Il y avait près d’une semaine que Jacqueline menait à Venise une
existence qui était pour elle un enchantement.
Ravie de l’heure présente, elle ne regardait ni en arrière ni en avant,
et n’avait d’autre souci que celui de bien exercer sa puissance de
séduction. Or, comme elle y réussissait en perfection, le séjour à
Venise avait pour elle un charme incomparable. Tout l’élément masculin
figurant chez les d’Entraigues gravitait autour d’elle. Mais la vraie
partie, la seule partie intéressante à gagner, se jouait entre elle et
Gérard.
Ils s’étaient vus quotidiennement pendant ces six jours. Ensemble, ils
avaient visité d’innombrables églises, où l’un et l’autre apportaient
une pensée distraite des chefs-d’œuvre qu’ils venaient regarder
vaguement... pour suivre Anne et Mme d’Entraigues. Ils avaient pénétré
dans de vieilles demeures princières qui abritaient des collections sans
prix, qui eussent ravi d’enthousiasme des amateurs.
Jacqueline, elle, leur accordait, selon son humeur, des admirations et
des antipathies qu’elle ne se mettait guère en peine de justifier, mais
exprimait avec une vivacité prime-sautière et originale, très
séduisante. Gérard qui, en d’autres temps, avait joui profondément de
tous ces trésors, les contemplait d’un œil indifférent, grisé
littéralement par elle. Il en avait conscience et, furieux contre
lui-même, il se disait bien,--quand il était loin d’elle:
--En quelle folie vais-je là me lancer? Elle n’est qu’une coquette!...
Je ferais mieux de partir...
Mais, tout de suite alors, une obscure volonté se cabrait en lui:
--Pourquoi partir?... Elle n’est certes pas une enfant... Elle saura
bien se dérober à moi, s’il lui convient... Je la veux... Elle se plaît
à m’affoler, soit... Mais, quoiqu’elle se prétende mauvaise joueuse, il
faudra bien qu’elle paye!
Il ne cherchait plus à comprendre comment elle était si vite arrivée à
lui faire perdre toute sagesse. Chose certaine, pour qu’il jouît de
Venise, il lui fallait sa présence. Le bercement de la gondole ne lui
semblait charmeur que quand il y était assis devant elle, quand il
pouvait suivre, sur la peau transparente, tous les reflets de la
merveilleuse lumière. Les musées ne l’intéressaient plus que s’il y
marchait près d’elle ou s’il la voyait avancer devant lui, de son allure
glissante, son profil charmant levé vers les toiles célèbres qu’elle
s’interrompait tout à coup de regarder, pour lui abandonner, une
seconde, des prunelles câlines.
Par exemple, il n’eût pas deux fois supporté une promenade comme celle
qu’il avait faite à l’Académie, un matin où il était venu la retrouver,
alors qu’elle visitait les salles, conduite par M. de Balme. Sincèrement
ou non, elle ne paraissait s’intéresser à rien d’autre qu’à la peinture,
aux tableaux que son guide lui détaillait complaisamment.
Il avait reçu d’elle un rapide:
--Bonjour... Vous allez bien, ce matin?...
Puis, elle avait paru résolue à vivre un moment dans la seule société
des Titien, Véronèse, Bellini, de Carpaccio, dont la naïve sainte Ursule
l’enthousiasmait.
Et lui, que brûlait une soif d’elle grandissante, s’était senti envahi
par une haine contre ces artistes qui la lui enlevaient.
Une seconde, pourtant, elle était revenue à lui, et alors, elle lui
avait glissé, une lueur malicieuse dans ses yeux, mais une expression
candide sur ses lèvres tentatrices:
--Comme vous paraissez détaché de ce que vous voyez!... Je croyais que
vous aimiez la peinture?
Et, incapable de se maîtriser davantage, il avait laissé échapper:
--Je ne peux rien regarder quand vous êtes là!...
Elle avait eu un sourire qui le remerciait; puis, avec une ironie
caressante, elle avait riposté:
--Alors, il faudra revenir à l’Académie tantôt, sans nous... sans moi...
Il n’avait pas répondu... En lui criait le besoin de meurtrir, sous des
baisers de maître, la bouche qui prononçait si aisément les paroles
moqueuses...
Elle l’avait deviné dans les yeux qu’il attachait sur elle. Et, contente
du désir violent qu’elle éveillait, elle était demeurée près de lui, un
instant encore... Un instant seulement, car M. de Balme l’avait
rappelée.
Dans l’après-midi, tandis que la promenade les rapprochait de nouveau,
elle avait mis toute sa grâce à le dédommager de son indifférence du
matin.
C’était pendant une excursion à Murano. Sur l’eau azurée, veinée
d’orange, d’émeraude et de pourpre sombre, de violet aussi, les gondoles
les avaient amenés vers la petite île, royaume du feu, où un maître
verrier avait ciselé pour Jacqueline, dans la pâte incandescente, une
amphore dont une chimère enlaçait le col.
Conduite par Gérard qui l’avait adroitement séparée des autres
promeneurs, elle avait erré curieuse, dans le dédale des ruelles
pittoresques, le long des quais étroits au pied desquels l’eau calme
fuyait vers la grande lagune radieuse. Ensuite, ç’avait été
l’inoubliable retour; d’abord, sur les menus canaux de Murano que
poudrait la poussière d’or du couchant; après, sur l’étincelante lagune
qui, sous le ciel en feu, semblait une immense nappe de métal en fusion,
où des flammes errantes jaillissaient du frémissement des vagues... Puis
l’apparition fantastique de Venise, découpée, en silhouettes aiguës et
noires, sur un fond d’apothéose... Enfin l’entrée dans les canaux
assombris par le crépuscule, entre les hautes demeures que baignait
obscurément l’eau verdâtre, dont le faîte restait embrasé des lueurs qui
flambaient en éclairs aux vitres des fenêtres fleuronnées.
Oh! ce retour!... Jacqueline en avait joui avec une intensité violente;
surtout, peut-être, parce que le regard de Gérard, obstinément arrêté
sur elle, lui révélait à quel point elle devenait toute-puissante sur
lui!...
A ses côtés, elle avait Anne de Croissy, qui contemplait silencieusement
la fête splendide du couchant.
Mais cette présence-là n’existait pas pour elle; car elle était bien
seule avec l’homme dont le désir flottait autour d’elle, l’enveloppant
comme une caresse subtile qu’elle goûtait enchantée.
Impérieusement, il la souhaitait. Elle le devinait fort bien et en était
très satisfaite, toute résolue à ne se point donner; ravie de ce duel
sentimental qui avivait son plaisir d’être à Venise.
