III

Un après-midi, quelques jours plus tard.

--Jacqueline, êtes-vous prête?

Et Mme de Croissy, très blonde sous sa toque faite de violettes

veloutées, discrètement moulée par son costume tailleur, entra dans la

chambre de son amie qu’elle venait chercher, afin qu’elles fissent

ensemble des courses et une longue station, pour choix, chez leur

couturier.

L’une comme l’autre, elles aimaient les chiffons seyants, les étoffes

d’un coloris harmonieux, les robes qui sont, en leur espèce, de vrais

chefs-d’œuvre. Mais chez Anne de Croissy, c’était pure jouissance

artistique, souci délicat d’être vêtue joliment pour satisfaire son

propre goût; car elle était, à un point rare, étrangère à toute vanité

féminine.

D’une distinction de vraie grande dame, haute et svelte de taille, elle

portait, un peu rejetée en arrière, sa jolie tête aristocratique où

pensaient deux grands yeux, d’une eau bleu sombre, aisément tristes

comme la bouche expressive.

Jacqueline l’avait connue trois ans plus tôt, à Dieppe; et, depuis lors,

elles se voyaient beaucoup, bien qu’elles fussent très différentes,

peut-être même parce qu’elles l’étaient.

Jacqueline amusait Mme de Croissy comme l’eût fait une poupée vivante.

Cette créature élégante, mobile et spontanée, si inconsciente de son

unique souci d’elle-même, douée d’une rare séduction, et à laquelle il

ne fallait point abandonner son cœur, si l’on ne voulait fatalement

souffrir par sa légèreté, cet être, délicieusement futile, lui

paraissait distrayant à regarder vivre; et elle l’observait en grande

amie très sage, avec une curiosité indulgente où il entrait un peu de

dédain, beaucoup de mélancolie et de désenchantement.

Toute jeune femme, Anne de Croissy avait perdu son premier-né. Elle

n’avait plus jamais été mère et, sans le dire, elle ne s’en consolait

pas. De plus, elle avait un mari très séduisant--qui n’usait guère de sa

séduction pour elle seule--si charmante qu’elle fût. Elle le savait, et,

trop fière pour se plaindre, elle en souffrait affreusement, car elle

avait fait un mariage d’amour et ne pouvait l’oublier.

Mais de cela aussi, elle gardait le secret. Dédaigneuse des reproches,

récriminations ou révoltes, aux yeux de tous, elle vivait avec son mari

sur un pied de cordiale camaraderie... Lui, très galamment, voire même

tendrement empressé, car il l’aimait fort, malgré ses fugues en terre

étrangère... Elle, l’âme close, douloureuse sous une apparence de

sceptique détachement, saupoudré d’amertume; et, à travers sa vie

mondaine, se mouvant en spectatrice très intelligente, finement ironique

et sans illusions.

A la voix de son amie, Jacqueline avait surgi du cabinet de toilette où

elle fourrageait dans le tiroir d’un chiffonnier. Les épaules nues sous

le ruban du cache-corset, son jupon de soie fleurie découvrant les pieds

encore chaussés des souliers d’appartement, elle évoquait la vision de

quelque provocante Arlequine. Avec une moue de confusion, elle regardait

Mme de Croissy:

--Comment, c’est vous déjà? chérie. Je suis prête dans une minute. Je

n’ai plus que ma robe et mes bottines à mettre... Puis mon chapeau... Et

nous nous sauvons. Je suis fâchée de vous faire attendre, mais j’ai dû

écrire une lettre pressée!

Et elle se pencha pour embrasser son amie.

Anne eut un sourire.

--Je sais... je comprends. Ne vous tourmentez pas, Line. Je me doutais

bien que je vous attendrais... Cela ne me dérange pas; je ne suis pas

pressée...

--Annette, vous êtes un amour! Chauffez-vous... Là, dans la bergère, au

coin du feu, vous serez parfaitement. Il fait froid, n’est-ce pas?

--Frais, tout au plus... Avec votre fourrure, vous auriez trop chaud...

