«Jacqueline, votre père se trompe, n’est-ce pas? Vous êtes mienne
toujours. Télégraphiez réponse. Je suis fou.»
Elle lut, puis relut le télégramme, les sourcils soudain froncés,
mordant ses lèvres avec colère.
Oui, Chartrans était fou, fou d’avoir envoyé une telle dépêche, fou de
s’obstiner à ne pas vouloir comprendre le pourquoi, depuis trois mois,
de ses mots si brefs et si espacés, puis de son silence...
Le télégramme venait de lui être remis au moment où elle ôtait son
chapeau, rentrant de faire quelques courses. Et maintenant, avec la
grande épingle qu’elle tenait à la main, elle déchiquetait rageusement
le papier, frémissante, irritée.
Ah! quand donc enfin serait-elle délivrée de cet amoureux obsédant, qui
ne voulait pas admettre la vérité!... Cependant, elle s’était bien
appliquée à la lui faire entrevoir dans les rares billets envoyés depuis
sa liaison avec Gérard, et aussi dans la lettre que son père avait
accepté la mission de lui écrire, pour préparer l’annonce définitive de
la rupture.
Parce qu’elle avait changé, il lui semblait que Chartrans devait,
nécessairement, avoir subi une semblable évolution; et elle ne lui
pardonnait pas de demeurer attaché, avec cette immuable constance, à un
projet qui lui était odieux à elle-même.
Et pourtant... pourtant, ainsi qu’elle le voulait, il avait dû
pressentir la vérité, car ses lettres, implorant les nouvelles qu’elle
ne lui envoyait plus, étaient tristes, angoissées, les dernières
affolées et suppliantes, bien qu’alors la lettre de M. Sourdis ne lui
fût pas encore parvenue.
Reprenant le télégramme lacéré, elle murmura, la bouche volontaire et
méchante:
--Décidément, il faut en finir, tant pis! Je suis à bout de ménagements.
D’ailleurs, sa mission va être terminée. Je ne peux pas le laisser
revenir sans qu’il sache que tout est rompu entre nous. Je lui écrirai
demain matin.
Demain... Pas le soir même, parce que Gérard dînait avec elle! C’était
pour lui qu’elle était de passage à Paris, pendant cette première
quinzaine de septembre où, leurs relations absentes, ils pouvaient se
voir librement, sans avoir à redouter, de plus, la perspicacité du
conseiller, encore aux eaux, et celle de Mme de Croissy, qui était en
son château de Lorraine, pour les chasses.
Ainsi, Jacqueline pouvait aisément s’abandonner à un amour qui
l’enivrait comme un philtre. Vraiment, Gérard en était venu à tenir en
son cœur une place que nul autre n’avait encore possédée. Éprise de lui,
presque autant que d’elle-même, elle l’aimait pour la passion qu’elle
lui inspirait, pour la sincérité, les délicatesses, la fougue de son
amour qu’elle savait supérieurement entretenir.
Car elle était bien la savoureuse maîtresse qu’il avait pressentie à
Venise, caressante, coquette, avec des lubies dont les retours étaient
délicieux; gardant une discrète et fine élégance de femme du monde, même
en ses abandons, lui offrant un corps adorable, des grâces de petite
chatte câline et un esprit fantasque, drôle, riche d’imprévu.
Consciente de sa puissance, elle en usait avec un art incomparable, peu
à peu envahie par l’éblouissante vision d’un mariage possible avec lui
où elle pourrait bien l’amener, si elle savait l’enlacer suffisamment
dans ces liens de la chair que l’ambitieuse volonté de l’homme ne
pourrait plus rompre.
Et réellement, elle était en très bonne voie. La petite fugue où il
l’avait entraînée en Hollande les avait singulièrement rapprochés.
Exaspéré de la voir très mal, dans la grande foire de Trouville, où une
légion de regards les observait, il avait supplié:
--Venez passer quelques jours dans un endroit où nous serons seuls un
moment. Laissez-vous emmener, mon amour.
