Le rideau s’abaissait sur le second acte d’_Henry VIII_.
Aussitôt les lustres flambèrent dans la salle qu’emplissait
instantanément le brouhaha de l’entr’acte. Des portes battirent. A
l’orchestre, la phalange des habits noirs s’ébranla et se clairsema. Les
lorgnettes s’attachèrent aux loges qui, cependant, se disaient en grand
nombre.
Mme de Croissy, ayant quitté sa place, s’assit dans le salon minuscule.
Debout près d’elle, devant la glace, Jacqueline redressait un pli dans
les dentelles de son corsage, très décolleté, qu’un ruban pailleté
retenait sur des épaules justement célèbres. Autour d’elle se groupèrent
tout de suite les hôtes masculins de la loge et les visiteurs que
l’entr’acte amenait, pour présenter leurs hommages à Mme de Croissy et à
son amie.
En revanche, Roger de Croissy avait disparu, sous couleur d’aller
remplir des devoirs de politesse;--en vérité, à cette fin d’une brève
incursion au foyer des ballerines, où il était un familier.
D’un geste distrait, Mme de Croissy tourmentait les plumes de son
éventail, et, sans doute, sa pensée était bien étrangère aux propos qui
se croisaient autour d’elle, car elle eut un imperceptible
tressaillement quand quelqu’un lui demanda:
--Irez-vous à la soirée musicale des de Monti? madame. On en annonce des
merveilles.
--Je sais... Mais je ne jouirai pas de ces merveilles, je serai à Venise
à ce moment-là.
--Comment, à Venise? s’exclama, stupéfaite, Jacqueline qui avait saisi
au vol les paroles de son amie. Any, vous allez à Venise?... C’est
vrai?...
Mme de Croissy sourit un peu.
--Très vrai; depuis hier, la chose est décidée. Mon père, le
collectionneur fanatique, désirait y aller voir je ne sais quels
tableaux précieux qui vont être mis en vente; et comme ma mère
s’inquiétait qu’il partît seul, j’ai offert de l’accompagner, puisque sa
mauvaise santé la retient elle-même à Paris.
--Votre mari part aussi?
Elle n’eut pas plutôt dit cela, étourdiment, qu’elle le regretta. Un
fugitif pli d’amertume avait, une seconde, souligné la bouche de Mme de
Croissy.
--Roger est beaucoup trop parisien pour quitter l’asphalte des
boulevards... Je l’y abandonne sans scrupule, sachant tout le charme
qu’il y trouve.
--Vous resterez partie longtemps?
--Une petite quinzaine au plus.
--Oh! Anne, ma chère, que vous êtes heureuse! Que je voudrais être à
votre place!
--Elle est, en effet, très enviable, dit Mme de Croissy avec un petit
rire bref. Jacqueline, si le voyage vous tente, venez avec nous. Je sais
que Lili d’Entraigues et son mari, que les Armington sont en ce moment à
Venise, nous ferons tous ensemble des parties en gondole tandis que mon
père étudiera ses tableaux... Ce sera charmant!
--Anne, ne me tentez pas! Je n’ai aucune force pour résister aux
tentations!...
Tout bas, Roger de Croissy, qui rentrait et avait entendu, lui murmura:
--Je vous en supplie, prouvez-le-moi.
Les lèvres de Jacqueline eurent une malicieuse expression; et elle
riposta du même ton assourdi, protégée par le vol scintillant de son
éventail:
--Mon cher ami, en ce qui vous concerne, je ne connais pas du tout la
tentation. Il y a beau temps que je vous l’ai dit...
Il n’insista pas; d’abord parce qu’ils étaient trop entourés; et,
ensuite, parce que l’expérience lui avait appris ce que le badinage de
la réponse voilait de vérité.
Il trouvait Jacqueline Nozales savoureuse à souhait, et il le lui eût
prouvé volontiers, car il ne se contentait pas des adorations
platoniques. Mais sa grande connaissance des femmes lui avait bientôt
révélé que Jacqueline ne goûtait que celles-là, à son endroit du moins.
Depuis lors, ils étaient seulement bons amis, sur un pied de galante
escarmouche; elle, coquette; lui, tenace en son désir, espérant toujours
avoir son heure--parce qu’il ne croyait pas à la vertu de Mme Nozales.