Son buste souple, appuyé sur les coussins de la bergère, la veste

détachée sur la blouse molle de soie blanche, Mme de Croissy suivait les

mouvements de Jacqueline qui, dédaigneuse du secours d’une femme de

chambre, achevait prestement de s’habiller. En quelques gestes précis et

adroits, elle avait revêtu sa tenue de promeneuse, chiffonné autour de

son cou la cravate de dentelle, piquée de menues épingles de perle que

fermait une large médaille d’or vierge, ouvragée avec une finesse

merveilleuse.

--Line, que vous êtes vive à vous habiller! Je ne comprends pas que vous

puissiez jamais être en retard!... Oh! quelle broche originale, vous

avez là! Je ne vous la connaissais pas...

--C’est Pierre Chartrans qui vient de me l’envoyer.

--Votre fiancé...

--Oui, mon fiancé... enfin... mon fiancé en expectative, répéta

distraitement Jacqueline occupée à soulever les ondulations moirées de

sa nuque.

--Linette, il vous comble. Chaque bateau, à peu près, vous apporte une

nouvelle gâterie.

Elle eut un sourire content.

--Oh! c’est vrai qu’il est bien gentil pour moi! Justement, si j’étais

en retard, c’est que j’ai voulu lui écrire un mot pour le courrier, afin

de le remercier de cette broche...

--Je vous assure, Jacqueline, qu’elle valait plus d’un mot, fit Mme de

Croissy, imperceptiblement railleuse.

--Oh! ma chère, que voulez-vous, je suis incapable d’écrire des volumes

comme Pierre. Il est vrai que lui n’a rien d’autre à faire pour se

distraire!

L’indéfinissable sourire, où il y avait tant de scepticisme et de

tristesse, souleva un peu les lèvres de Mme de Croissy.

--Il vous écrit beaucoup?

--Oh! oui!... C’est étonnant comme les hommes écrivent quand ils s’y

mettent! Enfin, je sais bien qu’il doit s’ennuyer fortement là-bas.

Regardez la grosseur de son dernier courrier... Là, dans l’enveloppe,

sous ma boîte à poudre...

Anne devina ce que pouvaient enfermer les pages venues de si loin, car

elle avait lu certaines lettres de Pierre Chartrans, sur l’invitation

tendre de Jacqueline, très confiante avec elle; facilement indiscrète,

d’ailleurs, et peut-être point fâchée de se montrer en son personnage de

divinité.

Alors, avec une instinctive pitié pour l’absent, elle demanda, et son

accent avait cette ironie voilée que ne discernait pas Jacqueline...

--S’il vous écrit si longuement, petite Line, vous ne devez pas avoir le

loisir de lire ses lettres?

--Oh! si, j’y arrive... Je m’y remets à plusieurs fois, voilà tout! Je

parcours l’ensemble, et puis je garde pour mes moments de liberté les

passages où il fait des réflexions de philosophe et de voyageur et

risque quelque description...

--Ces passages-là vous tentent moins que les autres, avouez-le, Linette.

--Que ceux où il me dit des choses douces? fit-elle, rieuse. Bien

sûr!... Je crois, Any, que vous sentiriez de même à ma place.

--Hum... hum... Que sait-on? dit Mme de Croissy; et sa bouche prit une

étrange expression. Vous savez, moi, les paroles de romance, j’en suis

revenue, et je trouve que les descriptions et réflexions ont une saveur

très agréable...

--Elles me passent par-dessus la tête, déclara gaiement Jacqueline. Mais

si les récits de voyage vous tentent, Any, je vais vous donner quelques

pages de la lettre de Pierre... Vous serez servie à souhait... Tenez...

Elle prenait plusieurs feuillets et les tendait à Anne qui hésitait...

--Mais, Jacqueline, je ne voudrais pas être indiscrète... envers votre

fiancé...

--Oh! qu’est-ce que cela pourrait bien lui faire que vous lisiez ses

lettres, si je vous les donne?... D’ailleurs, je vous le répète, c’est

un article de revue que je vous offre. Lisez, sans scrupule, si cela

vous amuse, Anne chérie. Je mets mon chapeau pendant ce temps.

Elle se détournait. Mme de Croissy prit la lettre. Volontiers, comme une

réparation, elle eût effleuré d’un baiser pieux les pauvres lignes

venues follement, toutes pleines d’amour, se heurter à une âme close.

Parce qu’elle avait souffert infiniment par le cœur, elle était

compatissante et devinait beaucoup...

