitons en veste blanche qui lèvent le nez en l’air... et des
messieurs qui sortent du restaurant.
--Pour aller chercher le commissaire de police, probablement. Ils ne se
sont pas beaucoup pressés, à ce qu’il me paraît, et ce magistrat de la
banlieue arrivera un peu tard pour débrouiller le mystère. J’ai bien
envie de faire mon enquête avant qu’il commence la sienne.
--Ton enquête! Tu veux empiéter sur les attributions des agents de la
sûreté? Quelle mouche te pique?
--Mon cher, tu viens de me mettre la puce à l’oreille en me disant qu’on
pourrait soupçonner ce brave Louis. Je vais tâcher de recueillir des
preuves de son innocence.
--Où les trouveras-tu?
--Dans ce hangar que tu vois là-bas. Je suis convaincu que le coup de
fusil est parti de là.
--C’est assez probable; mais, alors même que ce serait certain, tu n’en
serais pas plus avancé.
--Qui sait? Le meurtrier a pu laisser des traces de son passage. Viens
toujours.
--Mais, malheureux! si on nous surprenait dans cette baraque, faits
comme nous voilà, on nous prendrait pour des complices.
--Ce serait drôle. Mais toute la noce attesterait, au besoin, que nous
siégions au banquet lorsque Trémentin a été frappé.
Viens, te dis-je. Si tu me lâchais, je te renierais pour mon ami.
--Que le diable t’emporte! maugréa Caussade. Me promets-tu au moins
qu’après cette sotte inspection, tu me laisseras rentrer pour prendre
mon chapeau et mon pardessus?
--Sois tranquille. Je ne tiens pas du tout à revenir à Paris la tête
nue.
Ayant dit, Georges, au lieu d’enfiler la rue, grimpa lestement sur le
talus qui la dominait du côté gauche, et Caussade, qui se souciait fort
peu de découvrir le vrai coupable, suivit, bien à contre-cœur.
Le terrain sur lequel ils marchaient, pour gagner la baraque, était
très-accidenté. Boulogne finissait là, et les habitants de cette commune
suburbaine ne se gênaient pas pour venir déposer sur ce champ inculte
des pierres, des plâtras et une foule d’autres débris qui s’y
amoncelaient tous les jours et qui avaient fini par y former des
éminences.
D’autre part, on y avait creusé des trous pour en tirer du sable, de
sorte que, la nuit et par le temps qu’il faisait, les deux chercheurs
risquaient de s’y rompre le cou en tombant dans une fondrière, ou de s’y
casser un membre en buttant contre un tas de cailloux.
Caussade, au premier faux pas, se remit à jurer comme un crocheteur, et
si haut que Darès le pria de se taire.
Il fallait que la visite fût faite à petit bruit, sous peine d’attirer
l’attention des gens qui s’étaient rassemblés à la porte du restaurant,
et le vaudevilliste tenait beaucoup à opérer isolément.
Après avoir trébuché plus d’une fois, ils atteignirent, sans accident
sérieux, la cabane vermoulue où ils supposaient que l’assassin s’était
mis à l’affût pour tirer le mari de Cécile comme on tire un lapin.
Ils avaient suivi le bord du talus, et du côté où ils arrivaient, cette
cabane n’avait pas d’ouvertures. Caussade commençait déjà à dire entre
ses dents que personne n’y était entré, puisqu’elle était close; mais
Darès l’entraîna, bon gré, mal gré, à en faire le tour, et au milieu de
la façade en bois qui regardait le terrain abandonné, ils aperçurent une
porte toute grande ouverte.
Le battant allait et venait, secoué par le vent.
--J’en étais sûr! s’écria Darès. Le coquin s’est sauvé par là...
--Je n’en ai jamais douté, grommela Caussade, qui ne voulait pas avoir
tort. Voilà en vérité une belle découverte, et elle te mènera loin!
--Peut-être... et il était si pressé qu’il n’a pas pris le temps de
refermer la porte.
--Parbleu! il se doutait bien qu’on viendrait tout d’abord visiter cette
baraque, et il n’avait garde de s’y attarder... Mais comment
expliques-tu qu’il soit descendu dans la rue pour gagner le bois de
Boulogne, alors qu’il aurait pu si facilement couper à travers champs?
--Il connaissait le terrain, et il savait qu’il est hérissé d’obstacles.
Il a mieux aimé prendre un chemin plus commode, au risque d’être
aperçu... et il a bien fait, puisque personne ne l’a vu, excepté nous
qui ne l’avons pas rattrapé.
Mais il ne s’agit pas de ça!... je veux voir s’il n’a rien oublié là
dedans. Il a beau être malin, quand on va tuer un homme--surtout quand
on n’en a pas l’habitude--on est toujours un peu ému, et l’on ne pense
pas à tout... la preuve, c’est qu’il n’a pas songé à pousser le battant
et à retirer la clef... elle est encore dans la serrure. S’il avait eu
la précaution de l’emporter, on n’aurait pas pu constater que quelqu’un
était entré.
--Nous le constatons, dit ironiquement Caussade. Et après?
--Viens avec moi, si tu tiens à en savoir davantage.
--Je n’y tiens pas du tout, mais sous le toit de la cabane, nous serons
à couvert. Si je consens à te suivre, c’est que je n’ai pas de
parapluie.
