VI

Sous le voile de la moustiquaire, Jacqueline dormit paisible, sans rêve,

d’un vrai sommeil d’enfant.

Quand elle ouvrit les yeux, brusquement, parce qu’un rayon de soleil

venait brûler ses paupières, elle eut un premier coup d’œil effaré sur

cette chambre inconnue, ne comprenant pas où elle se trouvait. Mais la

pièce était riante; une admirable lumière y filtrait à travers le tulle

des rideaux; et les menus bibelots qu’elle avait, la veille au soir,

tirés de son sac, lui donnèrent, tout à coup, l’impression d’être chez

elle, dans un _home_ nouveau où il allait être agréable de vivre...

Elle murmura, contente:

--Ah! oui, c’est vrai... Je suis à Venise...

Alors, toute rose de la chaleur du lit, elle rejeta en arrière le flot

sombre de ses cheveux ébouriffés par le sommeil; et, les mains jointes

sous la nuque, elle s’étira paresseusement, les membres reposés,

jouissant de se sentir jeune, de se savoir jolie, d’avoir devant elle un

avenir dont l’inconnu l’attirait, telle une tentation charmante.

Dans sa pensée, flottaient confusément les images de la veille, les

souvenirs du long voyage, des attentions de son vieil admirateur, M. de

Balme... Et aussi, il lui revenait en mémoire cette rencontre imprévue

avec le cousin d’Anne de Croissy...

Sous la lumière vacillante du wagon, puis dans la clarté du clair de

lune, il lui avait paru bien, ce Gérard de Brye... Un homme de race,

vraiment... Dans les yeux, une expression d’impérieuse douceur qui lui

allait très bien... Et puis, des dents superbes... Elle en avait

remarqué l’éclair sous le voile fauve de la barbe.

Elle se rappela que, dans la matinée, il allait venir la chercher ainsi

qu’Anne, et elle en fut aise, car son intuition de femme l’avertissait

qu’elle avait fait sur lui une flatteuse impression. Alors, elle songea,

tordant d’un geste machinal une boucle de ses cheveux:

--Je vais voir comment il est en plein jour. S’il en vaut la peine, ce

serait peut-être distrayant un léger flirt avec lui à Venise...

La perspective la tenta; et, très fort, elle désira que, pour ajouter au

plaisir de son voyage, Gérard de Brye fût homme à la mettre en goût de

conquête.

Mais une brise chaude souleva les rideaux; et, par delà les

lauriers-roses du jardin, elle eut soudain l’éblouissante vision du

Grand Canal, scintillant d’aigrettes de lumière, devant Santa Maria

della Salute qui épanouissait, au soleil matinal, la floraison de ses

marbres.

D’un mouvement vif, elle écarta la moustiquaire et bondit hors du lit,

avide de mieux voir. Enveloppée en hâte d’un peignoir, les pieds nus

dans ses mules, elle courut à la fenêtre et regarda...

A perte de vue, arrondi en une courbe molle, bordé de palais aux façades

colorées, sculptées, incrustées de porphyre et de serpentine, le Grand

Canal s’allongeait, non plus mystérieux comme la nuit précédente, mais

irisé par une prestigieuse lumière, veiné de lueurs où se confondaient,

comme en la palette des maîtres coloristes, les verts sombres et les

bleus de lapis, les jaunes violents mêlés aux reflets chauds de l’ocre

et du vermillon. Les gondoles fuyaient, noires et fines, sur ce fleuve

de lumière. Des grappes de fleurs illuminaient les balcons des vieilles

demeures que semblait rajeunir la tendre verdure nouvelle; et il n’y

avait pas une ombre dans le ciel d’azur, poudré de soleil.

Une exclamation enthousiaste jaillit des lèvres de Jacqueline:

--Ah! la belle Venise! Quelle joie d’être ici!

Peut-être, après tout, elle eût été aussi ravie de se réveiller près de

Pierre Chartrans, devant quelque paysage de Chine; car toute nouveauté

la charmait.

