CHAPITRE III

L’avenue Frochot devrait s’appeler l’impasse des Beaux-Arts, car elle ne

mène nulle part, et elle n’est habitée que par des artistes. Les

peintres, les gens de lettres et les comédiens y forment une petite

colonie qui vit isolée dans ce quartier turbulent dont le point central

est la place Breda, de galante renommée.

Les cocottes enrichies n’ont point encore envahi cette villa paisible,

et cependant les petits hôtels n’y manquent pas; mais ces demoiselles

aiment mieux faire bâtir dans les parages lointains de la plaine

Monceaux.

Le voisinage des travailleurs honnêtes n’est pas ce qu’il leur faut, et

toutes les abeilles de cette ruche travaillent honnêtement.

Depuis la mort de son mari, madame Mareuil y demeure avec sa fille et

son fils. Ils y occupent même, à eux seuls, une jolie maisonnette,

agrémentée d’un jardin.

Et cependant le capitaine Mareuil, un soldat passé officier à force de

bravoure, n’a laissé à sa veuve qu’une bien maigre pension de retraite,

car il a été tué à Champigny, avant d’avoir son complet de service et de

campagnes.

Elle a pour toute fortune trois mille francs de rente péniblement gagnés

par son père dans des entreprises de travaux publics.

Ce qu’il lui a fallu d’ordre et d’économie, ce qu’elle a dû supporter de

privations pour prélever sur ce piètre revenu de quoi payer l’éducation

de ses enfants, on se l’imagine aisément, lorsqu’on connaît par

expérience les dures nécessités de la vie de Paris.

Son fils Louis a fait ses études au lycée Fontanes; sa fille Annette a

été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Saint-Mandé, et dès

qu’ils ont été en état de se suffire à eux-mêmes, ils se sont mis

courageusement à l’œuvre.

Louis, qui avait des aspirations littéraires, est entré dans le

journalisme, en attendant qu’il ait acquis comme écrivain une notoriété

productive. Annette peint sur bois et tire parti de son talent, sans

fausse honte. Elle décore des éventails qu’elle vend cher.

Leur mère leur donne l’exemple en exécutant des travaux de broderie pour

une grande maison de la rue des Jeûneurs.

L’union fait la force. Elle fait aussi le bonheur, et ils sont

parfaitement heureux dans le réduit qu’ils occupent en commun.

Il n’y a qu’un étage, et le jardin n’est pas si grand que le salon du

banquier Verdalenc; mais il est plein de fleurs qu’Annette cultive

elle-même, et l’habitation, tenue avec une propreté hollandaise, est

bien exposée. On n’y perd pas un rayon de soleil.

Et le lendemain du repas des noces chez le père Cabassol, vers midi, le

soleil se montrait par hasard entre deux averses.

La mère et la fille étaient descendues dans ce jardinet où, pendant la

belle saison, elles aimaient à s’asseoir pour travailler en plein air.

Mais, ce jour-là, elles ne songeaient guère à broder ni à peindre.

Madame Mareuil, affaissée sur un banc rustique, suivait des yeux Annette

qui allait et venait de la grille à ce banc placé sous une tonnelle

adossée à la maison.

Elles avaient pleuré. La mère essuyait ses larmes, la fille refoulait

les siennes. Elle essayait même de sourire en parlant à madame Mareuil,

qui secouait tristement la tête en l’écoutant.

Cette veuve de cinquante ans était encore belle, et dans la morne

attitude qu’elle avait prise, avec son teint de marbre blanc et son

profil grec, elle aurait pu poser pour la statue de la douleur.

Annette était mieux que belle; elle était charmante: une brune à

physionomie gaie; une brune fraîche et avenante comme une blonde.

--Mère, je ne vois rien venir, dit-elle, après avoir ouvert pour la

dixième fois peut-être la porte de la grille. Mais ne te désole pas.

Louis aura été retenu au journal, et, s’il le faut, j’irai l’y chercher.

--Tu ne l’y trouverais pas, murmura madame Mareuil. Le journal se fait

le soir, tu le sais bien. Et il nous a quittées hier dans l’après-midi.

Qu’est-il devenu? Où est-il allé?

--Chez son éditeur, peut-être. Les _Chants des grèves_ se vendent

très-bien. Le premier tirage est presque épuisé, et il me disait hier

matin qu’on en préparait un second.

--Son éditeur ne passe pas la nuit à traiter une affaire.

--Qui sait?... Il se peut aussi qu’au journal on ait chargé Louis d’une

mission de reportage. Il y a eu dans la soirée un grand incendie... Je

me suis mise à la fenêtre avant de me coucher, et j’ai vu le ciel tout

en feu au-dessus de la butte Montmartre.

--Un incendie ne dure pas vingt-quatre heures; Louis serait revenu ce

matin.

--Ou bien on l’a envoyé en province... à Lyon ou à Montceau-les-Mines...

Il aura été obligé de partir sur-le-champ, et il n’aura pas eu le temps

de venir nous dire adieu... L’avenue Frochot est si loin!

--Il nous aurait écrit.

--Il nous écrira de là-bas. Nous recevrons une lettre demain... à moins

qu’il ne nous expédie une dépêche aujourd’hui... Il doit bien penser que

nous sommes inquiètes.

--Il n’en peut pas douter... et rien!... rien! pas un mot pour nous

rassurer!... Lui qui ne manquait jamais de nous envoyer un exprès toutes

les fois qu’il craignait de ne pas pouvoir rentrer pour dîner, il nous

laisserait dans d’horribles angoisses!... non, je ne le crois pas.

--Mais enfin, mère, que peux-tu craindre? qu’il lui soit arrivé un

accident? Nous le saurions.

--Je crains tout... le malheureux enfant est au désespoir...

--Tu exagères. La résolution que Cécile a prise l’a beaucoup affligé...

quoiqu’il dût s’y attendre... mais il y a longtemps déjà qu’il sait

qu’elle va se marier... et après avoir bien souffert, il a fini par se

résigner.

--Lui? tu ne le connais pas. Il est trop fier pour se plaindre, mais la

blessure que son cœur a reçue saigne encore... Depuis deux mois, il ne

vit plus... il ne pense qu’à elle...

--Il n’en parle jamais.

--Parce qu’il craint de nous attrister; mais tu as remarqué comme moi

que son caractère a changé. Lui si gai, si expansif, il est devenu

sombre et silencieux. Quand je lui parle de son livre, de ses

espérances, c’est à peine s’il me répond.

Tiens! hier, quand il est parti, il a oublié de m’embrasser.

--Il m’a semblé, en effet, dans ces derniers temps, plus triste et plus

préoccupé que d’habitude, mais...

--Parce que le terme fatal approchait. Ses dernières illusions se sont

envolées lorsqu’il a appris que le jour était fixé. Cécile Aubrac s’est

mariée hier... et c’est hier qu’il a disparu.

--Tu veux dire, mère, qu’il s’est absenté... mais quel rapport vois-tu

entre cette absence et la noce de Cécile? Assurément, il n’y était pas

invité... et certes, l’idée ne lui est pas venue d’aller la troubler,

répondit Annette en affectant de plaisanter, quoiqu’elle n’en eût guère

envie. Te figures-tu par hasard qu’il a quitté Paris de peur de

rencontrer la voiture de la mariée?

--J’ai le pressentiment qu’il a voulu revoir Cécile une dernière fois,

dit madame Mareuil d’une voix sourde, et qu’après l’avoir revue...

--N’achève pas... Je comprends... Mais c’est impossible... Louis nous

aime trop pour se tuer... Il sait que nous ne ne lui survivrions pas.

--C’est elle qui l’a tué en l’abandonnant... Elle lui avait juré qu’elle

serait sa femme... Elle n’a pas tenu ses serments... elle a trahi sa

foi... Il a essayé de l’oublier, il a lutté tant qu’il a pu... Peut-être

espérait-il encore... mais elle a été jusqu’au bout... elle a épousé cet

homme... et alors seulement Louis a senti tout le poids de son

malheur... le courage lui a manqué pour le supporter... il est mort, te

dis-je.

