L’idée du costume de «princesse byzantine» occupait si fort la
coquetterie de Jacqueline que la pensée de l’aller voir chez Gérard en
demeura pour elle tout à fait secondaire, pendant les premiers jours qui
suivirent la soirée de Mme de Croissy.
Toutefois quand, le samedi venu, elle dut s’habiller pour sortir, elle
mit un soin extrême à se faire aussi séduisante qu’elle savait pouvoir
l’être. Habituée à toujours suivre son caprice, sans observation ni
conseil à craindre, puisque nul n’avait droit de contrôle sur ses
actions,--sauf son père qui onques n’avait usé de ce droit,--elle n’eut
pas, à la réflexion, une seconde même d’hésitation sur l’à-propos de sa
visite chez Gérard de Brye. Vaguement, elle se disait bien que,
peut-être, elle aurait à le maintenir dans les limites de la sagesse.
Mais elle ne doutait nullement de pouvoir y réussir, autant qu’il lui
conviendrait. En somme, elle eût été fort déçue qu’il ne lui fît pas
goûter la saveur du fruit défendu auquel, par prudence, elle préférait
ne pas mordre tout à fait. Le mordiller suffisait à son plaisir.
Cette visite imprévue chez Gérard l’amusait beaucoup, par tout ce
qu’elle en attendait et en redoutait,--un peu... très peu... Elle était
enchantée de connaître le logis de cet homme qui lui semblait devenu sa
chose, et elle n’avait cure du «qu’en dira-t-on?»
Ce n’était, d’ailleurs, nullement la première fois qu’elle pénétrait
ainsi chez un hôte masculin,--très galant,--sous couleur d’y aller voir
quelque œuvre d’art, quelque collection curieuse... Et elle était
toujours sortie victorieuse à son gré de telles équipées.
Aussi jugeait-elle tout à fait inutile de s’emprisonner sous des lois de
prétendues convenances qui ne pouvaient intéresser une femme libre de la
tutelle conjugale.
Les règles de conduite, les obligations, les devoirs, elle les
abandonnait aux laides, aux vieilles dames et aux bonnes religieuses.
Pour sa part, elle leur tirait sa révérence avec une paisible
désinvolture, parce que l’adoration et l’indulgence de son père,
l’absence de toute direction morale et aussi la nature, avaient fait
d’elle une petite créature qui ne connaissait d’autre loi que son bon
plaisir.
Pas une fois, l’idée ne l’effleura que son fiancé eût peut-être trouvé
mauvais qu’elle s’en fût ainsi voir des costumes chez Gérard de Brye. Ce
fiancé, perdu en un pays sauvage, était tellement séparé d’elle, sorti
de sa vie!... En vérité, il y avait beau temps qu’il eût sombré tout à
fait dans l’oubli, s’il ne lui avait si souvent écrit, se rappelant à
elle de la sorte avec une fidélité obstinée...
Comme elle sortait, sa femme de chambre lui remit des lettres,--des
lettres de Chine, justement. Elle pensa:
--Ah! oui... C’était le jour... Je les lirai ce soir... Je suis déjà si
en retard...
Elle glissa l’enveloppe dans sa poche; et, vive, elle descendit
l’escalier, contente parce qu’il faisait un adorable temps, illuminé de
clarté blonde, qui sentait bon la verdure et les fleurs; parce qu’elle
se savait très jolie sous sa capeline fauve fleurie de capucines, et si
bien habillée par sa robe de grosse toile,--d’un bleu pâle de lavande,
ouvragée de broderies!...
Elle s’était trouvée très à son gré en inspectant une dernière fois son
image avant de sortir, et les regards des passants, dans la rue, lui
disaient qu’elle s’était bien jugée.
Aussi était-elle d’humeur charmante, remplie d’une tendre bienveillance
pour toute l’humanité, quand elle sonna chez Gérard.
Comme elle attendait que la porte s’ouvrît, elle pensa, gamine:
--Ce n’est peut-être pas précisément raisonnable ce que je fais là!...
Mais tant pis! Ça m’amuse... J’espère que Gérard ne va pas se croire
obligé d’être très sage comme un saint...
Sans un atome d’embarras, elle se fit introduire par le valet de
chambre. Et, au seuil d’une longue pièce qui ressemblait à l’atelier
d’un artiste, elle vit, venant à elle, Gérard, qui s’inclinait, ainsi
que devant une souveraine.
Il se courba sur la main gantée qu’elle lui tendait et la baisa; puis,
un peu bas, la regardant avec une telle expression qu’elle tressaillit
de plaisir, il dit:
--Merci d’être venue!