--Oh! ces peintres!... ça ne pense qu’à ses aises. Tu as joliment bien
fait de ne pas te mettre dans la magistrature. Tu aurais été un fichu
juge d’instruction, car tu n’es pas curieux.
--Et toi, tu l’es trop. Tu étais né pour être agent de police. Entre
donc, bavard.
Darès passa le premier, poussé par Caussade, qui en avait assez de la
causerie en plein vent, et dès qu’ils eurent franchi le seuil, ils se
trouvèrent dans une obscurité profonde, quoique le vaudevilliste n’eût
pas refermé la porte derrière eux.
--Casse-cou! cria le peintre, toujours gouailleur. Heureusement, j’ai
des allumettes dans ma poche, et je vais t’éclairer.
--Je m’y oppose, s’écria Darès. On apercevrait la lumière d’en bas, et
dans un instant nous aurions sur le dos tous ces imbéciles qui se sont
attroupés devant la maison Cabassol. Il y a une fenêtre ouverte sur la
rue... là-bas, en face de nous.
--Tiens! ce sera commode pour voir ce que font les gens de la noce.
--Et pour examiner l’intérieur de cette baraque. Il y a justement un bec
de gaz au-dessous... sans compter les lanternes à la porte du
restaurant. Avançons... à moins que tu n’aimes mieux monter la garde
ici, pendant que j’inspecterai le local.
--Ma foi, non. Puisque j’ai été assez bête pour me laisser entraîner par
toi dans cette expédition ridicule, j’irai jusqu’au bout.
Ils avancèrent, et ils reconnurent tout d’abord que cette construction
en planches n’était pas, comme ils l’avaient cru, un magasin destiné à
abriter des matériaux ou des outils. Elle n’avait qu’un étage, mais elle
était divisée en deux pièces par une cloison, deux pièces où il n’y
avait pas de meubles ni de cheminées, mais qui pouvaient bien avoir
servi d’habitation à un locataire peu difficile.
Darès ne manqua pas de faire remarquer ce détail à son ami. Rien ne lui
échappait, et il raisonnait sur tout.
La porte de communication était restée ouverte comme la porte
extérieure, et ils s’empressèrent de passer dans la seconde chambre, où
il faisait plus clair, grâce aux reflets de la lanterne municipale
plantée sous la fenêtre.
Cette fenêtre se fermait avec des volets de bois, que le meurtrier avait
négligé de pousser après avoir tiré, et Caussade y courut pour regarder
ce qui se passait dehors; mais Darès, mieux avisé, le retint par le pan
de son habit, en lui disant:
--J’espère bien que tu ne vas pas te montrer. Il ne s’agit pas de
haranguer la foule du haut de cette lucarne... et tu verras tout aussi
bien en te tenant un peu en arrière... Nous sommes juste à la hauteur
des fenêtres du salon...
--C’est vrai... et elles n’ont pas de rideaux... C’est comme si nous
étions encore à table... Je vois tout... L’infortuné Trémentin est
toujours assis sur une chaise entre quatre médecins... Verdalenc pérore
au milieu de ses employés... mais sa femme n’est pas là... ni Cécile non
plus... on les aura emmenées...
--Parbleu! l’une perd son mari, l’autre perd son ancien amant... il est
assez naturel qu’elles ne soient pas restées en face de ce cadavre. Ce
qui m’étonne davantage, c’est que je n’aperçois pas le moindre
commissaire de police.
--Il n’est pas encore arrivé, mais, sois tranquille, il va venir.
--Il ne se presse guère, et les invités ne bougent pas du salon. Ma
parole d’honneur, on dirait qu’ils n’ont pas encore compris que
Trémentin a été tué par une balle, et que cette balle est partie d’ici.
Ça crève pourtant les yeux.
--Ils ne sont pas comme toi... Ils n’ont pas de vocation pour le métier
de policier. Que veux-tu, mon cher! on n’est pas parfait.
--Blague, va! je saurai qui a fait le coup. Ah! il a bien choisi son
poste, le gredin! D’ici à la place où le marié était assis, il n’y a pas
vingt-cinq mètres, et le tir horizontal est le plus facile de tous...
Veux-tu que je te dise comment ce joli monsieur s’y est pris?... Il a
entre-bâillé les volets, il s’est mis à genoux, il a posé le canon de
son arme sur l’appui de la fenêtre... et comme ce pauvre diable de
Trémentin se trouvait précisément au bout de son fusil, en ligne droite,
il a pu le viser tout à son aise... et il aurait fallu qu’il fût bien
maladroit pour le manquer.
--Il me semble, au contraire, qu’il a été très-adroit; car Cécile était
assise en face de son mari, et pour peu qu’il eût tiré trop bas, il
l’aurait tuée... d’une balle dans l’occiput... Mais, au fait... rien ne
prouve que ce n’était pas elle qu’il visait.
--Oh! dit Darès qui n’avait pas songé à cette hypothèse.
--Ce serait drôle, hein? ricana Caussade; et ça dérangerait un peu tes
suppositions.
--Non. Je cherche à m’éclairer, mais je n’ai pas de parti pris... et si,
par hasard, tu avais deviné, ça prouverait surabondamment que mon ami
Mareuil n’est pas coupable, car on comprendrait à la rigueur qu’il eût
tué le mari, mais Cécile qu’il adore... c’est absurde.
--Pourquoi absurde? Il y a des jaloux qui s’en prennent à leur rival
heureux; d’autres punissent la femme qui les a trahis. C’est une affaire
de goût... de tempérament, si tu veux.