--Mais nous n’aurions plus qu’à mourir, nous aussi, en maudissant Cécile

que j’ai tant aimée, Cécile qui me chérissait autant que si j’avais été

sa sœur! Écoute, mère, je ne sais pas ce qu’elle lui a promis... Louis

ne me l’a pas dit, et je ne la vois presque plus depuis notre sortie du

pensionnat... Sa tante trouve qu’une ouvrière comme moi serait déplacée

dans son salon... Mais je te jure que Cécile a du cœur, et que si elle a

changé de sentiments pour mon frère, c’est qu’on lui a fait accroire

qu’il ne pensait plus à elle... et mon frère a peut-être eu le tort de

dédaigner de se justifier. J’en conclus qu’il était guéri de son amour,

que la pensée de ce suicide ne lui est jamais venue, et que le retard

qu’il met à nous rassurer s’expliquera tout naturellement. Tu parles de

tes pressentiments, mère... Eh bien, quelque chose me dit, à moi, que

nous allons le revoir. Tiens! j’entends marcher dans l’avenue... c’est

peut-être lui.

Madame Mareuil se leva, et Annette courut à la grille.

--Non, cria-t-elle, ce n’est pas Louis... mais ne pleure pas, mère...

c’est son ami, M. Georges Darès, qui vient nous donner de ses

nouvelles... Enfin, nous allons donc savoir pourquoi il n’est pas rentré

cette nuit.

Madame Mareuil s’était levée. Elle accourut à l’appel de sa fille; de

sorte que Georges Darès, qui arrivait par le bas de l’avenue, les trouva

toutes les deux à la grille de leur jardin.

Annette avait vu du premier coup d’œil qu’il n’avait pas sa figure de

tous les jours, et au lieu de l’interroger, elle attendit qu’il parlât.

Elle se repentait déjà d’avoir averti sa mère.

Georges salua affectueusement madame Mareuil, sourit à la jeune fille et

dit d’un air dégagé:

--Je viens voir Louis. Est-ce qu’il n’est pas encore levé, le paresseux?

Puis s’apercevant qu’elles pâlissaient toutes les deux:

--Qu’avez-vous donc? reprit-il, en changeant de visage et de ton; Louis

serait-il malade?

--Nous ne l’avons pas vu depuis vingt-quatre heures, répondit Annette

d’une voix altérée; nous espérions que vous veniez de sa part.

--Quoi! il n’est pas rentré?

--Non... et c’est la première fois qu’il lui arrive de nous faire

attendre ainsi.

--Quand vous a-t-il quittées?

--Hier, dans l’après-midi... bien avant l’heure où il va au journal...

et je vois maintenant qu’il n’y est pas allé.

--C’est probable, murmura Georges, qui savait à quoi s’en tenir. Sans

doute, il n’avait rien à y faire; mais je m’étonne qu’il ait découché...

car je l’ai toujours connu sage comme une demoiselle. Est-ce qu’il ne

vous a rien dit en partant?

--Rien. Il était sombre et préoccupé depuis quelques jours.

--Et vous ne lui avez pas demandé pourquoi?

--A quoi bon? mes questions n’auraient fait que l’affliger.

Darès échangea un regard avec mademoiselle Mareuil. Ils se comprirent,

et le vaudevilliste, qui pour le moment ne songeait guère à tourner des

couplets de facture, dit à la mère:

--Voulez-vous, madame, me permettre d’entrer? J’ai à vous parler, et ici

nous pourrions être dérangés.

--Venez, monsieur, murmura madame Mareuil, en s’appuyant sur le bras de

sa fille.

Elle se soutenait à peine, et ce fut en chancelant qu’elle alla se

rasseoir au fond du jardin.

--Je m’explique maintenant votre inquiétude, madame, reprit Georges, qui

était resté debout; je vais me mettre à la recherche de Louis, et je

vous promets de vous le ramener. Mais d’abord, je voudrais savoir...

--Mon fils est mort, dit la mère en sanglotant.

--Mort!... allons donc! je l’ai vu.

--Et vous ne nous le disiez pas! s’écria la jeune fille. Quand

l’avez-vous vu?

--Hier soir, entre dix et onze heures.

--Mais depuis? Qu’est-il devenu? vous devez le savoir...

--Malheureusement, non... s’il avait suivi le conseil que je lui ai

donné, il serait rentré tout droit chez lui... mais il n’était pas

disposé à entendre raison, et je suppose qu’il aura passé la nuit à

courir comme un fou... C’est doublement fâcheux, car j’ai des choses

sérieuses à lui dire, et j’espérais qu’il passerait chez moi ce matin...

Je l’y avais invité, et je l’attendais... Voyant qu’il ne venait pas, je

me suis décidé à le chercher, et, comme nous sommes voisins, j’ai

naturellement commencé par son domicile...

--Où donc l’avez-vous rencontré? demanda vivement Annette.

--Là où il n’aurait pas dû être, mademoiselle. Vous savez sans doute que

mademoiselle Aubrac s’est mariée hier?

--Ah! je devine ce que vous allez nous apprendre... mon frère n’était

plus maître de lui... il aura voulu revoir Cécile... et alors... il s’en

est suivi un scandale peut-être...

--S’il ne s’agissait que d’un scandale...

--Ah! mon Dieu! que s’est-il donc passé?... Parlez, monsieur Georges!

Parlez, je vous en supplie... Est-ce que Louis aurait cherché querelle

au mari de Cécile? Il l’avait déjà fait, et s’il n’y a pas eu de duel,

c’est que...

--J’aime mieux vous dire tout de suite la vérité, puisque vous ne la

connaissez pas. M. Trémentin, qui avait épousé, le matin, mademoiselle

Aubrac, a été tué, hier soir, au milieu du repas de noces...

--Tué!... Oh! ce n’est pas possible...

--J’y étais. On dînait à Boulogne, dans une salle dont les fenêtres

donnent sur la rue. On lui a tiré un coup de fusil à travers les

carreaux...

--Et il est mort?... devant sa femme!... Ah! c’est horrible... Mais qui

a fait cela?

--On ne le sait pas encore... mais on le saura.

--L’assassin a donc pu s’échapper?

--Oui. Je l’ai poursuivi, mais je ne l’ai pas rattrapé... et en revenant

de la chasse que je lui ai donnée, j’ai trouvé... votre frère.

--Louis! Oh! le malheureux!... pourquoi était-il là?

--C’est ce que je lui ai demandé. Et je n’ai tiré de lui que des

réponses incohérentes. Il paraissait avoir perdu la tête. Il m’a avoué

cependant qu’il était venu à Boulogne, poussé par je ne sais quel

sentiment...

--Par le désespoir, murmura madame Mareuil.

--Sait-il que Cécile est veuve? demanda en même temps Annette.

--C’est moi qui le lui ai appris. Et je ne vous étonnerai pas en vous

disant que cette nouvelle n’a pas paru l’affliger. Je ne m’étonne pas

non plus qu’il ne regrette pas M. Trémentin, mais je crains que son

attitude n’ait été remarquée, et que les gens qui étaient là n’aient

entendu certains propos qu’il a tenus. Songez que personne n’ignore

qu’il était violemment épris de mademoiselle Aubrac... qu’il l’est

toujours... et qu’on cherche l’assassin...

--Croyez-vous donc qu’on accusera mon fils? s’écria madame Mareuil, en

se levant toute droite.

--Je crains qu’on ne le soupçonne, répondit Georges Darès, après avoir

hésité un instant.

Il n’avait garde de parler à cette mère désolée de la trouvaille qu’il

avait faite dans la maison de bois; mais il jugeait utile de l’avertir

du danger qui menaçait son fils.

--Ce serait une infamie, et Louis n’aurait pas de peine à se justifier,

dit avec fermeté la veuve du capitaine.

--Je l’espère, madame. Il n’en est pas moins vrai qu’il a eu grand tort

de se mêler à la foule qui s’était amassée devant la porte du

restaurant. Le commissaire de police nous a demandé nos noms, et ce

qu’il y a de plus fâcheux, c’est que M. Verdalenc était avec le

commissaire.

--Et il a vu mon frère? interrogea la jeune fille.

--Parfaitement. Il n’a rien dit, mais Dieu sait ce qu’il a pensé, car il

ne l’aime guère.

