XIII

Trois jours après l’excursion à Chioggia, Jacqueline arrivait à Paris,

toute lasse du retour rapide fait d’une seule traite, l’esprit comme le

corps, courbaturé.

La première chose qu’elle aperçut sur la cheminée, en reprenant

possession de sa chambre, fut le courrier de Chine qui l’attendait.

Alors gamine, elle marmotta, franche de tout remords:

--Ah! mon pauvre Pierre!... Vous l’avez échappé belle, l’autre soir!...

Elle ne se pressa pas de lire la lettre... Elle avait tout le temps de

le faire! A l’avance, elle savait ce qu’enfermait l’enveloppe close: des

détails sur une vie qui lui était étrangère, des mots de tendresse dont

elle connaissait maintenant la saveur, et qui avaient toujours été

impuissants à éveiller en elle le grand frisson qu’à Venise, elle avait

senti naître en elle et l’affoler délicieusement.

Revenue à Paris, retrouvant son habituelle atmosphère, elle se

rappelait, un peu effarée, le tourbillon de volupté et de passion où

elle avait failli être emportée et auquel, seule, la force des

circonstances l’avait arrachée.

--Tout de même, Venise m’avait fait perdre la raison! pensa-t-elle avec

un petit rire moqueur à l’adresse de la défaillante créature qu’elle

avait été là-bas, dans la ville ensorcelante. Si Anne ne s’était pas

mise à la traverse, je crois bien que j’aurais fait la grande sottise!

Ah! oui, Mme de Croissy s’était mise carrément à la traverse, comme

disait Jacqueline, ce dernier jour où, la tête perdue, n’entendant plus

que la supplication passionnée de Gérard qui se refusait à la voir

partir ainsi, elle était descendue de sa chambre pour sortir avec lui,

comme la veille au soir, il lui en avait murmuré la prière. Elle devait

le rejoindre devant Saint-Marc et en gondole, il l’emmènerait alors où

il voudrait, revoir encore une fois, lui avait-il dit, les horizons de

Venise qu’elle avait le plus aimés.

Mais, dans le vestibule, elle avait rencontré Anne qui, très calme, lui

avait demandé:

--Vous sortez?... Oh! bien, je vais avec vous pour une dernière petite

promenade.

Et Jacqueline sentait encore le sursaut de révolte qui l’avait alors

secouée toute. Elle avait balbutié un prétexte, jeté au hasard, pour

n’être pas accompagnée. Mais elle devinait bien qu’elle n’échapperait

pas à la volonté d’Anne, qui savait parfaitement où elle allait et

prétendait la retenir. Alors, dédaignant toute feinte, elle avait

articulé, les dents serrées, parlant bas pour n’être pas entendue de

ceux qui allaient et venaient autour d’elle:

--Anne, comprenez-vous bien que je ne veux pas être surveillée et que

j’irai seule où il me plaît, et comme il me plaît!

--Et moi, je ne veux pas, qu’étant à Venise avec moi, sous la protection

de mon père et sous la mienne, vous y deveniez la maîtresse de

quelqu’un...

De quel accent, Anne avait parlé, si ferme et si méprisant!... Anne,

qu’elle avait toujours crue un esprit très large, jamais scandalisé...

Aussi, elle avait eu un cri de colère:

--Anne!

Mais Mme de Croissy avait continué, tout comme si elle se fût adressée à

une enfant rebelle qu’il fallait dompter:

--A Paris, vous agirez comme bon vous semblera! Ainsi que vous le dites,

vous êtes libre de faire ce qui vous convient, sans que j’aie rien à y

voir. Mais ici, autant qu’il dépend de moi, j’essaierai de vous garder

d’une vilaine action. Même involontairement, je ne veux pas être

complice d’une trahison!

--D’une trahison?...

Et, sans pitié, Anne avait précisé:

--Oui, d’une trahison envers votre fiancé. Vous n’êtes pas libre de

disposer de vous. Il a emporté votre parole. Vous n’avez pas le droit de

l’oublier...