Les propos qu’ils échangeaient, n’importe quelle oreille eût pu les
recueillir; mais une autre conversation se poursuivait obscurément entre
leurs deux êtres qui se cherchaient; et, de bien claire façon,
Jacqueline entendait la pensée secrète de Gérard, alors qu’à haute voix,
il causait, très correct, avec elle.
En vérité, jamais elle n’eût espéré réussir aussi vite la conquête d’un
homme qui, de toute évidence, devait être habitué au succès. Et avec la
même ardeur qu’elle apportait parfois à faire luire les braises de son
foyer, l’hiver, elle s’employait de son mieux pour activer la flamme
allumée en son honneur... Car elle adorait jouer avec le feu.
La veille, après la soirée passée avec les d’Entraigues, à écouter sur
la terrasse les chanteurs des gondoles, Gérard lui avait dit, de ce ton
qui exerçait sur elle une singulière attraction:
--Demain matin, vous me permettrez bien de vous promener seule, à mon
tour, dans Venise?
Par pure coquetterie, sans rien promettre, elle avait répondu:
--Peut-être, si je ne suis pas trop paresseuse et me trouve prête de
bonne heure...
Bien aisément, elle n’avait pas été paresseuse, car elle ne l’était
jamais quand il s’agissait de faire quelque chose qui lui plaisait. Et
cela la tentait, de s’en aller errer à Venise sous l’escorte d’un homme
qui avait pour elle un goût très fort.
Habillée de laine blanche, elle arrangeait devant la glace une
ondulation de ses cheveux quand, à travers la porte, la voix d’une femme
de chambre annonça:
--Le courrier de madame.
--Entrez. Donnez-le-moi.
Elle prit le paquet d’enveloppes et, du doigt, éparpilla les lettres
pour reconnaître les écritures... Et, soudain, une ondée rose lui monta
aux joues... Ces caractères rudes et tourmentés, ils avaient été tracés
par Pierre Chartrans...
Presque saisie, elle regardait la lettre. Elle avait si complètement
oublié, depuis son arrivée à Venise, celui qui, là-bas, en Chine, se
considérait comme son fiancé!... C’était vrai, pourtant, qu’elle lui
avait, un jour, promis de devenir sa femme, de s’en aller avec lui dans
ces pays exotiques où il était appelé à vivre...
Et, en cette minute, elle avait l’impression bizarre, mais si nette,
d’avoir fait ce jour-là une promesse illusoire qui, jamais, ne pourrait
se réaliser. Le souvenir de Chartrans semblait lui être devenu étranger
comme celui d’un passant aimable, avec qui elle n’avait plus rien de
commun. Et l’impression fut si forte qu’elle en tressaillit toute. Elle
se vit dans la glace, un peu pâle, maintenant, avec de larges prunelles
qui regardaient dans l’invisible. Alors, d’instinct, elle secoua la tête
comme pour se ressaisir et, tenant les lettres, elle alla s’asseoir sur
le balcon que le store de toile protégeait contre l’intense clarté qui
piquait d’aigrettes de flamme le cristal irisé des eaux.
Le ciel était couleur de turquoise. Le soleil mordait la coupole de la
_Salute_ et faisait étinceler l’audacieuse silhouette de la Fortune,
devant le palais des Doges, où se heurtaient nettement les ombres et les
lumières. Il enflammait les voiles fauves des barques, immobiles sur le
satin miroitant de l’eau, et enveloppait du ruissellement de ses rayons
les gondoles qui passaient d’une allure glissante, et soulevaient de
petites vagues lumineuses.
A travers l’atmosphère fluide, blonde comme les chevelures de Véronèse,
les lointains se dessinaient d’un trait, délicat et léger, qui semblait
baigné de clarté.
Ah! qu’il faisait beau!... Qu’il faisait bon! Pourquoi ne pas se laisser
vivre dans le seul présent qui était doux, se préoccuper de l’avenir,
incertain et mobile... D’instinct, elle parcourut les lettres venues de
Paris... Puis, enfin, d’un geste lent, elle déchira l’enveloppe qui
enfermait celle de Chartrans. Les feuillets se dispersèrent sur ses
genoux. Il y en avait un minuscule volume.
Elle songea:
--Il m’écrit bien longuement. Je ne sais si je vais avoir le temps de
lire sa lettre avant que Gérard de Brye vienne me chercher...
Et elle prit la première feuille. Il écrivait:
«Chérie, je vous envoie, j’en ai peur, une bien monotone litanie
d’amour! Pardonnez-moi, je ne suis pas un écrivain, seulement un pauvre
homme qui vous offre, tout frémissants, les mots jaillis pour vous de
son cœur même. J’ai trouvé un trésor sans prix pour moi... Et j’ai si
peur qu’il me soit enlevé...
«Vous voulez bien, quelquefois, ma Jacqueline, vous plaindre
affectueusement que je vous donne peu de détails sur ma mission... C’est
que je crains de vous importuner! Ma vie actuelle est tissue de tracas,
d’affaires, de négociations, de marches et contremarches d’explorateur,
dont le récit vous rendrait mes lettres tout à fait insipides... Mon
amour, j’aime mieux oublier ce monde de difficultés, à travers lequel il
faut me tenir si ferme!... en venant à vous, comme à mon unique joie...
en vous parlant de vous, pour me rapprocher un peu de vous... Ah! que,
douloureusement, je sens votre absence, dès que j’échappe aux soucis qui
m’enserrent!
«Et cependant, je me réjouis, de toute mon âme, d’avoir eu la force de
vous laisser en France, à l’abri de ce climat d’Asie qui serait pour
vous bien éprouvant, à l’abri aussi des traîtrises auxquelles nous
autres Européens sommes sans cesse exposés ici. De cela, j’ai encore eu
la preuve ces jours-ci... Je vous le conterai peut-être tout à l’heure;
mais, en ce moment, il me faut une causerie intime avec ma précieuse
petite fiancée; car je me sens aujourd’hui une âme triste, une âme
nostalgique qui crie vers la France et vers vous...
«C’est que... Line, laissez-moi vous avouer toute la vérité... c’est
que, d’abord, le courrier ne m’a rien apporté de votre part... Ah! je
sais bien que, il y a quinze jours, j’ai eu de vous une brève
causerie... Mais j’espérais...--stupidement, c’est vrai--que vous auriez
la charité de la compléter par quelques bonnes lignes, au paquebot
suivant, sachant quel bonheur est pour moi le moindre mot de souvenir
venu de vous...
«En revanche, il m’est arrivé une caisse de livres. Je ne sais pourquoi,
je me suis imaginé, à la première impression,--sans doute parce que
j’aurais bien souhaité qu’il en fût ainsi, et tout bas je vous murmure
cela, ma bien-aimée,--je me suis imaginé que c’était vous qui me les
aviez fait adresser, qui aviez eu ce souci tendre de distraire votre ami
en lui envoyant dans son exil des livres choisis par vos soins. Et cette
pensée, dont l’invraisemblance, une seconde, ne m’a pas frappé, m’a fait
absurdement tressaillir de joie...
