Anne de Croissy connaissait trop bien la vie, son amie Jacqueline et son
cousin Gérard de Brye, pour ne pas s’être aperçue que le flirt auquel
tous deux se livraient prenait un caractère plus sérieux qu’il n’eût
fallu.
Certes, maintes fois, elle avait vu Jacqueline ainsi courtisée de très
près, et s’y prêter, sans en ressentir plus qu’une vive satisfaction de
vanité féminine. Elle savait que sa coquette amie aimait, dans la vie
comme aux cartes, les jeux téméraires mais était, selon son propre aveu,
très mauvaise joueuse, ne payant pas les dettes sentimentales qu’elle
contractait délibérément.
Aussi n’eût été la sympathie que lui avait inspirée Chartrans, Anne eût
considéré d’un œil curieux et amusé les péripéties de l’aventure.
N’eût été aussi son impression que, cette fois, Jacqueline ne demeurait
pas aussi indifférente qu’il était nécessaire à la cour pressante de
Gérard. Était-ce l’influence de l’amoureuse Venise qui la troublait dans
son rôle ordinaire de divinité adorée et insaisissable?... Était-ce que
l’adorateur, cette fois, avait eu la divination des mots qu’il fallait
pour attirer cette âme fragile?
Anne trouvait la jeune femme tout autre, presque trop jolie, ayant un
éclat de fleur épanouie à quelque mystérieux soleil; et puis, nerveuse,
comme si une fièvre l’eût brûlée par instants, tour à tour gaie
follement et absorbée par une songerie qui donnait à ses prunelles une
profondeur inaccoutumée. Elle semblait devenue indifférente aux
admirations masculines de son entourage, et assombrissait M. de Balme en
ne prenant plus garde à lui qu’autant que la politesse l’exigeait.
Que se passait-il?... Sûrement Gérard, même très épris, n’offrirait ni
son nom ni sa fortune à Jacqueline, bien qu’il ignorât ses fiançailles.
Mais il était ambitieux et n’épouserait jamais qu’une héritière qui
serait en même temps une _vraie_ jeune fille. Les femmes brûlées par la
vie, si séduisantes fussent-elles, ne pouvaient être pour lui qu’une
aventure. Et Anne, le sachant, n’acceptait pas que Jacqueline, la
fiancée de Pierre Chartrans, à cette heure sous sa protection à Venise,
servît de jouet à un homme qui ne ferait d’elle que sa maîtresse.
Ce souci la préoccupait de nouveau, alors que, sur le bateau qui allait
à Chioggia, elle observait Jacqueline, assise à sa place favorite, à
l’avant du vapeur. Fraîche autant qu’une enfant, le visage nimbé par les
cheveux d’or sombre que la brise soulevait autour de son visage, elle
avait un air d’heureuse insouciance en regardant fuir les petits
villages tout blancs de soleil où, sur les murs, les vignes découpaient
des ombres bleues. Elle paraissait très libre d’esprit... Pourtant, Anne
ne se rassurait pas. Et Gérard, lui, où était-il?... Correctement à
l’autre extrémité du groupe, il causait. Mais Mme de Croissy, qui le
connaissait bien, le devinait impatient, nerveux. Et elle pensa, un peu
moqueuse:
--Nous l’exaspérons en l’empêchant d’être à son gré près de Jacqueline!
Ne se sachant pas observé, il regardait, en en effet, vers la jeune
femme; et, dans les yeux, il avait cette expression qui trahit chez
l’homme la hantise d’une femme.
Nettement, Anne précisa:
--Il est temps que nous repartions!... Deux jours encore, et ils seront
séparés! Jusque-là, je vais essayer de garder cette petite dans mes
parages... Il faut bien que je veille sur le trésor du pauvre Chartrans,
pendant que j’en suis un peu responsable... Je crains bien que ce ne
soit un grand malheur pour lui de s’être épris d’elle...
Lili d’Entraigues appelait:
--Anne, ma chère, nous approchons. Venez voir l’adorable coup d’œil!
Vous avez l’air plongée dans je ne sais quelles méditations
solennelles!...
Mme de Croissy sourit et cessa de considérer la comédie humaine pour
contempler le radieux spectacle. Sur la moire satinée des eaux bleues
qui roulaient, vers la pleine mer, de longues vagues, frangées de neige
et d’argent, se dressait la flottille des barques dont les larges voiles
rousses découpaient leur rectangle sur l’azur violent du ciel sans
ombre.