--Il le déteste. C’est lui qui a marié Cécile... et il n’y est parvenu,

j’en suis sûre, qu’en calomniant Louis.

--Alors, vous admettrez bien, mademoiselle, que Louis a commis une grave

imprudence en se montrant... et ce n’a pas été la seule...

--Qu’a-t-il donc fait encore?

--Bien d’autres sottises, répondit Darès avec embarras. Ainsi, lorsque

madame Trémentin est partie avec sa tante, madame Aubrac, n’a-t-il pas

eu l’étrange idée de courir après la voiture qui les emmenait!... C’est

à se demander s’il n’a pas passé la nuit sous les fenêtres de la jeune

femme qui lui a tourné la tête, et si, à l’heure présente, il n’y est

pas encore. J’y serais allé, si je n’avais pas cru le trouver ici, car

il faut absolument que je le voie le plus tôt possible... Il faut que je

l’interroge... que je le confesse...

--Pensez-vous donc, vous aussi, qu’il est coupable?

--Non, mademoiselle. On me le prouverait, que je me refuserais encore à

le croire. J’irais jusqu’à nier l’évidence, car j’ai pour votre frère

autant d’estime que d’amitié; mais je puis, d’un instant à l’autre, être

appelé devant le juge d’instruction. Il est même certain que je serai

entendu comme témoin.

--Eh bien!... vous raconterez ce que vous avez vu.

--Sans doute, mais vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir affaire à

un magistrat qui vous pose des questions captieuses et qui donne à vos

réponses une portée qu’elles n’ont pas. Je puis tomber sur un de ceux-là

et je ne voudrais pas compromettre Louis. Il sera interrogé aussi, n’en

doutez pas... Peut-être même le sera-t-il avant moi... et si le juge

venait à relever le moindre désaccord entre nos deux dépositions, il

pourrait en tirer des conclusions défavorables à votre frère... et à

moi. C’est pour éviter de tomber dans cet inconvénient que je tiens à

causer préalablement avec lui.

--Faut-il donc tant de précautions pour protéger un innocent contre une

accusation épouvantable? dit Annette en regardant fixement Georges

Darès, qui baissa les yeux.

Il mentait, ce brave Georges, car, depuis qu’il avait reconnu que les

feuillets trouvés dans la cabane avaient été arrachés d’un volume de

poésies intitulé: _Chants des grèves_, il ne doutait pas que Louis

Mareuil n’eût tiré le coup de fusil, et il aimait trop la sœur de ce

malheureux garçon pour dire devant elle ce qu’il pensait.

On a beau écrire des pièces à femmes et passer ses soirées dans les

coulisses, on n’en a pas moins un cœur, et celui de Georges Darès était

très-accessible aux sentiments tendres.

Darès, qui se posait volontiers en sceptique et en homme blasé, n’avait

pas vu avec indifférence une jeune fille qui ne ressemblait pas du tout

aux demoiselles de théâtre.

Elle lui plaisait précisément par le contraste, et il lui était arrivé

plus d’une fois de se dire que bien heureux serait celui qui épouserait

Annette Mareuil. Il s’était même tâté pour savoir s’il n’était pas

amoureux d’elle, et s’il ne se déclarerait pas pour le bon motif.

Elle n’avait rien, mais il gagnait bien assez d’argent pour deux, et

quoiqu’il allât volontiers dans le monde, il ne se souciait pas d’y

chercher femme. Les héritières laides ou sottes ne le tentaient point;

il n’était pas en situation de prétendre à la main d’une jeune personne

aussi bien dotée par la nature que par ses parents. Et puisqu’il lui

fallait faire un sacrifice, il aimait mieux sacrifier la fortune.

Du reste, il n’était pas pressé de se marier, et il s’endormait, sans

trop de regret, dans les délices du célibat parisien, le plus doux qui

soit sur la terre. Il se laissait aller au courant de la vie du

boulevard, et il ne faisait rien pour aborder sur la rive conjugale,

sachant bien que tôt ou tard il finirait par échouer dans quelque port

de refuge.

A qui lui eût demandé pourquoi il ne se mettait pas en ménage, il aurait

volontiers répondu: Je n’ai pas le temps.

Et c’était vrai. Ses journées s’envolaient comme des heures; si bien

qu’il restait des semaines entières sans voir ses amies de l’avenue

Frochot, quoiqu’il demeurât tout près d’elles.

Il rencontrait assez souvent Louis, que son métier de journaliste

mettait parfois en rapport avec les auteurs dramatiques, mais

très-rarement sa mère et sa sœur, qui n’allaient ni à la rédaction du

journal ni au spectacle.

Elles lui pardonnaient l’intermittence de ses visites, et lorsqu’il lui

plaisait de venir, elles le recevaient comme si elles l’avaient quitté

la veille. Annette mettait même quelque malice à faire semblant de ne

pas remarquer ses disparitions prolongées, quoiqu’elle en souffrît

beaucoup plus qu’elle ne voulait le laisser voir.

Et il y avait justement quinze jours qu’il n’avait mis les pieds chez

madame Mareuil, quand il s’était trouvé face à face avec son fils à la

porte du restaurant où le malheureux Trémentin venait de mourir de mort

violente.

La rencontre avait tout d’abord éveillé ses soupçons, et l’aventure

s’était terminée par une découverte qui ne lui laissait aucun doute sur

la culpabilité de Louis.

Darès était rentré à Paris abasourdi, consterné et perplexe. Il portait

dans sa poche les feuillets dont un fragment avait servi à l’assassin

pour bourrer son fusil, et il comptait bien les brûler, quoiqu’il eût

annoncé qu’il les garderait. Mais Caussade les avait vus, et Caussade,

qui ne connaissait pas mademoiselle Mareuil, était mal disposé pour

l’auteur des poésies intitulées: _Chants des grèves_. Or, Caussade

devait être appelé en témoignage; ce n’était pas douteux, et Caussade

n’était pas homme à se taire, alors même que son camarade Darès l’aurait

prié de garder le silence sur cette fâcheuse trouvaille. Il l’avait

déclaré nettement pendant le voyage en tramway, et le pauvre Georges

avait passé une très-mauvaise nuit.

Que faire de ces feuilles accusatrices? Les jeter au feu, c’était

s’exposer à encourir de graves reproches; le juge d’instruction

prendrait cette destruction de pièces pour une sorte de forfaiture aux

devoirs qui incombent à un témoin, et il en pourrait conclure que Louis

était coupable, puisque son ami refusait d’éclairer la justice.

Georges se disait aussi que si, par impossible, le crime eût été commis

par un autre, ces pages déchirées serviraient peut-être un jour à

découvrir le véritable assassin.

Finalement, il les avait gardées, et il comptait les montrer d’abord à

Louis Mareuil, qu’il lui tardait d’interroger en tête-à-tête.

Il l’avait attendu toute la matinée chez lui, rue Condorcet, et ce

n’était pas sans avoir hésité longtemps qu’il s’était décidé à venir le

chercher à l’avenue Frochot.

Il lui en coûtait de mettre madame Mareuil, et surtout mademoiselle,

dans la confidence de ses inquiétudes; cependant, il ne pouvait pas

différer de voir Louis, pour le confesser, et, s’il en obtenait un aveu,

pour lui conseiller de fuir et pour lui en fournir les moyens.

Il espérait que la mère et la sœur n’assisteraient pas à l’entrevue, et

surtout il ne se doutait pas qu’il serait reçu par elles, qu’il les

trouverait aussi alarmées qu’il l’était lui-même, et que la situation

l’obligerait à ne pas leur cacher l’événement de la veille et même à

leur laisser entrevoir le danger que courait leur cher Louis.

Il en était là. Madame Mareuil, en pleurs, écoutait, en se renfermant

dans un silence farouche, ses explications embarrassées... Annette,

moins accablée et plus militante, le pressait de questions auxquelles il

n’osait pas répondre, et il lisait dans ses yeux qu’elle lui reprochait

de manquer de foi en doutant de l’innocence de son frère.

La dernière réplique de la jeune fille l’avait pris hors de garde, et il

était resté court.

