XVII

Le lendemain, qui était un dimanche, elle se réveilla tard. Sous les

stores baissés filtrait un beau soleil d’été. Confusément, toute rose

sous le désordre de ses cheveux dénoués, elle pensa que la journée

allait être chaude et qu’elle pourrait fort bien mettre sa robe de

broderie blanche...

Elle n’éprouvait plus de tristesse. Au contraire, l’impression flottait

en elle d’avoir fait un rêve très agréable dont elle ne se souvenait pas

bien. L’effort qu’elle tenta pour se rappeler la réveilla tout à fait...

Non elle n’avait pas rêvé... Heureusement!... Oh! oui heureusement!...

Et elle laissa échapper un joyeux petit rire. Son prétendu rêve, c’était

la réalité folle et charmante qui transformait lumineusement sa vie!

Dans sa pensée apparut le visage de Gérard tel que, la veille, elle

l’avait vu, tandis qu’il l’emportait... Elle eut le ressouvenir des

caresses dont il l’avait fait frissonner et elle songea, ravie:

--Je n’aurai pas à attendre trop longtemps pour le revoir... Il sera à

la messe de onze heures... Nous nous retrouverons, à la sortie, avant

que j’aille déjeuner chez père.

Bien que Jacqueline eût été élevée au couvent, ses croyances religieuses

étaient fort rudimentaires, volontiers frondeuses, plutôt négatives,

quoique, bien entendu, jamais elle n’eût réfléchi, une seconde même, aux

questions théologiques dont elle n’avait cure, toujours bien trop

absorbée par le présent pour s’inquiéter des choses de l’éternité.

Seulement, elle savait qu’une femme du vrai monde se déconsidère en ne

fréquentant pas l’église, chaque dimanche. Aussi, à moins qu’une veillée

tardive ne l’eût vraiment rendue trop paresseuse, vers le milieu de la

messe de onze heures, souvent plus tard, rarement plus tôt, elle

apparaissait à Saint-Philippe du Roule, sa paroisse, habillée avec un

soin coquet comme doit l’être une femme quand elle sait devoir soutenir,

à la sortie de la messe, l’examen de nombreux regards connaisseurs.

Car elle rencontrait là une foule de personnes amies--féminines et

masculines--avec lesquelles il était amusant de papoter un moment, à la

sortie, sous le porche, tandis que les coups d’œil, les saluts, les

potins, les flirts faisaient allégrement leur chemin, qu’une haie de

beaux messieurs, rangés sur le trottoir, devant les marches,

inspectaient le flot des pimpantes chrétiennes qui, pour la plupart,

éveillaient en eux des sentiments fort païens.

Mais, ce matin-là, Jacqueline était si fortement aiguillonnée par le

désir de retrouver Gérard, qu’elle fut à peine en retard.

Toute rosée d’avoir marché vite par cette chaude matinée de juin, elle

entra dans l’église, fraîche comme une petite fille sous sa fameuse robe

de broderie blanche et l’ombre rousse de sa capeline enguirlandée de

capucines.

L’église était pleine, car le _Grand Prix_ n’avait pas encore accompli

son œuvre de dispersion. Sous les hautes voûtes régnaient une chaude

température et une senteur mêlée d’encens et de poudre de riz. La clarté

qui trouait les pâles vitraux éclairait des nuques charmantes sous les

chapeaux fleuris, de claires toilettes d’été qui étaient un régal pour

les yeux, sur les jolis corps précieusement ornés.

Jacqueline passa, saluant en chemin force visages connus. L’affluence

des fidèles rendait les chaises inoccupées un objet rare. Aussi eut-elle

une moue, en se voyant menacée de rester debout. Mais dès qu’elle

s’immobilisa, dépitée et indécise sur la conduite à tenir, un vieux

monsieur très distingué s’empressa de lui offrir sa chaise. D’instinct,

elle trouva, pour le remercier, un sourire coquet. Puis, très sage,

ayant tout à fait un air de circonstance, elle s’assit et se mit à lire

machinalement.

Mais ses yeux seuls parcouraient les prières rituelles dont le sens lui

était tout à fait indifférent. Sa forme terrestre était bien là, dans

cette église où quelques âmes priaient sincèrement; mais son esprit

vagabondait, tout à Gérard, hanté agréablement par des souvenirs de la

veille qui lui faisaient relever la tête pour tâcher de découvrir, dans

l’assemblée des fidèles, la belle barbe fauve dont l’effleurement était

si doux...