--C’est aimable à moi, n’est-ce pas? fit-elle, rieuse. Ne me remerciez
pas. Vous savez que je viens dans un but intéressé... Mes compliments
sur votre hall... Il est bien joliment installé!
Son regard errait, avec un plaisir presque physique, sur les
tapisseries, les soieries pâlissantes, les précieux bibelots d’art qui
décoraient la pièce où les stores de guipure ancienne tamisaient le
jour... Çà et là, des sièges bas, de forme accueillante, et de grands
fauteuils gothiques dont les bois, sculptés avec une science naïve,
semblaient sortis de quelque cathédrale. Au fond du hall, dans toute la
longueur du panneau, un large divan, sur lequel s’empilaient des
coussins, jetés capricieusement.
Et puis, partout, en des vases de toute sorte--cristaux opalins, grès
flambés, Sèvres bleu de roi,...--il y avait des fleurs, comme Jacqueline
aimait. Des roses en profusion, des iris d’un violet sombre, tigrés
d’or; et encore, des œillets couleur de soufre; d’autres, pareils à des
fleurs de sang ou d’un rose de corail pâle. Et de tous les calices,
montait une senteur pénétrante qui semblait distiller dans l’air une
ivresse joyeuse et légère.
En vérité, jamais Gérard de Brye n’avait plu davantage à Jacqueline que
dans le cadre de cette pièce somptueuse qui flattait tous ses instincts
de petit être de luxe. Ravie, elle songeait qu’il ressemblait à ces
hardis cavaliers qu’elle avait vus sur les tableaux des maîtres, à
Venise. Il avait leur allure patricienne, leur belle barbe fauve; et,
comme eux aussi, la bouche sensuelle et charmeuse, les traits impérieux,
le regard ardent.
C’était vraiment parfait d’être courtisée par un homme comme
celui-là!... Mais elle ne trahit pas cette impression, et dit seulement
d’un ton aimable de dame en visite:
--Vous m’avez l’air de posséder de très belles choses... Montrez-moi
votre musée... Et puis... après... le costume de la princesse
byzantine...
--Voulez-vous le voir tout de suite?
--Non... Ce sera le bouquet!...
Elle allait à travers la vaste pièce, au gré de sa fantaisie, regardait,
interrogeait, écoutant à peine les explications que Gérard lui donnait,
déçue et agacée de le voir si correct. Se rappelant Venise et certaines
visites chez elle, à Paris, elle s’était attendue à des audaces qui lui
donneraient une exquise sensation de vertige... Et il la recevait avec
une courtoisie respectueuse comme il eût reçu quelque archiduchesse,
l’honorant de sa visite... Or, Jacqueline préférait de beaucoup être
tout simplement traitée en femme, en jolie femme...
Corps et âme, elle fut dominée par sa coquetterie; et s’arrêtant devant
la fenêtre ouverte où le soleil filtrait en poussière d’or à travers le
store, elle interrogea, les yeux rieurs:
--Vous me trouvez très ennuyeuse, n’est-ce pas, avec mes curiosités?...
Vous aimeriez mieux que nous nous mettions à bavarder bien gentiment un
petit moment avant de nous occuper du costume?
Il dit, la voix un peu assourdie, et son regard était une caresse
enveloppante:
--Je préfère ce que vous préférez... Je trouve si délicieux de vous
savoir chez moi que j’en deviens superstitieux. Il me semble que si je
vous murmure ma joie, vous allez disparaître, me laissant seulement
votre parfum...
Elle lui sourit, contente, parce qu’elle le sentait absolument possédé
par elle, comme elle voulait.
--Vous l’aimez, mon parfum?... C’est moi qui l’ai fait faire, suivant
certaines indications qui sont mon secret. Il tient en perfection sur la
peau... Ne trouvez-vous pas?
Preste, elle se dégantait et approchait du visage de Gérard sa main où
brillaient les bagues.
Il prit les doigts et, un à un, les frôla lentement, d’un long
effleurement des lèvres. Puis, sa bouche monta jusqu’au poignet,
atteignit le bras, sous la manche qu’il soulevait, ayant détaché, en
maître, les agrafes qui la fermaient.
Elle ne tentait pas de l’arrêter. Mais elle murmura, secouée d’un obscur
frisson, très doux, envahie par une envie molle d’être blottie dans les
bras de Gérard, de sentir ses baisers lui brûler le visage:
--Quel enfantillage!... Voyons, laissez mon bras... Et occupons-nous du
costume de la «princesse».