--Pas mal raisonné pour un homme qui n’en fait pas son état. Mais ce
pauvre Mareuil n’est pour rien dans cette affaire, et il ne se doute
même pas qu’on vient d’envoyer Trémentin dans un monde meilleur.
Quant au mystère, je te réponds qu’il s’éclaircira promptement. On
n’aura pas de peine à savoir quel est le propriétaire de cette cahute,
et quand on le connaîtra, l’enquête ira toute seule. S’il prouve que ce
n’est pas lui, il faudra bien qu’il dise à qui il a confié la clef de sa
maison de bois.
--C’est parfait, et je compte qu’on ne nous fera pas la mauvaise farce
de nous citer comme témoins. Si ça arrivait, moi, d’abord, je dirais que
je n’ai rien vu... et le fait est que je n’ai pas vu grand’chose.
--Tu as vu l’assassin qui se sauvait.
--Oh! par derrière et à cinquante pas devant moi... Tiens!... un papier,
dit Caussade en se baissant pour ramasser un objet sur lequel il venait
de mettre le pied.
--Voyons, dit vivement Darès; ah! c’est singulier!... ce sont des
feuillets qu’on a arrachés d’un livre... et il y en a de déchirés...
l’homme s’en est servi pour bourrer... donc son fusil est un fusil à
baguette... car, avec les nouveaux systèmes, on emploie des cartouches
toutes faites... Voilà déjà un indice... et quand j’aurai vu à quel
livre les feuillets ont été pris, j’aurai une indication plus précise...
Donne-moi cette pièce à conviction.
--Je n’y tiens pas, je te prie de le croire. La voici.
Darès la prit et la mit dans sa poche...
--Ah! dit le peintre, il y a du remue-ménage dans la salle à manger...
et j’aperçois un personnage tout de noir vêtu qui s’avance... M. le
commissaire fait son entrée, si je ne me trompe.
--C’est parfaitement lui. Filons, cher ami. Les recherches vont
commencer, et je ne me soucie pas d’être surpris en ce lieu.
--Filons, je ne demande pas mieux. Et tâchons de nous faufiler au
vestiaire sans qu’on remarque notre tenue, car si l’on nous demandait
d’où nous venons, il faudrait bien le dire.
Darès ne se fit pas prier pour quitter la place. Ils gagnèrent à tâtons
la sortie, et ils allaient affronter de nouveau la pluie qui n’avait pas
cessé, quand il leur sembla entendre marcher dehors.
Ils s’arrêtèrent aussitôt, et ils écoutèrent.
Les pas se rapprochaient, des pas lents et indécis comme le sont ceux
d’un homme qui cherche son chemin dans les ténèbres.
--Si c’était l’assassin qui revient ramasser les bourres, pensait
Darès...
Caussade eut la même idée et donnait son ami à tous les diables,
lorsqu’une forme humaine apparut sur le seuil.
Darès prit Caussade par le bras et le tira vivement de côté, afin de
laisser le passage libre à cet inconnu, qui aurait pu les surprendre en
flagrant délit de visite du hangar où le meurtrier s’était embusqué.
Darès ne voulait pas être vu, mais il voulait voir à qui ils avaient
affaire, et il prit le bon moyen en se collant avec Caussade contre la
cloison, près de la porte.
L’homme, après avoir hésité un instant, se décida à entrer, et sans
songer à regarder s’il y avait quelqu’un de caché dans la première
pièce, il s’achemina lentement vers la fenêtre ouverte qui donnait sur
la rue.
Dès qu’il eut dépassé le seuil de la seconde chambre, Darès se glissa
prestement dehors, entraînant avec lui le peintre, qui lui abandonnait
très-volontiers le commandement, et qui ne demandait d’ailleurs qu’à
battre en retraite le plus tôt possible.
Cet excellent Caussade comptait bien que l’expédition était terminée,
mais l’entêté vaudevilliste, qui ne l’avait pas lâché, s’arrêta après
avoir marché à reculons jusqu’à une dépression de terrain, une sorte de
trou creusé à quelques pas, et précisément en face de l’entrée de la
cabane.
De là, il pouvait observer les mouvements de l’individu qu’il
surveillait, tant que ce personnage suspect ne s’écarterait pas de la
ligne droite, et quoi qu’il fît dans l’intérieur de la baraque, il
devait nécessairement passer, en sortant, tout près des deux amis.
--Cette fois, dit tout bas Darès, je crois bien que nous le tenons.
J’avais deviné. C’est l’assassin. Il s’est débarrassé de son fusil, et
il revient chercher les feuillets qui lui ont servi à le bourrer... Tu
peux chercher, mon bonhomme, tu ne les trouveras pas, car ils sont dans
ma poche.
--Ça, l’assassin? murmura Darès en haussant les épaules. Allons donc! Il
faudrait qu’il fût bien bête pour se jeter ainsi dans la gueule du
loup... Et puis, tu oublies qu’il est monté en voiture, et qu’il roule
en ce moment vers Paris. C’est toi-même qui me l’as dit tout à l’heure.
--Je l’ai dit, c’est vrai, mais j’ai pu me tromper... et il a pu aussi
lâcher sa voiture, après nous avoir échappé, ou se faire ramener près
d’ici par son cocher, qui doit être son complice.