«Hélas, tout de suite, un méchant démon est venu me rappeler que, avant
de partir, j’avais recommandé à mon libraire de me faire parvenir, tous
les mois, les nouveautés parues, afin que je ne devienne pas tout à fait
un sauvage.
«Vous moquerez-vous de votre pauvre Pierre, si je vous avoue, mon amour,
que de cette déception, dont j’étais la seule cause, il m’est resté une
tristesse abominable, tout le jour... Et l’impression a dû m’en
poursuivre jusqu’en mon sommeil pour me faire faire le rêve affreux dont
le souvenir me hante.
«Comme toujours, ma Jacqueline, vous en étiez l’âme; mais, pour la
première fois, notre rencontre m’était une torture, car je ne sais quel
sort impitoyable nous séparait. La vie vous arrachait à moi, malgré mes
révoltes, mes supplications... Nous étions dans un jardin inconnu. Le
ciel était lourd et gris. Des arbres, au feuillage terne, masquaient
tout horizon. Comment, pourquoi étions-nous là, seuls tous deux, arrêtés
au seuil d’une allée où l’herbe poussait drue, près d’une haute porte de
parc? Vous aviez cette robe noire scintillante que vous portiez la
première fois où j’ai osé vous faire une visite, et qui vous donnait
l’air d’une adorable déesse de la Nuit. Tout mon être criait vers vous.
J’avais la soif de vos lèvres...
«Et vous me faisiez un grand salut de dame étrangère, avec ce sourire
distrait que je vous ai vu dans votre salon, quand vous receviez l’adieu
d’un visiteur indifférent. Dans vos yeux, mon amour, il n’y avait pas de
colère, seulement le détachement complet... Et c’était horrible!...
J’avais la sensation qu’avec vos mains délicates, vous me tordiez le
cœur en souriant... Et la souffrance était atroce! à me faire désirer
mourir tout de suite, dans la minute même, pour ne plus rien sentir...
«Oh! Jacqueline, si vous m’abandonniez, c’en serait fait de ma vie!...
Je ne supporterais plus d’exister et j’arriverais bien à me faire tuer
ici... Ce ne serait pas autrement difficile...
«Je vous le disais dès mon arrivée, ma chérie, que les Jaunes nous
deviennent ennemis dès qu’ils croient pouvoir le faire impunément. Nous
l’avons expérimenté, depuis ma dernière lettre, lors d’une incursion
qu’il nous a fallu faire très avant dans une région perdue, pour nous
rendre compte de la possibilité de communications à établir. Il est
évident qu’un vent mauvais souffle contre nous, par rafales encore;
toutefois je ne serais pas étonné que, l’occasion s’offrant, ces rafales
ne deviennent tempête, un instant du moins. Nous ferons face au
danger... Mais quand j’entrevois ces perspectives, je suis bien heureux,
ma Jacqueline, que vous soyez en France, bien en sûreté dans votre
Paris; car les obséquieuses protestations de notre vice-roi, ses
sourires bridés ne me rassureraient pas du tout pour vous...
«Donc, notre troupe a été attaquée, à l’improviste, dans une façon de
défilé sauvage, embroussaillé. Nous avons dû faire le coup de feu et
votre futur mari, madame, s’est vu soudain transformé en chef de
guerre!... J’ai évolué tant bien que mal dans ce pays mauvais où le
danger était en embuscade. Puisqu’il fallait batailler, nous l’avons
fait de façon à jeter en retraite nos assaillants, et, sur notre route
déblayée ainsi, nous avons trouvé plusieurs cadavres que nos ennemis
n’avaient pas emportés. En les regardant, toute mon ardeur belliqueuse
est tombée... Que c’est donc frêle une vie, puisque le simple choc d’un
petit morceau de métal la brise à jamais... Et cependant quel infini
peut enfermer l’âme qui dirige cette vie...
«Je voudrais croire maintenant que c’est la traîtrise de l’attaque qui
m’avait exaspéré à me rendre féroce pendant notre courte lutte. Tout
comme un vieux troupier, je m’enivrais de l’odeur de la poudre et de la
lutte. J’ai senti, pendant un moment, peut-être plus profondément encore
que je ne l’avais déjà fait, quelle saveur le danger bravé donne à la
vie...
«Ah! mon amour, comme j’y tiens à la vie, désormais, et de quels rêves
j’emplis l’avenir! Ils sont si beaux que, parfois, ils me font peur.
Leur splendeur peut-elle être emprisonnée dans une chétive existence
humaine?... O Jacqueline, penser que vous serez à moi! L’autre jour,
tandis que la mort rôdait sournoisement autour de nous, j’avais
l’impression d’être...--un enfantillage, soit--d’être protégé par votre
souvenir. Sur ma poitrine, dans le portefeuille qui ne me quitte pas, il
y avait votre image, et puis votre dernière petite lettre... Oh! oui,
bien petite, pour l’immense soif de votre ami!
«Ma bien-aimée, pardonnez-moi mon exigence. Mais, dans mon exil, vos
lettres sont mon unique bonheur. Je les lis et relis tant que, les yeux
clos, la nuit, je puis me les réciter, quand je n’arrive pas à dormir,
brisé par toute sorte de pensées, de regrets, de désirs qui crient vers
vous...
«Si vous saviez comment et combien je les attends, parce que vous êtes
bonne, vous les feriez bien longues, un volume, au lieu des quatre
pauvres pages, vite remplies par votre grande écriture, qui sont une
goutte d’eau pour ma soif... Vous ne m’y raconteriez pas seulement les
incidents de votre vie de jolie mondaine--dont pourtant je voudrais
savoir... _tout_--vous ne m’enverriez pas des récits que n’importe quel
étranger pourrait lire... Vous sentiriez que, pour moi qui suis un
exilé, aux prises avec une rude tâche, vos lettres sont le repos, la
joie, l’espoir... Que je les souhaite comme un pauvre homme souhaite le
soleil quand il a suivi, dans la nuit, un âpre chemin, durant des heures
et des heures!...
«Jacqueline, agenouillé devant vous, le visage caché dans vos petites
mains parfumées, je vous supplie de m’envoyer de votre pensée, de votre
âme car j’en ai, je le confesse, des curiosités dévorantes... Ne me
trouvez pas irrévérencieux, je vous en prie, mais je vous avoue que
votre chère âme insaisissable m’apparaît tel un papillon de précieuse
dentelle, léger, fuyant, aux ailes traversées d’arabesques capricieuses,
si transparent que toutes les clartés le pénètrent... Clarté des lampes
dans les salons où vous passez tant d’heures, clarté des lustres qui,
les soirs de fête, illuminent votre jeune beauté.