Et, sans grande hésitation, elle avait cédé, insouciante de l’imprudence
d’une pareille équipée qui était une tentation bien trop forte pour sa
sagesse.
Ce court voyage avait été un vrai rêve d’amoureux, mêlant leurs deux
vies dans une intimité que Jacqueline avait su rendre exquise. Mais
depuis lors, elle avivait le besoin d’elle dont elle voyait Gérard
dévoré, en ne prodiguant pas le don de sa précieuse petite personne,
plus souvent espéré qu’accordé.
Il arrivait de chez Anne de Croissy, et dans les lettres où il la
suppliait de revenir quelques jours à Paris, elle l’avait senti
tellement possédé par sa passion, qu’elle s’était fait une fête de leur
brève rencontre, qui allait ressusciter un instant les jours charmants
de Delft et de Harlem. Et voilà que la dépêche de Chartrans venait
culbuter sa joie, l’agiter d’un souci dont elle ne pouvait se
détacher...
Énervée, elle répéta encore, rejetant la dépêche froissée:
--Oui, il faut en finir, je vais aller au télégraphe et lui répondre
tout de suite. Ce sera plus simple qu’une lettre.
Les joues en feu, la main tremblante, elle piqua dans son chapeau
l’épingle qui venait de déchirer le papier... Humble chiffon qui, à
travers la distance, lui avait apporté le cri désespéré d’un pauvre
homme trahi.
Au passage, elle jeta à la femme de chambre, qui travaillait dans son
cabinet de toilette, un rapide:
--Je reviens dans un moment.
Puis, vite, elle partit au télégraphe, petite nuée d’orage qui détenait
la foudre.
Elle répétait, résolue et exaspérée:
--Il faut en finir... Il faut...
Cependant, entrée dans la salle maussade où, derrière les guichets, les
employés accueillaient, sans empressement, les demandes du public, elle
s’effara, au moment de rédiger la phrase précise qui ne laisserait plus
de doutes à Chartrans... Comme si Pierre, recevant le mot qui lui ôtait
tout espoir, allait aussitôt apparaître, réclamant en maître les droits
qu’il se jugeait sur elle.
Et, lâchement, elle télégraphia:
«Soyez calme. Lettre suit.»
Elle fut si enchantée de cette rédaction vague que, brusquement, sa
fièvre tomba et, allégée, elle se sentit toute joyeuse.
C’était parfait cette phrase qui lui faisait gagner du temps et
n’expliquait rien...
Elle tendit le papier à l’employé avec un si charmant sourire qu’il en
prit l’air aimable et eut des manières d’homme du monde pour lui rendre
la monnaie. Elle le remercia d’un joli signe de tête et, les nerfs
calmés, elle laissa retomber derrière elle, la lourde porte du bureau.
Sans hâte, cette fois, elle se prit à marcher dans la rue que l’été
faisait calme, comme une rue de province; reprise toute par la pensée de
Gérard qui la faisait frémir d’une attente heureuse.
Elle ne songeait même pas à la dépêche qui s’en allait très loin briser
un cœur. Tout au plus, vaguement, elle se disait, ainsi que l’on pense à
une corvée:
--Demain matin, il ne faut pas que j’oublie d’écrire à Chartrans cette
malheureuse lettre!... Je lui annoncerai la chose bien doucement car, en
définitive, c’est gentil à lui d’avoir tant tenu à moi. Mais, tout de
même, il était devenu ennuyeux à se cramponner ainsi à son idée.
Elle sonna chez elle.
--M. de Brye est au salon qui attend madame.
Aussi rapidement qu’un souffle de tempête balaye des feuilles mortes,
les mots chassèrent de son esprit toute pensée étrangère à l’aimé.
Debout dans le salon, il l’attendait, frémissant d’impatience.
--Enfin! Line adorée, vous voilà!
Elle rejeta la porte derrière elle; et, avec un cri d’allégresse, elle
courut à lui:
--O mon Gérard, comme c’est délicieux de nous retrouver!