--Vous vous taisez, lui dit-elle tristement.

--Mademoiselle, répondit Georges, je donnerais dix ans de ma vie pour

être en état de confondre ceux qui accuseraient Louis. Mais encore

faudrait-il que j’eusse un entretien avec lui... il se justifierait

facilement, et alors il n’aurait pas de défenseur plus ardent et plus

zélé que moi. Pourquoi se cache-t-il? Qu’est-il devenu depuis hier? Et

comment vous laisse-t-il dans des transes mortelles, vous qui ne vivez

que pour lui?

--Il est mort, vous dis-je, murmura madame Mareuil.

Annette mit sa main sur le bras de Georges Darès et s’éloigna du banc

sur lequel sa mère était assise.

Georges comprit et la suivit dans l’allée où elle avait fait quelques

pas, en baissant la tête.

--Pourquoi parlez-vous ainsi? lui demanda-t-elle à demi-voix. Vous ne

voyez donc pas que vous me brisez le cœur? Moi aussi, je commence à

croire que mon frère est mort, car je ne croirai jamais qu’il a

lâchement assassiné un homme qu’il avait provoqué, et son absence est

incompréhensible. Mais si nous ne devons pas le revoir, je veux que ma

mère ignore toujours qu’il s’est tué. Et je compte sur vous pour m’aider

à lui cacher sa mort.

Ce fut dit avec une énergie contenue qui remua profondément Georges

Darès. Les yeux de la courageuse jeune fille étincelaient, et son doux

visage exprimait une résolution indomptable. Jamais il ne l’avait vue si

belle.

--J’espère que vous ne doutez pas de mon dévouement, dit-il avec une

vivacité significative. Je suis prêt à tout faire pour vous prouver que

vous n’avez pas de meilleur ami que moi.

--Même si Louis est vivant et si on l’accuse?

--Je vous le jure.

--C’est bien. Je vous crois. Vous n’oublierez pas comme Cécile a oublié.

Et moi, je me souviendrai toujours que vous nous êtes resté fidèle dans

notre malheur.

Maintenant je vous demande de me dire ce que vous allez faire pour

défendre Louis. On vous interrogera, dites-vous: qu’avez-vous donc vu?

Parlez sans crainte. J’ai du courage. Je puis tout entendre. Seulement,

parlez bas. Ma mère est là.

--J’ai vu l’assassin qui se sauvait; je pensais vous l’avoir dit.

--Alors, si vous l’avez vu, vous êtes sûr que ce n’est pas mon frère.

--Je l’ai vu de très-loin... la nuit... par une pluie battante... et

c’est à peine si j’ai pu remarquer sa taille et son costume.

--Mais il s’était enfui quand vous avez rencontré Louis?

--Oui, mademoiselle. J’ai même de fortes raisons de penser que le

misérable était déjà très-loin. Je l’ai perdu de vue à l’entrée du bois

de Boulogne, et un instant après j’ai entendu une voiture rouler vers

Paris. Il y était monté sans doute.

--Une voiture!... C’est étrange... Il avait donc prémédité son crime, et

il est riche... Mais pendant que sa voiture l’emportait, Louis se

tenait, m’avez-vous dit, sous les fenêtres du restaurant... ce fait seul

suffirait à prouver qu’il est innocent...

--Il y en a d’autres, balbutia Georges, qui ne se souciait pas d’entrer

dans des détails trop précis; et les magistrats sont soupçonneux par

état.

Louis aura à rendre compte minutieusement de l’emploi de son temps...

avant, pendant et après le crime... oui, même après, car on lui

demandera où il a passé la nuit... et s’il arrivait qu’il ne pût ou ne

voulût pas le dire...

--Nous allons le lui demander, s’écria joyeusement Annette. Le voici!...

A ce cri, Georges, qui tournait le dos à l’avenue, fit volte-face et vit

en effet Louis Mareuil, arrêté devant la grille.

On eût dit que le pauvre garçon hésitait à entrer.

--C’est bien lui, murmura Darès, content et inquiet tout à la fois;

mais... il n’est pas seul.

Annette ne l’écoutait plus. Elle s’était précipitée pour embrasser son

frère plus tôt, et elle n’avait fait qu’un bond jusqu’à la porte.

Madame Mareuil, assise sous la tonnelle et accablée par la douleur, ne

comprenait pas encore ce qui se passait.

Georges voyait fort bien le revenant, et se demandait comment il allait

s’y prendre pour l’arracher aux effusions de la famille qui devaient

infailliblement retarder l’interrogatoire qu’il voulait lui faire subir;

mais il voyait aussi une femme à côté du revenant, une femme vêtue de

noir et soigneusement voilée, et cette apparition supplémentaire le

jetait dans un profond étonnement.

Il cherchait à se l’expliquer; il avait peur de deviner, et il était si

troublé qu’il n’osait pas avancer.

Il ne resta pas longtemps dans l’incertitude, car l’inconnue releva son

voile pour sauter au cou d’Annette, presque aussi ébahie que lui. Cette

inconnue, c’était la veuve d’Edmond Trémentin, c’était Cécile Aubrac, en

deuil de son mari d’un jour.

--Il faut qu’ils soient devenus fous tous les deux, pensait Georges,

immobilisé par la stupeur.

Il commençait à regretter amèrement d’être venu, et s’il avait pu

s’enfuir, il ne serait pas resté une minute de plus. Mais le jardin

n’avait qu’une issue, et ces amoureux imprudents barraient le passage à

Darès, qui aurait voulu rentrer sous terre.

D’ailleurs, ils l’avaient aperçu, et ils venaient à lui.

Après les premiers transports, Annette les avait quittés pour courir à

sa mère, et madame Mareuil arrivait à pas chancelants.

Que leur dire? Georges n’avait jamais vu au théâtre une situation

pareille, et il cherchait, sans la trouver, une phrase qui exprimât les

sentiments complexes qui lui inspiraient ce retour inattendu et surtout

cette entente cordiale des deux amoureux, dès le lendemain du crime de

Boulogne.

Louis lui tendait la main, Cécile lui souriait, absolument comme ils

l’auraient fait la veille, avant le coup de fusil. Et quoiqu’il ne

manquât ni de sang-froid ni d’aplomb, l’auteur dramatique ne savait que

faire.

Madame Mareuil intervint à propos, et la scène prit une tournure

imprévue.

La veuve du capitaine, au lieu d’ouvrir les bras à son fils, l’arrêta

d’un geste et lui dit sévèrement:

--D’où venez-vous, monsieur? Et qu’avez-vous fait depuis que je pleure?

Je vous croyais mort, et je me demande si je dois me réjouir de vous

revoir vivant.

--Pardonne-moi, balbutia Louis. Je t’ai fait souffrir; mais si tu

savais...

--Je sais que M. Trémentin a été assassiné hier, que vous avez disparu

depuis vingt-quatre heures, et que vous osez reparaître avec sa veuve.

En parlant ainsi, madame Mareuil regardait fixement Cécile, qui ne

baissa pas les yeux.

--On t’a donc dit...

--Qu’on vous avait vu un instant après le crime, près de la maison où il

a été commis, oui, monsieur. Justifiez-vous. C’est un juge qui vous

interroge.

--Me justifier! On m’accuse donc?

--Ce sont les faits qui vous accusent. Je me refusais à croire qu’on

pourrait soupçonner mon fils. Je crains maintenant qu’il ne soit

coupable, et qu’il n’ait poussé l’audace jusqu’à m’amener sa complice.

--Oh! mère! murmura douloureusement Annette.

--Madame, dit Cécile avec une fermeté qui mit le comble aux

stupéfactions de Georges, c’est à moi de vous expliquer la conduite de

votre fils et la mienne. Je l’aimais, et je lui avais juré d’être sa

femme. On l’a indignement calomnié. J’ai eu la faiblesse de croire qu’il

me trompait et de consentir à un mariage qui me répugnait. J’avais reçu

une lettre anonyme, et ceux qui me l’ont écrite sont les véritables

assassins de mon mari, car... c’était lui qui me trompait; il avait une

maîtresse, et cette maîtresse s’est vengée parce qu’il l’abandonnait

pour m’épouser. On a pris soin de me le faire savoir. Ce matin, une

autre lettre m’a appris la vérité en m’annonçant qu’on me tuera aussi.