Adossé au mur de la loge, il demanda à sa femme, près de qui Jacqueline
s’était assise:
--Peut-on savoir à quel propos, Anne, vous prétendiez induire Mme
Nozales en tentation?
--Je lui disais qu’elle devrait venir en Italie avec moi. Ce serait une
bonne œuvre. Elle m’empêcherait de me trouver bien seule quand mon père
sera absorbé par les musées.
--Très bonne idée! Accueillez-la, madame, si vous n’avez pas, comme moi,
l’horreur des voyages.
--Tant d’horreur que cela?... Alors, vous ne viendriez pas nous
retrouver à Venise, pour y flâner en gondole?...
Elle lui souriait, laissant luire ses dents entre les lèvres humides.
Ainsi, elle était la séduction même. Pourtant, en toute sincérité, il
lui était fort égal que Roger de Croissy vînt ou non en Italie.
Il se pencha vers elle, profitant de ce que sa femme causait:
--Si vous me demandez de venir, j’irai.
Mais elle secoua la tête. Sa bouche avait, de nouveau, cette expression
caressante et railleuse qui avait affolé même des hommes très sages.
--Je ne vous le demande pas du tout. Je déteste que les gens fassent des
sacrifices pour moi car alors ils deviennent insupportables, se croyant
toute sorte de droits!
Sans cérémonie, elle se détourna et se remit à bavarder capricieusement.
Mais une sonnerie retentissait. Les visiteurs prirent congé. Dans la
loge, il resta seulement Paul Dalais, le sculpteur, un vieil ami d’Anne
de Croissy,--son oncle, le baron de Vergnes,--tous deux ses invités, ce
soir-là, et Roger de Croissy, qui s’assit derrière le fauteuil de
Jacqueline. Dans un bruissement de soie, elle revenait prendre sa place,
auprès de son amie, souple et svelte délicieusement, dans la gaine
étincelante de sa robe de tulle, perlée en couleur d’émeraude.
L’orchestre préluda. De nouveau sonna le heurt des portes qui
retombaient. Les habits noirs vinrent combler les vides dans les
fauteuils désertés. Le rideau se relevait.
Jacqueline, distraitement, regarda la scène. Elle ne se souciait pas du
tout des malheurs de Catherine d’Aragon, et la musique--ce soir-là--ne
lui semblait bonne qu’à bercer sa songerie. Sa pensée se prit à
vagabonder et, soudain, s’attacha à cette excursion à Venise qu’elle se
mettait à désirer comme une enfant gâtée veut un jouet amusant. Au ton
d’Anne de Croissy, elle avait deviné que la proposition, ainsi jetée par
hasard, deviendrait sérieuse si elle le souhaitait... Et, tout à coup,
elle le souhaitait avec une ardeur juvénile, parce que toute distraction
avait pour elle un irrésistible attrait. Que Mme de Croissy lui reparlât
de ce voyage, et elle partait ravie.
Une seule difficulté... La question financière. Tout de suite, elle y
pensait, instruite par l’expérience. Son amie voyageait avec le luxe
d’une femme très fortunée; et c’est ainsi, d’ailleurs, qu’elle-même
comprenait les pérégrinations... Seulement, il lui fallait les capitaux
nécessaires à une petite fugue de ce genre...
D’un insensible mouvement des lèvres, elle marmotta, tandis qu’Henri
VIII exhalait une déclaration passionnée:
--Bah! si Any m’offre de partir, je trouverai bien moyen de pouvoir le
faire...
Comme un battement d’aile, son éventail effleurait les corolles blanches
des larges narcisses au cœur d’or qui se mouraient sur sa chair de fleur
vivante. La tête un peu penchée, elle semblait absorbée toute par le
charme de la musique, alors qu’elle se perdait en des calculs
approximatifs que son imagination simplifiait pour la satisfaire.
--Je ne savais pas que vous aimiez si fort les opéras, madame, lui
murmura Roger de Croissy, incliné un peu vers les épaules dont le parfum
le grisait.
Elle tressaillit, arrachée à ses combinaisons; et, l’air convaincu, elle
riposta, tournant à demi la tête vers lui:
--C’est vrai, j’adore le Saint-Saëns.
