XVI

Ce fut seulement quand elle se trouva toute seule, dans la voiture qui

la ramenait par les Champs-Elysées, qu’elle reprit nettement conscience

d’elle-même.

Alors un tressaillement la secoua toute au souvenir de ce qui venait de

se passer, dont elle était étourdie et stupéfaite, elle qui, depuis tant

d’années, se jouait dans le feu, ainsi qu’une petite salamandre. Comment

celui-là avait-il été plus habile que les autres et su la prendre alors

que, cependant, elle était si résolue à se garder pour un nouveau

mariage qui lui assurerait la fortune dont elle ne pouvait se passer?

Machinalement, elle regardait autour d’elle dans l’avenue que la voiture

traversait, comme si elle eût dû voir tout changé par ce bouleversement

subit de sa vie. Le ciel se moirait de rose sous la lueur du couchant

qui flamboyait derrière l’Arc de Triomphe. Les voitures montaient vers

le Bois. Les piétons flânaient sous les têtes feuillues des marronniers,

dans les Champs-Élysées, où jouaient des tout-petits... C’était le décor

familier à sa vue, le rayonnement des crépuscules d’été dont elle savait

la lumière douce à sa jeune beauté.

Alors elle murmura, et une moue drôle soulevait sa lèvre:

--Qu’est-ce que j’ai fait là!... Dans quelle équipée me suis-je lancée?

Elle était décidément très saisie de ce dénouement dont elle n’avait pas

prévu la possibilité, saisie et un peu dépitée aussi d’être, sans

l’avoir voulu, descendue de son piédestal. Mais elle n’éprouvait nulle

envie de pleurer, de s’irriter ou de se condamner, trop accoutumée à

voir vivre, autour d’elle, dans le monde, de pareilles aventures, pour

prendre la sienne au tragique et considérer sa faiblesse comme une

déchéance.

D’ailleurs, si, depuis son veuvage, elle était demeurée honnête femme,

au sens courant du mot; si, pour la première fois, en somme, malgré les

apparences mises contre elle très souvent, elle venait de franchir le

pas décisif, tant de flirts très osés l’avaient conduite fort loin dans

les sentiers de traverse, que la dernière étape franchie n’était point

pour la troubler autrement...

Elle avait un amant, soit... Et sans l’avoir cherché, par une surprise

que... eh bien, en toute sincérité, qu’elle ne regrettait pas du tout;

car elle venait de passer des minutes charmantes... Gérard de Brye était

beau garçon, très chic, très épris, et s’entendait en artiste à le lui

prouver...

Elle-même s’estimait bien libre de disposer de sa précieuse personne,

selon son propre agrément. La nature et le monde l’avaient dépourvue

d’un gênant respect pour les préjugés et vieilles règles de la morale,

et avaient fait d’elle une véritable Ève moderne, dominée par

l’insatiable besoin de plaire, sceptique et curieuse--nullement

prude--gourmande de sa propre jouissance, soucieuse par-dessus tout

d’être adulée, choyée, adorée... Et Gérard avait si bien réussi à

satisfaire ses instincts de petit animal féminin, dont la destinée

semblait être d’affoler les hommes!...

Vraiment, de la scène qui venait de se passer, il ne lui restait qu’une

lassitude délicieuse; aux lèvres, un goût très fort de baisers, et, dans

tout l’être, une soif de goûter largement à la vie qui s’ouvrait ainsi

tout à coup devant elle.

Ce que serait l’avenir de cet amour, elle ne se le demandait même pas.

L’enivrement de l’heure présente lui suffisait; et il lui avait paru

tellement exquis de s’abandonner au tourbillon où l’emportait Gérard,

qu’elle s’étonnait naïvement d’avoir, tant d’années, vécu insouciante

d’une pareille volupté.

Non certes, elle ne regrettait pas ce qu’avaient fait le hasard, la

volonté de Gérard et sa propre défaillance. Incapable de calcul, elle

n’était pas effleurée par l’idée que, séduit au point où l’était Gérard,

elle eût pu, peut-être, le conduire au mariage, avec un peu d’adresse et

de diplomatie... Et, chose étrange, pas davantage, dans le désarroi de

sa pensée, elle ne songeait à Chartrans... Comme en un trou sans fond,

il semblait que son souvenir se fût soudain abîmé, la délivrant de tout

souci et de tout remords à son égard.

Une sorte de songe intérieur la berçait, mais aussi la grisait, tel un

parfum capiteux, et les paroles de Gérard bruissaient à son oreille en

un chant dont elle demeurait tressaillante.