--Dans un instant, je vous en supplie. Laissez-moi encore vos mains, vos
chères petites mains... Comme elles fleurent la jeunesse!... Ah! leur
caresse doit être incomparable... Elles sont délicates, tièdes comme le
corps d’un oiseau... et merveilleusement vivantes!... C’est une ivresse
de les sentir frémir sous ma bouche... Oh! petite Jacqueline, ne me les
enlevez pas si vite!...
Ses lèvres ne se détachaient point de la peau parfumée, si fine qu’elle
laissait transparaître le réseau des veines.
Jacqueline ne bougeait pas. Son regard demeurait attaché sur une lourde
pivoine rose dont les pétales s’effeuillaient sur la soie d’un tapis...
Mais, tout à coup, d’un sursaut de volonté, elle retira sa main et
répéta d’une voix un peu basse, dont le timbre était changé:
--Il est grand temps, je vous assure, de me montrer le costume... Je ne
puis pourtant pas m’éterniser chez vous...
Sans une parole, cette fois, il obéit et tira le long tiroir d’un bahut.
Le costume apparut fait de drap d’or, de soie brodée par les fées,
pailleté de pierreries; et, auprès, la coiffure emperlée comme celle
d’une idole, arrachant à Jacqueline un cri d’admiration:
--Oh! ce costume est une merveille!... Mais jamais je n’oserai accepter
que vous me le prêtiez... Il est beaucoup trop beau!
--Vous le prêter... Est-ce que vous ne me permettriez pas de vous
l’offrir, très respectueusement, comme un souvenir de notre séjour à
Venise...
Elle avait une mine d’enfant séduite par un joujou splendide qu’on lui
offre et qu’elle sait ne pouvoir accepter... Mais elle secoua la tête,
raidie contre la tentation.
--Me l’offrir!... Sûrement non!... Mais si... si vraiment... enfin, si
vous ne craignez pas qu’il risque d’être abîmé, je ne pourrais jamais en
avoir un aussi magnifique... Et cette coiffure doit être tellement
seyante!...
--Jugez-en, voulez-vous? fit-il, la lui tendant.
Sans hésiter, elle rejeta son chapeau, souleva ses cheveux du geste qui
lui était familier--que Pierre aimait tant--et, droite devant la glace,
elle plaça l’étrange coiffure ourlée de perles.
Et ainsi, elle devint vraiment d’une beauté rare, ses traits charmants
nimbés par l’or du bandeau où s’embrasaient les gemmes qui avivaient
l’éclat sanglant des lèvres un peu entr’ouvertes, l’éclair des yeux de
sombre velours dont l’expression était étrange.
Elle eut conscience de cette beauté... Et une joie aiguë la bouleversa,
en même temps qu’une reconnaissance pour l’homme qui lui donnait cette
joie...
Elle se tourna vers lui, cessant de regarder son visage, dont lui-même
ne détachait plus les yeux.
--Est-ce bien ainsi? interrogea-t-elle avec l’accent d’une fillette qui
veut être approuvée.
--Presque très bien... Voulez-vous permettre à votre costumier de vous
coiffer? madame.
Docile, elle inclina la tête, rose de plaisir. Avec un soin délicat, il
arrangea, de ses doigts qui frémissaient, l’espèce de tiare étincelante
dressée sur les beaux cheveux souples, odorants comme la peau elle-même.
Puis il s’écarta et dit:
--Regardez-vous maintenant!
Et dans le coup d’œil dont il l’enveloppait, il y avait une admiration
telle qu’un élan passionné lui jaillit du cœur, vers lui. Pour le
remercier de la trouver si belle, elle avait envie de lui donner ses
lèvres, d’être avec lui l’enfant câline et tendre qu’adorait son père,
et aussi l’amoureuse qu’elle savait dormir en elle...
--Cela me va bien, il me semble! s’exclama-t-elle, naïvement.
Et un sourire enchanté flottait sur sa bouche.
--Vous êtes délicieux de m’aider à me transformer en «princesse
byzantine». Je ne sais comment vous remercier...
Il eut un indéfinissable regard qu’elle ne remarqua pas, absorbée de
nouveau dans la contemplation de sa triomphante image.
Puis, soudain, elle jeta avec un petit rire:
--Je dois être bien ridicule, avouez-le, avec cette coiffure orientale
et ma robe parisienne!
--Elle ferait mieux sûrement avec le costume... Il faudrait essayer.
Il semblait très calme. Mais une lueur flambait au fond de ses prunelles
et le son de sa voix était altéré, imperceptiblement.