Le vapeur approchait lentement du quai que bordaient les petites maisons
d’un blanc cru, où les fenêtres portaient la même décoration de
vêtements aux couleurs vives qui bigarrait celles de Torcello.
Des groupes curieux s’étaient immobilisés au débarcadère, faits de
mendiants, très beaux sous leurs guenilles, de pêcheurs bronzés, la pipe
aux lèvres, de gamins flâneurs, de fillettes brunes et fines comme des
statuettes d’argile, tous attentifs à la manœuvre coutumière du vapeur.
Dès que les touristes furent à terre, des guides d’occasion les
assaillirent, s’offrant à les conduire dans le labyrinthe des rues aux
arcades basses où s’épandait la fraîcheur de l’ombre. Un vieil homme,
tanné par le soleil et la mer, s’attachait obstinément à Jacqueline,
dont la vue paraissait le charmer, et marmottait, en un charabia italien
et français, l’offre de «mener la _signora_».
Elle riait, marchant un peu vite, pour trouver l’abri des arcades,
quand, tout à coup, la voix de Gérard s’éleva près d’elle, rude et
irritée, pour écarter l’importun qui, ahuri, laissa passer le couple.
Au fond des prunelles de Jacqueline, une flamme de joie avait lui. Mais
elle la laissa s’éteindre entre les cils soudain rapprochés et dit,
tranquillement:
--Comme vous avez l’air de méchante humeur! Que vous est-il arrivé?...
Vous avez secoué ce pauvre diable...
--Je voudrais le précipiter dans la lagune, comme tous ceux qui se
mettent entre vous et moi, fit-il avec une sorte de rudesse tendre.
Comment aurais-je supporté de vous voir écouter ses bavardages idiots
quand vous ne m’accordez même pas un misérable instant!
Un étrange sourire courut sur la bouche de Jacqueline.
--C’est par charité que je me fais rare!... pour vous habituer à la
séparation, puisque nous partons dans deux jours...
--C’est vrai?... Réellement, vous partez?...
Une révolte grondait dans sa voix.
--Mais oui... M. de Balme l’a dit tantôt à déjeuner... Et c’est bien
dommage de partir!...
Ardemment, il murmura, se refusant à l’idée de la perdre, sans avoir
apaisé cette soif qu’elle lui avait donnée d’elle:
--Il ne faut pas partir... Laissez aller vos amis s’ils le veulent, et
restez!...
Elle ne parut pas comprendre l’audacieuse prière que les mots si simples
voilaient:
--Toute seule à Venise, ce serait triste... Mieux vaut jouir pleinement
des derniers jours qui m’y sont donnés pour en emporter le meilleur des
souvenirs. C’est la sagesse... Ne pensez-vous pas?... Quand nous serons
partis, j’espère que vous nous regretterez beaucoup...
--Voulez-vous la vérité, confessée humblement? Quand vous serez partie,
je n’aurai plus que le seul désir de filer vers Paris pour vous y
retrouver...
Elle tressaillit tant il y avait dans son accent de sincérité, de
passion et de volonté.
Sans rien voir autour d’elle, maintenant, elle se laissait conduire par
lui, insouciante du pittoresque des rues étroites où, sous la voûte
écrasée des arcades, des femmes travaillaient par groupes et, à leur
passage, levaient la tête, puis riaient et chuchotaient, les jugeant des
amoureux.
Elle trouvait exquis de le sentir à ses côtés, dévoré du désir d’elle...
Pourtant, elle répliqua, taquine, mordillant un pétale des roses de son
corsage:
--Aurez-vous tant que cela l’envie de nous retrouver?
--De _vous_ retrouver, vous, Jacqueline.
--Oui, moi, c’est vrai!... Car Anne est seulement votre belle cousine et
mon ami, M. de Balme, est de ceux que, pour l’instant, vous enverriez de
bon cœur dans la lagune... Mais, tout de même, je crois que quand vous
m’aurez bien poliment saluée dans mon train, vous direz: «Ouf!... Je
vais enfin pouvoir jouir en paix de Venise!»
--Sans avoir à souffrir sans cesse de votre impitoyable coquetterie,
n’est-ce pas?