Elle fut très lente à s’habiller, parce qu’elle y apportait un souci

coquet. Elle avait vite constaté que l’harmonieuse lumière de Venise lui

était seyante à souhait; et cela l’enchantait, sachant bien qu’elle

allait être fort regardée par le vieux M. de Balme et par le beau Gérard

de Brye. Aussi, elle mit un soin extrême à sa toilette. Fourrageant dans

sa malle, elle en sortit ses innombrables blouses, afin de voir, parmi

ses richesses, celle qui l’habillerait le mieux ce matin-là. Elle

essaya, compara, hésita; et, finalement, revêtit un souple corsage d’un

rose safrané, qu’un col de vieille guipure fermait autour du cou. Puis,

coiffée d’une capeline fleurie, impeccablement chaussée, juponnée de

soie sous le drap sombre de sa robe, elle eut un coup d’œil satisfait

vers l’image que lui renvoyait la glace.

--Allons, c’est bien, c’est bien!... murmura-t-elle, s’adressant un

sourire d’approbation.

Sa montre marquait onze heures. Il était grand temps de faire son

entrée. Déjà, la femme de chambre de Mme de Croissy était venue demander

si elle était prête.

Avec l’agréable conscience qu’elle réalisait un petit chef-d’œuvre de

grâce et d’élégance féminines, elle descendit l’escalier et apparut sur

la terrasse enguirlandée de glycines, dont les marches trempaient dans

l’eau étincelante.

Au bruissement soyeux qui accompagnait son pas, des Anglaises, penchées

sur leur Bædeker, relevèrent la tête et regardèrent, comme le faisaient

aussi quelques hommes qui fumaient ou lisaient les journaux du matin,

nonchalamment allongés dans leur _rocking-chair_.

Une exclamation où vibrait un très perceptible accent de plaisir salua

son entrée.

--Ah! voici Mme Nozales.

Et Gérard de Brye s’inclina profondément, tandis que M. de Balme, qui

étudiait le catalogue de l’Académie, repoussait le livre et se levait,

en se découvrant.

Courtois comme au vieux temps, il se courba pour baiser la main dégantée

qu’elle lui tendait, en mettant une grâce déférente dans l’aisance du

geste.

Il la contemplait, un sourire de satisfaction dans les yeux autant que

sur les lèvres.

--Savez-vous, madame, que je me trouve un vieux fou d’aller chercher la

Beauté à l’Académie, alors que la Fortune la place tout près de moi?...

--C’est vrai, cette petite est fraîche comme une aurore! dit

affectueusement Anne de Croissy qui apparaissait toute prête aussi pour

la promenade, très élégante dans la correction sobre de son costume. On

ne dirait jamais qu’elle vient de supporter deux jours de voyage!

--Chérie, j’ai si bien dormi depuis... Vous, pas?...

--Non, pas très bien... J’ai fait de mauvais rêves...

Elle avait laissé tomber les mots d’un bizarre accent, ironique et

presque douloureux. Mais, tout de suite, elle continua, changeant de

ton:

--Puisque nous voilà tous réunis enfin, allons flâner. Gérard, vous nous

accompagnez, n’est-ce pas?... Père, vous allez à l’Académie?...

Partez-vous en même temps que nous?

--Je pensais, en effet, me rendre à l’Académie... mais il est bien

tard... J’ai bonne envie d’aller, comme vous, présenter mes devoirs à

saint Marc.

Une lueur d’amusement passa dans les prunelles de Gérard. Voyant avec

quelle complaisance le vieillard considérait Mme Nozales, il devinait

fort bien que c’était pour le plaisir de l’avoir près de lui qu’il

retardait sa première visite aux maîtres.

Or, c’était un plaisir que Gérard de Brye comprenait à merveille depuis

qu’il venait de voir entrer la jeune femme. La veille, sous son voile,

elle lui avait paru déjà fort jolie; mais il avait surtout remarqué

l’harmonie souple de la silhouette dessinée par la robe de voyage.

Maintenant qu’il la voyait, nimbée par l’éclatante lumière de la

terrasse, il éprouvait une jouissance aiguë qu’elle fût à ce point

charmante.