Avec la même impression de se mouvoir dans un rêve enchanté, elle

s’habilla pour dîner en ville, causa, rit, fut très coquette. De son

cœur en fête, un rayonnement s’épandait sur sa chair dorée, illuminait

ses yeux, errait sur sa bouche, lui donnant une séduction troublante qui

faisait graviter tous les hommes vers elle et lui valait, de la part des

femmes, des regards sans bienveillance.

Quand, à minuit, elle rentra chez elle, ramenée par son père, elle

aperçut, posée sur son bureau, la lettre de Chine qui lui avait été

remise quand elle partait de chez elle, et que sa femme de chambre avait

sortie de sa poche, toujours close, mais froissée...

Alors elle eut un sursaut si violent qu’elle frissonna. Soudain, le

vertige se dissipait. Elle se trouvait face à face avec les faits.

Chartrans!... Ah! oui, Chartrans, qui la considérait comme sa fiancée...

Qu’allait-elle faire avec lui! Heureusement qu’il était là-bas, en

Chine.

Elle rejeta son manteau et, soucieuse pour la première fois, depuis

qu’elle avait quitté Gérard, elle s’enfonça dans sa bergère, ses doigts

tourmentant l’enveloppe fermée. Avec une moue dépitée, elle mordillait

ses lèvres et marmotta anxieuse:

--Comment vais-je m’en tirer avec lui?... Je ne peux pourtant pas lui

dire la vérité... Et je ne veux pas... oh! non! je ne veux pas être sa

femme...

Un frisson de révolte l’ébranla. Maintenant qu’elle était toute à

Gérard, cela lui paraissait une invraisemblable histoire qu’elle eût dû

épouser ce Pierre Chartrans. De très bonne foi, elle pensait que, pour

lui faire plaisir seulement, elle s’était, un moment, prêtée à son

désir, lui avait promis ce qu’il souhaitait, afin de lui adoucir

l’amertume du départ, comme on promet une friandise aux enfants pour les

envoyer loin... Mais, vraiment, elle avait été trop généreuse. C’eût été

insensé un tel mariage... Insensé... Et impossible, après ce qui venait

de se passer!...

Si légère fût-elle, Jacqueline avait cependant assez de délicatesse pour

juger,--à cette heure, du moins,--qu’elle ne pouvait devenir la femme de

Pierre Chartrans, à son retour, après que, pendant son absence, elle

avait trouvé charmant de devenir la maîtresse de Gérard de Brye... Même

à cette époque à venir, leur liaison fût-elle finie.

Oui, certes, il fallait rompre avec Chartrans, accepté par raison. Et

tout de suite, sans hésitation, elle s’y décidait, avec la cruauté

inconsciente de ceux qui n’aiment pas... Ainsi qu’une enfant capricieuse

rejette un jouet qui ne l’amuse plus...

Le difficile seulement était de faire accepter cette rupture à

Chartrans...

Elle répéta encore, frappant le tapis d’un pied nerveux:

--Comment vais-je m’y prendre avec lui?... Il avait l’air de tellement

tenir à ce projet!... Pourtant, dans mes lettres, il aurait bien pu

deviner que j’étais sans enthousiasme... Que m’écrit-il encore?...

Ses doigts fébriles tordaient le papier, cherchant à pénétrer le mystère

de ces feuilles qu’elle redoutait de lire... Ah! pourquoi fallait-il

qu’elle eût ce souci de Chartrans, alors qu’elle aurait voulu demeurer,

ce soir, toute à Gérard, revivre l’heure inattendue et adorable qu’elle

lui avait due!

D’un geste vif, tout à coup, elle déchira l’enveloppe et lut:

«Ma chère aimée, j’ai dû laisser partir sans lettre le dernier courrier

parce que nous venons d’avoir à subir une nouvelle petite échauffourée,

comme les journaux ont dû déjà vous l’apprendre...

Jacqueline secoua la tête. Vaguement, quand elle s’ennuyait trop fort,

elle parcourait un journal, chapitre des faits divers ou feuilleton; et

nul ne lui avait parlé de ces événements sur la frontière de Chine...

Sans doute, ils s’étaient déroulés pendant qu’elle était en Italie...

Elle continua:

«Les mineurs de la région toute voisine de notre ville étaient en pleine

révolte contre les mandarins; et ils ont trouvé l’occasion bonne pour se

ruer sur les établissements européens, que la police chinoise ne se

mettait guère en peine de protéger. Des placards révolutionnaires

avaient excité contre nous l’hostilité des Jaunes, tout au moins du

peuple de vagabonds, de misérables, aux instincts de bandits, qui

pullulent toujours dans les villes chinoises...