--Je ne croirai jamais ça. Ce monsieur est tout bonnement un curieux
comme nous, qui est entré pour voir ce qu’on fait dans le salon de cent
couverts. La preuve, c’est qu’il regarde par la fenêtre, au lieu de se
baisser pour ramasser les petits papiers que tu as serrés si
précieusement.
--Mais tu n’as donc pas d’yeux! Il a exactement la taille et la tournure
du gredin que nous avons poursuivi jusqu’à la lisière du bois.
--Je ne trouve pas. Il y a bien quelque ressemblance, mais celui-ci est
moins grand.
--Nous allons le voir de plus près dans un instant... il ne va pas
s’éterniser dans cette hutte, où il se ferait pincer.
--Le danger d’être pris ne semble pas le préoccuper beaucoup, car il ne
prend pas de précautions pour se cacher. Il s’est mis tranquillement à
la fenêtre. Tous les gens attroupés dans la rue doivent le voir. Ah! il
se retire... Il paraît qu’il en a assez.
--Il se sera aperçu qu’on le remarquait. Attention! il revient à nous.
--Ah çà, est-ce que tu te proposes de lui mettre la main au collet? Je
te préviens que je ne t’aiderai pas. Je ne suis pas chargé d’empoigner
les criminels. C’est l’affaire des gendarmes.
--Tais-toi et ne bouge pas. Je veux savoir qui c’est, voilà tout.
Caussade, calmé par cette promesse, se tut et se tint coi.
L’homme revenait en effet et ne tarda guère à sortir.
La nuit était trop sombre pour qu’on pût distinguer ses traits, mais
Darès put constater qu’il portait un chapeau bas, en forme de cloche, et
se souvint aussitôt que le fuyard auquel ils avaient donné la chasse
était coiffé d’un chapeau tout pareil.
Il supposait que ce suspect personnage allait se lancer vers le bois, et
il ne fut pas peu surpris de reconnaître qu’il suivait la crête du
talus, en cherchant évidemment un endroit commode pour descendre dans la
rue.
Il n’avait pas pris garde aux deux amis qui se tenaient immobiles dans
leur creux, et il trouva bientôt ce qu’il cherchait--une espèce de
sentier qui servait aux gamins du pays à escalader la pente de ce
terrain vague où ils se rassemblaient pour lancer des cerfs-volants.
Caussade, quand il le vit disparaître, ne se priva pas du plaisir de se
moquer des savantes déductions du vaudevilliste.
--Si c’est le meurtrier de Trémentin, dit-il en ricanant, il faut
convenir qu’il a de l’aplomb. Le voilà qui va se mêler aux curieux
rassemblés devant la maison Cabassol.
--Eh bien, c’est une tactique, et la meilleure de toutes, répliqua Darès
sans se déferrer. On ne songera point à accuser un badaud confondu dans
la foule. Au surplus, j’en aurai le cœur net, car je vais le regarder
sous le nez. Allons le rejoindre.
Tout en parlant, Darès courait à la descente, et son récalcitrant
camarade, qui voyait enfin arriver le moment d’endosser son pardessus,
s’empressa d’en faire autant.
La rue, maintenant, était pleine de monde, et comme la pluie tombait
toujours, on n’apercevait d’en haut qu’une agglomération de parapluies
ouverts.
L’homme au chapeau cloche, lui, n’avait que son couvre-chef pour
s’abriter, et ne s’inquiétait guère de l’averse. Il s’était rapproché du
groupe le plus nombreux, et il avait tout l’air de chercher à se
renseigner, en écoutant ce que disaient ces gens-là.
Ils étaient tous occupés à regarder l’entrée de l’établissement où ils
ne pouvaient pas pénétrer, deux agents, venus sans doute avec le
commissaire, ayant pris position sur le pas de la porte; et personne ne
faisait attention à l’individu qui se tenait en arrière du rassemblement
et qui n’osait pas questionner ses voisins, quoiqu’il en eût
probablement bien envie.
Darès devina son intention et se hâta de descendre pour l’aborder, sous
prétexte de causer de l’événement.
Il se glissa sournoisement derrière lui, et il lui demanda sans façon:
--Eh bien?... a-t-on arrêté le chenapan qui a fait le coup?
L’inconnu qu’il interrogeait se retourna, et ils se trouvèrent face à
face.
--Mareuil!
--Darès!
Ces deux exclamations se croisèrent au moment où Caussade rejoignait son
ami.
--Ah! que je suis content de vous rencontrer! dit le jeune homme
interpellé par le vaudevilliste; vous allez m’apprendre enfin ce qui se
passe... J’entends parler d’un meurtre...
--Que faites-vous ici? interrompit Darès stupéfait.
--J’y suis venu pour voir...
--Pour voir quoi?... Vous n’étiez pas de la noce, que je sache?
--Non, mais un sentiment plus fort que ma volonté m’a poussé... un
sentiment que vous devinez.
--Je le devine peut-être, mais je ne me l’explique pas. Alors, vous avez
fait le voyage de Paris à Boulogne, tout exprès pour vous donner le
plaisir de contempler les fenêtres du restaurant où l’on fêtait le
mariage de mademoiselle Aubrac. Singulière idée que vous avez eue là,
mon cher Mareuil; convenez-en.
--J’avais perdu la tête... je n’ai pas réfléchi à ce que je faisais.
--Et... il y a longtemps que vous êtes là?