Puis elle regarda de nouveau vers la scène, indifférente, semblait-il, à
sa présence; en réalité, ravie de le sentir, derrière elle, frémissant
de l’obscur désir qu’elle savourait comme l’hommage le plus vrai offert
à sa beauté de femme. Et elle parut aussi attentive à l’harmonie du
poème musical que l’était sincèrement Anne de Croissy.
Celle-ci, immobile, les mains à demi jointes sur la soie blanche de sa
robe, écoutait, avec des prunelles songeuses, tout son être vibrant sous
la plainte de la musique qui chantait, maintenant, l’agonie d’une âme
torturée. Le drame, joué là, en grande pompe, sur ces planches, est-ce
qu’en l’intimité de son cœur, elle-même ne l’avait pas vécu? Comme cette
pauvre reine,--une femme, après tout,--elle avait connu l’angoisse de la
trahison et de l’abandon. Elle aussi avait été dépouillée de ce qui
était son bonheur par le caprice d’un homme que, dans le secret de son
cœur, elle ne pouvait se guérir d’aimer. Mais cela, du moins, personne
n’en savait rien... Pas même lui, puisque, par la grâce de sa fière
volonté, elle arrivait à lui dérober complètement sa vie intérieure, à
ne pas même lui laisser soupçonner qu’elle connaissait ses faciles et
successives trahisons.
Avec une tension de pensée presque douloureuse, elle suivait le duel
tragique chanté là, devant elle... Mais elle songeait, sceptique, que
l’on ne meurt pas des déceptions d’amour, comme la reine délaissée
allait en donner le spectacle. Une femme peut, avec un cœur désenchanté
jusqu’au désespoir, remplir très correctement son personnage de
mondaine, faire autant de visites qu’il est nécessaire, figurer en des
fêtes de toute sorte, écouter un opéra qui éveille en elle un écho
poignant sans que l’expression de son visage la trahisse. Elle peut
supporter que, près d’elle, l’homme à qui tout son être appartient soit
occupé d’une autre femme qu’il rêve de tenir défaillante sous son
baiser...
Et, après tout, n’était-ce pas là ce que souhaitaient tous les hommes
qui approchaient Jacqueline?... Ce que pensait peut-être, en ce moment,
le sculpteur qui, dans l’ombre de la loge, observait hardiment les
lignes onduleuses et parfaites de son corps de femme, révélées par la
robe souple...
Brusquement, Anne songea à l’absent, bien loin en Chine, au pauvre
diable de fiancé dont le trésor était si peu gardé... Ah! il méritait
plus que la jolie créature qui savait si bien prendre les cœurs pour
s’en faire des jouets!...
Encore une fois, Roger de Croissy se penchait vers elle, lui murmurant
un mot qu’Anne ne pouvait entendre. Elle eut un sourd tressaillement, et
ses doigts se crispèrent une seconde sur son éventail. Alors, irritée
contre elle-même, elle fit un léger mouvement pour ne plus voir que la
scène...
A l’entr’acte suivant, apparut le père de Jacqueline, qui venait pour la
ramener. M. Sourdis était un homme d’une soixantaine d’années qui, veuf
après de brèves années de mariage,--et fort charmeur,--avait
discrètement, mais largement vécu en garçon. Ce qui ne l’avait pas
empêché de devenir, avec le temps, un sage selon l’expérience, dont les
femmes goûtaient la galante courtoisie et les hommes le commerce sûr.
Mme de Croissy, aimait l’indulgence,--bien sceptique,--de sa bonté très
vraie, la finesse humoristique de sa causerie, la tendresse dont il
entourait sa fille.
Aussi son accueil eut-il pour lui une grâce amicale qu’elle ne
prodiguait pas; et, tout de suite, ils se mirent à causer. Soudain, elle
demanda:
--Que diriez-vous de me voir entraîner Jacqueline à Venise pour une
douzaine de jours?
--Si je ne croyais que vous plaisantez, chère madame, je vous
demanderais de ne pas tenter ma faible Jacqueline...
--Mais je ne plaisante pas du tout!
Elle lui expliquait les choses, paraissant charmée par ce voyage à
Venise. Ce qu’elle ne disait pas, c’est que son départ lui serait une
délivrance car, peut-être, il l’aiderait à oublier une nouvelle intrigue
de son mari dont le hasard venait de lui apporter la révélation. En
Italie, elle serait distraite d’elle-même; et si Jacqueline
l’accompagnait, elle échapperait à la redoutable solitude qui lui
permettait de trop penser...