«Line, j’ai peur, si vous saviez combien! que mes doigts ne soient trop
lourds pour ce délicat papillon... Jacqueline, vous m’aimez un peu,
n’est-ce pas?... Vous pensez à moi quelquefois au milieu de votre
existence de Parisienne adulée, de cette existence qui me bouleverse de
jalousie, moi qui suis prisonnier ici, loin de vous...
«Oui, Jacqueline, je suis jaloux à en crier de vous sentir là-bas,
admirée, désirée par ces autres qui m’épouvantent. Il y a des instants
où j’ai un regret si aigu d’être parti, où j’ai de vous une telle soif
qu’il me semble que l’angoisse dont je suis torturé va me rendre fou.
«En ces minutes-là, où je vous adore trop et désespérément, mon amour,
il ne faudrait pas qu’une occasion de revenir en France se présentât, je
ne résisterais pas à la tentation, oubliant tout, pour revenir vers
vous...»
* * * * *
Le dernier feuillet tomba des doigts de Jacqueline. Elle eut un geste
machinal pour le maintenir sous ses mains croisées, afin que la brise ne
l’emportât pas. Son regard, arrêté sur l’horizon radieux, rêvait avec
cette expression que lui donnait une lecture intéressante.
De complexes impressions se heurtaient en elle; impatience des tendres
reproches, émoi fugitif éveillé par le récit du combat, remords vagues;
par-dessus tout, satisfaction d’être ainsi adorée...
L’absence estompait la silhouette et les traits plébéiens de Chartrans.
Son imagination les façonnait à son gré; et vraiment, après avoir lu
cette lettre, elle le voyait, en son souvenir, pareil à un hardi héros
de roman à qui il était flatteur d’inspirer une semblable passion.
Aussi, elle pensa, très sincère:
--Il faudra que je lui écrive, il le mérite. Ce doit être le courrier,
ces jours-ci...
Elle vérifiait sur son carnet. Et alors, elle eut une petite
exclamation:
--Oh! mon Dieu! j’ai oublié la date. C’est aujourd’hui absolument que ma
lettre doit partir!... Et cet après-midi je n’ai pas une minute. Pourvu
que ce matin, j’aie le temps, avant que Gérard de Brye vienne me
chercher...
Vive, elle rentra dans sa chambre et prit son buvard, car elle faisait
toujours sans tarder ce à quoi elle était décidée; et, très sage, elle
s’installa à sa table, devant la porte-fenêtre grande ouverte. Elle
n’était cruelle que par inadvertance. De volonté, elle était bonne, et
d’instinct elle aimait à voir contents les êtres dont la vie frôlait la
sienne, si elle n’avait pas à se plaindre d’eux...
Elle ouvrit son buvard. Mais elle ne se mit pas à écrire. Les coudes sur
la table, le menton sur ses mains jointes, elle laissait son esprit
errer capricieusement; et, avec des yeux qui ne voyaient pas, elle
considérait le rubis sanglant d’une de ses bagues...
Dans le cadre de la porte, la femme de chambre apparut:
--M. de Brye fait savoir à madame qu’il est à ses ordres.
Ainsi Gérard de Brye était là... Il la demandait...
En elle jaillit le désir impétueux de fermer le buvard, de descendre
vers Gérard qui l’attendait. Mais elle se raidit; et, la voix un peu
dure, elle dit, obéissant à une mystérieuse contrainte qu’elle
subissait, toute frémissante:
--Dites à M. de Brye que je le prie de m’excuser... Je ne pourrai sortir
ce matin.
La femme de chambre disparut. Aussi nettement que si elle l’eût suivie,
Jacqueline vit la contraction du visage de Gérard déçu. Elle sentit, à
travers la distance, son regret aigu de la réponse qu’elle lui
envoyait... Et, une fois encore, un obscur élan bondit en elle, une
envie folle de le retrouver, de s’en aller marcher à ses côtés dans la
ville lumineuse, en respirant le violent parfum d’amour qu’elle aimait.
Elle se leva machinalement et fit quelques pas sur le balcon où le store
frémissait avec des battements d’ailes. Elle pensait:
--C’était amusant cette promenade, pourtant...
Ses yeux tombèrent sur les feuillets écrits par Chartrans, qu’elle
apercevait sur la table. Alors, elle revint prendre sa place devant
l’écritoire et saisit la plume.
Mais la femme de chambre reparaissait avec une enveloppe fermée.
--M. de Brye prie madame de lire cette lettre.
Elle déchira le papier. Il avait écrit, dans le salon de l’hôtel:
«Que vous ai-je fait?... Pourquoi ne voulez-vous pas venir?... Vous
ai-je offensée en quelque chose?... Je me torture l’esprit à chercher et
je ne devine rien!... Soyez bonne... Rendez-moi heureux... Venez... ou
dites-moi pourquoi vous vous êtes fâchée... que je puisse implorer mon
pardon!»
Elle tressaillit d’un plaisir intense, voyant combien il appelait sa
présence. Pour l’en récompenser, ne pouvait-elle lui parler, lui
apporter elle-même son sage refus?...
Mais elle eut conscience que, si elle le voyait, s’il la suppliait de
sortir, elle faiblirait. Et il ne fallait pas qu’elle faiblît!... Et
puis, c’était sage et prudent de ne pas se prodiguer, d’aviver, par
l’absence, ce besoin d’elle qu’elle sentait grandir en lui.
Elle murmura, un étrange sourire sur les lèvres:
--Tantôt, je le dédommagerai...
Et elle griffonna de sa haute écriture:
«Je ne suis pas fâchée du tout. Pourquoi le serais-je?... J’ai seulement
des lettres pressées à écrire. Nous vous verrons cet après-midi,
n’est-ce pas, puisque nous allons visiter Burano et Torcello?...
«Mille bonnes choses... Je vous assure que si la sagesse ne me
commandait pas impérieusement le contraire, je m’en irais avec beaucoup
de plaisir flâner, guidée par vous, dans l’adorable Venise.
«Au revoir, à tantôt.
«J. N.»
Elle cacheta et tendit le billet à la femme de chambre. Puis, très
contente d’elle-même, elle reprit sa plume... Car, enfin, elle était
restée pour écrire...
Mais sa pensée lui échappait, distraite, s’enfuyant vers Gérard,
curieuse de ce qu’il pensait. Un regret énervant l’envahissait de n’être
pas sortie avec lui... Certes, elle aussi était privée!...
Cependant, elle commençait sa lettre. Pêle-mêle, au hasard, elle y
jetait les descriptions de Venise, des croquis drôles de silhouettes
observées au passage, de doctes dissertations, réminiscences des
discours de M. de Balme sur les œuvres vues dans les musées, un alerte
récit des menus incidents du voyage, même de la rencontre avec Gérard de
Brye, dont elle parla d’un ton détaché, disant que c’était «un gentil
garçon, très aimable».