--Non... Vingt minutes... une demi-heure tout au plus... J’étais venu
d’Auteuil à pied, par la grande route... J’ai demandé où était le
restaurant Cabassol... On m’a indiqué cette rue... au moment où j’y
entrais, j’ai aperçu de loin des gens qui couraient du côté opposé...
et, en avançant, j’en ai vu d’autres sortir de la maison... J’ai entendu
des cris... J’ai pensé qu’un malheur venait d’arriver, et je me suis
approché... Ai-je besoin de vous dire pourquoi je n’ai pas osé entrer?
--Et vous n’avez pas eu la curiosité de vous renseigner?
--J’ai parlé à un cuisinier que j’ai arrêté au passage... il m’a à peine
répondu... et je n’ai pas bien saisi ce qu’il me disait... J’ai cru
comprendre qu’on avait tué quelqu’un... alors, j’ai pensé que du haut de
ce talus, je pourrais voir la salle où l’on dînait... j’y suis monté...
La porte de cette maison de bois était ouverte... je suis entré... la
fenêtre était ouverte aussi... et j’ai regardé...
--Qu’avez-vous vu?
--Des invités qui entouraient une personne assise... une personne
blessée... ou morte... ils me la cachaient complétement... Je n’ai pas
eu la patience d’attendre qu’ils s’écartassent... Je suis sorti... je
suis revenu dans la rue, et j’allais m’informer, quand vous m’avez
parlé... Ainsi, c’est bien vrai, un crime a été commis?
--Un crime abominable. D’un coup de fusil tiré précisément de cette
baraque où vous étiez tout à l’heure, on a tué...
--Qui? demanda Louis Mareuil avec angoisse.
Darès, dont les soupçons allaient grandissant, voulut mettre à l’épreuve
l’amoureux évincé de mademoiselle Aubrac.
--On a tué la mariée, dit-il en le regardant fixement.
--Elle!... c’est elle qui est morte!... malheureux que je suis,
j’espérais que c’était lui.
Ce cri, parti du cœur, fit tressaillir Darès.
D’autres que lui l’avaient entendu.
Deux ou trois curieux se retournèrent pour voir celui qui venait de
tenir ce singulier langage, et, en vérité, un pareil propos était de
nature à éveiller l’attention des gens les moins prévenus et les plus
indifférents.
Caussade, qui était déjà mal disposé, prit cette exclamation pour un
aveu échappé au coupable, et donna un grand coup de coude à son ami
Darès, lequel, sentant toute la portée de ces paroles imprudentes, dit
rudement à Louis Mareuil:
--Sacrebleu! mon cher, vous devriez réfléchir avant de parler. S’il y
avait ici un agent de police, il croirait que c’est vous qui avez tiré
sur M. Trémentin.
--Eh! que m’importerait qu’on crût cela! dit le jeune homme d’un air
égaré; elle est morte!... je voudrais mourir aussi.
Darès commençait à se repentir très-fort de lui avoir tendu ce piége,
car il s’était aperçu qu’on s’écartait d’eux, et il lui semblait même
qu’un individu s’était détaché du groupe, peut-être pour aller rapporter
au commissaire ce qu’il venait d’entendre.
--Ah çà, vous devenez donc fou? reprit-il à demi voix, en tirant Mareuil
à l’écart. S’il vous plaît de vous faire arrêter, passez-vous-en la
fantaisie, mais ne compromettez pas les autres.
Et comme Mareuil n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta:
--Je me suis moqué de vous. Cécile Aubrac n’est même pas blessée... la
balle a dû passer à deux pouces au-dessus de sa tête.
--Et lui? s’écria l’amoureux, qui ne se possédait plus.
--On ne l’a pas manqué. Il a été tué roide. Je conçois que vous ne le
regrettiez pas, mais je vous engage fortement à ne pas montrer tant de
joie. On nous observe. Suivez-moi un peu plus loin. J’ai à vous parler.
Ce n’est pas la première fois que vous voyez Caussade. Il ne sera pas de
trop.
Le poëte se laissa emmener jusqu’au pied du talus, mais Caussade fit des
difficultés. Depuis l’instant où il avait reconnu Louis Mareuil, pour
l’avoir rencontré quelquefois chez des peintres de son quartier, les
soupçons qu’il avait exprimés devant son ami lui étaient revenus, et le
mot malheureux que ce garçon avait lâché les avait confirmés à ce point
qu’il était très-tenté de le prendre pour l’assassin.
Pendant le court colloque qui s’en était suivi, il avait eu soin de se
tenir en arrière, et il ne se souciait nullement d’entrer en
communication avec un homme qui avait peut-être un crime sur la
conscience. Mais Darès insista si vivement qu’il se décida à le suivre,
tout en se réservant de continuer à jouer le rôle de personnage muet.
--Mon cher Louis, dit le vaudevilliste en posant la main sur l’épaule de
Mareuil, j’attends de vous des explications, et vous me les donnerez
demain; mais, pour le moment, je vous conseille de décamper au plus
vite. Je vous ai conduit dans ce coin et j’y ai entraîné Caussade pour
qu’on ne s’occupât plus de vous. Nous allons vous accompagner jusqu’au
bout de la rue. Profitez de l’occasion pour disparaître.
--Pourquoi m’en irais-je? demanda Mareuil. Qu’ai-je donc à craindre?
--Je vous le dirai quand vous viendrez me voir. Mais partez, je vous le
répète. Votre place n’est pas ici, et je souhaite que nous soyons les
seuls à savoir que vous êtes venu, car si d’autres l’apprenaient, vous
seriez certainement inquiété.