«Je ne suis pas autrement sûr que les mandarins n’aient pas trouvé

parfait de déverser sur nous le mouvement commencé contre eux...

Toujours est-il qu’il nous a, très vite, fallu voir que nous devions

compter sur nous seuls pour nous défendre... Et nous nous sommes

défendus... très crânement! Nous avons pu sauver à peu près la mission

catholique, dont les membres étaient venus se joindre à nous pour

repousser les assaillants qui ressemblaient fort à des bêtes déchaînées.

«Enfin, nous en avons été quittes pour quelques magasins pillés et

incendiés, pour quelques nuits d’énervante faction, dans l’attente d’une

attaque; pour des coups de feu échangés, avec une rage égale, entre les

deux partis, et qui, hélas! ont emporté trois d’entre nous et blessé

plusieurs, plus ou moins grièvement...

«Ma Jacqueline chérie, tant chérie! si moi seul avais été en jeu, je ne

regretterais pas ce brutal incident qui m’a obligé à sortir de moi-même,

à oublier un moment la déception qui m’avait encore une fois meurtri,

parce qu’aucune lettre de France ne m’était venue de vous...

«Tous mes camarades, eux, en avaient de bonnes lettres!...

«Jacqueline, je sais que les ferventes mondaines comme vous ont une

existence très remplie... Mais vos occupations, mon amour, sont-elles à

ce point absorbantes que vous ne puissiez en distraire un instant, pour

me faire la charité de quelques lignes de souvenir à chaque courrier,

comme vous feriez l’aumône à un misérable?...

«Que voulez-vous que j’imagine?... Quand on aime, est-ce que les

frivoles distractions qui vous prennent toute existent même?... Est-ce

qu’on trouve un plaisir comparable à celui de faire tressaillir de joie

l’être qui est cher?

«Ne dites pas que je suis exigeant... Vous le savez bien que c’est vrai,

ce que j’écris là!... Ah! vous seriez autre, si vous m’aimiez un peu...

oui, un peu seulement, comme je vous aime, moi qui me ronge d’angoisse

et de souffrance à la seule idée de tous les jours, de toutes les nuits

surtout!... qu’il va me falloir encore passer, avant l’arrivée d’un

autre courrier...

«Tout juste, Jacqueline, ma trop adorée Jacqueline, il me reste un

fragile respect de la parole donnée pour demeurer ici encore quelque

temps, pour résister à la tentation de revenir tout de suite en France,

près de vous, y défendre mon trésor qui me semble menacé!... Par

quoi?... Par qui?... Ah! je n’ose y penser...

«Mais je suis à bout de résignation. Il me faut _vous_, mon bien

précieux, mon espoir, ma joie... Le plus difficile de ma tâche est

fait... Je vais, ces jours-ci, écrire au ministère pour demander mon

rappel. J’ai peiné, lutté, souffert, en mon âme, comme nul être au monde

ne peut le savoir... J’ai droit au retour... Je _veux_ revenir!»

* * * * *

Jacqueline laissa tomber la lettre... A coups précipités, son cœur

haletait dans sa poitrine, sous les dentelles de sa robe de soirée...

Oh! non, il ne fallait pas que Chartrans revînt... Non!... Alors pour ne

pas risquer de le voir reparaître, réclamant ses prétendus droits, il

fallait ne rien brusquer, l’amener doucement à la rupture, écrire de

moins en moins, et des lettres qui lui feraient pressentir

l’impossibilité du mariage projeté...

Elle pensa, et ses yeux devenaient humides, un vague remords agitait son

âme de dentelle, comme disait Chartrans, car elle n’était pas

méchante... seulement un petit être égoïste et frivole.

--Je crois qu’il tenait beaucoup à moi! C’est ennuyeux de lui faire de

la peine... Mais, vraiment, je ne peux pas l’épouser... Il se consolera

après le premier moment. Et, bien sûr, il rencontrera une autre femme

qui lui conviendra bien mieux que moi... Tout s’arrangera ainsi!...

Comme elle le souhaitait beaucoup, elle n’hésitait pas à croire qu’elle

voyait la vérité en la circonstance.

Mais, malgré son optimisme, elle demeurait hantée par le souvenir de

Chartrans qui troublait le charme de son rêve imprévu.

La tête sur l’oreiller, elle sanglota, énervée, fiévreusement désireuse

de la présence de Gérard, inquiète de savoir comment elle se délivrerait

de l’amour de Chartrans. Elle s’endormit lasse de pleurer, brisée

d’émotion.

L'absence · 第 23 / 28 题