Mais il fallait aussi des phrases de tendresse, comme une fiancée,
nécessairement, doit en envoyer à son fiancé...
--Il m’aime tant!... Il faut que je lui dise des choses un peu
gentilles!...
Hélas! ces choses lui venaient mal, guindées, quelconques. Dans la
contrariété qu’elle éprouvait de son vertueux refus, qui lui enlevait
une agréable promenade, tout son attendrissement, son affectueux élan
vers Chartrans s’évanouissaient...
Et, dépitée, les yeux pleins de larmes d’impatience, elle jeta la plume:
--Je ne peux pas!... Je ne suis pas du tout en train d’être
sentimentale!...
X
Quand, appelée par la cloche du déjeuner, Jacqueline sortit de sa
chambre, elle trouva Anne qui l’attendait, sur la terrasse.
Mme de Croissy venait de rentrer des _Frari_ et se reposait, allongée
dans un _rocking-chair_, son chapeau jeté près d’elle. Ses yeux
rêvaient, et elle soulevait d’un doigt machinal l’ondulation blonde de
ses cheveux, un peu froissés par le chapeau. Les lèvres entr’ouvertes,
elle aspirait la brise chaude qui frôlait son visage.
Elle était dans une de ces minutes d’apaisement où l’être se laisse
vivre, enveloppé par le charme et l’insensibilité des choses, oublieux
de l’épreuve...
Mais au pas de Jacqueline sur les dalles, elle tressaillit et se
redressa, rendue à elle-même. Un sourire amusé glissa sur sa bouche,
parce que Jacqueline, habillée de blanc, avait l’air d’une toute jeune
fille; et, amicale, elle demanda:
--Eh bien, Line, avez-vous fait une bonne promenade?
Mais Jacqueline dit d’un ton raisonnable:
--Je ne suis pas sortie. C’était le jour du courrier de Chine... J’ai
écrit...
--Ah! parfait..., approuva Mme de Croissy, stupéfaite de tant de
sagesse.
Et parce qu’elle connaissait bien son amie, elle lui murmura, sceptique,
tandis que toutes deux passaient à table:
--Line, vous êtes donc brouillée avec Gérard, votre chevalier servant?
--Pas du tout! marmotta la jeune femme avec une emphase mutine. Nous
sommes toujours de parfaits amis; mais vous comprenez, le devoir avant
tout!
--Je comprends... Je comprends... Et je vous félicite!
Toutes deux se mirent à rire et s’assirent gaiement à table, auprès de
M. de Balme, qui leur offrait à chacune des violettes, rapportées de sa
promenade matinale. Jacqueline le remercia--comme elle savait le
faire--et elle attacha joliment les fleurs à son corsage, pendant
qu’Anne respirait le parfum de son bouquet.
Après le désarroi du premier soir, Mme de Croissy était redevenue tout à
fait maîtresse d’elle-même. Ne parlant pas de son mari, ne faisant ni ne
permettant une allusion aux aveux qui lui étaient échappés dans un
instant de faiblesse, elle les avait facilement laissé oublier par
l’esprit léger de Jacqueline. D’ailleurs, la jeune femme était tout
occupée d’elle-même et de son flirt avec Gérard; et, à peine, elle se
souvenait qu’un soir, elle avait vu la fière Anne de Croissy se révolter
désespérément contre le mal d’aimer. Il lui suffisait de l’avoir
retrouvée ainsi qu’elle l’avait toujours connue, doucement ironique et
indulgente, très délicate dans la politesse souriante qu’elle témoignait
à ceux qui vivaient près d’elle.
Si elle se plaisait aux promenades solitaires dans Venise, pour bien
voir à sa guise, disait-elle, du moins, elle ne fuyait plus la société
de ses amis, comme le premier jour; et, autant que Mme d’Entraigues,
elle était l’âme de toutes les causeries, de toutes les excursions,
jamais lasse de regarder, de visiter, jouissant de la beauté des choses
et des horizons, ardemment intéressée par les œuvres d’art que
Jacqueline apercevait à peine, à travers la fumée d’encens offerte
généreusement à sa coquetterie par sa cour masculine.
De ses admirateurs, le seul qui l’occupât,--et il l’occupait
fort,--c’était Gérard. Mais avec les autres, elle était la grâce même,
parce qu’il lui fallait l’hommage de tous, même des indifférents. Si
bien que le bon M. de Balme, tout à fait subjugué, vivait partagé entre
le désir de l’accompagner dans les excursions quotidiennes et son amour
des belles toiles qu’il était venu revoir à Venise.
L’évidente attention que Gérard témoignait à la jeune femme semblait lui
déplaire très vivement. Aussi, ce matin-là, satisfait qu’elle l’eût déçu
en ne sortant pas avec lui, il se montra d’humeur très souriante tout le
temps du déjeuner, et, contre son habitude, ne se plaignit pas des
courants d’air qu’amenait le jeu des ventilateurs dans la salle à
manger. En revanche, il s’assombrit quand Anne, ayant regardé sa montre,
s’écria, sa serviette jetée en hâte:
--Line, nous avons été trop longues à déjeuner! Sauvons-nous pour ne pas
manquer le bateau de Torcello. Les d’Entraigues nous y attendent.
Le ton un peu mécontent, M. de Balme s’exclama:
--Comment, Anne, vous voilà encore reparties?... Je pensais que vous
viendriez tantôt visiter avec moi la collection Zanielli!... Vous ne
tenez pas en place à Venise... Ce n’était pas la peine d’y venir!
--Père, nous désirons connaître tout ce qui touche à Venise... même les
petites îles qui l’avoisinent... Il ne faut pas nous en vouloir.
Pressée par l’heure, elle se levait de table et piquait alertement les
épingles de son chapeau, debout auprès de Jacqueline qui arrangeait son
voile avec soin, pensant que, là-bas, au bateau, sûrement, Gérard
l’attendait...
Et si, pourtant, froissé de sa défection du matin, il ne venait pas?...
L’idée lui en traversa l’esprit, et un tressaillement secoua tous ses
nerfs. Elle _voulait_ qu’il vînt... Sinon, que signifiait pour elle
cette excursion?... Et une petite fièvre d’attente faisait battre son
cœur très vite, alors que, aux côtés de Mme de Croissy, elle traversait
la Piazzetta, blonde de soleil, et, de son pas vif de Parisienne,
gagnait le quai des Esclavons, devant lequel fumaient les bateaux à
vapeur.
Les voyageurs, nombreux, stationnaient devant les passerelles.
Avidement, le regard de Jacqueline les effleura. Il y avait là des
touristes de toute sorte: de lourdes Allemandes, des Anglaises
garçonnières sous le canotier de paille; et aussi des Italiens du
peuple; puis un groupe très élégant, celui des d’Entraigues et de leurs
amis. Gérard n’était pas parmi eux. Jacqueline mordit sa lèvre, déçue à
en pleurer.