Sa parole! Comme Jacqueline s’en souciait peu... Chartrans l’avait

suppliée de se laisser aimer. Elle avait cédé par raison, par faiblesse,

par désir de lui être agréable... Mais s’il lui plaisait de faire un

autre emploi de sa vie, elle n’hésiterait pas une seconde à se

reprendre; car elle estimait qu’avant d’être à nul autre, sa vie était à

elle, précieux trésor dont, jalousement, elle voulait jouir à sa

guise...

Tout de même, bien que, par orgueil, elle n’eût pas voulu renoncer à

sortir, elle n’avait pas osé aller retrouver Gérard; et elle avait

marché avec Anne qui allait faire des achats, sans lui dire un seul mot,

frémissante de colère et de regret.

Après le déjeuner, Gérard était venu, énervé par l’inutile attente, par

la conscience qu’elle lui échappait. Mais elle n’était pas seule. Des

visiteurs amis lui adressaient leurs adieux. Puis les d’Entraigues

étaient arrivés pour une dernière flânerie, à travers la ville,

organisée la veille; et, tout juste, elle avait pu lui dire, en quelques

mots, la scène du matin, n’osant se dérober à la promenade décidée.

Juste, une minute, lui et elle s’étaient trouvés seuls, au retour à

l’hôtel, tandis que Anne était appelée pour donner un renseignement à

son père. Aussitôt, comme à Torcello, il l’avait enlacée étroitement sur

sa poitrine, leurs lèvres rapprochées dans un baiser où elle

s’abandonnait...

Instant fugitif, car ils étaient, hélas! dans un salon d’hôtel et M. de

Balme, à son tour, entrait, pour entendre Gérard demander avec

courtoisie:

--Me permettez-vous, madame, d’aller vous offrir, à Paris, mes hommages?

Et elle, répondre, d’un ton poli de femme du monde:

--Vous serez très aimable de le faire...

Elle était certaine qu’il viendrait. Mais, chose bizarre, de retour à

Paris elle ne souhaitait plus qu’il vînt; comme si, se retrouvant dans

son milieu, elle avait été soudain dégrisée et avait repris l’entière

possession d’elle-même. Si elle avait été femme à démêler ce qui se

passait en elle, sans trop de peine, elle se fût aperçue que,

secrètement, elle avait peur de lui, près de qui elle s’était sentie

faible comme jamais elle ne l’avait été près d’un homme... Maintenant

qu’il était loin, elle redoutait qu’il l’entraînât... où elle jugeait

prudent de ne pas s’aventurer, très clairvoyante sur les suites des

promenades dans les chemins de traverse. Or, elle savait, à n’en pouvoir

douter, que, loin de lui résister, elle céderait, enivrée, à son ardente

volonté qui la dominait délicieusement. Donc c’était pour le mieux qu’il

demeurât encore en Italie...

D’ailleurs, pour la ramener sur terre, se présentait, dès les premiers

jours de son retour à Paris, la prosaïque question financière qui se

montrait de nouveau très difficile à résoudre pour son budget. En effet,

à Venise, elle avait, à son ordinaire, dépensé sans compter, tout comme

si elle eût eu la fortune de Mme de Croissy. Aussi, une fois de plus, se

trouvait-elle jetée dans les embarras d’argent qui lui étaient, en

somme, assez familiers pour qu’elle en fût venue à les traiter avec

désinvolture.

Elle emprunta, vendit, mit en gages et, finalement, recourut à son père

qui, sans lui adresser la moindre observation, l’aida dans toute la

mesure de ses propres ressources, fort limitées par de personnelles

dépenses, très largement faites.