Elle ouvrit de grands yeux candides et brûlants:
--Je vous fais souffrir? moi?... Vous vous l’imaginez!... Je me trouve,
au contraire, très bonne pour vous, beaucoup trop bonne, trop faible!...
Voyez, je vous ai, docilement, laissé m’emmener à votre fantaisie; et
nous avons perdu notre bande.
--Enfin! tant mieux! articula-t-il les dents serrées... Je vais donc
enfin! avoir, un instant, l’illusion que vous êtes à moi seul!
Au sortir d’une _calle_, toute sombre tant les murs en étaient proches,
ils débouchaient sur une sorte de petite plage, devant l’étincelant
horizon des eaux où les voiles fauves se dressaient comme de grandes
flammes. A leurs pieds, le sable s’allongeait vers la haute mer en un
infini d’or blond que faisait luire le soleil de feu.
Tous deux s’arrêtèrent frappés de cette éclatante beauté qui émanait des
choses.
Chez lui, la sensation fut seulement un éclair. Cette beauté n’était
qu’un cadre pour la créature vivante qui l’enivrait. Il la contemplait,
rosée par le reflet de son ombrelle de soie rouge, les yeux mi-clos, les
lèvres entr’ouvertes, mûre pour l’amour, dans la grâce voluptueuse de
son corps charmant.
Son cœur... Qu’elle le refusât, soit... Ce qu’il voulait, c’était sa
forme adorable et son baiser... Et un désir furieux criait en lui de
l’étreindre là, tout de suite, dans ce ruissellement de lumière qui la
nimbait, de sentir, comme à Torcello, sous ses lèvres, la bouche
savoureuse dont il gardait l’inoubliable goût...
La voix altérée, il dit, presque bas:
--Jacqueline, vous le savez...--car bien d’autres déjà ont dû vous le
dire...--que c’est un supplice, oui, un supplice!... de vivre près de
vous, car vous êtes la tentation vivante!
--Eh bien, alors, je vous apporte l’occasion d’acquérir de grands
mérites par la résistance à la tentation, fit-elle d’un accent de
badinage. Mais elle lui abandonnait son regard où semblait errer l’écho
de quelque mystérieuse, et peut-être inconsciente, promesse.
--Jacqueline, ne raillez pas!... Vous n’en avez pas le droit... puisque
vous m’avez rendu fou... fou de vous!
--L’êtes-vous donc?...
D’une voix étrange, elle prononça les mots; ses paupières battaient un
peu.
Une allégresse triomphante chantait en elle et lui donnait l’envie
d’être douce infiniment à cet homme qui lui offrait l’hommage qu’elle
goûtait par-dessus tout autre... Enfin, il venait de le lui faire, cet
aveu qu’elle s’était juré d’entendre! Que c’était délicieux de le voir
épris ainsi, avec une ardeur violente qui la ravissait, dans une
incomparable sensation de vertige... Délicieux qu’il le lui dît devant
ce paysage de lumière où l’air semblait une chaude caresse d’amour...
Délicieux d’entendre cet homme, habitué à vaincre, lui murmurer d’une
voix qui suppliait:
--Jacqueline, dites, vous le savez bien que je vous aime...
Comme elle l’avait voulu, il prononçait les mots bien des fois entendus
déjà, surtout depuis qu’elle était toute seule pour se garder dans la
vie; ces mots que sa pensée clairvoyante précisa... Il disait: «Je vous
aime...» parce qu’il ne pouvait dire «Je vous veux!»
Sûre de sa victoire, avec une tranquillité provocante, elle riposta--et
de tout son être, semblait émaner la vie amoureuse:
--Vous m’aimez?... Tant mieux!... J’aime qu’on m’aime... Je vous l’ai
avoué déjà...
Une colère de mâle qui veut inutilement saisir une belle proie
l’étreignit jusqu’à la souffrance.
Violemment, il saisit les deux petites mains gantées de blanc, sans
souci des pêcheurs qui, derrière eux, tressaient des filets; de la
troupe d’enfants vautrés dans l’herbe qui les observaient en ricanant.
Il était très pâle, les traits contractés, une impérieuse prière dans le
regard.
--Jacqueline, encore une fois, ne raillez pas... Je ne peux pas le
supporter! Vous l’avez voulu... Vous m’avez ensorcelé... Êtes-vous
satisfaite?
Elle inclina la tête. Un bizarre sourire entr’ouvrait un peu sa bouche.