Lili d’Entraigues les avait aperçues et accourait à elles, très gaie.
--Que vous arrivez tard! J’ai vu le moment où vous manquiez le bateau!
Gérard de Brye ne tenait plus en place. Un peu plus, il vous faisait
tambouriner!
Jacqueline ne l’écoutait plus. Un violent sursaut de plaisir avait
fouetté ses joues d’un flot de sang, nul ne le remarqua dans la hâte du
départ. D’ailleurs, elle ne se trahit pas autrement; et elle garda l’air
le plus correct du monde quand, sur le bateau, elle entendit, près
d’elle, la voix de Gérard qui la saluait:
--M’est-il permis, madame, de vous présenter mes hommages?
Elle lui tendit la main.
--C’est permis!... Comme vous êtes cérémonieux tantôt...
--Suis-je cérémonieux? répéta-t-il, oubliant son irritation contre elle
parce qu’elle lui souriait, espiègle et câline,--si joliment!...
--Très cérémonieux! Est-ce que vous êtes fâché de ce que je ne suis pas
sortie avec vous ce matin?... Je ne pouvais pas, je vous assure...
Il s’inclina:
--Vous m’avez donné une très grosse déception.
--Que vous ne m’avez pas encore pardonnée? avouez-le.
A son tour, il sourit, apaisé:
--Non, parce qu’elle était trop rude pour que je puisse l’accepter sans
révolte.
--Alors, cet après-midi, il faudra que je sois très gentille pour que
vous ne m’en vouliez plus?... Faisons la paix sans attendre, dites?...
Puisque, sûrement, nous finirons par là, ne perdons pas du temps à
demeurer brouillés!
De nouveau, elle lui offrait sa main qu’elle avait dégantée. Il appuya
ses lèvres sur la peau fraîche, en un baiser très lent, sans souci de
ceux qui les entouraient.
--Eh bien, eh bien, qu’est-ce que vous faites donc là, tous les deux?
lança joyeusement Lili d’Entraigues qui avait surpris le geste.
Jacqueline ne se troubla pas du tout.
--Nous scellons une réconciliation, expliqua-t-elle, la mine candide.
Mais à l’ombre des cils, son regard brillait dans l’éclat d’une joie.
Tout à coup, l’ardent et impérieux désir s’emparait d’elle de jouir
pleinement de cette journée splendide, de savourer la puissance de sa
capiteuse beauté, et aussi le plaisir extrême que lui donnait
l’attention de cet homme qui était là pour elle seule, elle le savait
bien!--qu’elle seule intéressait des femmes présentes. Sa lettre à
Chartrans était partie. Elle se trouvait, à son égard, en parfaite
tranquillité de conscience, estimant, en toute sincérité, qu’elle avait
bien rempli ses devoirs envers lui. Sans scrupule, maintenant, elle
pouvait s’amuser à sa fantaisie, se faire faire la cour qu’elle aimait,
par un homme qui valait la peine qu’elle s’appliquât à le rendre épris.
Assise à l’avant du bateau, elle contemplait l’eau diaprée qui fuyait en
ondulations profondes, soyeuses, limpides comme l’azur de ce ciel
italien, tout vibrant de lumière. Avec des lèvres gourmandes, elle
aspirait la brise venue du large qui lui battait le visage. Gérard lui
parlait, debout devant elle; et, dans ses yeux qui ne la quittaient
point, luisait la flamme de son désir. Elle le voyait et trouvait
charmant que ce fût ainsi!
Elle lui répondait, alertement, comme aux autres hommes, groupés autour
d’elle. Mais une impatience l’énervait d’être seule avec lui, non plus
entourée de toute une société amie qui les emprisonnait dans une
causerie quelconque. Et puis, aussi, elle redoutait la clairvoyance
d’Anne de Croissy, dont elle savait les yeux habiles à pénétrer tous les
manèges de la coquetterie... C’était ennuyeux, décidément, que la jeune
femme sût ses fiançailles avec Chartrans... Si discrète fût-elle,
Jacqueline avait l’impression d’être observée par elle, et cela était un
peu gênant pour les évolutions de son flirt.
Aussi quand le vapeur ayant fait une première escale à Burano, tous
descendirent à terre, elle n’osa encore répondre à la prière qu’elle
lisait dans les yeux de Gérard et s’isoler, comme elle le souhaitait
tant!... pour aller errer avec lui dans les petites rues claires où le
soleil incendiait la façade des maisons roses et blanches, bariolées par
l’éclatant coloris des vêtements qui séchaient, suspendus aux fenêtres.
Alors, curieusement, pour se distraire de la tentation obsédante, elle
se prit à regarder les ruelles pittoresques, les jardinets dont les
arbres ressemblaient à de gigantesques bouquets... Au passage, des
filles la dévisageaient, s’abritant de leur éventail contre la morsure
du soleil. Des hommes sveltes, au visage fin, dardaient leurs yeux noirs
sur les étrangères venues, sans nul doute, pour visiter l’école célèbre
des dentellières.
Très justement célèbre! Quand Jacqueline y pénétra, pour un moment, elle
oublia tout à fait l’existence de Gérard, trop femme pour ne pas
s’absorber dans la contemplation des dentelles de fées qui naissaient
sous les doigts du petit monde des ouvrières.
A travers les rangs pressés des travailleuses, quelques-unes presque des
fillettes encore, elle se prit à circuler dans la vaste salle blanche,
où les stores tamisaient la vive lumière que versaient les larges
fenêtres ouvertes.
Et son regard enthousiasmé s’attacha avec envie aux dessins
incomparables que l’aiguille créait sur les coussins; palmes nuancées
par la richesse des points divers, lacis aériens sous des fleurs
ouvragées merveilleusement, reliefs somptueux jetés sur la transparence
ténue des réseaux, toute une flore jaillie sous des doigts d’artiste qui
faisait rêver aux arabesques fantastiques que le givre dessine aux
vitres glacées par l’hiver.
Ce fut bien juste si un atome de sagesse l’arrêta brusquement alors que,
entraînée par l’exemple d’Anne de Croissy et de Mme d’Entraigues, elle
s’apprêtait à acheter un admirable col, au point de Burano, qu’elle eût
été tout à fait incapable de payer. La dette aurait été à lointaine
échéance qu’elle l’eût peut-être acceptée sans hésitation. Mais il
s’agissait d’un achat à solder sur l’heure. Et, mordant ses lèvres de
dépit, elle sortit de la salle pour ne plus voir les dentelles
tentatrices.
