XII

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A Paris, la lettre de Chine attendait. Chartrans avait écrit:

«Demain ou après, ma Jacqueline, arrivera le courrier qui m’apportera de

vos chères nouvelles; et, pour calmer la fièvre de l’attente, je viens

causer avec vous, petite chérie.

«Vite d’abord, que je vous parle d’un projet que les circonstances vont

peut-être rendre réalisable. Je sais qu’à l’automne prochain, un poste

très enviable va être disponible au Japon et, si je réussis, comme je

l’espère, dans mon épineuse mission actuelle, je serai en bonne

situation pour que, des négociations diplomatiques aidant, je sois nommé

au poste en question... Alors, mon amour, je pourrai, sans égoïsme, vous

demander de partager mon exil. Vous aurez, pour vous abriter, un vrai

palais et toute une armée de serviteurs qui vous donneront, si vous le

souhaitez, l’illusion d’être une jeune souveraine... Ne serait-ce pas

bien ainsi? ma Jacqueline. Je vous gâterai tant que vous ne pourrez

plus, il me semble, regretter la France et tout ce que vous y aurez

laissé. Votre père, alors, me pardonnera de vous avoir enlevée à lui

pour quelque temps... Car nous tâcherions d’arriver à revenir le plus

vite possible dans votre cher Paris...

«Que de projets, j’échafaude sur mon espoir, des projets si beaux que je

n’ose encore croire leur réalisation possible!... Et pourtant...

«Quand l’impitoyable réalité ne me rappelle pas toutes les difficultés

de l’heure présente, un peu menaçante pour nous autres Européens, égarés

en tout petit nombre dans le pays jaune hostile, je songe déjà, les yeux

ouverts, au logis où vous vivrez près de moi... Et dans ce cadre

exotique, je vous vois apparaître, ma fée parisienne, si coquettement

élégante, que je me demande comment j’ai l’audace de prétendre vous

enlever aux admirations françaises, pour faire de vous mon trésor... Oh!

Jacqueline, comme vous serez, comme vous êtes mon bonheur!...

«J’en ai eu conscience, une fois de plus, à l’arrivée du dernier

paquebot qui ne m’apportait pas, de vous, les lettres attendues.

L’angoisse que j’ai alors éprouvée m’a fait mesurer ce que serait ma

vie, si je ne vous avais plus!... Que ferais-je maintenant sans vous?...

«Même malgré le supplice de toutes les minutes que j’éprouve de notre

séparation, mon existence n’est pas comparable à ce qu’elle était quand

je ne vous connaissais pas... Dans les heures mauvaises, où mon exil me

rend lâche, je me réfugie, pour retrouver la vaillance, dans la vision

d’un avenir dont vous êtes l’âme précieuse et adorée...

«Si, comme je l’espère, ma laborieuse mission, ici, s’achève à mon

honneur, si j’obtiens le poste du Japon, alors, mon aimée, j’irai vous

chercher vers l’époque où, l’année dernière, j’ai connu l’horreur de

vous quitter. Nous nous marierons bien vite, dès mon retour, n’est-ce

pas?... Puis, aux premiers beaux jours, vous voudrez bien que je vous

conduise dans mon pays de Bretagne... Je vous y montrerai notre humble

maison de granit, enserrée dans le jardin, qui paraissait un monde au

garçonnet que j’étais...

«Ma pauvre vieille maison!... D’autres, aujourd’hui, la possèdent

puisque la mort a pris les parents et dispersé les enfants en tous les

coins du monde. Mais, pour moi, malgré tout, elle demeure _la maison_!

Les arbres y ont, à mes yeux, un visage mystérieux et familier qui

m’évoque un monde de souvenirs... Dans ces pièces, dans ces allées, sur

ces pelouses où passent maintenant des inconnus, je vois errer les

ombres chères de mes disparus et j’entends leurs voix... J’aperçois le

petit être silencieux, tendre et volontaire que j’ai été... O ma maison,

peuplée de fantômes!... J’ai soif de vous y sentir mienne, ma

bien-aimée...