Elle lut, pendant que Jacqueline arrangeait ses cheveux, sous son

chapeau.

Mardi... Sur le _Song-Hoï_.

«... J’ai donc laissé la côte derrière moi; et me voici m’enfonçant en

pays chinois sur la jonque qui doit me transporter jusqu’au point d’où,

par étapes pédestres, je m’acheminerai vers le but terminal de mon

voyage. Line aimée, vous ne me trouverez pas lâche, n’est-ce pas, si,

bien bas, je vous confie que, de toute mon âme, je voudrais être déjà

sur le chemin du retour, pouvoir me dire que chaque jour qui meurt me

rapproche de vous...

«Parfois, de me voir si loin transplanté, il me prend la terreur d’avoir

rêvé que vous vous étiez promise à moi, que mon cher avenir, c’était

vous. Alors, ma Jacqueline, pour me prouver que ce bonheur inouï m’a été

donné vraiment, je ressuscite les souvenirs précieux que vous m’avez mis

dans l’âme. Et par la tension de toute ma volonté, par la grâce de mon

amour qui illumine splendidement ma pensée, j’arrive, ma bien-aimée, à

vous évoquer vivante, telle que vous étiez près de moi... Ne vous moquez

pas... Je sais, à merveille, la couleur de toutes les robes que je vous

ai vues, comme je me rappelle vos bijoux préférés, surtout cette bague

d’opale qui semblait une goutte d’eau de mer sur votre doigt... Comme je

me souviens de certains plis, de certaines lumières d’or roux dans vos

cheveux bruns...

«Ah! Jacqueline, comment vous êtes-vous ainsi emparée de moi!...

«Je vous écris sur ma jonque qui avance lentement dans un pays désolé, à

travers des récifs si pressés que, par instants, je regarde, stupéfait,

mes marins qui ont la prétention de faire passer notre bâtiment dans de

minuscules couloirs, hérissés de rochers où l’eau bouillonne

furieusement... Nous passons, cependant. Nous escaladons rapide sur

rapide, avec l’aide de pauvres diables qui nous halent du haut des

mamelons bordant les rives. A voir peiner ainsi ces misérables, il me

prend une honte de mon inaction sur la jonque qui est, pour le moment,

tout mon domaine... Un domaine où je me tiens bien juste debout. Dans le

sens de la longueur, j’ai plus d’espace, grâce au ciel. Et puis, de

quelle rutilante couleur est ma maison flottante, faite de poutres tant

bien que mal équarries, mais sculptée, agrémentée de fleurs et oiseaux

bizarres, de sentences écrites en caractères dorés!...

«Et ainsi, je vais..., je vais, regardant, notant comme un voyageur

consciencieux, prenant force _instantanés_... Je rêvasse aussi et

j’échafaude des plans d’avenir dont vous êtes la joie... Je gourmande

mon équipage qui n’en peut mais, quand les lenteurs de la route

m’exaspèrent... Ah! que partout la vie se retrouve pareille à elle-même,

obligeant les uns à peiner pour que l’effort soit épargné à d’autres!...

Ils ne sont pas socialistes, mes rameurs jaunes, mes coolies... A les

voir accepter, docilement, en toute simplicité, leur existence de bêtes

de somme, il me prend des curiosités,--impossibles à satisfaire!--de

pénétrer le mystère de ces cerveaux, de ces âmes qui me demeureront

incompréhensibles et fermées...

«J’ai le loisir de philosopher pendant toutes ces heures de long voyage.

Mais dans quelques jours vont commencer les rudes pérégrinations

pédestres; et, à mon tour, je devrai, tout comme mes coolies, connaître

les âpres chemins. Je crois que cette existence active sera meilleure à

ma santé morale que les loisirs forcés dus à ma navigation...

«J’avais la tentation de glisser, dans le courrier que je vous envoie

aujourd’hui, quelques _photos_ prises au passage, pour que votre cher

regard se pose sur des paysages contemplés avec votre souvenir, si

vivant en moi que, sur cette terre inconnue, je _voyais_ vraiment votre

délicieuse silhouette de Parisienne.

«Et puis, en regardant ces images d’un pays morne, aride, où de rares

cabanes s’échelonnent misérablement, j’ai pensé qu’elles ne valaient pas

la peine de s’en aller vers vous...»