Mais ses soucis d’argent ne l’empêchaient pas, toutefois, de se

commander d’exquises toilettes printanières et des chapeaux à l’avenant,

qui seraient payés... dans l’avenir. Et toute à son choix de coquets

chiffons, à la reprise d’une vie mondaine ultra-remplie, son temps

partagé entre le soin de sa séduisante personne, des visites, des

courses, les promenades aux deux Salons qui s’ouvraient, elle échappait

vraiment à l’espèce d’envoûtement qu’avait exercé sur elle la passion de

Gérard. Son séjour à Venise lui apparaissait, peu à peu, comme un

chapitre de roman où elle avait joué le rôle de l’héroïne. Mais elle

conservait, de Gérard, un souvenir frémissant, ravie de l’avoir vu si

follement épris, mais troublée d’avoir failli se compromettre pour lui

de façon irréparable.

Dans quel abîme de difficultés, elle se fût alors trouvée jetée!...

Qu’aurait-elle dit à Chartrans?

Anne avait joliment bien fait de la protéger malgré elle! Aussi se

montrait-elle, pour Mme de Croissy, prévenante et câline; et si

charmante aussi pour M. de Balme, que l’excellent homme ne voyait plus

que par elle, la comblait de fleurs précieuses et la célébrait avec

candeur.

Un jour qu’elle sortait de chez son amie--trois semaines après son

retour--par un joli crépuscule rose, au seuil de la grand’porte, elle se

trouva face à face avec un visiteur qui arrivait. Et, tout entière, un

choc l’ébranla, Gérard était devant elle.

Lui aussi la reconnaissait et s’arrêtait court.

--Vous! madame. Vous!...

Une joie éperdue bondissait dans sa voix, dans le regard dont il la

contemplait, adorablement fine sous le foulard soyeux de la robe qui la

dévêtait à ravir, toute rosée par la surprise, son tricorne de paille

lui donnant une petite tête à la Watteau.

En elle, une allégresse s’était mise à chanter. Elle lui tendait la

main, pensant qu’elle ne se rappelait pas qu’il fût si bien, le visage

effilé par la barbe dorée, svelte et robuste, avec un grand air d’homme

de race... Et, contente, elle interrogea alertement:

--Alors vous voilà donc à Paris?

--Depuis avant-hier soir. Tantôt, j’ai passé chez vous... Mais vous

étiez déjà sortie!

--Eh bien, il faudra revenir...

--Bientôt, n’est-ce pas? Vous permettez?

Elle eut un rire léger qui cachait son indéfinissable trouble. Est-ce

que le charme allait encore opérer?... En un jet brusque, remontèrent à

sa pensée les souvenirs de Torcello et de Chioggia... Ah! ces minutes de

rêve... Elle répéta:

--Bientôt... Demain, si vous voulez... Je serai rentrée à six heures.

Elle s’arrêta un peu; puis, elle finit, malicieuse:

--Mais vous savez qu’à Paris, je suis très austère. Je vous engage à

venir, seulement si vous vous sentez capable de l’être aussi...

--Je serai... comme vous souhaitez que je sois...

Autant qu’elle, il se souvenait... Et surtout du baiser fou volé à la

dernière heure, dans le cadre d’une fenêtre. Tant de fois, la vision

l’avait hanté de la tête parfumée, abattue sur sa poitrine, dont les

cils battaient sur un regard d’amoureuse, alors qu’il sentait l’abandon

du corps svelte, que son baiser cherchait éperdument les cheveux, les

paupières, les lèvres entr’ouvertes... Devant eux, s’épandait un ciel

d’or, dont la lueur errait magnifiquement sur le mouvant miroir du Grand

Canal.

Aujourd’hui, c’était Paris, le décor vert du Parc Monceau et, devant

lui, une exquise femme du monde, très correcte,--mais combien séduisante

toujours,--qui ne semblait plus se souvenir qu’il l’avait tenue

frémissante dans ses bras, sous ses lèvres...

Lui, il ne pouvait l’oublier; et, tandis que, non moins correct

qu’elle-même, il prenait congé, sa fièvre, déjà rallumée, il pensait,

avec une hardiesse résolue, comme à Venise:

--Je la veux!... Et je l’aurai!...