«Et aussi, je rêve de vous conduire par ces sentiers de falaise que mon

enfance rêveuse a tant aimés; où, en contemplant la mer, des heures et

encore des heures, j’ai peut-être créé en moi l’âme aventureuse qui m’a

déjà entraîné en tant de pays lointains...

«Ah! vous voir dans nos landes balayées par le grand souffle du large

qui mouille les lèvres de sa vapeur fraîche!... Regarder, vous tenant

serrée contre moi, les eaux bondissantes sur nos roches déchiquetées...

Vous amener dans la pauvre église où, même aujourd’hui que ma foi est

morte, je n’entre pas sans un respect attendri, parce que les heures les

plus pures de ma jeunesse y reposent en paix, comme des mortes

bienheureuses... Et puis, respirer avec vous le printemps breton... Voir

fleurir les chemins creux... Sentir l’odeur de la première verdure, de

la terre réchauffée... Entendre les sonneries de cloche dans l’air plus

tiède, sous le ciel éclairci... Ah! Jacqueline, dites, vous l’aimerez un

peu, ma sauvage et mystique Bretagne dont je suis si profondément le

fils!...

«Mais que toutes ces minutes bénies sont encore loin! Et que de jours à

éprouver la torture de la séparation!

«Vous confesserai-je, tout bas, ma Jacqueline adorée, très bas... que la

nuit surtout, quand je suis dévoré du regret de vous, à crier d’angoisse

dans mon vieux palais solitaire, j’ose _tout_ pour me rapprocher de

vous... J’ai la vision décevante de vous, mon trésor, enfermé dans mes

bras, sous le frôlement de mes baisers... Je respire l’inoubliable

parfum de vos cheveux, de votre peau... Ce parfum qui semble émané de

votre jeunesse, parfum d’œillet ou de verveine qui est votre secret, que

je respirais comme la plus grisante des fleurs quand je vous avais près

de moi, le soir, vous ramenant du théâtre dans quelque fiacre cahotant;

et encore, lorsque je me penchais vers vous, assise au piano, ou

allongée dans votre bergère avec un air de lire le journal comme une

personne raisonnable. Est-ce que vous lisiez pour de bon? Jacqueline

chérie... La politique, je crois, vous laisse dédaigneusement

indifférente, et vous avez peur des atrocités quotidiennes que

racontent, en abondance, les _faits divers_... Alors, qu’est-ce que vous

lisiez? madame... Je pense que, en toute vérité, vous vous montriez une

malicieuse petite femme qui voulait un peu taquiner son ami en ne

s’occupant pas un brin de lui, alors qu’elle le savait avide de toutes

les minutes qui lui étaient accordées près d’elle...

«Ah! ces minutes, déjà si lointaines, je les revis l’une après l’autre

dans mon exil, comme j’essaie de vous suivre, dans votre vie, grâce à

l’écho que m’en apportent vos brèves causeries. Line, cette fois-ci,

elle sera longue, n’est-ce pas, votre lettre, car vous aurez pris en

pitié ma prière... La dernière était si courte!... Vous aurez été bonne

et vous aurez voulu dédommager votre ami...

«Quelques lignes de cette dernière causerie m’ont bien amusé. Se

pourrait-il vraiment que vous me fissiez l’immense honneur d’être

jalouse?

«Vous ririez vous-même de votre supposition, ma chère aimée, si vous

aperceviez les dames et demoiselles qui constituent ici l’élément

féminin... Afin de vous convaincre que je n’ai pas ombre de mérite à

demeurer sage comme un moine, je vous envoie quelques photos, dont les

originaux sont les plus jolies femmes du pays, et je devine que vous

vous demanderez aussitôt: «Comment peuvent être les laides?»

«Jacqueline vous le savez bien qu’il n’y a plus au monde qu’une seule

femme pour moi...»

L'absence · 第 19 / 28 题