--Comment, de Brye, c’est vous?
L’inconnu riait, amusé, semblait-il, par l’imprévu de la rencontre.
--C’est moi-même; mais je ne m’attendais pas à vous trouver en route.
Anne, vous voyagez avec votre père?
--Avec mon père et mon amie, à laquelle il faut que je vous présente,
dit-elle, cherchant des yeux Jacqueline qui, discrète, avait de nouveau
l’air tout occupée par la contemplation de la fantastique lagune.
--Jacqueline, mon cousin--un peu à la mode de Bretagne,--le comte Gérard
de Brye, en rupture d’ambassade... Car, enfin, vous devriez être à
Vienne... Gérard?
--Nullement, ma belle cousine. J’ai un congé de trois mois, et j’en
profite pour pérégriner un peu en Italie, avant de regagner Paris.
En un salut profond, il s’était incliné devant Jacqueline, se demandant
à qui il était présenté!... Une jeune fille? une femme?... A coup sûr, à
une bien jolie créature, modelée dans l’argile humaine pour le plaisir
des yeux. Gérard de Brye était un connaisseur en grâce féminine.
--Mon amie, Mme Nozales, achevait Anne.
Une femme mariée!... Tant pis!... Mais où donc était le mari?... Et
comment la laissait-il ainsi se promener, sans lui, en Italie?...
Peut-être, après tout, était-elle libre de toute attache... Veuve? ou
divorcée?
Ces idées flottèrent confusément en son esprit. Il ne s’y arrêta pas,
certain d’apprendre bientôt si Mme Jacqueline Nozales était, ou non, en
puissance maritale. En somme, l’important était qu’elle fût vraiment
aussi séduisante que le laissait espérer la première impression, si leur
commun séjour à Venise devait les réunir souvent.
Tout en causant, de façon très correcte, avec Mme de Croissy et avec son
père, il suivait des yeux les mouvements de Jacqueline qui voletait dans
le couloir du wagon «pour ne rien perdre, disait-elle, de la féerique
entrée à Venise».
Elle avait l’air fort indifférente à sa présence et ne se mêlait pas à
la conversation. Mais quand elle se rapprochait, il sentait sa présence
à l’indéfinissable parfum, violent et doux, dont semblaient imprégnés
aussi bien ses cheveux que sa peau fraîche, que le sombre costume de
voyage qui la moulait étroitement. Comme elle ne tournait pas la tête
vers lui, il n’apercevait guère que la ligne délicate d’un profil très
jeune. Mais si Anne l’appelait d’un mot, il voyait luire, sous les
arabesques du voile brodé, de larges prunelles veloutées, dont le regard
était chaud comme une caresse d’amour.
Avec une vivacité de gamine, elle lança joyeusement:
--Cette fois, nous arrivons pour de vrai!
Et elle eut un mouvement pour saisir, dans le filet, son sac de voyage.
Tout de suite, Gérard intervint:
--Voulez-vous me permettre, madame, de vous aider?
Elle le remercia et le laissa faire sans cérémonie aucune, consciente
d’être dans son rôle et lui dans le sien...
--_Venezia!... Venezia!..._ criait un employé sur le quai.
Le train s’arrêta. Dans la cohue de l’arrivée, les porteurs se
précipitèrent, se disputant les bagages des voyageurs que déversaient en
foule les wagons.
Courtois, Gérard aidait les jeunes femmes à descendre. Puis, suivi de M.
de Balme, il les fit habilement louvoyer à travers le flot qui
descendait vers la sortie.
Et, la porte franchie, ce fut l’apparition merveilleuse du Grand Canal,
dont les palais se dressaient en silhouettes majestueuses, leurs assises
ensevelies sous le flot miroitant où errait le reflet du disque de lune,
large et brillant, qui se découpait dans la coupole du ciel constellé.
Devant les marches de la gare, descendant sous l’eau, les gondoles
pressées se heurtaient, longues, effilées, la plupart découvertes, car
la nuit était tiède.
Jacqueline, immobile, regardait, prise tout entière par la jouissance
des yeux, autant que par le charme de la belle nuit italienne, ayant un
peu l’impression qu’elle rêvait et allait se réveiller tout à coup à
Paris, sous les courtines de son lit Louis XVI.
--Vous n’étiez jamais venue à Venise? madame.
C’était Gérard de Brye qui l’interrogeait, debout à ses côtés. Elle fut
satisfaite que ce garçon très chic s’occupât d’elle avec un empressement
qu’elle discernait fort bien.
--Non, c’est la première fois que je vois Venise. Cette arrivée est
délicieuse. Ne trouvez-vous pas?
--Oui, je n’en ai jamais vu de plus charmante que celle-ci...
Lui offrait-il un discret hommage?... Ou bien faisait-il allusion à la
splendeur de ce ciel de velours, à l’incomparable décor des vieilles
demeures princières, baignées par la nuit claire et par l’eau de cristal
noir qui frémissait sous l’arche des ponts?
Elle n’eut pas le loisir de démêler la question, car Anne se
rapprochait, pendant que les _facchini_ chargeaient les bagages sur la
gondole; et Gérard, alors, demanda à la jeune femme:
--Vous descendez à l’hôtel Danieli?
--Non... Mon père a de vieilles affections à Venise, et, fidèle à ses
souvenirs, il nous emmène sur le Grand Canal, en face de Santa Maria
della Salute, hôtel de Florence.
--Voulez-vous me permettre de venir vous y présenter mes hommages,
demain?
--Oui... Si vous passez vers les onze heures, nous pourrons aller faire
un tour jusqu’à Saint-Marc... Cela vous convient-il, Jacqueline? Onze
heures, ce n’est pas trop tôt?...
--Pas du tout!... Chérie, vous allez me faire passer, aux yeux de M. de
Brye, pour une franche paresseuse... Et vous savez bien que je suis
toujours prête à l’heure qu’on veut.
Les malles étaient placées et le portier de l’hôtel attendait que les
voyageuses voulussent bien monter dans la gondole. M. de Balme, qui
avait surveillé l’embarquement des bagages, se rapprocha. Son humeur
souriante semblait tout à coup évanouie. Il paraissait impatient
d’emmener les jeunes femmes, et sa voix en trahissait quelque chose
quand il appela sa fille:
--Eh bien, Anne, est-ce que nous ne partons pas?... Il est pourtant
l’heure, grandement, de gagner l’hôtel...
--Nous voici, père. Vous venez? Linette.
--Mais oui, chère, je vous attends.
Et, allègrement, Jacqueline descendit dans la gondole. Elle se sentait
une âme joyeuse et un peu folle, avide souverainement de plaisir, comme
si la subtile volupté que semblait distiller l’air odorant se fût déjà
insinuée en elle.
Elle répondit par un léger signe de tête au salut de Gérard; et, sans
plus s’occuper de lui, elle s’assit dans le fauteuil bas de la gondole
que lui offrait M. de Balme.
Alors l’embarcation glissa sous l’impulsion, lente et profonde, du
gondolier, soulevant des remous moirés de lumière, dans les eaux
obscures du Grand Canal, dont le frais clapotis rythmait la marche de
l’embarcation. Avec l’éloignement de la gare, un silence étrange se
faisait... Silence des palais endormis... Silence des canaux plus
étroits où la gondole passait comme une barque de songe, éclairée
parfois, une seconde, par la lueur de quelque fanal...
Et des jardins invisibles s’épandaient les senteurs printanières.