* * * * *

Le lendemain, elle rentra plus tôt que de coutume, souhaitant avoir tout

le temps de revêtir une robe de maison bien seyante, rouge, faite d’une

de ces étoffes molles qui s’enroulaient si bien autour de sa forme

harmonieuse. Elle était très occupée à considérer son image d’un œil

approbateur, quand elle entendit résonner le timbre, assourdi par

l’épaisseur des tentures. Sans se presser, elle finit de se vaporiser de

son parfum, de velouter la peau d’un soupçon de poudre et mordit un peu

ses lèvres pour en aviver l’éclat; puis, satisfaite de la charmante

œuvre d’art qu’elle venait d’élaborer, elle se dirigea, de son pas

glissant, vers le salon où Gérard l’attendait, impatient.

La voix rieuse, elle s’exclama:

--Bonjour!... C’est très bien de n’avoir pas oublié la visite annoncée!

Elle lui donnait à l’anglaise sa main où flambait l’éclair des bagues.

Il la baisa et la garda entre les siennes, frémissante et tiède. Comme

la veille au Parc Monceau, il l’enveloppait d’un regard qui la voulait

toute...

Oh! quelle vraie femme elle était, insaisissable, enjôleuse, et

tellement désirable!... D’autant plus que, si libre d’allures, si

provocante fût-elle, en somme, elle se gardait bien des suprêmes

abandons...

Pourtant, à Venise, il l’avait vue faiblir, prête à descendre de son

piédestal de divinité, pour devenir une simple femme, altérée d’amour...

Si Anne de Croissy ne l’avait emmenée, il en avait la certitude, elle se

fût donnée, sans scrupule ni remords, parce qu’elle était la créature de

la minute présente, tout à fait désintéressée des lois austères qui

emprisonnent d’autres femmes dans la vertu.

Et cette amoralité de petite faunesse très moderne lui donnait une

saveur de candide perversité qui exaspérait le goût violent que Gérard

avait pour elle.

Emprisonnant dans les siennes, la main qu’elle lui avait laissée, il

dit, debout devant elle qui s’était assise dans sa bergère:

--Croyez-vous donc, sincèrement, que j’aurais pu oublier un instant dont

je rêve, depuis la minute où je vous ai revue?

--Seulement, depuis cette minute?

Enfoncée dans les coussins de la bergère, elle le regardait, gamine,

mais aussi avec une tendresse inconsciente dans les yeux, car elle le

devinait repris tout entier par son charme. Elle sentait que,

impérieusement, il la voulait toujours, et elle en éprouvait un plaisir

intense.

--Moi qui espérais que vous aviez cruellement regretté mon départ

d’Italie!

Repoussant le fauteuil qu’il s’était résigné à occuper devant elle, il

revint vers elle et ses yeux sur les prunelles de velours il interrogea:

--Savez-vous pourquoi j’ai attendu trois semaines pour revenir à Paris?

--Parce que vous vous plaisiez beaucoup à Venise, j’imagine, fit-elle,

paisible, tourmentant la broderie d’un coussin.

--Parce que je voulais me guérir de vous... et vous oublier!... puisque

je n’ai pas su m’ouvrir votre cœur!...

--Oh! je vous trouve charmant!

--Merci bien! fit-il avec une impatience rageuse.

--Ça ne vous suffit pas, glissa-t-elle, les yeux rieurs et innocents.

Audacieusement, il jeta:

--Non, il faudrait, pour me rendre heureux... me montrer que vous me

trouvez «charmant», comme vous dites...

--Et je ne vous le montre pas? Il me semblait que j’étais si gentille

avec vous. Je vous ai tout de suite adopté pour mon ami... Nous avons

flirté ensemble, et je pense bien que nous continuerons un agréable jeu,

n’est-ce pas?... quoique vous ayez désiré oublier ma chétive existence.

Mais vous ne m’avez pas confié le motif de cette aimable résolution?

--Je vous l’ai dit déjà à Chioggia, que c’était pour moi un supplice

d’être près de vous un pauvre qui implore passionnément une aumône qu’on

ne lui fait pas...