La voix de Jacqueline s’éleva très gaie:

--Any, comme vous avez l’air sérieux!... Elles vous amusent donc pour de

bon, ces histoires d’explorateur?... Heureusement, Pierre se doute bien

que, moi, je ne les goûte guère, et il ne m’en sature pas. Il ne pense

qu’à m’être agréable, il m’aime tant, le pauvre garçon.

Une expression pensive dans ses yeux d’eau bleue, Anne interrogea:

--Et vous, Jacqueline, vous l’aimez?

Elle, qui mettait avec art sa voilette, dit, arrangeant un pli du tulle:

--Mais oui, je l’aime... naturellement!...

--Parce qu’il vous adore, n’est-ce pas?

--Oh! c’est vrai... J’adore être adorée!... Pour moi, c’est ça l’amour.

Les yeux de Mme de Croissy gardaient le même regard profond.

--Vous pensez ainsi, réellement, Linette? Alors, je comprends pourquoi

vous évoluez à travers les convoitises et les admirations--même très...

expressives!...--comme une salamandre au milieu des flammes... C’est une

grande force de savoir garder son cœur...

--Cela permet de beaucoup plus s’amuser dans la vie!

--Vous vous y amusez?

--Mais... plutôt!... Évidemment, il y a des moments désagréables... Par

exemple, quand on a trop vite dépensé son revenu!... Vous ne connaissez

pas cela, vous, femme fortunée.

--J’ignore cet ennui-là, il est vrai... Mais j’en ai éprouvé tant

d’autres!... Alors, Line, dites-moi, vous n’avez jamais adoré personne?

--Adoré... comme dans les romans?... à en perdre la tête?... Eh bien,

non... Je ne crois pas...

Soudain immobile, les reflets du foyer baignant son charmant visage,

elle réfléchissait, les prunelles songeuses,--ces prunelles au regard si

vite caressant, dont le seul souvenir bouleversait de désir Pierre

Chartrans, là-bas, en Indo-Chine...

Lentement, d’un ton sage, elle continuait:

--Non, en vérité, il n’y a pas d’homme qui m’ait rendue stupidement

amoureuse!... J’aimais bien mon mari... comme j’aime Pierre... Mais il

était si raisonnable, si savant, que je n’avais aucune tentation de

faire avec lui de jolies sottises!...

--Ah! très bien, dit Anne amusée.

--Ce qui m’enchantait avec ce pauvre Robert, c’était justement de le

voir, lui, un homme supérieur, comme tous disaient, amoureux fou de

moi... Ah! c’était charmant, ça... Je ne demande rien d’autre à Pierre

qui, lui aussi, est couramment qualifié d’«homme supérieur»... Comment

moi, qui suis si «inférieure», ai-je toujours ainsi la chance de plaire

à des individus remarquables?... C’est très drôle...

--Probablement, les individus remarquables, comme vous dites, aiment

plus encore que les simples mortels, les femmes... vraiment femmes... Et

vous l’êtes à souhait, petite... Seulement, prenez garde... Vous défiez

le dieu Amour, il se vengera!

--Vous croyez que je m’éprendrai d’une passion malheureuse pour Pierre?

Avec une moue incrédule et gamine, elle regardait son amie.

--Pour Pierre Chartrans ou pour un autre.

Tranquille, elle fit:

--Oh! je ne crois pas... si la chose devait être, elle serait déjà

arrivée. Maintenant, je suis une femme rassise,... à mon âge!...

Campée sur une chaise basse, devant le feu, elle boutonnait ses

bottines, et sa jupe relevée découvrait une jambe de petite nymphe, sous

le bas de soie et les vaporeux plissés du jupon à fleurs.

--Je réfléchis beaucoup sans en avoir l’air, vous savez, Any!... C’est

pourquoi j’ai si bien compris que, dans une liaison, je trouverais, en

somme, surtout des ennuis et des risques... Aussi...--j’espère que je ne

vais pas vous scandaliser, ma chérie...--je reste dans les sentiers de

la vertu, non par vertu, je l’avoue... mais tout bonnement parce que

j’ai peur de patauger, de désagréable façon, dans les chemins d’à côté,

que je regarde avec beaucoup de méfiance... Peut-être est-ce que nul

beau cavalier n’a su encore me persuader qu’ils étaient enchanteurs!