--Vous l’avez, cette lettre? demanda Georges Darès.

--Non, je l’ai brûlée.

--Vous avez eu grand tort. Elle aurait servi à prouver...

--Que mon mari a été tué par sa maîtresse. Qui donc en doutera? Ceux qui

le connaissaient doivent la connaître aussi. J’étais seule à l’ignorer.

Elle me menace de mort. Que m’importe? Ce n’est pas la crainte de mourir

qui m’empêchera de réparer le mal que j’ai fait à votre ami. Je n’ai

jamais cessé de l’aimer, et je l’épouserai, puisqu’il a bien voulu me

pardonner. J’étais résolue à venir me jeter aux pieds de sa mère, et j’y

serais venue seule, si Louis n’avait pas cherché à me revoir. Il a passé

la nuit sous les fenêtres de la maison où j’étais rentrée hier... Je

l’ai vu... Il m’a appelée, et je suis accourue... Il me tardait de

l’entendre, car déjà je ne doutais plus de lui... Il m’a expliqué que

nous avions été victimes d’une machination infâme... Nous avons échangé

de nouveaux serments, qui seront tenus, ceux-là, car nous ne nous

laisserons plus prendre aux piéges que nous tendront nos ennemis... et

notre première pensée a été de sanctifier notre union en la faisant

bénir par la mère de Louis... J’ai perdu la mienne... J’étais seule au

monde... J’ai une famille maintenant... Je serai votre fille, madame...

et Annette sera ma sœur.

Annette prit les mains de son amie et les garda dans les siennes.

Annette était gagnée à la cause que venait de plaider, avec une

éloquence naïve, la trop récente veuve de M. Trémentin; mais madame

Mareuil, ébranlée peut-être, n’était pas convaincue.

Darès, lui, tombait de son haut. Il n’en revenait pas d’entendre cette

jeune femme, si douce et si modeste, montrer tout à coup tant de

résolution, et il se disait:

--C’est un caractère que cette fillette, et moi qui la prenais pour une

Agnès insignifiante!

--Vous oubliez que votre mari n’est pas encore enterré, et que votre

place est chez madame Aubrac, votre tante, dit froidement madame

Mareuil.

--L’homme qui m’a trompée n’a jamais été mon mari, répliqua Cécile sans

se troubler, et je veux me séparer de madame Aubrac, qui l’a aidé à me

tromper et qui n’a aucun droit sur moi, puisqu’elle n’est ma tante que

par alliance. Je ne suis pas majeure, mais j’ai été émancipée, il y a

trois mois; je puis donc disposer de ma fortune et de ma personne.

J’userai de ma liberté pour vivre seule, jusqu’au jour où Louis

m’épousera.

--C’est complet, pensait Georges. Quel type pour une comédie-drame que

cette mineure émancipée!... il faudra que je la mette à la scène... mais

si elle croit qu’en se conduisant de la sorte elle arrange les affaires

de son amoureux!... et quant à Louis, il serait fou à lier s’il n’était

pas innocent, car lorsqu’on saura que madame Trémentin a passé la

première journée de son veuvage à courir les rues avec son ancien

amoureux, on en conclura qu’ils étaient d’accord pour se débarrasser du

mari. Décidément, je brûlerai les pages du volume de poésies, comme elle

a brûlé la lettre anonyme qu’elle a reçue et qu’elle aurait bien dû

garder.

--Est-ce ainsi que vous prétendez justifier mon fils? demanda madame

Mareuil avec une émotion que sa fille commençait à partager.

--Mais, ma mère, s’écria Louis, je n’ai pas besoin qu’on me justifie,

car je n’ai rien à me reprocher. Je ne me cache pas d’être allé hier

soir à Boulogne et d’être resté de longues heures à errer devant la

maison de madame Aubrac. Je m’en cache si peu que je suis tout prêt à le

dire au juge qui recherchera l’assassin. J’irais le retrouver dès

aujourd’hui, si je savais où il est.

--Vous feriez bien, dit Darès. Mieux vaut ne pas attendre qu’il vous

appelle. Moi, je serai appelé aussi, et je prendrais volontiers les

devants. Nous le trouverons au palais, et nous pourrions y aller

ensemble... Nous causerions en route.

Annette comprit, et elle remercia Georges d’un coup d’œil. Elle savait

que son frère avait en lui un ami sûr, et il lui tardait d’être seule

avec sa mère et Cécile pour détendre la situation.

Ils étaient debout tous les cinq, au milieu de l’allée. Madame Mareuil

ne paraissait pas disposée à s’adoucir, et personne n’aurait pu dire

comment allait finir cette scène intime, lorsqu’un incident assez

inattendu vint y mettre un terme.

La grille était restée entr’ouverte. Un monsieur la poussa après avoir

regardé un instant le numéro de la maison et entra, en toussant

discrètement, pour s’annoncer.

Personne ne connaissait ce visiteur, qui était fort bien vêtu et qui

avait très-bon air. Mais Georges Darès se détacha du groupe pour lui

demander ce qu’il voulait.

--Est-ce à M. Mareuil que j’ai l’honneur de parler? demanda le monsieur,

en saluant très-poliment, mais en regardant du coin de l’œil le groupe

qui s’était formé un peu plus loin.

Darès eut l’impression que ce visiteur si courtois savait très-bien à

quoi s’en tenir, et que la question qu’il venait de lui adresser n’était

qu’une formule d’introduction.

Il ne pouvait cependant pas se dispenser de lui répondre, et il eût été

maladroit de mentir.

--Non, monsieur, dit-il. M. Mareuil est là-bas, avec madame Mareuil, sa

mère, mademoiselle Mareuil, sa sœur, et... une autre personne.

Désirez-vous que je l’appelle?

--C’est inutile, monsieur, répondit avec empressement l’inconnu; si je

lui parlais en particulier, ces dames pourraient s’alarmer; et rien ne

s’oppose à ce qu’elles entendent ce que j’ai à lui dire.

--Pardon, mais... puis-je savoir?...

--Parfaitement, monsieur. Ce n’est pas un secret, et si vous voulez bien

m’accompagner...

Le monsieur, sans achever la phrase dont le sens était du reste assez

clair, s’avança le chapeau à la main vers Louis Mareuil, qui commençait

à se préoccuper de sa présence, et Georges dut le suivre.

Louis s’était détaché du groupe en voyant s’approcher cet étranger qui

paraissait avoir affaire à lui.

--Est-ce moi, monsieur, que vous demandez? dit-il assez brusquement.

--Oui, monsieur, répliqua le nouveau venu, mais je serais désolé de vous

déranger. Vous êtes en famille, à ce que je vois, et je vous prie de me

permettre de saluer d’abord madame votre mère.

Il le fit comme il le disait, et avec l’aisance d’un homme du monde,

sans oublier de s’incliner ensuite devant la jeune fille et devant la

jeune veuve, qui ne comprenaient rien à cette scène.

Annette le regardait avec une curiosité inquiète, et Cécile le toisait

dédaigneusement; il lui tardait que cet importun s’en allât.

--Excusez-moi, madame, dit-il en souriant, excusez-moi de vous aborder

avant de vous avoir été présenté. Malheureusement, je ne connaissais

personne qui pût me rendre ce bon office, et comme il s’agit d’une

affaire pressante...

--Avant tout, monsieur, qui êtes-vous? demanda madame Mareuil.

--Mon nom, madame, ne vous apprendrait rien. Je suis attaché au parquet,

et je viens prier M. votre fils de vouloir bien passer avec moi au

palais de justice.

Ce fut un coup de théâtre. Madame Mareuil et sa fille pâlirent à qui

mieux mieux. Louis se roidit contre l’émotion qui l’avait saisi, mais il

ne réussit pas à la cacher.

Madame Trémentin fit meilleure contenance, quoiqu’elle fût

personnellement intéressée dans la question qui s’agitait. Elle n’eut

pas l’air de se douter que son tour pourrait venir plus tard d’être mise

en cause, et que sa présence dans la maison de madame Mareuil, le

lendemain du crime, pourrait bien être mal interprétée.

