. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A Paris, la lettre de Chine attendait. Chartrans avait écrit:
«Demain ou après, ma Jacqueline, arrivera le courrier qui m’apportera de
vos chères nouvelles; et, pour calmer la fièvre de l’attente, je viens
causer avec vous, petite chérie.
«Vite d’abord, que je vous parle d’un projet que les circonstances vont
peut-être rendre réalisable. Je sais qu’à l’automne prochain, un poste
très enviable va être disponible au Japon et, si je réussis, comme je
l’espère, dans mon épineuse mission actuelle, je serai en bonne
situation pour que, des négociations diplomatiques aidant, je sois nommé
au poste en question... Alors, mon amour, je pourrai, sans égoïsme, vous
demander de partager mon exil. Vous aurez, pour vous abriter, un vrai
palais et toute une armée de serviteurs qui vous donneront, si vous le
souhaitez, l’illusion d’être une jeune souveraine... Ne serait-ce pas
bien ainsi? ma Jacqueline. Je vous gâterai tant que vous ne pourrez
plus, il me semble, regretter la France et tout ce que vous y aurez
laissé. Votre père, alors, me pardonnera de vous avoir enlevée à lui
pour quelque temps... Car nous tâcherions d’arriver à revenir le plus
vite possible dans votre cher Paris...
«Que de projets, j’échafaude sur mon espoir, des projets si beaux que je
n’ose encore croire leur réalisation possible!... Et pourtant...
«Quand l’impitoyable réalité ne me rappelle pas toutes les difficultés
de l’heure présente, un peu menaçante pour nous autres Européens, égarés
en tout petit nombre dans le pays jaune hostile, je songe déjà, les yeux
ouverts, au logis où vous vivrez près de moi... Et dans ce cadre
exotique, je vous vois apparaître, ma fée parisienne, si coquettement
élégante, que je me demande comment j’ai l’audace de prétendre vous
enlever aux admirations françaises, pour faire de vous mon trésor... Oh!
Jacqueline, comme vous serez, comme vous êtes mon bonheur!...
«J’en ai eu conscience, une fois de plus, à l’arrivée du dernier
paquebot qui ne m’apportait pas, de vous, les lettres attendues.
L’angoisse que j’ai alors éprouvée m’a fait mesurer ce que serait ma
vie, si je ne vous avais plus!... Que ferais-je maintenant sans vous?...
«Même malgré le supplice de toutes les minutes que j’éprouve de notre
séparation, mon existence n’est pas comparable à ce qu’elle était quand
je ne vous connaissais pas... Dans les heures mauvaises, où mon exil me
rend lâche, je me réfugie, pour retrouver la vaillance, dans la vision
d’un avenir dont vous êtes l’âme précieuse et adorée...
«Si, comme je l’espère, ma laborieuse mission, ici, s’achève à mon
honneur, si j’obtiens le poste du Japon, alors, mon aimée, j’irai vous
chercher vers l’époque où, l’année dernière, j’ai connu l’horreur de
vous quitter. Nous nous marierons bien vite, dès mon retour, n’est-ce
pas?... Puis, aux premiers beaux jours, vous voudrez bien que je vous
conduise dans mon pays de Bretagne... Je vous y montrerai notre humble
maison de granit, enserrée dans le jardin, qui paraissait un monde au
garçonnet que j’étais...
«Ma pauvre vieille maison!... D’autres, aujourd’hui, la possèdent
puisque la mort a pris les parents et dispersé les enfants en tous les
coins du monde. Mais, pour moi, malgré tout, elle demeure _la maison_!
Les arbres y ont, à mes yeux, un visage mystérieux et familier qui
m’évoque un monde de souvenirs... Dans ces pièces, dans ces allées, sur
ces pelouses où passent maintenant des inconnus, je vois errer les
ombres chères de mes disparus et j’entends leurs voix... J’aperçois le
petit être silencieux, tendre et volontaire que j’ai été... O ma maison,
peuplée de fantômes!... J’ai soif de vous y sentir mienne, ma
bien-aimée...