--Chère madame, tout cela me paraît charmant, mais pas très raisonnable
pour Jacqueline...
--Oh! père, ça ne fait rien, du moment que c’est amusant! lança
Jacqueline, si spontanément que tous se mirent à rire. Anne, nous
recauserons de Venise, n’est-ce pas?
--Entendu, dit la jeune femme, effleurant de son éventail la joue rosée
de son amie.
L’imagination de Jacqueline était déjà si éprise de cette perspective de
voyage que, rentrée chez elle, avec peine, elle put retrouver quelque
attention pour lire son courrier d’Asie, arrivé le même soir. Sa pensée
fuyait encore vers Venise, tandis que, dévêtue sous le long peignoir de
laine blanche, appuyée aux coussins de sa chaise-longue devant la
flambée du feu, elle parcourait les feuilles imprégnées de l’odeur des
choses de Chine.
Mardi.
«Chérie, enfin vos lettres m’ont rejoint... Enfin!... Vous dirai-je
combien de fois je les ai lues, relues, y cherchant, non pas seulement
votre cœur, votre pensée, mais même votre parfum qui flottait
encore,--bien fugitif, hélas,--sur le papier venu de si loin, pour
apporter un instant à votre ami l’illusion bénie que vous étiez près de
lui invisible, le réconfortant par vos affectueuses paroles, le mêlant à
votre vie par vos chers récits...
«Il me semblait, parfois, vous entendre en les lisant, tant je devinais
le son qu’aurait eu votre voix pour certaines phrases, tant je voyais le
sourire ou la jolie moue qui les aurait accompagnées. Maintenant vos
précieuses lignes, ma Jacqueline, sont glissées dans mon portefeuille
avec votre image qui ne me quitte pas... Et consciencieusement, je
m’installe dans mon _home_ nouveau.
«Car me voici arrivé à destination. Mais après quelle laborieuse fin de
voyage!... Nous avons grimpé, quelquefois à pic, puis redescendu des
pentes vertigineuses à travers des rocs qui s’éboulaient... Et penser,
Linette chérie, qu’un moment, j’ai songé à vous emmener!... J’ai
successivement été grillé par un soleil implacable et transpercé par des
averses qui semblaient ne devoir jamais s’arrêter... J’ai campé dans des
auberges immondes... et encore, quand j’en trouvais... J’ai cheminé
pédestrement par des routes pareilles à des bourbiers, tout comme les
coolies qui portaient mes innombrables bagages: lit, tente, batterie de
cuisine, baromètre, jumelles photographiques, etc., etc. Imaginez un
déménagement en marche.
«Aussi, madame, vous n’auriez, sans doute, plus osé reconnaître votre
fiancé dans le voyageur qu’avaient fait plusieurs jours d’une pareille
existence. Je n’avais pas de miroir pour contempler mon image, mais je
voyais mes compagnons de route... Ils avaient l’air de bandits...
«C’est pourquoi, quand, notre exode achevé, le moment est arrivé
d’accomplir une entrée solennelle dans la ville, j’ai revêtu mon plus
beau costume... Il était de flanelle blanche, de telle sorte que je vous
aurais produit l’effet de quelque joueur de tennis. Mes camarades,
également, avaient exhibé leur tenue d’Européens très civilisés...
J’imagine qu’en dépit de nos efforts vous ne nous auriez pas trouvé
l’air de gentlemen très chics. Mais les badauds chinois étaient moins
difficiles que vous, madame, et ils se pressaient pour nous contempler,
tout comme si nous eussions été des êtres rares. J’allais en tête, juché
sur ma chaise que balançaient mes porteurs, et j’honorais de regards
bienveillants et dignes cette foule qui avait l’air animée de sentiments
parfaits à notre égard. Avec une bonne dose de candeur à notre actif,
nous eussions pu croire que tous ces Jaunes étaient nos dévoués
admirateurs et serviteurs... Seulement, il y a beau temps que je ne suis
plus candide...