Elle ne s’aperçut même pas que l’envoyé du parquet l’observait.

Quant à Georges, il avait jugé la situation dès le début; il ne se

faisait pas la moindre illusion, et il ne songeait qu’à soutenir le

frère d’Annette dans la difficile épreuve qu’il allait certainement

traverser.

--Monsieur, dit-il du ton le plus dégagé qu’il put prendre, vous arrivez

à propos. Louis et moi, nous parlions du lamentable événement auquel

j’ai assisté hier soir, à Boulogne... et je suppose que vous venez

chercher mon ami pour le mettre à même de renseigner la justice...

L’attaché fit un signe affirmatif.

--Eh bien, lorsque vous êtes entré, je lui proposais précisément d’aller

ensemble au palais, et de demander à être entendus par le juge qui

instruit cette affaire. Louis sait très-peu de chose, mais, moi, j’ai vu

l’assassin, et je puis donner son signalement.

--Vous êtes sans doute M. Alfred Caussade, peintre?

--Non... Caussade y était aussi... moi, je suis Georges Darès, auteur

dramatique... Je vois que vous êtes au courant de l’affaire.

--Oh! très-peu. J’ai vu par hasard la liste des témoins qui seront

cités, et j’y ai lu votre nom.

--Alors, monsieur, je puis accompagner mon ami Mareuil, qui sans moi

n’aurait presque rien à dire.

--Pardon, monsieur, le juge d’instruction vous appellera sans aucun

doute bientôt... mais, en ce moment, il n’a qu’un simple renseignement à

demander à M. Mareuil, un renseignement confidentiel... Je ne suis point

chargé de remettre les citations aux témoins, et c’est à titre officieux

qu’on m’envoie chercher M. Mareuil.

--Ne pourriez-vous me le demander ici, ce renseignement? dit Louis, qui

trouvait l’invitation suspecte.

--Mon Dieu, non, car j’ignore absolument de quoi il s’agit. Mais si vous

craignez d’être retenu trop tard, je puis vous rassurer. M. le juge

d’instruction vous attend dans son cabinet, et il ne vous y gardera pas

longtemps. Dix minutes d’entretien, peut-être... mais d’entretien

particulier... Ce n’est pas comme témoin que vous serez entendu.

--Alors je serais de trop, murmura Georges.

--Je le crois, et il vous faudrait attendre votre ami dans un couloir,

sur un banc, au milieu des gendarmes et des prévenus. Vous ne tenez pas

sans doute à subir ce désagrément, que M. Mareuil évitera, car il sera

reçu immédiatement.

Ce fut dit avec tant de simplicité que Darès, qui avait eu des soupçons

sur le personnage, reprit confiance.

Il se pouvait, après tout, qu’un magistrat voulût s’éclairer par une

conversation préalable avec un homme qu’on signalait à son attention

comme ayant été amoureux de madame Trémentin, mais qu’il n’était

nullement question d’arrêter.

--Du reste, continua l’aimable envoyé, je puis vous dire, pour vous ôter

toute inquiétude, que le juge qui vous prie de venir le voir doit être

connu de vous. C’est M. Pierre Mornas.

La figure de Cécile s’éclaira, et Georges dit à Louis que ce nom de

Mornas laissait indifférent:

--Vous avez rencontré souvent madame Mornas chez madame Aubrac, et moi,

j’ai vu quelquefois M. Mornas chez les Verdalenc. Je suis ravi qu’il

soit chargé de l’instruction. C’est un magistrat intelligent et

impartial...

--Vous pouvez ajouter: bienveillant. La démarche que je fais, par son

ordre, auprès de M. Mareuil, en est la preuve. D’autres procèdent sans

ménagement. M. Mornas pense qu’on peut interroger un honnête homme sans

le citer à comparaître. Votre ami n’aura qu’à se louer de lui.

--Fort bien, monsieur, dit Louis; veuillez prévenir M. Mornas qu’avant

une heure, je me présenterai à son cabinet.

--Dans une heure, M. Mornas n’y sera plus. C’est demain seulement que

s’ouvrira l’instruction, et aujourd’hui il va être appelé chez le

procureur général; aussi tient-il à vous voir immédiatement. Il m’a

demandé de vous ramener, si je vous trouvais chez vous, et puisque j’ai

eu la bonne fortune de vous y rencontrer, je me permets d’insister pour

que vous veniez avec moi. Vous y gagnerez, en ce sens que cette visite

indispensable sera plus vite faite. J’ai laissé ma voiture à l’entrée de

l’avenue, et les détours du palais me sont familiers. Je vous éviterai

l’ennui de vous égarer dans les corridors. Ces dames me pardonneront de

vous enlever, je l’espère, ajouta gracieusement le messager du parquet.

--Allez, mon fils, dit madame Mareuil avec la gravité d’une mère

romaine.

Annette serra la main de son frère pour lui faire comprendre qu’elle

était de l’avis de sa mère, et Cécile l’encouragea d’un coup d’œil. Elle

prit même la parole pour lui dire:

--Revenez promptement. Vous me retrouverez ici.

Darès pensa qu’elle aurait mieux fait de se taire, mais il se disait

aussi:

--Il faut qu’elle soit bien sûre d’elle et de lui pour commettre tant

d’imprudences, et je crois que Louis ne risque rien d’aller voir cet

excellent Mornas, qui a une si charmante femme. Si on voulait l’arrêter,

on n’y mettrait pas tant de formes.

--Je suis à vous, monsieur, dit Louis, qui avait hâte d’en finir.

L’ambassadeur du juge d’instruction ne se le fit pas répéter. Il salua

les dames et prit congé très-honnêtement de Georges Darès, qui

accompagna son ami jusqu’à la grille.

--C’est singulier pourtant, pensait le vaudevilliste. Il a au moins

cinquante ans, cet attaché au parquet. Il s’y prend diablement tard pour

entrer dans la magistrature!

L’attaché au parquet devait avoir, en effet, passé la cinquantaine, mais

il ne paraissait pas vieux. Il était de taille moyenne; il avait l’air

solide et une figure avenante que ses yeux déparaient un peu: des yeux

gris clair qui brillaient par moments et s’éteignaient presque aussitôt;

des yeux inquisiteurs.

Il portait toute sa barbe, et cette particularité suggéra une nouvelle

réflexion à Georges Darès:

--Je croyais que les magistrats étaient tenus de se raser, pensa-t-il.

Mais, après tout, on est peut-être moins rigoureux maintenant sur la

tenue. Et puis, celui-ci n’est encore qu’aspirant. Il coupera ses

moustaches quand il sera nommé substitut.

--J’espère que vous voudrez bien rester avec ma mère jusqu’à mon retour,

dit Louis Mareuil à son ami, en lui serrant la main.

--Je vous promets de vous attendre, répondit Georges. M. Mornas ne vous

retiendra sans doute pas longtemps, et je n’ai rien à faire aujourd’hui.

N’oubliez pas de lui dire que je suis à ses ordres, quand il lui plaira

de m’appeler... dites-lui a aussi que ma déposition sera

vraisemblablement la plus importante, car j’ai vu ce que personne n’a

vu. Et surtout, soyez prudent, ajouta-t-il tout bas, de bouche à

oreille.

Louis le rassura d’un geste insouciant et alla rejoindre dans l’avenue

l’attaché qui s’était éloigné par discrétion.

Louis, revenu d’un premier moment de surprise et d’inquiétude, ne

pensait plus qu’au bonheur d’être aimé de Cécile.

Ce poëte était ainsi fait, qu’il avait déjà presque oublié la

catastrophe à laquelle il devait de pouvoir espérer encore, et qu’il ne

se préoccupait pas du tout de savoir ce que dirait le monde de son futur

mariage avec la veuve du malheureux Trémentin, ni ce que pensait de ce

raccommodement prématuré le juge d’instruction qui cherchait l’assassin.

Il ne se rappelait même pas qu’aux termes de la loi, une femme qui vient

de perdre son mari est obligée d’attendre dix mois pour en épouser un

autre.