--Je comprends... et même je compatis... quoique...--rendez-moi cette

justice,--je vous aie, à l’avance, prévenu de ce qui vous attendait...

Mais, en effet, ce doit être très agaçant, pour un homme, de flamber en

pure perte et de faire la cour à une femme, seulement pour l’amour de

l’art... Pourtant...

Et elle eut un sourire délicieux:

--... Pourtant, aussitôt débarqué, vous êtes venu chez moi... par

politesse!

--Dites, par faiblesse... Mais j’ai reconnu que je devais m’estimer très

heureux de vous trouver sortie et ne pas recommencer l’épreuve... Et

puis je vous ai rencontrée, et me voici...

--Furieux d’avoir capitulé avec votre sagesse, n’est-il pas vrai?

--Jacqueline, ne raillez pas... Vous savez bien que je vous aime...

misérablement!...

--Encore?... Vraiment?... Oh! tant mieux! Je vous l’ai déjà avoué...

J’adore qu’on m’aime!... Vous m’aimez?... C’est charmant!... Je vous en

remercie beaucoup!

Elle le contemplait entre les cils; et ses yeux avaient une expression

de malice tendre, d’ironie, de joie aussi...

Il saisit violemment, ses deux poignets, comme jadis à Chioggia, et

attira vers lui la moqueuse créature. Mais elle se déroba avant qu’il

eût effleuré son visage. Maintenant qu’elle avait mesuré sa faiblesse

près de lui, elle se tenait sur la défensive, résolue à s’offrir

seulement le régal d’un flirt pimenté et très chaud... Mais ce lui était

une jouissance incomparable de le voir ainsi altéré d’elle, prêt à

toutes les folies pour la posséder. Et elle lui en savait un gré

extrême. Afin qu’il demeurât en cette parfaite disposition, elle devait

ne point se montrer trop généreuse à son égard, sans lui enlever tout

espoir de triomphe. Et, se rejetant en arrière, elle déclara, toute rose

du reflet pourpre de sa robe:

--Je vous ai dit que vous aviez la permission de venir seulement si vous

vous sentiez de taille à vous comporter comme le plus vertueux des

hommes. Autrement, il serait plus sage de ne plus nous voir.

Il eut un mouvement de colère, exaspéré de son accent de badinage. Il

allait parler. Elle l’arrêta, le visage espiègle:

--Oh! je vous devine!... Parce que là-bas, à Venise, je ne me suis pas

montrée rigoureusement farouche, vous vous êtes imaginé... un tas de

sottises sur mon compte... Mais ce n’étaient là que de petits épisodes

de voyage!... A Paris... un point... c’est tout...

Aprement, il la contempla. Était-elle sincère ou jouait-elle une comédie

provocante?... De toute évidence, elle était très maîtresse d’elle-même,

s’amusant en gamine un peu perverse qui sait sa puissance. Il comprit

qu’elle s’était ressaisie et qu’il fallait la conquérir en l’enveloppant

d’adorations ferventes qui l’amèneraient à lui. Soit. C’était une

question de temps. Il était à Paris pour plusieurs mois. Il pouvait

faire le sacrifice d’attendre un peu l’heure où cette fuyante et

adorable créature se laisserait capturer, certain qu’elle ne prendrait

pas sa défaite au tragique, peut-être parce qu’elle s’était déjà brûlée

à d’autres flammes.

Et, doucement, il promit, car il la considérait comme la proie exquise

que lui donneraient son adresse et sa volonté.

--Je serai aussi sage qu’il me sera possible. Mais il me faut vous voir

beaucoup... tous les jours!

--Rien que cela!... Vous me compromettrez...

--Non, je serai prudent, je vous en donne ma parole... Mais je veux vous

voir... Je veux...

--Le roi dit: «Nous voulons...», rappelez-vous...

--Jacqueline, promettez-moi que vous serez bonne...