--Eh! non, ne partez pas, dit Caussade avec humeur. Il est trop tard. On
vient à nous, et si l’on vous voyait fuir, ce serait bien pis.
Le peintre avait raison. Deux hommes s’avançaient, abrités sous le même
parapluie et escortés par trois individus d’assez piètre mine, dont un
désignait du doigt le petit groupe dont Louis Mareuil était le centre.
--C’est le commissaire de police, murmura Darès. On est allé l’avertir.
Je l’aurais parié. Heureusement, il est avec Verdalenc. Je me charge de
lui répondre, mais, pour Dieu! n’ouvrez la bouche que pour confirmer ce
que je dirai.
Et il alla délibérément à la rencontre de ces messieurs.
--Comment, c’est vous, mon cher! s’écria le banquier. On nous avait
dit...
--Je devine. Nous sommes dans un tel état qu’on nous a signalés à M. le
commissaire... et j’en suis charmé, car nous avons à lui faire une
déposition assez importante. Nous venons d’appuyer une chasse à
l’assassin qui nous a échappé en se jetant dans le bois de Boulogne.
Mais commencez, je vous prie, par déclarer que vous répondez de nous...
et que nous étions à table au moment où l’on a tiré.
--Je le déclare, dit avec empressement Verdalenc, et vos noms sont assez
connus pour que vous n’ayez pas besoin de ma garantie.
Monsieur le commissaire, j’ai l’honneur de vous présenter mon ami
Georges Darès, auteur dramatique, et M. Alfred Caussade, peintre
d’histoire... ces messieurs étaient invités... Ils dînaient avec nous,
et seuls parmi tous les convives, ils n’ont pas perdu la tête,
puisqu’ils ont pensé à courir après le scélérat qui a tué mon pauvre
Trémentin.
--Nous acceptons le compliment, cher ami, car nous le méritons. Ce n’est
pas précisément gai de poursuivre un coquin, sous une pluie battante,
surtout lorsqu’on est en tenue de bal. Nous voilà faits comme des
voleurs, et je ne m’étonne pas qu’on nous ait dénoncés... il n’y a pas
grand mal, puisque vous êtes là pour attester que nous sommes d’honnêtes
gens. Le diable, c’est que nous sommes revenus bredouilles. L’homme
avait de bonnes jambes, et au moins cinquante pas d’avance...
--Mais enfin, vous l’avez vu? demanda le commissaire.
--Oui, d’assez loin et par derrière... de sorte que nous ne sommes guère
en état de donner son signalement. Nous avons cependant pu constater
qu’il tenait encore à la main le fusil dont il s’est servi... et je ne
serais pas surpris qu’il l’eût caché dans un taillis.
--Je n’ai malheureusement pas assez de monde à ma disposition pour
fouiller le bois ce soir. Je ne suppose pas d’ailleurs que l’homme y
soit resté... et il faut que je visite d’abord le terrain où il a dû se
poster pour tirer. Mais attendez-vous, messieurs, à être appelés devant
le juge d’instruction.
--Nous serons à ses ordres, dit bravement Darès, qui faisait de son
mieux pour empêcher le magistrat d’interpeller Louis Mareuil.
Caussade ne disait mot, mais il enrageait de tout son cœur en pensant
qu’il serait obligé de déposer en justice.
Le poëte, que son ami cherchait à mettre hors de cause, se tenait sur le
second plan et semblait étranger à cet entretien qui le touchait de
près, quoiqu’il n’y fût pas question de lui.
Il pensait sans doute à Cécile Aubrac, qu’il avait crue morte, et qui
n’était que veuve.
Mais les commissaires ont de bons yeux, et celui qui interrogeait en ce
moment le vaudevilliste lui demanda sans transition, en désignant Louis
Mareuil:
--Monsieur est avec vous?
--Oui, répondit Darès, nous venons de le rencontrer ici. Je le connais
de longue date, et il me demandait ce qui s’est passé quand vous êtes
arrivé. Je lui ai appris la mort de M. Trémentin.
Et comme il vit bien que le magistrat ne trouvait pas l’explication
suffisante, il s’empressa d’ajouter:
--M. Mareuil est homme de lettres, et nous sommes voisins. Je demeure
rue Condorcet, et lui rue Frochot. Il n’a pas comme moi l’honneur de
connaître M. Verdalenc, et il n’était pas invité, mais il avait dîné à
Saint-Cloud. Il attendait le tramway sur la route, lorsqu’il a vu la
foule s’amasser devant le restaurant. Il a voulu savoir ce que c’était.
--C’est bien naturel, dit froidement le commissaire. Du reste, monsieur
pourra s’expliquer lui-même, car il sera entendu aussi. Je prends note
de son nom et de son adresse.
Maintenant, messieurs, je ne vous retiens plus.
Et il fit un signe aux estafiers qui l’entouraient.
Deux d’entre eux portaient des lanternes et prirent les devants pour
éclairer l’inspection à laquelle leur chef allait procéder. Le
troisième, qui ne portait rien, reçut un ordre donné à voix basse et
disparut dans la foule.
M. Verdalenc se croyait probablement obligé d’accompagner le commissaire
pour l’aider dans ses recherches, car il le suivit, après avoir serré la
main de Darès, en lui jetant, comme adieu, cette phrase solennelle:
--Si un tel crime restait impuni, ce serait à désespérer de la justice;
mais la tête du coupable tombera, je le jure sur celle de la veuve
désolée du malheureux Trémentin.