Il ne voyait que le but, et il y allait tout droit, sans avoir

conscience de ce qui se passait autour de lui et sans prendre souci des

obstacles qui lui barraient le chemin.

--Quel aimable homme que M. Georges Darès! lui dit, en se plaçant à sa

gauche, l’envoyé du parquet. Et avec cela beaucoup de talent. J’ai vu sa

dernière pièce l’autre jour. Jamais je ne me suis tant amusé. Vous êtes

bien heureux de le connaître! Il est votre voisin, je crois?

--Oui... il habite tout près d’ici... rue Condorcet, murmura

distraitement Louis Mareuil.

--Et M. Caussade, le peintre, demeure rue Duperré. Vous le connaissez

aussi, je crois?

--Beaucoup moins que Georges.

--Ah! je pensais que vous étiez avec lui en relations suivies. Mais, du

moins, vous l’avez rencontré hier, à ce dîner qui a si mal fini?

--Je l’ai rencontré... dans la rue. Je n’étais pas invité.

--Pardon! je croyais... on m’avait dit que vous étiez reçu chez madame

la baronne Aubrac, qui est, si je ne me trompe, la tante de la mariée.

Quel malheur affreux pour cette jeune femme, qui se trouve veuve le jour

même de ses noces! J’ai eu quelquefois l’honneur de voir madame Mornas,

qui s’intéresse vivement à elle et qui m’a dit qu’elle était charmante.

Je la plains de tout mon cœur.

Louis s’abstint de répondre à cette ouverture, et l’attaché n’insista

point sur les qualités de mademoiselle Aubrac.

Ils arrivaient à la grille qui ferme l’entrée de l’avenue Frochot, et sa

voiture était là: un grand coupé attelé d’un bon cheval, mais qui

manquait d’élégance. Le cocher portait une livrée défraîchie et des

gants de coton blanc qui n’étaient pas neufs.

On eût dit un de ces équipages que l’État met à la disposition de

certains hauts fonctionnaires tout le temps qu’ils sont en place, et qui

servent ensuite à leurs successeurs.

Louis Mareuil ne fit aucune attention à ces détails; mais il fut un peu

surpris de voir un homme assez mal vêtu et d’assez mauvaise mine

s’approcher pour ouvrir la portière.

C’était sans doute un de ces industriels du trottoir qui rôdent le soir

aux abords des théâtres, à seule fin de gagner quelques gros sous en

aidant les gens à descendre. Il passait là par hasard, et il ne voulait

pas manquer l’occasion d’empocher un pourboire.

L’attaché ne prit pas garde à cet individu et, toujours courtois, fit

monter le premier Louis Mareuil, qui ne résista que pour la forme,

n’étant pas disposé à prolonger un assaut de politesse.

L’attaché monta ensuite, et l’homme, après avoir fermé la portière,

grimpa lestement sur le siége, où il s’établit à côté du cocher.

Ce sans gêne était étrange, et Louis, devenu plus attentif, allait en

demander l’explication; mais l’attaché, qui lisait dans ses yeux,

devança la question qu’il allait lui adresser.

--C’est un ami du cocher, dit-il en souriant. Je suis venu dans une

voiture officielle. Elle est à nos ordres depuis dix heures du matin

jusqu’à six heures du soir, et c’est trop juste, car on ne peut pas

exiger que nous fassions à nos frais les courses du parquet. Mais aucun

de nous n’aura jamais l’idée de se montrer aux Champs-Élysées dans cette

vieille guimbarde. Et je vous prie de croire que si elle m’appartenait,

le cocher ne se permettrait pas de promener ses camarades.

Louis se tint pour satisfait. Il attachait peu d’importance à cet

incident, et il lui tardait de se remettre à rêver au bonheur qui

l’attendait après la désagréable corvée qu’il n’avait pas dépendu de lui

d’éviter.

Le messager du juge d’instruction était venu le déranger au moment où il

allait exposer à sa mère le plan que Cécile et lui avaient arrêté

ensemble, au bas de l’escalier de Saint-Vincent de Paul, sans se douter

que madame Aubrac et madame Mornas les voyaient. Le pauvre garçon

espérait bien reprendre l’entretien dans une heure, et faire partager

ses idées folles à madame Mareuil.

Il aimait beaucoup mieux penser à ses projets que d’entretenir avec un

inconnu une conversation banale; mais il comptait sans la loquacité de

ce personnage, qui tenait absolument à causer en route.

Le cheval avait pris un trot allongé, et le coupé brûlait le pavé. Ils

étaient déjà au faubourg Montmartre.

--De ce train, lui dit l’attaché, nous serons au palais dans dix

minutes. Mais j’ai des remords de vous avoir arraché à une réunion de

famille. Ces dames vont me maudire.

Et comme Louis ne soufflait mot, il reprit:

--M. Darès a bien voulu me désigner madame votre mère et mademoiselle

votre sœur... mais je n’ai pas osé lui demander le nom de cette dame qui

était avec elles. Vous avouerai-je que j’en mourais d’envie? Elle est

d’une beauté remarquable, et elle a, ce qui vaut mieux encore, une

physionomie sympathique. Serait-elle votre parente? Non... elle est en

grand deuil, et si elle était votre parente, vous seriez en deuil aussi.

Louis, surpris et choqué de cette question indiscrète, ne pouvait

cependant pas se dispenser d’y répondre, et il ne songea pas un seul

instant à mentir.

--C’est la veuve de M. Trémentin, dit-il sèchement.

--Comment! s’écria l’attaché, la veuve de M. Trémentin qui a été

assassiné hier! Il faut que vous me l’affirmiez pour que je le croie.

--Pourquoi donc, monsieur?

--Mais... parce que la mort tragique de son mari est si récente!...

Excusez mon étonnement... je ne réfléchissais pas que madame Trémentin

est sans doute l’amie...

--De ma sœur, oui, monsieur, la meilleure amie.

--Et elle est venue chercher près d’elle des consolations dont elle a

grand besoin... C’est tout naturel, et j’ai parlé trop vite. Madame

Mornas n’avait pas exagéré. Elle est ravissante, cette veuve de vingt

ans... car elle a tout au plus vingt ans, et le deuil lui va très-bien.

Louis ne releva pas cet éloge enthousiaste, et l’attaché reprit:

--Elle a vraiment du courage de maîtriser sa douleur pour aller voir une

amie, car enfin son mari a été tué sous ses yeux, à ce qu’il paraît...

et il n’est pas encore enterré. L’a-t-elle revu après l’événement?

Non... on l’aura emmenée, et je conçois qu’elle ait préféré ne pas

passer la nuit près d’un cadavre. Elle aura couché chez sa tante, qui,

je crois, habitait avec elle avant ce malheureux mariage.

Louis continuait à se taire, mais il commençait à trouver ce monsieur

très-agaçant et même quelque chose de plus. Un soupçon s’éveillait dans

son esprit, et ces propos singuliers lui donnaient fort à penser.

--Excusez-moi, monsieur, lui dit l’équivoque aspirant à la magistrature,

j’oublie que vous devez être vous-même très-affligé, et que mes

questions doivent vous fatiguer. Je me tais donc. Du reste, nous

touchons au but de notre voyage, et dans un instant, ce ne sera plus à

moi que vous aurez à répondre.

Le coupé avait descendu la rue Montmartre, traversé les Halles centrales

et arrivait à l’entrée du pont Neuf.

C’est bien le chemin le plus court pour aller au Palais de justice, et

pourtant Louis se demandait si c’était là qu’on le menait.

Louis connaissait assez mal le Palais et ses dépendances.

Au journal où il rédigeait, il n’était point chargé des comptes rendus

judiciaires, et pour cause, car il eût été tout à fait impropre à ce

travail. Il y faut des qualités qui manquaient absolument à ce poëte

exalté. On ne lui confiait même que par exception des missions de

reportage, et il s’en acquittait assez mal. Il avait trop d’imagination

pour relever exactement les faits qui se passaient sous ses yeux.

Quelquefois il les diminuait, plus souvent il les grossissait, mais il

ne les voyait jamais tels qu’ils étaient.

Et ce jour-là, particulièrement, Louis Mareuil était dans les nuages.