Et elle pensa, agacée de ne pas apercevoir Gérard:

--J’aurais dû lui dire de m’attendre à la porte pour qu’il se place près

de moi!

La sonnette tintait éperdument. Elle s’agenouilla, comme tout le monde,

songeant:

--Je le retrouverai seulement à la sortie, comme nous étions convenus.

C’est long!...

Et elle pencha la tête, considérant le cuir pâle de son livre, pareil à

un carnet de visite. Aucune prière ne s’élevait de son cœur que

n’agitait ni crainte ni remords, car elle ne concevait pas du tout

l’idée d’un Dieu sévère qui pourrait lui demander compte de l’usage

donné à sa juvénile beauté.

De par la cérémonie du baptême, elle avait été faite chrétienne quand

elle était un bébé inconscient. Mais d’action, de pensée, d’âme, elle

n’était, devenue femme, qu’une petite païenne qui avait pour dieu son

plaisir et reléguait candidement dans le même domaine les mystères de la

religion et les histoires fabuleuses qui avaient jadis stupéfié sa

cervelle de fillette.

La dernière partie de la messe lui sembla interminable; et, dès qu’elle

vit quelques assistants se lever pour sortir, prestement, avec un

semblant de signe de croix, comme une enfant ravie de recouvrer sa

liberté, elle sortit une des premières.

Tout de suite, du haut des marches, au milieu d’un groupe masculin que

dominait sa grande taille, elle aperçut Gérard dont le regard était

arrêté sur les portes qu’ouvrait, larges, un invisible sacristain.

Il la vit aussitôt. Et une telle expression flamba dans ses yeux que,

vraiment, si une forte éducation de femme du monde n’avait arrêté

Jacqueline, d’un bond, elle eût été se jeter dans ses bras pour qu’il

l’emportât comme la veille, ainsi qu’une précieuse petite chose...

Mais dressée par la civilisation, elle était incapable d’une conduite

aussi folle. Très maîtresse d’elle-même, sans hâte, elle répondait aux

saluts, serrait des mains amies, souriait en causant, sans perdre un des

mouvements de Gérard qui louvoyait à travers la foule pour venir jusqu’à

elle.

Non moins circonspect qu’elle-même, il dit, s’inclinant, avec un salut

profond:

--Bonjour, chère madame. Vous allez bien, ce matin?

Sa main enveloppait les doigts qu’elle lui donnait. L’étreinte qu’elle

sentait frémissante la fit tressaillir toute, avivant son souvenir... Ce

fut comme une onde merveilleuse qui passait sur elle et colorait, une

seconde, son visage rayonnant.

--Que vous est-il donc arrivé? ma petite. Vous avez la joie--ou

l’amour--plein les yeux! lui lança la comtesse Haudry qui, étant sur le

retour, supportait mal l’éclat des jeunes femmes.

Mais Jacqueline ne se laissait jamais désarçonner. Rieuse, elle riposta,

audacieusement:

--Dites plutôt que je suis grisée de soleil. Il fait si beau! Jamais

plus je n’ai trouvé qu’il peut être délicieux de vivre!

D’instinct, elle se détourna pour cacher la lumière trop vive de son

regard; et ses prunelles étincelantes rencontrèrent les yeux de Gérard

qui ne la quittaient point, remplis d’une allégresse orgueilleuse et

passionnée.

Sans crainte d’être entendue, elle lui demanda tranquillement:

--Je vais déjeuner chez mon père, rue de Bourgogne, m’accompagnez-vous

un peu par les Champs-Élysées?

--Oui, si je ne suis pas indiscret...

Taquine, elle fit:

--Vous craignez de l’être?... Alors, prudemment, laissez-moi aller

seule...

--Je vais vous dire, en route, ce que je pense d’un pareil conseil...

Ils descendirent les marches, l’un près de l’autre. Le flot des fidèles

s’écoulait. Rendus à eux-mêmes, ils s’engagèrent sous la voûte ombreuse

des marronniers de l’avenue d’Antin.

Jamais plus ardemment, peut-être, Jacqueline n’avait joui de se savoir

jolie et désirable comme le lui murmurait le regard de Gérard tandis

que, la voix assourdie, il lui disait, en termes délicats et ardents, le

bonheur qu’elle lui avait donné.