«Donc, suivi de la majestueuse file de mes caisses et bagages de toute
sorte, je me suis acheminé vers le soi-disant palais qui m’était offert
comme gîte par le vice-roi. Et ainsi, il m’a été donné de contempler
sans retard la ville qui devient ma résidence. Ah! cette ville!... Ma
Linette, de quel œil de dégoût et de curiosité, vous la regarderiez!...
Le fleuve la traverse, bordé de bouges qui émergent de marécages. De ces
marécages, vous avez, tout à coup, la surprise de voir jaillir aussi la
silhouette d’une pagode, de quelque somptueux palais; car, en cette cité
chinoise, chacun dresse sa demeure où il en a fantaisie; des demeures
aux façades ouvragées, sculptées, peintes d’éclatantes couleurs,
chamarrées de dessins fantastiques.
«A l’intérieur de la ville, un dédale de rues. L’une d’elles est la
_grande rue_, parce qu’elle renferme les plus beaux magasins de
l’endroit. Là se débitent les comestibles chinois: biches de mer, cornes
et jarrets de cerf, nids d’hirondelles... Après les rues, des ruelles
hideuses, encombrées de détritus sans nom...
«Mon palais, puisque palais il y a, est digne de la ville où il se
dresse. Heureusement mon mobilier était arrivé en même temps que moi,
avec tout ce qu’il comporte de bibelots de première nécessité. De la
sorte, j’ai pu avoir tout de suite mon nid européen dans ce logis
exotique, lamentablement délabré. Mes camarades ont suivi mon exemple.
Nous nous sommes comportés comme d’excellentes femmes de ménage; nous
avons installé, fait frotter, nettoyé, expulsé de notre mieux reptiles,
rats, oiseaux, tous ayant fait leur domaine de cette demeure
princière... Toutefois, ma chambre rappelle encore plus que de raison la
sommaire installation des infortunés qui viennent de changer leur
domicile. Le mobilier en est composé de façon comique. Mais, patience,
tout cela va s’organiser; je tiens à ce que mon _home_ particulier
s’embellisse autant que les moyens me le permettront, puisque ma chambre
est une chapelle qui vous est consacrée, ma bien-aimée.
«En place d’honneur, j’y ai placé l’adorable portrait que Nadar a fait
de vous, juste avant mon départ. Cette Jacqueline-là, c’est pourtant la
brillante mondaine qui m’effarouche terriblement... Ce qui n’empêche que
je suis très fier de vous voir si élégante et fine dans le satin de
votre robe, sous le frôlement de vos dentelles, ayant un air de jeune
souveraine, de par la jolie pose de votre tête, un brin rejetée en
arrière, comme pour regarder le monde de plus haut,--ou pour tendre vos
lèvres à votre ami... Chérie, vous me permettez cette illusion,
dites?...
«Et maintenant, ne vous moquez pas, parce que, sur ma table de travail,
dans le petit paravent de cuir emporté de France, j’ai toute la série
des Jacqueline que vous m’avez généreusement données ou que je vous ai
volées sans scrupule... Une Jacqueline rieuse qui joue au tennis et
ressemble à une gamine, avec sa robe un peu courte... Une autre, presque
grave, en revanche, avec de beaux yeux qui rêvent, un livre sur les
genoux, assise devant la mer... Un souvenir de Trouville, ce
portrait-là, vous rappelez-vous?... Et encore une coquette Jacqueline,
en tenue de visite, qui sourit, la bouche moqueuse, enroulée dans son
boa, sachant bien tout ce qu’elle fait désirer, et ne donne pas...
«Chère, quand je regarde cette Jacqueline-là--écoutez mon humble
confession--je me sens devenir jaloux, atrocement jaloux, à en crier
d’angoisse, de tous ces hommes qui vous voient ainsi, dans le monde, qui
vivent près de vous, qui respirent votre beauté, votre grâce, votre
parfum, qui vous trouvent, comme moi, l’incomparable petite fée dont
tous rêvent de posséder l’amour... Ah! Jacqueline, ne soyez pas trop
coquette... Je ne dis pas, «ne soyez pas coquette!...» car alors vous ne
seriez plus _vous_... Mais j’ai votre promesse... Vous demeurerez,
pendant l’absence, ma fidèle et aimante fiancée?... Ah! cette promesse,
elle est mon viatique pour résister à l’exil accepté pour vous.