--L’essayer?... avec vous comme femme de chambre? n’est-il pas vrai?...
lança-t-elle un peu moqueuse. Ses lèvres palpitaient.
Il répéta hardiment:
--Avec moi, si vous voulez bien m’accorder ce très grand honneur... J’en
serais si fier et si heureux...
--Vous êtes fou!
Et, avec une sorte de fièvre, elle enlevait la coiffure princière. Ses
doigts tremblaient... Elle avait la sensation que le regard de Gérard la
brûlait... C’était exquis... Et un peu effrayant, tout de même! Mais
elle n’eût pas voulu le voir autre...
--Jacqueline, dites que je vous aime comme un fou... Et vous le savez
bien! Je vous l’ai avoué déjà à Torcello, à Chioggia... Line, il n’y a
pas au monde de femme qui me paraisse comparable à vous! Depuis tant et
tant de jours, Jacqueline, ma Jacqueline, j’ai la soif de vos lèvres, de
vos cheveux, de vous toute, mon amour... Laissez-vous adorer, petite
Jacqueline chérie... Je vous en supplie... Je le veux!
D’un geste d’autorité souveraine, il l’avait enlacée... Et sa bouche,
avec une ardeur violente et douce, dévorait le visage, s’alourdissait
sur les lèvres qui s’entr’ouvraient et rendaient le baiser reçu...
Elle ne luttait pas, enivrée par la caresse qui la pénétrait comme un
bonheur, soumise avec délice. Il n’y avait plus en elle ni souvenir, ni
pensée, ni crainte; seulement le besoin de demeurer encore et encore
dans les bras, sur la poitrine de Gérard, de sentir le frisson de ses
baisers... Elle murmura deux fois:
--Ah!... Ah!...
Puis, défaillante divinement, les paupières abaissées sur son regard
voilé, sa volonté sombrée dans un océan où elle s’anéantissait, elle se
laissa emporter comme une proie heureuse qui adore sa défaite...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Eh bien, nous avons fait quelque chose de beau! s’exclama-t-elle, une
flamme rose aux joues, tandis que, revenue devant la glace, elle lissait
de son mieux l’ondulation de ses cheveux, froissés par les mains
impatientes de Gérard.
Elle se tournait vers lui, contrite un peu. Mais ses lèvres souriaient,
toutes brûlantes.
Il mit un genou sur le fauteuil placé près d’elle et saisit la main qui
tenait le menu peigne d’écaille.
--Mon amour, ne regrettez rien... Soyez généreuse, et pensez seulement
que vous m’avez fait entrevoir le paradis.
--Celui de Mahomet, alors, lui lança-t-elle, avec une moue gamine.
Mais en elle, aussi, une allégresse faisait tressaillir les sens
satisfaits... Ah! oui, c’étaient des minutes de paradis qu’elle venait,
comme lui, de passer.
Tout son être, fait pour l’amour et si longtemps solitaire, frémissait
d’une vie nouvelle, enchantée, dont la lumière l’éblouissait.
--Il doit y avoir un temps infini que je suis ici!... Que va penser
votre domestique!
--Il est sorti... Je lui avais donné une course à faire...
--Oh! Gérard!... Gérard!... Vous... tu es un monstre de perversité...
Maintenant, laissez-moi partir vite... vite... Gérard, tenez-vous
tranquille!...
Il lui frôlait la nuque de ses lèvres avides qui remontaient prestement
jusqu’à la bouche...
Elle s’abandonna une seconde. Puis, promenant sa houpette de poudre sur
ses joues un peu trop roses, elle dit:
--Maintenant, c’est fini... Il faut être sage... Ah! Gérard, quand vous
ne serez plus près de moi pour me troubler la tête, quelle honte je vais
avoir... Si on savait!...
--Mais on ne saura pas!... C’est notre beau secret, Line adorée...
Il était trop fier de sa victoire pour en détruire l’effet en retenant
Jacqueline jusqu’à la minute où la griserie se dissiperait... Il
l’accompagna au seuil de son logis, maîtrisant avec effort sa soif de la
retenir encore, parce qu’elle était la tentation même, toute fraîche
sous sa voilette, les yeux rieurs et tendres.
Mais elle avait ouvert la porte de l’escalier. Et, aussitôt, il reprit
son attitude correcte de diplomate de haute volée car, sur l’escalier,
quelqu’un descendait. Il la salua cérémonieusement, comme une visiteuse
étrangère. Mais leurs yeux se rencontrèrent et ils eurent, au fond des
prunelles, le même éclair... Puis elle se détourna, ayant dans l’oreille
le murmure de ses derniers mots:
--A demain, mon amour...