--Ça dépend de ce que vous entendez par là... Enfin, nous avons des

chances pour nous retrouver souvent dans le monde. Et puis, si cela vous

tente, il y aura bien, de-ci de-là, des expositions où je vous

demanderai de m’accompagner, car cela ne m’amuse pas de regarder

seule... Vous êtes pour quelque temps à Paris?

--Oui, j’ai même la forte tentation de m’y faire rappeler...

Sans savoir pourquoi, elle eut envie de lui crier, comme une enfant qui,

soudain, entrevoit un danger:

--Non, ne restez pas à Paris...

Mais ce ne fut qu’un éclair d’instinctive prudence; elle interrogea,

seulement, d’un ton détaché:

--Pourquoi donc désirez-vous ne pas repartir?

--Pourquoi?... Parce que je ne puis plus me passer de vous... Parce

qu’il me faut votre présence... Jacqueline...

--Vrai? c’est pour moi?

--Pour vous seule, mon amour...

D’un geste souverain, il l’attirait, et ses lèvres, cette fois,

s’appesantirent follement sur les lèvres qui ne se refusaient plus.

--Jacqueline, comment peut-on mériter d’être aimé de vous!

Il lui murmurait ces mots très bas, de cet accent d’une impérieuse

douceur qui brisait en elle toute volonté. Le même trouble qui la

faisait défaillante à Chioggia l’envahissait, si délicieux que,

d’instinct, elle redoutait de laisser échapper un mouvement qui romprait

le charme.

Confusément, elle se demandait pourquoi ne pas s’abandonner à cet amour

qui voulait l’entraîner dans un torrent où elle s’enivrerait comme les

autres femmes... Être aimée par lui... Et l’aimer... Ce serait doux...

si doux...

Qu’est-ce qui l’en empêchait?...

Le nom de Chartrans flotta dans son souvenir...

Aussitôt, elle rejeta la tête en arrière, comme réveillée et, se

raidissant, elle dit, la voix changée, d’un ton volontaire:

--Laissez-moi... Laissez-moi donc!

Il s’écarta, incertain de ce qu’elle pensait vraiment. Elle avait un peu

pâli. Une étrange expression élargissait ses yeux... Irritation?...

Plaisir?... Énervement?

Il n’aurait pu préciser. Il savait seulement qu’elle était la tentation

même, mince et blanche dans sa robe rouge, sous ses cheveux sombres,

avec son regard qui songeait et sa bouche frémissante et grave...

Ils se contemplèrent, une seconde, en silence... Puis elle eut un

sourire singulier:

--Eh bien, si c’est cela que vous appelez être sage!... Vous pouvez vous

dispenser de revenir...

--Je serai sage une autre fois, fit-il, passant la main sur son visage

altéré. Vous savez que l’heure du retour affole un peu... Ah! voici

quelqu’un!

Le timbre d’entrée vibrait. Ils s’écartèrent instinctivement. Tous deux

reprirent une sage attitude de personnes qui causent en visite.

--C’est peut-être Anne, fit Jacqueline avec une moue malicieuse.

--Alors, je vais être chapitré, marmotta-t-il, anxieux et agacé.

Mais dans la pièce voisine le son d’une voix d’homme s’entendait.

Jacqueline se mit à rire:

--Vous ne serez pas chapitré... Ce n’est pas Anne... mais mon père qui

vient dîner avec moi... C’est vrai, il est presque sept heures...

--Si tard?...

Tous deux étaient assis de chaque côté de la cheminée quand, la portière

soulevée, le conseiller apparut et s’arrêta, imperceptiblement, surpris

par la vue de ce visiteur qu’il n’avait jamais rencontré chez sa fille.

Jacqueline, aussitôt, fit les présentations.

--Le comte de Brye, cousin d’Anne de Croissy, qui était en même temps

que nous à Venise...

Le conseiller salua. Sous ses paupières fatiguées, son regard

d’observateur se fixait sur ce beau grand garçon en qui, tout de suite,

il devinait un nouvel adorateur de la jeune femme.