--Très satisfaite.
--Alors...
Il se pencha vers elle, la voix assourdie, et son accent était une
caresse:
--Alors, Jacqueline... laissez-moi vous aimer ici... à Venise. Nous
pourrions être si heureux!
Elle ne fit pas un mouvement. Elle n’était ni étonnée, ni irritée, bien
accoutumée à de pareils aveux... Mais elle éprouvait une sorte
d’éblouissement; et, en tout son être, vibraient les mots dits par une
voix que la passion faisait trembler... Jamais encore, Gérard n’avait
éveillé en elle ce trouble qui la pénétrait divinement... Passé, avenir,
tout s’abolissait en elle... Il n’y avait plus que le présent, un
présent si charmeur qu’elle s’abandonnait à lui toute, sans pensée, sans
volonté, le cœur palpitant...
Ce fut une onde enivrante qui passait sur elle, la laissant éperdue. Une
ou deux fois, sur ses joues pâlies, les cils battirent très vite. Puis
elle respira profondément; et, alors, avec un rire bref, elle jeta:
--Vous dites des choses insensées! Il ne faut pas jouer à ces
jeux-là!... Puisque vous n’êtes pas plus sage, je vais rejoindre Anne,
cela vaudra mieux.
--Jacqueline, je serai sage autant que vous le voulez... comme vous le
voulez... restez... Je n’ai plus que deux jours, dites-vous, à vivre
près de vous... Et je ne peux plus me passer de votre présence!...
Dans la pensée de Jacqueline, pourtant si légère, une réflexion jaillit.
Il disait ne pouvoir plus se passer de sa présence... Mais il ne lui
offrait pas son nom, acquérant ainsi le droit de vivre près d’elle...
Cependant, il ignorait qu’à un autre, elle avait déjà promis toutes les
années de son avenir... Ah! qu’il était loin cet autre!...
Elle murmura les mots qui lui étaient doux:
--Vous m’aimez...
--Oui, Jacqueline... j’aime tout en vous... J’adore votre pensée
fuyante, votre cœur que vous ne voulez pas me donner, votre beauté qui
est maintenant la hantise de toutes mes minutes... Jacqueline... ce
n’est pas une phrase vaine, mais la vérité même, la nuit comme le jour,
je rêve de vous, je ne vois plus que vous... Il me faut _vous_, mon
amour...
Il lui parlait presque bas, la voix haletante. Elle, immobile, les yeux
sur les lointains lumineux, l’écoutait, toute droite, sans un mot...
Combien, déjà, lui avaient murmuré la même amoureuse cantilène, sans lui
donner l’envie de se laisser envelopper par les bras prêts à s’ouvrir,
de livrer sa bouche dans le suprême baiser. Par quel sortilège, celui-ci
créait-il, en elle, une femme nouvelle qui tressaillait au murmure
troublant des paroles... En cette minute... ah! de tout son être!...
elle souhaitait s’abattre contre ce cœur qui criait vers elle et, les
yeux clos, être emportée par cet homme pour qui elle était l’Unique,--un
instant, du moins,--pour se donner à lui dans la fougue et la douceur
des caresses qui font défaillir...
Elle eût été seule avec lui qu’il l’eût prise, sans qu’elle songeât même
à se défendre, bouleversée par un vertige dont elle n’avait pas même
conscience. Elle venait de sentir son maître; et, vaincue pour la
première fois, elle trouvait sa défaite exquise...
Instinctivement, elle entr’ouvrit les lèvres pour murmurer:
--Emmenez-moi... Emmenez-moi où vous voudrez...
Elle soulevait ses paupières alourdies... Et son regard tomba sur la
silhouette grandissante d’Anne de Croissy qui approchait avec Mme
d’Entraigues.
Un choc la secoua brutalement. Et alors, la pensée vague erra en son
esprit qu’elle n’était plus libre de disposer d’elle-même, car il y
avait quelque part, dans le monde, un être à qui elle appartenait déjà
un peu...
Elle dit d’un ton rêveur:
--Ah! voici Anne... Il faut être sage...
Et elle abaissa un peu son ombrelle pour dissimuler le trouble de sa
physionomie. Ses lèvres tremblaient. De nouveau, elle aspira une
profonde gorgée d’air, comme si le souffle lui eût manqué.