Il avait à peine regardé, pendant le trajet, ce singulier attaché au

parquet; il n’avait pas pris garde au chemin que suivait la voiture, et

il était vraiment un peu tard pour s’étonner des questions incessantes

de ce personnage et pour se demander où on le conduisait.

Le coupé, arrivé au milieu du pont Neuf, prit le quai de l’Horloge, et

fila rapidement le long des nouvelles constructions qui font face à

l’ancienne place Dauphine.

Louis ne savait pas au juste de quel côté de cet édifice compliqué se

trouvaient les cabinets des juges d’instruction. Il se souvenait

vaguement d’avoir entendu dire à ses camarades du journal qu’on y

arrivait par le boulevard du Palais. Le quai que suivait la voiture

aboutit à ce boulevard qui traverse la Cité. Il n’y avait donc pas lieu

de s’inquiéter, et cependant Louis n’était pas complétement rassuré.

Son compagnon, si expansif tout à l’heure, se taisait maintenant; il

affectait de regarder par la portière et de suivre avec intérêt la

marche d’un bateau-mouche qui remontait la Seine.

Tout à coup, la voiture lancée à fond de train obliqua d’abord à gauche

afin de ne pas tourner trop brusquement; puis, après avoir décrit une

courbe habilement calculée, elle enfila avec une précision remarquable

un corridor voûté qui s’ouvrait sur le quai, et s’arrêta au fond d’une

cour intérieure.

--Nous y sommes, dit l’attaché. Si vous voulez bien prendre la peine de

descendre, je vais vous montrer le chemin.

En même temps, il ouvrait la portière, et l’homme qui était grimpé sur

le siége se présentait pour l’aider à mettre pied à terre.

Louis remarqua alors deux gardes de Paris qui se tenaient à l’entrée

d’un couloir bordé des deux côtés de hauts bâtiments neufs.

Il commençait à comprendre.

--Où me menez-vous donc, monsieur? s’écria-t-il.

L’attaché avait déjà disparu, après avoir dit un mot au prétendu

camarade du cocher. Il montait un escalier dont Louis Mareuil

n’apercevait que les premières marches.

--Descendez. On vous attend, dit l’homme, qui avait bien la mine d’être

un agent de la sûreté.

Louis descendit, regarda autour de lui et comprit tout à fait.

Il était dans une cour où se promenaient des sergents de ville, et qui

ressemblait parfaitement à une cour de prison.

Il se rappela alors que la vieille préfecture de police a été

reconstruite il y a quelques années.

Les affreuses masures où étaient logés les bureaux ont fait place à des

édifices d’un aspect monumental.

Le cabinet du chef de la sûreté est à l’entre-sol, à gauche, au fond

d’un passage, celui que l’agent montrait à Louis d’un geste engageant.

C’est le chemin qui mène finalement à la cour d’assises et quelquefois à

la place de la Roquette.

Tous les criminels y passent avant d’entrer au Dépôt, qui est la

première étape de ce triste voyage.

--Allons! reprit l’homme.

Louis avait envie de lui sauter à la gorge, mais il contint sa colère et

il marcha. Il lui tardait de s’expliquer avec le soi-disant attaché au

parquet, qui devait être un commissaire de police ou un officier de

paix.

L’homme le suivit de très-près.

Ils passèrent entre les postes d’inspecteurs qui occupent les salles du

rez-de-chaussée, et ils arrivèrent au pied d’un escalier tournant.

--Montez! dit l’homme en s’effaçant pour lui céder le pas.

Les policiers le cèdent toujours aux gens qu’ils arrêtent; mais c’est à

seule fin de les empêcher de se sauver.

Leur politesse n’est que de la prudence.

A l’entre-sol, Louis déboucha dans ure grande antichambre où se tenaient

trois garçons de bureau, deux vieux et un jeune.

Cette pièce était meublée d’un poêle, d’une table et de deux fauteuils

usés.

L’homme en indiqua un à Louis, qui ne jugea pas à propos de s’y asseoir.

Les garçons de bureau en avaient vu bien d’autres, et cependant ils

examinaient avec une certaine curiosité ce jeune homme, qui était entré

la tête haute et qui n’avait pas la mine défaite des prévenus qu’on

amène en ce lieu redoutable.

Un garde se tenait au haut de l’escalier, pour s’opposer à une tentative

d’évasion.

Louis ne songeait guère à fuir. Il ne songeait qu’à se défendre, et il

s’y préparait.

L’agent s’était glissé dans une seconde antichambre qui fait suite à la

première.

Il reparut deux minutes après, et il fit signe à Louis de venir.

Louis ne demandait pas mieux. Il entra, et, après avoir traversé une

salle carrée où il n’y avait que des armoires garnies de cartons verts,

il se trouva dans un cabinet où un homme assis devant un bureau

écrivait, un homme qu’il reconnut aussitôt.

C’était le prétendu attaché au parquet.

--Enfin, monsieur, s’écria Louis Mareuil, vous allez m’apprendre ce que

signifie cette mauvaise plaisanterie. Vous êtes venu me chercher de la

part de M. Mornas, juge d’instruction, qui avait, disiez-vous, un

renseignement à me demander. Où est-il? je veux la voir.

--Vous le verrez bientôt, répondit froidement l’homme assis. Comment

vous appelez-vous? où demeurez-vous? quelle est votre profession?

--Vous moquez-vous de moi?

--C’est une formalité indispensable. Répondez; je n’ai pas de temps à

perdre.

--Mon nom! vous le connaissez, et mon domicile aussi, puisque vous êtes

entré chez moi pour m’attirer dans un piége infâme.

--Je vous rappelle que vous parlez à un magistrat, et je vous invite à

changer de ton.

--Un magistrat qui agit comme un mouchard! Vous vous êtes présenté en

prenant une qualité qui ne vous appartient pas.

--Si je vous avais dit qui j’étais, vous auriez peut-être refusé de me

suivre, et j’aurais été obligé de vous faire arrêter, sous les yeux de

votre mère et de votre sœur. C’est par égard pour elles que je n’ai pas

décliné ma qualité, et que j’ai laissé mes agents à l’entrée de l’avenue

Frochot. Vous devriez me remercier, et vous me répondez par des injures

qui ne sauraient m’atteindre. Prenez garde d’aggraver encore votre

situation.

--Ma situation!... de quoi suis-je donc accusé?

--Je m’étonne que vous me le demandiez... et je vous engage à ne pas

persister dans le système que vous paraissez avoir adopté. Vous savez

très-bien que vous êtes prévenu d’assassinat sur la personne de M.

Edmond Trémentin.

--Moi!... mais c’est absurde... je suis arrivé à Boulogne au moment où

le crime venait d’être commis... et Georges Darès a vu fuir le

meurtrier.

--Vous direz cela au juge d’instruction, et M. Darès sera entendu. Je ne

suis pas chargé de vous interroger, mais de vous faire écrouer.

--Vous m’envoyez en prison?

--Ce n’est pas moi qui vous y envoie. J’ai contre vous un mandat

d’amener qui va être converti en mandat de dépôt. Si vous refusez de me

fournir les indications que je viens de vous demander, je les inscrirai

d’office. Je vous répète que je n’ai pas de temps à perdre.

Louis pâlit horriblement, mais il se roidit contre l’émotion qui lui

serrait le cœur, et il dit d’une voix assez ferme:

--C’est bien, monsieur. Faites-moi donner de quoi écrire à ma mère.

--Je regrette de ne pas pouvoir accéder à votre désir. C’est le juge

d’instruction qui décidera si vous serez ou non mis au secret, et

jusqu’à ce qu’il ait statué, il m’est impossible de vous autoriser à

communiquer avec qui que ce soit.

Et, s’adressant à l’agent qui gardait la porte, le chef ajouta:

--Conduisez le prévenu au Dépôt.

Louis baissa la tête et ne répliqua pas un mot. Toute son assurance

était tombée. Il se sentait vaincu.

Dix minutes après, la porte massive de la prison se refermait sur lui.

C’en était fait de ses rêves de bonheur, et le malheureux se disait en

pensant à Cécile:

--S’ils allaient l’accuser d’être ma complice!

Le collier d'acier · 第 5 / 10 题