Puis Gérard se leva, puisqu’il lui fallait bien prendre congé!

Cérémonieux, il baisa les doigts de Jacqueline:

--Madame, je vous présente mes hommages.

Elle dit légèrement:

--Au revoir... Je pense que bientôt, chez Anne, nous aurons encore

l’occasion de bavarder sur Venise... Alors, nous prendrons rendez-vous

pour une promenade ensemble au Salon. Cela nous rappellera nos courses à

l’Académie.

--J’en serai très heureux... Je conserve un si charmant souvenir de

votre passage à Venise... Adieu, madame.

Leurs regards se croisèrent. Il sortit, et elle revint câlinement, avec

un baiser, s’asseoir près de son père.

--Et maintenant, père, à nous deux!... Qu’est-ce que tu es devenu depuis

deux jours que je ne t’ai vu?

Adroite, elle le faisait causer, devinant la réflexion, concernant

Gérard, qui flottait dans la pensée de M. Sourdis.

Pourtant ce ne fut pas de Gérard que, tout à coup, il lui parla.

--A propos, Jacqueline, j’ai reçu hier une lettre de Pierre Chartrans

qui m’entretient longuement d’un projet dont il paraît enthousiasmé...

Celui d’obtenir un poste au Japon, poste très brillant, paraît-il.

--Oui, je sais, fit Jacqueline, distraite. Il me l’a écrit aussi.

--Et tu n’as pas bondi d’horreur devant une telle proposition... qui est

tout à fait inadmissible!

--Mais, mon père... Pourquoi?... Cela m’amuserait d’aller au Japon. Il

est évident que si j’épouse Chartrans, ce sera toujours pour partir

puisque sa situation est à l’étranger.

--Jacqueline, tu ne parles pas sérieusement! Dis-moi que tu ne laisseras

pas ton pauvre vieux père en France pour t’en aller vivre au Japon!...

Elle eut vers lui un élan tendre, car elle lui était reconnaissante de

l’adorer si absolument... Oui, c’eût été pour elle un déchirement de le

laisser. Mais un départ avec Chartrans, devenu son mari, lui paraissait

si incertain et lointain qu’elle ne s’en préoccupait guère...

Elle mit la tête sur l’épaule de son père, comme au temps où elle était

petite fille.

--Bien entendu, père, je ne t’abandonnerai pas... Mais je n’ai pas la

moindre intention de partir... Je laisse Chartrans faire des projets

parce que ça l’occupe pendant qu’il est loin, retenu par sa mission.

Quand il reviendra, je lui ferai comprendre que je ne peux pas quitter

Paris... Mais, si je lui disais maintenant une chose pareille, il serait

capable de reprendre le premier paquebot et de fondre ici comme une

trombe... ce qui serait déplorable pour son avenir... Alors je ne le

contredis pas du tout... Et j’ai, au contraire, l’air de tout

approuver...

--Ma petite fille, vous êtes une grande diplomate; me voici rassuré, fit

le conseiller qui caressait tendrement les cheveux de la jeune femme.

Mais ne crois-tu pas, ma Jacqueline, qu’il vaudrait mieux insinuer à ce

bon Chartrans qu’il eût à chercher une fiancée mieux attirée par les

pays exotiques? Ce serait plus honnête, à coup sûr!...

Elle tressaillit un peu. Si elle se refusait à Chartrans, qui

l’épouserait?... Gérard?...

Ses mains qui jouaient avec ses bagues se crispèrent une seconde.

Devenir la femme de Gérard de Brye, c’eût été le rêve... Mais Mme de

Croissy le lui avait dit, au premier jour, Gérard n’épouserait qu’une

héritière et, sans doute, une fille de bonne noblesse comme lui. D’une

jolie femme sans fortune et sans nom, il ne songeait qu’à faire sa

maîtresse... Et, les sourcils un peu froncés, elle jeta, se redressant:

--Mais, père, je ne veux pas du tout renoncer à Chartrans.

L'absence · 第 20 / 28 题