En toute autre occasion, le vaudevilliste aurait bien ri de ce serment
grotesque; mais il n’était pas d’humeur joyeuse, et il se contenta de
tourner le dos au banquier en haussant les épaules.
Puis, revenant à Louis Mareuil, toujours absorbé dans ses réflexions:
--Mon cher, lui dit-il d’un ton bref, je vous ai tiré d’affaire. C’est à
vous maintenant de vous aider vous-même. Sans moi, vous seriez peut-être
coffré à l’heure qu’il est. Rentrez chez vous et restez-y. Je suis
persuadé que vous êtes innocent. Mais surveillez vos démarches et
mesurez vos paroles, si vous tenez à éviter de terribles désagréments.
Allez, et venez me voir quand vous serez plus calme.
Et, sans attendre une réponse, Darès fendit le groupe qui stationnait
devant le restaurant. De son côté, Caussade jouait des coudes, et ils
arrivèrent à la porte cochère au moment où un landau en sortait,
emportant Cécile Aubrac.
Darès et Caussade n’eurent que le temps de se jeter de côté pour ne pas
être renversés par les chevaux qui sortaient de la cour de l’auberge en
piaffant aussi joyeusement que s’ils avaient ramené les deux époux au
domicile conjugal.
Mais Darès et Caussade purent apercevoir, dans le fond de la voiture,
Cécile soutenue par sa tante, la majestueuse baronne Aubrac, qui lui
prodiguait des consolations, appuyées de grands gestes.
La malheureuse enfant était horriblement pâle, et ses traits contractés
exprimaient la souffrance; mais elle ne pleurait pas. Sa douleur devait
être d’autant plus vive qu’elle ne la laissait pas éclater. Les larmes
soulagent, et elle avait les yeux secs.
C’était navrant de la voir en robe blanche et encore couronnée de fleurs
d’oranger, cette mariée d’un jour qui s’en allait prendre le deuil pour
un an.
Elle passa comme une vision devant les deux amis. Le landau tourna dans
la rue, dispersant les curieux qui s’écartaient pour lui faire place, et
fila vers Paris par le bois de Boulogne.
C’était le chemin que l’assassin avait pris pour fuir.
--Ah! c’est trop fort, s’écria Caussade; voilà ton Mareuil qui court
après la voiture. Décidément, il tient à se faire pincer.
--Je n’y puis rien, dit Darès. Je l’ai averti. S’il a maille à partir
avec le commissaire, ce ne sera pas ma faute.
--Je trouve même qu’en répondant de lui, tu es allé beaucoup trop loin,
car je ne serais pas du tout surpris qu’il fût coupable.
--Moi, je suis convaincu du contraire.
--Sa conduite est étrange, et son attitude est louche... sans parler de
cette exclamation qui lui a échappé...
--Tu ne le connais pas. C’est un exalté qui n’écoute que sa passion. Il
a pris au sérieux ce que je lui disais... il a cru que son adorée était
morte, et, dans son désespoir, il a pensé tout haut. Voudrais-tu qu’il
pleurât M. Trémentin?
--Tu aurais pu te dispenser de cette sotte plaisanterie. La réponse que
tu as provoquée coûtera peut-être cher à ton protégé.
--Si on l’accuse, il se justifiera; tu sais aussi bien que moi que le
coup de fusil a été tiré par un autre... nous l’attesterons, si l’on
nous interroge.
--Je n’attesterai rien du tout. Passons au vestiaire, et tâchons de
trouver un fiacre pour nous ramener à Paris.
Darès n’insista pas. Il éprouvait, lui aussi, le besoin de rentrer dans
un vêtement chaud et de regagner son domicile.
Ils pénétrèrent dans un corridor au bout duquel se tenait le garçon
préposé à la garde des paletots, manteaux, capelines, pelisses et autres
accessoires appartenant aux invités des deux sexes.
On se bousculait pour les ravoir, car tout le monde avait perdu la tête
après cette catastrophe, et la maison entière était en l’air.
Les femmes criaient, les hommes s’agitaient, et les gens de service
augmentaient le désordre en courant par les escaliers.
Darès accrocha au passage un commis de Verdalenc, qui lui dit que la
femme de son patron venait d’être prise d’une attaque de nerfs, et
qu’une des demoiselles d’honneur de la mariée n’était pas en bien
meilleur état. L’infortuné Trémentin n’avait pas donné le moindre signe
de vie, et l’on venait de le porter sur le lit du père Cabassol, en
attendant que le commissaire fût de retour pour verbaliser.
Les deux amis n’avaient rien à faire dans cette bagarre. Ils réussirent,
non sans peine, à retrouver leurs chapeaux et leurs pardessus, et
c’était encore moins difficile que de se procurer un véhicule
quelconque.
Les voitures de la noce étaient réservées aux témoins et aux parents
proches. Les jeunes gens couraient déjà les rues de Boulogne pour
accrocher au passage un fiacre ou pour décider un loueur du pays à
atteler une tapissière.
--Mon cher, dit Darès, les moyens les plus simples sont toujours les
meilleurs. Allons prendre le tramway à Saint-Cloud.
--Allons! répéta Caussade avec humeur. Encore un kilomètre à faire en
pataugeant dans la crotte; mais, au point où nous en sommes, ça ne
compte pas. Ah! on ne m’y reprendra plus, à me mêler de ce qui ne me
regarde pas... et tous les juges d’instruction du tribunal de la Seine
pourront bien m’interroger... je leur répondrai que je ne sais rien.