Elle l’écoutait, de nouveau enivrée par les mots d’amour, par la soif

d’elle dont elle le sentait brûlé; et, à son tour, l’aimant de tout son

être satisfait, tendre pour lui répondre...

Autour d’eux, dans les Champs-Élysées que midi faisait solitaires,

s’épandait la splendeur de l’été qui dorait les branches, découpait

l’ombre des marronniers sur le sable des allées et rosait le visage

radieux de Jacqueline, si jeune dans la fraîcheur de sa robe blanche,

sous son ombrelle claire.

--Line, je vous attendrai demain.

Elle secoua la tête, malicieusement; et sa bouche, libre de toute

voilette, était si attirante qu’il eut une exclamation:

--Jacqueline, mon amour, soyez généreuse... Ne souriez pas ainsi... Sans

quoi, je serai incapable de résister à la tentation de prendre vos

lèvres, sans souci des passants, là, tout de suite... Si vous croyez que

ce n’est pas un vrai supplice de vous avoir ainsi près de moi, comme une

dame étrangère...

--Quand vous pensez un tas de choses... intimes, n’est-ce pas? Aussi

bien, je vais vous dire adieu pour ne pas vous faire souffrir

davantage!...

Au bord du trottoir, elle s’arrêtait. Elle lui tendait la main, car elle

était presque devant la maison de son père et elle jugeait prudent de ne

pas arriver sous l’escorte de Gérard. Un regret fou criait en elle de

devoir lui dire adieu.

Tout à coup, il lui était devenu nécessaire comme l’air pour respirer...

Mais elle était trop coquette pour en rien témoigner.

Il insistait, une fièvre dans le regard.

--Line, je ne veux pas que vous partiez encore!

--Oh! si... Il est déjà tard!

--Line, petite adorée, dites-moi que vous viendrez demain...

Une indéfinissable moue, moqueuse et tendre, soulevait ses lèvres.

--Je ne sais pas... Je vous enverrai un bleu si je puis... Au revoir,

mon ami.

Ses lèvres s’entr’ouvrirent pour un invisible baiser. Puis, vive, elle

se détourna et traversa la rue sans se retourner, si violente envie

qu’elle en eût, très sûre d’offrir à celui qui la contemplait une

exquise silhouette de Parisienne très chic.

Toutefois, au moment de s’engouffrer sous la porte cochère, elle eut un

mouvement de tête en arrière, craignant qu’il ne fût parti déjà...

Mais non, comme elle l’espérait, il était resté sur le trottoir, pour la

voir s’éloigner. Alors, elle lui sourit, lui envoya un joli petit signe

de tête avec un regard d’amoureuse, et disparut sous la haute porte

devant laquelle stationnait un concierge galonné qui la dévisagea

sournoisement.

Ce matin-là, elle fut, pour présider le déjeuner dominical offert par

son père à des amis intimes, une adorable maîtresse de maison,

prévenante, rieuse, spirituelle, avec des audaces drôles de langage qui

lui donnaient une telle saveur, que ses vieux convives masculins en

étaient, à la fois, tout épanouis et troublés par l’obscur regret de

leur jeunesse enfuie. Elle fleurait l’amour qui illuminait sa chair, son

regard, son sourire. Dans l’allégresse de sentir Gérard tout à elle, de

savoir que l’heure délicieuse de la veille ressusciterait dès qu’elle le

voudrait, elle en oubliait totalement son inquiétude au sujet de

Chartrans.

Elle eut un sursaut brusque quand, les hôtes du conseiller partis, il

lui dit tout à coup, venant s’asseoir près du fauteuil où elle

rêvassait, le regard perdu dans le bleu intense du ciel d’été:

--Jacqueline, ma chérie, puisque nous voilà seuls, il faut que nous

causions un peu sérieusement.

Elle se redressa, saisie... Pourtant, il était impossible que son père

sût...

--Que nous causions de quoi? père, interrogea-t-elle. Ses mains

allongées sur le bras du fauteuil, elle se raidissait comme à l’approche

d’un choc.

--De Chartrans. J’ai reçu une lettre de lui.

--Ah!...