De loin, Mme de Croissy s’écriait:
--Eh bien, Jacqueline, qu’étiez-vous donc devenue?... Je vous en prie,
ne disparaissez pas ainsi sans nous le dire, afin que nous sachions où
vous retrouver.
Jacqueline, si bouleversée qu’elle fût, sentit très bien qu’Anne était
mécontente. Et comme elle n’avait pas la conscience nette, elle eut
l’intuition que la sagesse lui commandait de n’amener aucune explication
délicate. D’un ton d’enfant gâtée, elle dit drôlement:
--Anne, ne me grondez pas... Il n’y a pas de ma faute... Nous nous
sommes un peu perdus, en allant de droite et de gauche, M. de Brye et
moi. Quand je me suis retournée tout à coup, vous n’étiez plus derrière
moi...
--Et vous l’avez beaucoup regretté, avouez-le? lui glissa malicieusement
Lili d’Entraigues.
--Pas du tout! fit Jacqueline du même ton, avec une impertinente
franchise. J’aime fort les tête-à-tête, vous savez...
--Cela dépend peut-être avec qui?...
--Justement!
Une fièvre délicieuse faisait ses nerfs frémissants et avivait en elle
cet éclat qui inquiétait Mme de Croissy. Elle avait conscience que la
flamme venait de l’effleurer; l’arrivée de ses amies l’en avait écartée,
mais elle en sentait encore le rayonnement... Et, durant tout le reste
de la promenade, pendant le retour à l’heure féerique du couchant, elle
vécut en une sorte de rêve enchanté, caressée par l’ardente prière de
Gérard dont elle entendait l’appel, soit qu’il la regardât ou lui dît
même quelque parole banale, soit qu’il demeurât silencieux, aussi près
d’elle que les impitoyables convenances le lui permettaient.
Du reste, elle-même se montra fort correcte, jugeant nécessaire de
dépister les curiosités et, en même temps, ayant, pour la première fois,
l’impression qu’il lui était fort utile de se trouver gardée par les
présences étrangères qui la défendaient, bon gré mal gré, contre
l’irréparable... Mais parce qu’elle se sentait protégée, elle jouissait,
en tout son être, de voir Gérard si absolument à elle.
Sur la terrasse de l’hôtel, M. de Balme, lisant une revue artistique,
attendait les promeneurs. Ses sourcils se contractèrent quand il aperçut
Gérard derrière les jeunes femmes. Il répondit, froidement poli, à son
salut, baisa le bout des doigts de Jacqueline, et tendit une lettre à sa
fille.
--Anne, j’ai reçu tantôt ce mot de ta mère. Elle est un peu souffrante,
je le devine, quoiqu’elle ne le dise pas. Est-ce que cela contrarierait
beaucoup Mme Nozales si nous avancions d’un jour notre départ, et
quittions Venise demain soir, au lieu d’après-demain?
Jacqueline, accoudée à la balustrade, eut un tressaillement et se
redressa. Gérard avait entendu comme elle et son visage s’était, une
seconde, altéré. Ses yeux rencontrèrent les prunelles d’ombre veloutée
et, très bas, il supplia, encore:
--Laissez-les partir... Restez...
Rester!... Rester à Venise... Y vivre un instant avec Gérard, caressée
par sa passion... Oh! la tentation!
Les lèvres de Jacqueline demeurèrent closes pour l’avouer... Mais Gérard
en avait vu glisser l’éclair sur les traits mobiles. Et une lueur de
triomphe passa dans son regard.
Secouant la tête, elle dit pourtant, avec une insouciance voulue, car M.
de Balme et Anne se rapprochaient:
--Je suis une enfant sage... Je retourne avec ceux qui m’ont amenée!
--Cela vaudra mieux, en effet, dit un peu ironiquement M. de Balme.
Alors, chère madame, vous voulez bien nous sacrifier un jour à Venise?
--Oh! de grand cœur, si Mme de Balme est souffrante.
Elle parlait en souriant; mais un regret éperdu lui martelait le cœur à
la seule idée de partir le lendemain.
Ce soir-là, quand elle rentra dans sa chambre, après l’heure passée sur
la place Saint-Marc à déguster des sorbets, en écoutant des saltarelles,
elle n’eut pas son geste coutumier pour faire jaillir la lumière sous le
bouton électrique et constater ainsi, encore une fois, que Gérard avait
pu la trouver aussi séduisante, qu’en sa coquetterie elle l’avait
souhaité.
