Ce fut seulement quand elle se trouva toute seule, dans la voiture qui
la ramenait par les Champs-Elysées, qu’elle reprit nettement conscience
d’elle-même.
Alors un tressaillement la secoua toute au souvenir de ce qui venait de
se passer, dont elle était étourdie et stupéfaite, elle qui, depuis tant
d’années, se jouait dans le feu, ainsi qu’une petite salamandre. Comment
celui-là avait-il été plus habile que les autres et su la prendre alors
que, cependant, elle était si résolue à se garder pour un nouveau
mariage qui lui assurerait la fortune dont elle ne pouvait se passer?
Machinalement, elle regardait autour d’elle dans l’avenue que la voiture
traversait, comme si elle eût dû voir tout changé par ce bouleversement
subit de sa vie. Le ciel se moirait de rose sous la lueur du couchant
qui flamboyait derrière l’Arc de Triomphe. Les voitures montaient vers
le Bois. Les piétons flânaient sous les têtes feuillues des marronniers,
dans les Champs-Élysées, où jouaient des tout-petits... C’était le décor
familier à sa vue, le rayonnement des crépuscules d’été dont elle savait
la lumière douce à sa jeune beauté.
Alors elle murmura, et une moue drôle soulevait sa lèvre:
--Qu’est-ce que j’ai fait là!... Dans quelle équipée me suis-je lancée?
Elle était décidément très saisie de ce dénouement dont elle n’avait pas
prévu la possibilité, saisie et un peu dépitée aussi d’être, sans
l’avoir voulu, descendue de son piédestal. Mais elle n’éprouvait nulle
envie de pleurer, de s’irriter ou de se condamner, trop accoutumée à
voir vivre, autour d’elle, dans le monde, de pareilles aventures, pour
prendre la sienne au tragique et considérer sa faiblesse comme une
déchéance.
D’ailleurs, si, depuis son veuvage, elle était demeurée honnête femme,
au sens courant du mot; si, pour la première fois, en somme, malgré les
apparences mises contre elle très souvent, elle venait de franchir le
pas décisif, tant de flirts très osés l’avaient conduite fort loin dans
les sentiers de traverse, que la dernière étape franchie n’était point
pour la troubler autrement...
Elle avait un amant, soit... Et sans l’avoir cherché, par une surprise
que... eh bien, en toute sincérité, qu’elle ne regrettait pas du tout;
car elle venait de passer des minutes charmantes... Gérard de Brye était
beau garçon, très chic, très épris, et s’entendait en artiste à le lui
prouver...
Elle-même s’estimait bien libre de disposer de sa précieuse personne,
selon son propre agrément. La nature et le monde l’avaient dépourvue
d’un gênant respect pour les préjugés et vieilles règles de la morale,
et avaient fait d’elle une véritable Ève moderne, dominée par
l’insatiable besoin de plaire, sceptique et curieuse--nullement
prude--gourmande de sa propre jouissance, soucieuse par-dessus tout
d’être adulée, choyée, adorée... Et Gérard avait si bien réussi à
satisfaire ses instincts de petit animal féminin, dont la destinée
semblait être d’affoler les hommes!...
Vraiment, de la scène qui venait de se passer, il ne lui restait qu’une
lassitude délicieuse; aux lèvres, un goût très fort de baisers, et, dans
tout l’être, une soif de goûter largement à la vie qui s’ouvrait ainsi
tout à coup devant elle.
Ce que serait l’avenir de cet amour, elle ne se le demandait même pas.
L’enivrement de l’heure présente lui suffisait; et il lui avait paru
tellement exquis de s’abandonner au tourbillon où l’emportait Gérard,
qu’elle s’étonnait naïvement d’avoir, tant d’années, vécu insouciante
d’une pareille volupté.
Non certes, elle ne regrettait pas ce qu’avaient fait le hasard, la
volonté de Gérard et sa propre défaillance. Incapable de calcul, elle
n’était pas effleurée par l’idée que, séduit au point où l’était Gérard,
elle eût pu, peut-être, le conduire au mariage, avec un peu d’adresse et
de diplomatie... Et, chose étrange, pas davantage, dans le désarroi de
sa pensée, elle ne songeait à Chartrans... Comme en un trou sans fond,
il semblait que son souvenir se fût soudain abîmé, la délivrant de tout
souci et de tout remords à son égard.
Une sorte de songe intérieur la berçait, mais aussi la grisait, tel un
parfum capiteux, et les paroles de Gérard bruissaient à son oreille en
un chant dont elle demeurait tressaillante.