«Et aussi, je rêve de vous conduire par ces sentiers de falaise que mon
enfance rêveuse a tant aimés; où, en contemplant la mer, des heures et
encore des heures, j’ai peut-être créé en moi l’âme aventureuse qui m’a
déjà entraîné en tant de pays lointains...
«Ah! vous voir dans nos landes balayées par le grand souffle du large
qui mouille les lèvres de sa vapeur fraîche!... Regarder, vous tenant
serrée contre moi, les eaux bondissantes sur nos roches déchiquetées...
Vous amener dans la pauvre église où, même aujourd’hui que ma foi est
morte, je n’entre pas sans un respect attendri, parce que les heures les
plus pures de ma jeunesse y reposent en paix, comme des mortes
bienheureuses... Et puis, respirer avec vous le printemps breton... Voir
fleurir les chemins creux... Sentir l’odeur de la première verdure, de
la terre réchauffée... Entendre les sonneries de cloche dans l’air plus
tiède, sous le ciel éclairci... Ah! Jacqueline, dites, vous l’aimerez un
peu, ma sauvage et mystique Bretagne dont je suis si profondément le
fils!...
«Mais que toutes ces minutes bénies sont encore loin! Et que de jours à
éprouver la torture de la séparation!
«Vous confesserai-je, tout bas, ma Jacqueline adorée, très bas... que la
nuit surtout, quand je suis dévoré du regret de vous, à crier d’angoisse
dans mon vieux palais solitaire, j’ose _tout_ pour me rapprocher de
vous... J’ai la vision décevante de vous, mon trésor, enfermé dans mes
bras, sous le frôlement de mes baisers... Je respire l’inoubliable
parfum de vos cheveux, de votre peau... Ce parfum qui semble émané de
votre jeunesse, parfum d’œillet ou de verveine qui est votre secret, que
je respirais comme la plus grisante des fleurs quand je vous avais près
de moi, le soir, vous ramenant du théâtre dans quelque fiacre cahotant;
et encore, lorsque je me penchais vers vous, assise au piano, ou
allongée dans votre bergère avec un air de lire le journal comme une
personne raisonnable. Est-ce que vous lisiez pour de bon? Jacqueline
chérie... La politique, je crois, vous laisse dédaigneusement
indifférente, et vous avez peur des atrocités quotidiennes que
racontent, en abondance, les _faits divers_... Alors, qu’est-ce que vous
lisiez? madame... Je pense que, en toute vérité, vous vous montriez une
malicieuse petite femme qui voulait un peu taquiner son ami en ne
s’occupant pas un brin de lui, alors qu’elle le savait avide de toutes
les minutes qui lui étaient accordées près d’elle...
«Ah! ces minutes, déjà si lointaines, je les revis l’une après l’autre
dans mon exil, comme j’essaie de vous suivre, dans votre vie, grâce à
l’écho que m’en apportent vos brèves causeries. Line, cette fois-ci,
elle sera longue, n’est-ce pas, votre lettre, car vous aurez pris en
pitié ma prière... La dernière était si courte!... Vous aurez été bonne
et vous aurez voulu dédommager votre ami...
«Quelques lignes de cette dernière causerie m’ont bien amusé. Se
pourrait-il vraiment que vous me fissiez l’immense honneur d’être
jalouse?
«Vous ririez vous-même de votre supposition, ma chère aimée, si vous
aperceviez les dames et demoiselles qui constituent ici l’élément
féminin... Afin de vous convaincre que je n’ai pas ombre de mérite à
demeurer sage comme un moine, je vous envoie quelques photos, dont les
originaux sont les plus jolies femmes du pays, et je devine que vous
vous demanderez aussitôt: «Comment peuvent être les laides?»
«Jacqueline vous le savez bien qu’il n’y a plus au monde qu’une seule
femme pour moi...»