Sous le reflet de lune, elle apercevait, dans la psyché, sa forme mince,
grandie par le manteau du soir, entr’ouvert sur les dentelles du
corsage. Dans sa ceinture, des fleurs se fanaient, l’enveloppant d’un
arome très fort. Rejetant son chapeau et son manteau, elle se rapprocha
de la fenêtre large ouverte et regarda dans la nuit scintillante...
Était-il possible que, le lendemain, à cette même heure, elle dût se
trouver déjà emportée loin de Venise, loin d’un homme dont la présence
était, pour elle, une source de bonheur tel que jamais encore elle ne
croyait en avoir connu de semblable?...
Cela lui paraissait insensé, cruel à lui emplir la poitrine de sanglots.
Ses mains se crispèrent si fort l’une contre l’autre que ses bagues la
blessèrent... Qu’avait-elle donc? Était-ce la volupté que semblait
distiller Venise qui, peu à peu, l’avait envoûtée subtilement?...
Debout, dans le cadre de la fenêtre, elle ressuscitait les derniers
jours vécus qui lui avaient été un enchantement... Elle se rappelait la
première promenade avec Gérard, ce matin où, ravie, elle découvrait
Venise... Puis, l’excursion à Torcello et le baiser qu’il avait jeté sur
sa bouche, dans l’église fraîche,--comme un être que la soif dévore,
boit éperdument,--tandis qu’elle considérait, d’un regard voilé, la
campagne ivre de lumière et l’infini ciel bleu...
Et surtout, elle revivait tous les incidents de leur promenade à
Chioggia, leur flânerie capricieuse à travers les petites rues, et
l’aveu jailli des lèvres de Gérard devant la mer lumineuse... L’aveu qui
l’avait enivrée, dont le seul souvenir la faisait tressaillir tout
entière... Oui, ce devait être bon de ne pas s’enfermer dans un rôle de
divinité qui se laisse adorer, mais d’être la créature qui se donne,
corps et cœur, défaillante de bonheur.
Tout à coup, elle entrevoyait quelle puissance, redoutable et
souveraine, était cet amour qui avait pu faire dire à une femme, fière
comme Anne de Croissy, pensant à l’homme par qui elle avait été tant de
fois trahie: «S’il arrivait, ici, ce soir, je lui ouvrirais les bras,
folle de joie qu’il voulût bien me garder contre lui!»
Le soir où Anne lui parlait ainsi, Jacqueline l’avait contemplée
saisie... Et voici que, tout à coup, elle la comprenait si bien... Quel
éclair l’avait donc illuminée?... Pourquoi savourait-elle, comme une
douceur sans prix, la certitude que, bien près d’elle, dans une des
vieilles demeures que frôlait le souffle de la nuit, un homme existait
dont tout l’être la souhaitait, l’appelait?...
Pourquoi tressaillait-elle soudain d’une soif de caresses, d’un désir
d’aimer et de se donner qui lui faisait sentir sa solitude comme une
angoisse meurtrissante? Pourquoi ce besoin de la présence d’un être
nouveau en sa vie?... Pourquoi?... Qu’avait-elle donc? Le regard fixe,
elle regardait le jardin obscur d’où montait la pénétrante odeur du
mimosa. Dans la nuit, vibrait encore la chanson lointaine d’une dernière
troupe de chanteurs. Vers le ciel de velours, se dressait la _Salute_
dans la blancheur de ses marbres, ainsi qu’elle l’avait aperçue pour la
première fois, quand la gondole l’amenait sur les eaux sombres.
Elle murmura, instinctivement, les mains jointes, avec un geste d’appel:
--Gérard! Gérard!
Ses lèvres articulaient le nom d’un accent si passionné qu’elle
s’arrêta, saisie... Elle prenait conscience que si Gérard se fût trouvé
là, près d’elle, lui répétant la prière qu’il lui murmurait à Chioggia,
il eût fait d’elle tout ce qu’il rêvait...
Presque avec colère, elle mordit sa lèvre:
--Décidément, je crois qu’il est temps que je retourne à Paris! Venise
me fait déraisonner!...
Et, d’un geste nerveux, appuyant sur le commutateur, elle fit jaillir,
dans la chambre, une éclatante lumière.