Avec la même impression de se mouvoir dans un rêve enchanté, elle
s’habilla pour dîner en ville, causa, rit, fut très coquette. De son
cœur en fête, un rayonnement s’épandait sur sa chair dorée, illuminait
ses yeux, errait sur sa bouche, lui donnant une séduction troublante qui
faisait graviter tous les hommes vers elle et lui valait, de la part des
femmes, des regards sans bienveillance.
Quand, à minuit, elle rentra chez elle, ramenée par son père, elle
aperçut, posée sur son bureau, la lettre de Chine qui lui avait été
remise quand elle partait de chez elle, et que sa femme de chambre avait
sortie de sa poche, toujours close, mais froissée...
Alors elle eut un sursaut si violent qu’elle frissonna. Soudain, le
vertige se dissipait. Elle se trouvait face à face avec les faits.
Chartrans!... Ah! oui, Chartrans, qui la considérait comme sa fiancée...
Qu’allait-elle faire avec lui! Heureusement qu’il était là-bas, en
Chine.
Elle rejeta son manteau et, soucieuse pour la première fois, depuis
qu’elle avait quitté Gérard, elle s’enfonça dans sa bergère, ses doigts
tourmentant l’enveloppe fermée. Avec une moue dépitée, elle mordillait
ses lèvres et marmotta anxieuse:
--Comment vais-je m’en tirer avec lui?... Je ne peux pourtant pas lui
dire la vérité... Et je ne veux pas... oh! non! je ne veux pas être sa
femme...
Un frisson de révolte l’ébranla. Maintenant qu’elle était toute à
Gérard, cela lui paraissait une invraisemblable histoire qu’elle eût dû
épouser ce Pierre Chartrans. De très bonne foi, elle pensait que, pour
lui faire plaisir seulement, elle s’était, un moment, prêtée à son
désir, lui avait promis ce qu’il souhaitait, afin de lui adoucir
l’amertume du départ, comme on promet une friandise aux enfants pour les
envoyer loin... Mais, vraiment, elle avait été trop généreuse. C’eût été
insensé un tel mariage... Insensé... Et impossible, après ce qui venait
de se passer!...
Si légère fût-elle, Jacqueline avait cependant assez de délicatesse pour
juger,--à cette heure, du moins,--qu’elle ne pouvait devenir la femme de
Pierre Chartrans, à son retour, après que, pendant son absence, elle
avait trouvé charmant de devenir la maîtresse de Gérard de Brye... Même
à cette époque à venir, leur liaison fût-elle finie.
Oui, certes, il fallait rompre avec Chartrans, accepté par raison. Et
tout de suite, sans hésitation, elle s’y décidait, avec la cruauté
inconsciente de ceux qui n’aiment pas... Ainsi qu’une enfant capricieuse
rejette un jouet qui ne l’amuse plus...
Le difficile seulement était de faire accepter cette rupture à
Chartrans...
Elle répéta encore, frappant le tapis d’un pied nerveux:
--Comment vais-je m’y prendre avec lui?... Il avait l’air de tellement
tenir à ce projet!... Pourtant, dans mes lettres, il aurait bien pu
deviner que j’étais sans enthousiasme... Que m’écrit-il encore?...
Ses doigts fébriles tordaient le papier, cherchant à pénétrer le mystère
de ces feuilles qu’elle redoutait de lire... Ah! pourquoi fallait-il
qu’elle eût ce souci de Chartrans, alors qu’elle aurait voulu demeurer,
ce soir, toute à Gérard, revivre l’heure inattendue et adorable qu’elle
lui avait due!
D’un geste vif, tout à coup, elle déchira l’enveloppe et lut:
«Ma chère aimée, j’ai dû laisser partir sans lettre le dernier courrier
parce que nous venons d’avoir à subir une nouvelle petite échauffourée,
comme les journaux ont dû déjà vous l’apprendre...
Jacqueline secoua la tête. Vaguement, quand elle s’ennuyait trop fort,
elle parcourait un journal, chapitre des faits divers ou feuilleton; et
nul ne lui avait parlé de ces événements sur la frontière de Chine...
Sans doute, ils s’étaient déroulés pendant qu’elle était en Italie...
Elle continua:
«Les mineurs de la région toute voisine de notre ville étaient en pleine
révolte contre les mandarins; et ils ont trouvé l’occasion bonne pour se
ruer sur les établissements européens, que la police chinoise ne se
mettait guère en peine de protéger. Des placards révolutionnaires
avaient excité contre nous l’hostilité des Jaunes, tout au moins du
peuple de vagabonds, de misérables, aux instincts de bandits, qui
pullulent toujours dans les villes chinoises...