Lui, non plus, Chartrans, ne pouvait pas savoir... Alors pourquoi

écrivait-il à son père?... Et elle répéta, observant le conseiller qui

avait l’air un peu soucieux:

--Chartrans t’a écrit... à quel propos? père.

--D’abord pour s’informer très longuement de toi qui, paraît-il, ne lui

écris guère, ce dont il s’attriste et s’inquiète beaucoup.

--Je n’ai pas des loisirs comme lui, moi, fit-elle, impatiente.

--Cela, ma chérie, il n’en paraît pas du tout convaincu!... Bref, il

voudrait hâter votre mariage; et, dans ce but, il me prie, instamment,

de faire au ministère certaines démarches qu’il m’indique dans le but

d’avancer sa nomination très probable au Japon... Jacqueline, veux-tu

vraiment ce mariage?...

La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les yeux mi-clos, elle

resta un instant silencieuse, effrayée peut-être des mots qu’elle allait

dire. Puis, lentement, elle articula:

--Non, en somme, je n’y tiens pas. Je ne veux pas m’expatrier.

Le conseiller la considéra d’un œil attentif, étonné de cette

déclaration très nette, toute différente de celle que la jeune femme lui

avait fait entendre quelques semaines plus tôt... Mais, en définitive,

une telle résolution répondait trop bien à son propre désir pour qu’il

la combattît.

--Je crois, Line, que tu as raison. Évidemment, Chartrans est un garçon

de valeur, et il s’est très bien conduit pendant les derniers troubles

sur la frontière de Chine... Tu as lu ça dans les journaux?

--Non, je ne regarde jamais les nouvelles exotiques... Chartrans m’a

écrit, en effet, qu’il avait dû batailler contre des Chinois. Je n’en

savais rien...

--Soit... Enfin, cela c’est maintenant le passé. Il faut nous occuper du

présent. Pour ma part, je trouve que les avantages présentés par ce

mariage ne peuvent vraiment contrebalancer l’inconvénient de perpétuels

séjours au loin qui seraient inévitables. Seulement...

--Seulement?... répéta-t-elle avec le même regard qui ne voyait rien

autour d’elle. Un sentiment de délivrance la pénétrait en même temps

qu’un regret de devoir être sans pitié pour Chartrans.

--Seulement, si tu es tout à fait décidée, mieux vaudrait, par

délicatesse,--et par charité,--avertir ce garçon, qui m’a l’air d’avoir

pris tout à fait au sérieux votre vague projet.

S’il le prenait au sérieux!... Jacqueline ôta et remit une de ses

bagues, d’un geste nerveux.

--Bien entendu, père, il l’a pris au sérieux! C’est pourquoi je ne peux

pas, brusquement, lui dire que nous avions, c’est vrai, ébauché un

projet irréalisable. Si je lui écrivais cela, il serait capable de

laisser aussitôt son poste et de revenir par le premier paquebot... Et

je ne saurais plus qu’en faire, alors... Il me supplierait... Je

perdrais la tête et je serais capable de me laisser marier pour lui

faire plaisir... ce qui serait une sottise que je n’aurais pas ensuite

assez de jours pour regretter. Non, non, il ne faut pas lui envoyer tout

de suite un refus bien clair. Je vais le préparer de mon mieux, bien

gentiment, lui laisser entendre que j’hésite, etc... Comme cela, le

temps passera, et j’aurai le loisir de m’arranger pour son retour.

--Pauvre diable! fit le conseiller, d’autant plus compatissant qu’il

était certain de n’avoir plus à redouter Chartrans. Il avait l’air de

t’aimer sincèrement... Tâche de ne pas le faire trop souffrir. C’est

dommage qu’il n’ait pas un poste à Paris... Alors, votre mariage aurait

été possible.

Jacqueline ne répondit pas. L’idée d’appartenir à Pierre Chartrans lui

paraissait maintenant monstrueuse. Pour elle, il n’était que l’étranger

indifférent. Toute, elle était à l’autre qui avait su éveiller en elle

l’amoureuse endormie...

Toujours nonchalamment allongée dans son fauteuil, elle songeait,

respirant les roses couleur de sang qui se fanaient à son corsage, aux

paroles qu’elle écrirait à Chartrans, en des lettres de plus en plus

rares, qui dénoueraient, sans éclat, le lien qu’elle avait stupidement

laissé attacher entre eux...

L'absence · 第 24 / 28 题