--Bah! tu feras comme moi... tu diras la vérité.
--La vérité? Tu viens de commencer par mentir au commissaire en lui
racontant que ce Mareuil avait dîné par hasard dans les environs, et
qu’il était venu, toujours par hasard, sous les fenêtres du
restaurant... Du reste, il n’a pas cru un mot de ton histoire, ce brave
commissaire, et, un de ces jours, on te demandera pourquoi tu l’as
inventée.
--Caussade, mon ami, tu vois tout en noir, parce que tu es trempé
jusqu’aux os, et je conviens que, pour le moment, notre situation n’est
pas gaie. Aussi, je te pardonne et je ne te contredirai pas avant que
nous soyons à l’abri. En attendant, calme-toi. Nos épreuves vont finir.
J’aperçois là-bas un café brillamment éclairé. Nous pourrons y entrer
pour nous sécher, et ce sera bien le diable si, moyennant cent sous de
pourboire, un garçon ne se charge pas de nous procurer une voiture
quelconque. Je ne tiens pas essentiellement au tramway.
La lumière vers laquelle ils marchaient était dans la grande rue de
Boulogne, tout près du rond-point où les omnibus ont une station, et ces
messieurs n’avaient assurément rien de mieux à faire que de continuer
dans cette direction.
Caussade s’y résigna, en grognant, et, après quelques minutes d’efforts
et de glissades involontaires sur les pavés boueux, ils débouchèrent sur
la place, juste à côté du bureau où s’arrêtent les tramways.
Le café était en face, et, du côté de Saint-Cloud, sur la chaussée, on
voyait poindre la lanterne rouge de la voiture de transport en commun
qui arrivait.
--Parbleu! dit Darès, ce n’est pas la peine de traverser. Attendons
qu’elle passe, et s’il y a de la place, nous y monterons.
--Bon! s’écria Caussade, voilà que tu changes encore d’avis. Nous
finirons probablement par rentrer à pied.
Darès ne prit pas la peine de lui répondre. Il était déjà dans le
bureau, parlementant avec l’employé, qui ne paraissait pas se douter du
meurtre commis chez le père Cabassol, et qui affirmait qu’à cette heure,
un jour de semaine, l’omnibus n’était jamais complet.
--Eh bien! j’avais raison, reprit le vaudevilliste en s’adressant à son
ami. Merci, mon Dieu! Dans une heure, nous aurons regagné les hauteurs
hospitalières de la place Pigalle, et tu pourras te sécher tout à ton
aise. Je ne serai pas fâché non plus de changer de costume. Ce diable
d’habit noir colle sur ma peau comme un linge mouillé.
En attendant, je vais m’éponger un peu, conclut Darès, en déboutonnant
son pardessus.
Où ai-je mis mon mouchoir? reprit-il en tâtant ses poches.
Mais on ne trouve pas toujours ce qu’on cherche, et il en tira de sa
poche un cahier de papier imprimé.
--Tiens! la pièce à conviction, ricana Caussade. Montre un peu?
Et il la lui prit des mains.
--Pas de bêtises, hein? dit Darès en baissant la voix. Examine-la si tu
veux, mais rends-la-moi après. Si l’on tracassait Mareuil, ces feuillets
pourraient servir à retrouver le coupable.
--Tu crois? demanda ironiquement le peintre.
--Oui, je le crois, et je ne me gênerais pas pour les envoyer au juge
qui instruira l’affaire.
--Eh bien, moi, je ne te conseille pas de les produire.
--Pourquoi?
--Parce que ce sont des pages détachées d’un volume de poésies...
--Pas possible! s’écria Darès en s’approchant pour voir de près les
feuilles que son ami essayait de lire, à la clarté douteuse d’un
quinquet accroché à la muraille.
--Parfaitement, mon bon. Ce sont des vers, et M. Mareuil en fait.
--Il n’est pas le seul... et ce livre n’est pas de lui... il n’en a
publié qu’un.
--Récemment, n’est-ce pas?... Or, le papier de celui-ci est tout frais.
--Ça ne prouve rien. On imprime tous les jours des poésies nouvelles.
--Pas tant que ça. Mais, enfin, quand j’aurai vu le titre, tu sauras à
quoi t’en tenir. Malheureusement, l’assassin, pour bourrer son fusil, a
arraché à tort et à travers... Il n’a laissé que des fragments...
--Passe-les-moi... je m’y retrouverai mieux que toi...
--Attends un peu... Ah! voilà une page dont l’entête est resté...
_Chants des_... Tiens! la fin manque...
--_Chants du crépuscule_, parbleu!... C’est de Victor Hugo.
--Mais non... mais non... il y a _Chants des_, et non pas _Chants du_...
Voyons un autre feuillet... Ah! il est complet, celui-là... _Chants des
grèves_... Es-tu fixé maintenant?
--Trop! murmura Darès d’un air consterné.
--Alors, je ne me trompais pas. Le livre est de lui. Es-tu toujours
d’avis de garder cette pièce à conviction?
--Les voyageurs pour Paris en voiture! cria l’employé en se levant.
Allons, messieurs, dépêchons-nous. Il y a de la place.
--Plus que jamais, répondit brusquement Darès. Rends-la-moi et partons.
Demain j’aviserai.