«Je ne suis pas autrement sûr que les mandarins n’aient pas trouvé
parfait de déverser sur nous le mouvement commencé contre eux...
Toujours est-il qu’il nous a, très vite, fallu voir que nous devions
compter sur nous seuls pour nous défendre... Et nous nous sommes
défendus... très crânement! Nous avons pu sauver à peu près la mission
catholique, dont les membres étaient venus se joindre à nous pour
repousser les assaillants qui ressemblaient fort à des bêtes déchaînées.
«Enfin, nous en avons été quittes pour quelques magasins pillés et
incendiés, pour quelques nuits d’énervante faction, dans l’attente d’une
attaque; pour des coups de feu échangés, avec une rage égale, entre les
deux partis, et qui, hélas! ont emporté trois d’entre nous et blessé
plusieurs, plus ou moins grièvement...
«Ma Jacqueline chérie, tant chérie! si moi seul avais été en jeu, je ne
regretterais pas ce brutal incident qui m’a obligé à sortir de moi-même,
à oublier un moment la déception qui m’avait encore une fois meurtri,
parce qu’aucune lettre de France ne m’était venue de vous...
«Tous mes camarades, eux, en avaient de bonnes lettres!...
«Jacqueline, je sais que les ferventes mondaines comme vous ont une
existence très remplie... Mais vos occupations, mon amour, sont-elles à
ce point absorbantes que vous ne puissiez en distraire un instant, pour
me faire la charité de quelques lignes de souvenir à chaque courrier,
comme vous feriez l’aumône à un misérable?...
«Que voulez-vous que j’imagine?... Quand on aime, est-ce que les
frivoles distractions qui vous prennent toute existent même?... Est-ce
qu’on trouve un plaisir comparable à celui de faire tressaillir de joie
l’être qui est cher?
«Ne dites pas que je suis exigeant... Vous le savez bien que c’est vrai,
ce que j’écris là!... Ah! vous seriez autre, si vous m’aimiez un peu...
oui, un peu seulement, comme je vous aime, moi qui me ronge d’angoisse
et de souffrance à la seule idée de tous les jours, de toutes les nuits
surtout!... qu’il va me falloir encore passer, avant l’arrivée d’un
autre courrier...
«Tout juste, Jacqueline, ma trop adorée Jacqueline, il me reste un
fragile respect de la parole donnée pour demeurer ici encore quelque
temps, pour résister à la tentation de revenir tout de suite en France,
près de vous, y défendre mon trésor qui me semble menacé!... Par
quoi?... Par qui?... Ah! je n’ose y penser...
«Mais je suis à bout de résignation. Il me faut _vous_, mon bien
précieux, mon espoir, ma joie... Le plus difficile de ma tâche est
fait... Je vais, ces jours-ci, écrire au ministère pour demander mon
rappel. J’ai peiné, lutté, souffert, en mon âme, comme nul être au monde
ne peut le savoir... J’ai droit au retour... Je _veux_ revenir!»
* * * * *
Jacqueline laissa tomber la lettre... A coups précipités, son cœur
haletait dans sa poitrine, sous les dentelles de sa robe de soirée...
Oh! non, il ne fallait pas que Chartrans revînt... Non!... Alors pour ne
pas risquer de le voir reparaître, réclamant ses prétendus droits, il
fallait ne rien brusquer, l’amener doucement à la rupture, écrire de
moins en moins, et des lettres qui lui feraient pressentir
l’impossibilité du mariage projeté...
Elle pensa, et ses yeux devenaient humides, un vague remords agitait son
âme de dentelle, comme disait Chartrans, car elle n’était pas
méchante... seulement un petit être égoïste et frivole.
--Je crois qu’il tenait beaucoup à moi! C’est ennuyeux de lui faire de
la peine... Mais, vraiment, je ne peux pas l’épouser... Il se consolera
après le premier moment. Et, bien sûr, il rencontrera une autre femme
qui lui conviendra bien mieux que moi... Tout s’arrangera ainsi!...
Comme elle le souhaitait beaucoup, elle n’hésitait pas à croire qu’elle
voyait la vérité en la circonstance.
Mais, malgré son optimisme, elle demeurait hantée par le souvenir de
Chartrans qui troublait le charme de son rêve imprévu.
La tête sur l’oreiller, elle sanglota, énervée, fiévreusement désireuse
de la présence de Gérard, inquiète de savoir comment elle se délivrerait
de l’amour de Chartrans. Elle s’endormit lasse de pleurer, brisée
d’émotion.