Jusqu’à Torcello, remontée sur le bateau, elle fut de méchante humeur,
irritée de s’être heurtée à une stupide difficulté matérielle, comme
elle disait; et Lili d’Entraigues tomba fort mal, en lui demandant, sans
soupçon du pourquoi de sa mine assombrie:
--Eh bien, Jacqueline, que pensez-vous des merveilles qui viennent de
nous être montrées?
--Je pense que je déteste voir de belles choses quand je ne peux les
posséder!
Tous rirent de la franchise de l’aveu; mais pendant que les propos se
croisaient, Gérard lui murmura, avec une audace caressante:
--Et que dirai-je alors, moi, qui vis près de vous depuis une
semaine?... que vous avez promis de dédommager de votre abandon, ce
matin, et qui ne vous ai pas eue encore une minute à moi, depuis que
nous sommes partis!
--Ce sera pour Torcello... Ayez encore un peu de patience, fit-elle,
oublieuse des dentelles, reprise par le charme qu’exerçait sur elle la
présence de Gérard.
Le bateau approchait de la petite île dont, jadis, la fièvre avait
chassé les habitants. A peu près seule dans le village ruiné par
l’abandon, la curieuse église demeurait, attirant toujours, par une
mosaïque célèbre, les artistes et les archéologues.
--Qu’est-ce que nous allons voir à Torcello? confia Jacqueline à Gérard
qui l’aidait à débarquer.
Il se mit à rire.
--Vous ne vous en êtes pas informée?
--Pas du tout... En Italie, je me laisse conduire... J’ai confiance.
C’est très drôle, je ne vois pas même de village. Il n’y a que de
l’herbe, des arbres et du soleil!
Elle avait un air si naïvement saisi que, de nouveau, il sourit.
--Nous allons voir une fresque byzantine qui est admirable...
--Oui... Dans ce pays, elles le sont toutes... Et pourtant, il y en
a!...
--Trop?... trouvez-vous?
--Beaucoup pour moi... Mais je pense que je ne serai pas obligée de
regarder longtemps... J’aime mieux, décidément, la nature que l’art...
Ne le dites pas, j’aurais l’air d’une mécréante ou d’une épicière...
C’est une confidence que je vous fais!
--Je vous remercie de me rappeler ainsi que vous avez bien voulu
m’accueillir dans le nombre de vos amis, au Lido... Vous vous
rappelez?...
Une indéfinissable expression flotta dans le regard de Jacqueline.
--Le soir où vous m’avez poliment exprimé le désir de me faire la
cour!... Oui, je me rappelle... Mais ce soir-là me paraît maintenant si
lointain!... Et cependant, il appartient au commencement de la semaine.
Seulement, nous ne nous sommes guère quittés depuis huit jours... C’est
pour cela que nous sommes aujourd’hui comme de vieilles connaissances.
Les années de campagne comptent double!
Elle disait tout cela d’un accent drôle et joyeux, laissant, comme un
bébé, son ombrelle traîner derrière elle. A son corsage se fanaient les
violettes que M. de Balme lui avait offertes, qui l’enveloppaient d’une
senteur fraîche... Souple dans son costume de serge blanche, coiffée
d’une toque emplumée dont les ailes se dressaient en un jet audacieux,
la peau dorée, les prunelles ardentes et tendres à travers le voile des
cils, elle avait une grâce capiteuse dont Gérard se grisait.
Tous, maintenant, cheminaient dans la petite île désertée que le
printemps fleurissait. A travers la dentelle des branches, baignées de
verdure nouvelle, s’épandait le beau ciel limpide. Les rares maisons, au
toit de tuiles rouges, avaient la gaîté d’un rire de fillette.
Lentement, Gérard et Jacqueline suivaient les groupes qui se dirigeaient
vers l’église, sous le couvert des arbres. Quelques chaumières
l’avoisinaient; et aussi un humble musée, devant lequel jouaient des
enfants, pieds nus dans la poussière, qui, à la vue des voyageurs, se
précipitèrent avec une demande d’aumône.
Tout de suite, Jacqueline vida à peu près son porte-monnaie dans leurs
mains, amusée de les voir bondir pour s’emparer des pièces de monnaie
qu’elle leur lançait au hasard. Et, avec le même entrain, elle leur
distribua des bonbons restés dans sa bonbonnière.
Les touristes, pendant ce temps, s’engouffraient dans la vieille petite
église, enserrée par un cloître où le soleil allongeait l’ombre fuyante
des colonnes.
--Ne voulez-vous pas que nous restions dehors? puisque la fresque vous
laisse froide, proposa insidieusement Gérard. Il fait si bon ici!
Elle en avait bien grande envie. Mais pour l’empêcher de succomber à la
tentation, voici que Lili d’Entraigues l’appelait; sans malice,
semblait-il.
--Oh! Jacqueline, venez donc voir. C’est très curieux!
Résignée, avec une moue d’enfant déçue, elle entra à son tour,
totalement indifférente aux doctes enseignements de M. d’Entraigues sur
le caractère très rare du cloître en rotonde.
Alors elle aperçut la gigantesque fresque en mosaïque qui enthousiasmait
les artistes; et, curieusement, elle s’arrêta comme Anne, comme Mme
d’Entraigues, à considérer les scènes pittoresques qui évoquaient le
dernier Jugement, à regarder les maigres personnages, profilés sur le
fond d’or, en silhouettes somptueusement naïves, gauches et expressives.
Sa pensée fantasque s’amusa un instant des primitives créations des
vieux maîtres. Puis, incapable de s’absorber dans une préoccupation
purement artistique, elle se détourna et s’en fut errer à son gré dans
le pourtour du chœur que cernaient deux petites chapelles. Une
allégresse flottait en elle... Mais, confusément, elle pensait à des
choses très diverses, aux dentelles de Burano, à sa lettre partie pour
la Chine, à l’attitude significative de Gérard près d’elle... Vraiment,
il commençait à être bien au point...
Un pas derrière elle... C’était lui. Elle savait bien qu’il viendrait
vite la rejoindre!...
Arrêtée, elle avait l’air tout à la contemplation de la grande figure
hiératique qui se dressait derrière l’un des autels. Par une étroite
fenêtre ouverte, frémissait la brise printanière, dans les jeunes
pousses qui caressaient la pierre de leurs délicates frondaisons.
Dans l’église, l’ombre flottait, enveloppante, striée par le jet de
soleil qui trouait un vitrail.
Une hirondelle voletait sous la voûte.
Jacqueline tourna un peu la tête vers Gérard et dit à demi-voix:
--C’est charmant ici, n’est-ce pas?
Mais lui, sans répondre, l’attira, la renversa un peu sur sa poitrine et
appuya sa bouche sur les lèvres chaudes, comme un altéré boit à une
source vive.