«Jacqueline, répétez-moi dans vos lettres que vous êtes mienne; et, je
vous en supplie, faites-les très longues... Je suis tellement avide de
tout ce qui vous touche; de tout ce qui me permet d’oublier un peu, un
instant, l’effroyable distance qui nous sépare... Surtout, ma tant
aimée,--laissez-moi vous murmurer cela, en vous enfermant dans mes
bras,--je suis avide des mots de tendresse qui me disent que vous
m’accordez une place,--si petite soit-elle,--dans votre vie et aussi
dans votre cœur... Jacqueline, ne me trouvez ni exigeant ni
déraisonnable, je vous en supplie; pensez seulement que je n’ai plus que
vous en moi... C’est divin et effrayant! L’avenir nous appartient si
peu...
«Je mène maintenant une étrange vie en double: une part qui vous est
consacrée toute, ma reine chérie; l’autre, furieusement active, où je me
montre,--j’en ai conscience,--autoritaire et rude, de volonté
inflexible, un Chartrans que vous ne connaissez pas et qui, sûrement,
paraît n’avoir d’autre souci que sa mission--tout ensemble une mission
de diplomate et de dompteur, impassible et souple. Ah! que mes
camarades, que les fonctionnaires jaunes avec lesquels je fraie seraient
effarés s’ils apercevaient le pauvre être frémissant d’amour qui vit
sous mon masque austère...
«Je me suis tout de suite occupé des affaires sérieuses. Le vice-roi a
été très _suave_, comme vous diriez, ma chérie, et m’a convié à un repas
dont je vous donne, à titre de curiosité, le vague menu où
fraternisaient des mets tels que: cervelles de poisson frites, ailerons
de requin, pattes de canard, etc. J’en passe, apercevant, ma Linette,
votre petite moue dégoûtée qui me donne, une fois de plus, la soif des
chères lèvres si expressives...
«Oh! Dieu, que vous êtes loin!... Je voudrais mes négociations déjà
finies... Et je prévois que, au contraire, elles vont être si longues,
hérissées de difficultés et de traîtrises!... Je les connais, les hommes
d’Asie. Derrière leurs sourires, leurs saluts, leurs congratulations, il
y a une haine sourde; et, dans le secret de leur pensée, ils maudissent
les étrangers qui viennent leur apporter des inventions qu’ils jugent
volontiers infernales... Enfin, nous allons bien voir...
«A bavarder avec vous, mon amour, j’ai oublié l’heure; et voici que l’on
vient me réclamer pour affaires! Afin que ma lettre parte sûrement par
le courrier, je la ferme. Au revoir, ma Jacqueline, je vous envoie toute
mon âme pour qu’elle veille sur vous et vous empêche d’oublier l’absent
qui vous adore...
«Votre CHARTRANS.»
V
Comme il avait été convenu, Mme de Croissy et Jacqueline reparlèrent du
voyage de Venise. Elles en parlèrent si bien que, trois semaines après
leur soirée ensemble, à l’Opéra, Jacqueline roulait à travers la Suisse,
en compagnie d’Anne de Croissy et de son père, le doux, aimable et
rêveur M. de Balme.
Eu égard à l’exiguïté de ses revenus, c’était une vraie folie qu’elle
faisait là. Mais elle n’en avait pas cure du tout. Afin de pouvoir
s’offrir ce plaisir nouveau, elle avait eu, sans hésiter, recours aux
combinaisons financières que réprouvait si énergiquement Pierre
Chartrans. Une intermédiaire complaisante lui avait permis de mettre en
gage de vieux bijoux de famille, précieux mais démodés, qu’elle ne
portait point. Et sa bourse garnie de façon très suffisante, elle était
partie avec une allégresse d’enfant.
Admirablement résistante à la fatigue,--quand elle faisait ce qui lui
plaisait,--elle ne paraissait d’aucune façon lasse des nombreuses heures
de voyage. Installée dans un angle du wagon, elle se laissait emporter,
silencieuse ou causante, selon son caprice et les exigences de la
politesse, son insatiable coquetterie la mettant en frais pour M. de
Balme parce qu’elle savait qu’il la trouvait une exquise statuette
vivante. Aussi, tandis qu’Anne, les yeux pensifs, regardait fuir le
décor merveilleux du Saint-Gothard, elle, d’un air d’intérêt,
écoutait--en avait l’air--les digressions du vieillard sur les paysages
suisses et italiens. Ravi de son attention, de ses réparties drôles, de
la grâce incomparable de sa bouche expressive, il la contemplait avec
une jouissance candide dont elle accueillait volontiers l’hommage, et
qu’elle s’appliquait de son mieux à entretenir.