Mais il aurait voulu, pour l’instant, être seul à s’en apercevoir; et,

de grand cœur, si la chose avait été en son pouvoir, il eût lancé

l’innocent M. de Balme dans les profondeurs d’une gondole voguant vers

l’Académie. Désir vain! Sans soupçon de l’impatience qu’il éveillait, M.

de Balme s’engageait paisiblement, à la suite de sa fille et de

Jacqueline, dans l’étroite _calle_ où l’ombre se dorait sous le reflet

de soleil qui brûlait le faîte élevé des maisons, aux façades toutes

proches.

--Alors, ce matin, nous n’allons pas en gondole? demanda Jacqueline, se

détournant avec une moue d’enfant déçue.

--Si vous le souhaitez, nous irons, dit aussitôt M. de Balme.

Mais elle sourit, reprenant un air sage:

--Ce sera pour tantôt... C’est que je suis volontiers paresseuse pour la

marche... J’adore me faire promener... Et, depuis hier soir, la gondole

me paraît l’idéal des moyens de locomotion...

--Eh bien, nous vous en ferons goûter autant qu’il vous plaira! N’est-ce

pas? Anne.

La jeune femme cheminait en avant, la tête un peu penchée, comme si

quelque souci pesait lourdement sur elle. A l’appel de son père, elle se

retourna une seconde. Il y avait une songerie triste dans la profondeur

de ses prunelles. Pourtant, elle répondit gaiement; et la causerie

devint générale, car la _calle_ aboutissait à une large voie, bordée de

brillants magasins, qui permettait enfin à Gérard de marcher près de Mme

Nozales.

Elle bavardait avec une drôlerie spirituelle, une spontanéité de petite

fille. Mais son regard, son sourire, ses propos étaient bien ceux d’une

femme, d’une femme qui sait sa puissance et en use hardiment. Quelle

créature était-elle? Gérard se le demandait, envahi peu à peu par une

curiosité contre laquelle il ne luttait pas. A coup sûr, amie de Mme de

Croissy, elle appartenait au vrai monde. Mais elle donnait l’impression

d’être de celles avec qui l’on peut oser beaucoup... Il savait

maintenant qu’elle était veuve. De toute évidence, c’était une veuve

bien consolée. Par la seule action--bienveillante--du temps?... ou parce

que _le_ ou _les_ consolateurs étaient venus?... Séduisante comme elle

l’était, la tentation avait sûrement rôdé autour d’elle... Et se

pouvait-il qu’elle n’eût pas succombé... avec ce visage et ce corps

d’amoureuse?...

Sceptique par expérience, Gérard en doutait.

Il l’observait, l’esprit en éveil, les yeux charmés par la grâce

caressante de son allure, de ses moindres gestes, de sa jolie tête,

coiffée de fleurs, de son regard velouté entre les cils, de ses lèvres

qui éveillaient les pensées folles... Bien d’autres, avant lui, avaient

certainement tressailli du même désir qu’elle jetait soudain en tout son

être, pareil à une petite flamme capable de devenir incendie.

Gérard de Brye n’était ni pire ni meilleur que la foule de ses frères,

les hommes, de ceux qu’intéresse souverainement l’éternel féminin. Il

avait, à son actif, bon nombre d’aventures dites sentimentales, encore

que le sentiment n’y eût pas joué le rôle principal. Car il y avait en

lui du conquérant, que toute belle proie attire, et il possédait la

somme d’égoïsme masculin, la cruauté souriante et douce qui permettent à

un homme de songer, avant tout, à sa personnelle jouissance. D’ailleurs,

chevaleresque par nature, il s’attaquait à celles-là seules qu’il

estimait capables de se défendre, et il conservait, singulièrement vif,

le respect de la femme digne de ce respect, bien résolu à choisir telle

la future comtesse de Brye, au jour où il renoncerait à sa liberté.