Elle, étourdie, ne se dérobait point, tressaillante sous le baiser. Mais
ce ne fut qu’une seconde. Elle se reprit tout de suite, trop habituée
aux flirts audacieux pour s’effarer, mais aussi trop prudente pour
accepter un jeu compromettant. Elle se dégagea d’un geste volontaire et
dit, la voix assourdie, mi-railleuse, mi-fâchée:
--Vraiment, je vous engage à ne pas vous gêner!
Comme s’il ne l’eût pas même entendue, il murmura seulement:
--Encore!
Et une seconde fois, avec la même avidité éperdue, la même résolution
doucement impérieuse, il chercha les lèvres qu’il entr’ouvrit dans un
baiser lent...
Cette fois, elle n’eut pas un mouvement pour l’écarter, vaincue, les
cils battant un peu sur le regard qui devenait vague...
Mais un pas résonna sur les dalles, près d’eux... Il la laissa aller,
sans un mot.
Elle non plus ne dit rien et se prit à marcher dans l’allée.
Difficilement, elle eût démêlé ce qui se passait en elle.
La soudaine hardiesse de Gérard l’avait saisie. Mais elle ne s’en
trouvait pas offensée... Jamais elle ne l’était, quand on lui prouvait
qu’elle était séduisante. Et plus d’un déjà le lui avait prouvé...
Seulement, un frisson l’avait secouée de la nuque aux talons et lui
laissait dans tout l’être une sorte de vertige. Ce n’était pourtant pas
la première fois, depuis son veuvage, qu’un baiser d’homme lui brûlait
la bouche... Mais jamais elle n’en avait éprouvé le désarroi qui faisait
ses nerfs tout vibrants... Quelle conduite fallait-il tenir avec Gérard?
Évidemment, elle ne voulait pas qu’il la crût une femme facile, ce qui
n’était pas chic du tout... Mais comment se guinder dans une attitude
irritée quand, en toute sincérité, elle ne se sentait contre lui nulle
irritation; même plus, quand le souhait obscur vivait en elle de goûter
de nouveau la troublante caresse.
Toutes ces idées se heurtaient dans son cerveau, pendant que, ayant
rejoint Anne, elle semblait écouter les savantes explications de M.
d’Entraigues, qui se délectait devant l’originale beauté de la fresque.
Mais, après quelques minutes, lasse d’entendre des mots auxquels sa
pensée distraite ne donnait point de sens, elle murmura à son amie:
--Anne, je suis fatiguée de piétiner. Je vais un peu me reposer
dehors...
Elle sortit vite, avec le souci de n’être pas suivie par quelque
indifférent. Très convaincue, elle eût dit qu’elle souhaitait être
seule; et, avec délice, laissant le cloître derrière elle, elle vit,
sous la jeune verdure, la place solitaire où les enfants jouaient
toujours. Plus loin, devant le petit musée, des femmes travaillaient
sous un bouquet d’arbres en fleurs; et le soleil et l’ombre tachetaient
bizarrement leurs robes claires.
Au hasard, elle fit quelques pas pour aller trouver un banc où elle
attendrait... l’homme qui, déjà derrière elle, lui disait très
doucement, comme s’il avait peur de la faire fuir:
--Pourquoi vous en allez-vous ainsi? Il faut me pardonner si je vous ai
offensée... C’est vous qui me faites déraisonner!
Elle tressaillit de l’accent dont il parlait, et, entre les cils, son
regard fut affolant comme une volupté. Toutefois, elle dit d’un ton de
femme raisonnable:
--Je vous pardonne à la condition que vous me promettiez d’être plus
sage.
Mais, hardiment, il répliqua, les yeux arrêtés sur elle:
--Non, je ne promets pas... parce que je serais incapable de tenir ma
promesse!
--Ah!... ah!... Alors, qu’est-ce que nous allons faire?... Nous
brouiller?...
La bouche avait une expression malicieuse, d’une grâce provocante.
Royalement, elle s’amusait.
--Ce qu’il faut faire?... M’accepter tel que je suis... tel que vous
m’avez fait... en me permettant de... de songer à vous seule...
Du bout de son ombrelle, elle tourmentait la pointe effilée de son
soulier, et elle considérait l’herbe fleurie, à ses pieds.
Puis, posément, elle dit:
--Peut-être vaudrait-il mieux cesser le jeu...
--Pour moi ce n’est pas un jeu! jeta-t-il presque violemment.
--Je vous ai prévenu que, pour moi, en revanche, ce n’était rien de
plus... Si vous perdez la tête ainsi, mieux vaut que vous ne vous
occupiez plus de moi...
Elle articulait ces choses d’un ton détaché; et, cependant, en son cœur,
la crainte bondissait qu’il ne la prît au mot et ne se détachât d’elle,
alors que, résolument, elle voulait le garder, tout vibrant par elle et
pour elle...
Mais dans les yeux qui rencontraient les siens, elle vit bien qu’elle
n’avait rien à craindre de semblable. Au fond des prunelles de Gérard
luisait la courte flamme qu’elle connaissait bien pour l’avoir vue en
d’autres regards qui avaient appelé le sien...
--Je devrais, en effet, vous fuir parce que vous êtes la coquetterie
même faite femme, martela-t-il avec une sorte d’emportement, brûlé de la
soif, aiguë à en devenir douloureuse, de reprendre les lèvres chaudes
qui avaient un parfum de fleur.
Mais elle répondit par un petit rire, joyeux et ironique:
--C’est justement parce que je suis coquette que je vous parais digne de
quelque attention. Si j’étais une sage personne, détachée des hommages
masculins, comme l’est Anne, ou bien une vertueuse matrone, dédaigneuse
des hommes, vous auriez bien vite fait de me tirer votre chapeau et vous
me considéreriez tout juste, de loin, comme de braves gens admiraient je
ne sais quel saint juché sur une colonne...
Malgré lui, il se mit à rire de la drôlerie de son accent.
--Je ne crois pas que vous ayez la moindre ressemblance avec cet
honorable saint... Heureusement pour vous... et pour ceux qui adorent
votre beauté!...
--Je ne suis pas belle... C’est un trop majestueux qualificatif pour
moi, murmura-t-elle, les paupières abaissées soudain sur l’éclat de son
regard.
--Vous êtes mieux... vous êtes pire que belle... Vous avez le je ne sais
quoi qui ensorcelle les pauvres hommes... Et vous le savez bien!...
C’est pourquoi vous devez être compatissante!
--Je le suis, fit-elle d’un indéfinissable accent... Je le suis à mes
heures... Maintenant...
Et elle eut un sourire espiègle:
--... Maintenant, je ne peux pas l’être... Voici Anne et les autres...
Je dois me montrer seulement correcte... Allez et ne péchez plus!
Elle disait cela, jouant son personnage de femme indulgente et
irréprochable; mais sa pensée corrigeait:
--J’espère bien qu’il péchera encore!