Il lui semblait très amusant que le sage et correct M. de Balme se
montrât si occupé d’elle, empressé tout comme un jeune homme. Et n’eût
été qu’elle redoutait un peu Anne, elle eût trouvé piquant d’aviver son
admiration au point de le réduire tout à fait à merci; car c’était, chez
elle, besoin instinctif de conquérir tous les hommes qui l’approchaient,
quel que fût leur âge. Pourtant, son enthousiasme pour elle mis à part,
elle trouvait plutôt dénué d’intérêt ce vieux gentilhomme cérémonieux en
sa courtoisie, long en ses discours; et les considérations qu’il
développait pour elle, en une langue choisie, résonnaient à son oreille
à peu près de même manière que le roulement du train sur les rails. Elle
les entendait vaguement, distraite par le spectacle pittoresque de la
route, les yeux charmés par la chute des cascatelles au flanc de la
montagne, par la course bondissante des ruisselets d’eau opaline sur les
pierres noyées d’écume au fond des ravins; par la fragilité des chalets
de bois, pareils à des jouets d’enfant, accrochés aux pentes
gigantesques dont les sommets demeuraient ensevelis sous les neiges.
Dans ces hauteurs vierges, l’air encore devait être glacé. Mais, à leur
pied, c’était déjà le printemps. Dans le creux des vallées, il y avait
une éclosion de tendre verdure, de fleurs hâtives qui s’épanouissaient
avec un charme fragile. Puis, à l’approche de la terre italienne, ce fut
vraiment la splendeur fraîche du renouveau, les grappes de glycine
ruisselant des terrasses, les panaches d’or des mimosas, l’apparition
des premières roses, la floraison superbe des camélias. L’air était
tiède, odorant d’une vague senteur qui émanait de la terre réchauffée,
de la jeune verdure, des corolles entr’ouvertes, de l’eau bleue que
pailletait le soleil.
--Voici Lugano! s’exclama Jacqueline. Oh! quel adorable pays!
--Oui... oui... Un vrai nid d’amoureux..., fit M. de Balme de sa manière
paisible et douce.
Instinctivement, il se tournait vers Jacqueline qui, par la fenêtre
ouverte, regardait vers le beau lac que la lumière irisait.
Avec une moue rieuse, elle riposta:
--Il ne faut pas parler d’amoureux à celles qui n’en ont point; c’est
cruel!...
--Comment qui n’en ont pas? releva, un peu bas, Mme de Croissy qui avait
entendu. Eh bien, et le pauvre Pierre?
--Oh! il est si loin!
--C’est vrai, bien loin, murmura Mme de Croissy avec un étrange sourire
que Jacqueline ne remarqua pas.
A peine, d’ailleurs, elle avait entendu la réflexion de son amie,
distraite par l’évidente attention qu’elle attirait chez deux voyageurs
masculins qui venaient de monter dans le wagon.
Mais, tout de même, les paroles de Mme de Croissy avaient, pour un
instant, ravivé dans sa pensée le souvenir du fiancé absent. Et, après
le dîner, dans la gare de Milan, avant de reprendre le train pour
Venise, elle griffonna à Pierre plusieurs cartes postales, enchantée à
la seule idée de son étonnement quand il recevrait d’elle un mot venu
d’Italie. Elle revint toute rieuse, si jolie, si jeune sous sa jupe
courte de voyage et son canotier aux grandes ailes, que Anne qui, debout
sur le quai, la regardait approcher, jeta à son père:
--Regardez cette fillette... Est-elle contente de voyager!
--Plus que contente, ravie! enthousiasmée!... et bien reconnaissante que
vous ayez eu cette charmante idée de m’emmener, dit-elle, effleurant
d’un rapide baiser le visage de son amie.
--Ah! Line! que vous êtes restée enfant, fit Anne de cet accent d’ironie
mélancolique qui lui était familier.