Mais ce jour ne lui semblait nullement venu; et il jugeait pouvoir, sans

scrupule, s’accorder encore quelque temps le plaisir de chasser, à sa

fantaisie, par les chemins de traverse... Chasseur presque toujours

heureux... Il avait pour lui le nom et la fortune, d’abord; puis une

parfaite éducation mondaine, la culture intellectuelle de ceux qui

vivent dans un milieu social où se frôlent les «grands de la terre», les

sommités littéraires et artistiques. Il n’avait point, en morale, de

gênants préjugés et ne considérait point que, en matière d’amour

surtout, des principes vertueux eussent à intervenir. Il savait être

ensemble impérieux et tendre, capable de toutes les folies pour avoir

une femme qui lui plaisait, pour l’avoir, non pour l’épouser; car il

était ambitieux et bien résolu à ne pas l’oublier quand sonnerait pour

lui l’heure du mariage.

Tandis qu’il avançait auprès de Jacqueline Nozales, dont M. de Balme se

faisait obstinément le guide, Gérard songeait, dépité, que c’eût été

charmant de s’en aller avec elle seule, à travers la voluptueuse Venise,

de l’emmener dans l’ombre d’une gondole où nul regard autre que le sien

ne pourrait voir, sur le visage mobile, les jeux divins de la lumière et

de la pensée. Avec quelle amusante vivacité dans l’impression elle

découvrait l’antique Venise, neuve pour elle! Il semblait que jamais

elle ne dût se lasser de contempler les ruelles pittoresques dont un rai

de soleil striait l’ombre, les canaux coupés par l’arche d’un pont qui

se reflétait dans le glauque cristal de l’eau où les gondoles creusaient

un sillage d’argent. Flâneuse, elle s’arrêtait devant les églises de

marbre, hérissées de statues, qu’elle apercevait au passage; s’extasiait

à la vue des vieilles demeures gothiques, byzantines, des palais de la

Renaissance, où la pierre découpée et fleuronnée avait des tons fauves,

roussie par la brûlure des soleils ardents.

Soudain, ce fut la Piazzetta, blanche de lumière dans le décor superbe

des Procuraties; ayant pour fond Saint-Marc, dont les ors flambaient

sous la clarté de feu tombée du ciel de midi, et le palais des Doges,

devant lequel se dressaient, sur le jet des colonnes, la statue de la

Fortune et le Lion symbolique, dominant l’étendue radieuse de la lagune.

D’un coup d’œil enchanté, Jacqueline enveloppait l’ensemble célèbre.

Gérard rencontra son regard, où flottait un éblouissement, et il dit, en

souriant:

--Venise vous plaît? n’est-il pas vrai? madame.

Elle eut un rire heureux:

--Je crois bien que je l’adore!

--Moi aussi... Alors, puisque nous sommes deux de ses fervents, il

faudra me permettre de vous y montrer des coins et recoins incomparables

que les profanes ignorent...

Entre les cils rapprochés, le regard de Jacqueline prit une expression

qui, tout à coup, fit disparaître en elle la petite fille rieuse.

--Volontiers... Je suis très curieuse... Vous me montrerez tout ce qui

peut m’intéresser.

--C’est chose convenue. J’accepte, et je recueille la bonne promesse...

Il ne devina pas qu’en cette minute elle commençait avec lui un jeu qui

la tentait.

Le revoyant, elle avait pensé, satisfaite:

--Décidément, il est bien... Je ne m’étais pas trompée...

Et tandis qu’elle avait l’air intéressée par les savantes explications

de M. de Balme,--dont elle n’entendait pas un mot,--elle pensait,

devinant, avec sa clairvoyance de femme, l’impatience de Gérard:

--Ah! Ah!... il paraît que nous lui plaisons, à ce beau monsieur... Et

bien, soit, je vais m’amuser à le rendre amoureux... Ce sera le

complément de mon voyage!

Elle n’eût pas pensé d’un cœur plus léger à gagner une partie de tennis.

Autour d’eux, une fillette rôdait, présentant des fleurs. Gérard prévint

M. de Balme qui allait en choisir pour Jacqueline et pour sa fille.

--Voulez-vous, madame, me faire l’honneur d’accepter les premières

fleurs que vous porterez à Venise?

Elle remarqua qu’il avait choisi les roses s’harmonisant avec le ton de

sa blouse, et elle l’en remercia, tout en glissant les fleurs dans la

dentelle de sa cravate, près du cou.

L'absence · 第 13 / 28 题