--Peut-être... en effet...

--Sincèrement, je ne crois pas qu’il existe beaucoup d’hommes valant la

peine que nous nous lancions, en leur honneur, dans les aventures...

Seulement, je ne le dis pas, comme je le pense, à mes adorateurs;

histoire de les stimuler et de les tenir en main, je ne leur déclare pas

qu’ils n’ont rien à espérer, d’autant que cela m’amuse follement de les

voir tout frétillants d’une inutile attente... Le plus sage, voyez-vous,

c’est bien d’épouser ce bon Pierre. Au moins, avec lui, je n’aurai plus

qu’à me laisser vivre.

Le dernier bouton de ses bottines était attaché. Elle laissa retomber sa

jupe et se mit debout, frappant le tapis de ses pieds menus pour les

bien installer dans leur étui luisant.

Mme de Croissy interrogea encore:

--Line, une fois mariée, continuerez-vous à vous faire faire une cour

«serrée»?

--Oh! mais... bien entendu!... Any, vous prétendez me connaître et vous

m’adressez une pareille question?... Je le confesse, j’ai besoin, autour

de moi, d’êtres--d’êtres masculins--que je tienne en éveil, qui me

désirent avec une ardeur... aiguë et me disent ainsi que je suis encore

une petite bonne femme séduisante, malgré les années qui se succèdent...

hélas!

--Et il ne vous suffirait pas que Pierre Chartrans fût seul à vous dire

pareille chose?

--Oh non! pas du tout!... D’autant qu’il ne s’y connaît pas autrement.

Il est, je vous l’ai dit, comme Robert l’était, un garçon plutôt

austère, mais sentimental!!! Ah! chérie, qu’il est donc sentimental!...

d’une façon écrasante! Chaque fois qu’après avoir lu une lettre de lui,

j’attrape ma plume pour lui répondre, je me sens misérablement incapable

de me montrer à la hauteur. Je vous assure, Anne, que c’est très

difficile d’écrire des choses tendres à un homme qui est si loin et

qu’on n’a pas vu depuis des semaines... Sans compter que mes lettres

mettent un temps considérable à lui arriver... Je ne suis pas de force à

faire du sentiment en conserve. Il me faut le présent!

--Ou mieux la présence... n’est-ce pas? Linette... Comment un mariage

avec un être si différent de vous ne vous effraie-t-il pas?

--Chérie, je fais un placement de tout repos, je vous l’ai dit. C’est

pourquoi je me suis décidée et j’ai décidé père, qui bondissait à la

seule idée que je pouvais partir en Chine...

--Vous ne partirez pas?

--Oh! j’espère bien que si!... C’est un voyage qui m’amuserait tant!

--Mais il ne s’agit pas d’un voyage seulement...

--Oh! si je m’ennuyais en Chine, Pierre me ramènerait...

--Je croyais que sa carrière était au loin.

--Bah! il y a toujours moyen de s’arranger!

Sincèrement, elle n’en doutait pas, ayant des volontés d’enfant gâtée et

de femme libre de suivre toujours son désir ou son caprice.

--Alors vous allez partir le rejoindre dès qu’il vous appellera?...

Il y avait un doute dans la pensée comme dans la voix d’Anne de Croissy.

--Certainement, je partirai!... Mais ce ne sera pas encore tout de

suite. Chartrans est dans un pays sauvage, sur la frontière de Chine, et

il ne veut pas que j’y aille. Je vous avoue que, pour ma part, j’aime

autant faire mes débuts dans une région plus civilisée. D’autant que, en

ces conditions, père mettrait toute sorte d’entraves à mon départ. Il

veut me garder à Paris, et, pour m’effrayer, il me dit qu’en Orient je

m’ennuierai, que les Chinois m’assassineront, qu’il mourra en mon

absence, etc., etc.; des choses lamentables qui me fendent l’âme et font

chavirer ma belle ardeur. Enfin, par bonheur, ce n’est pas encore le

moment de me mettre en route... Alors, il est inutile de me préoccuper

de l’avenir. Je verrai bien quand il faudra me décider pour de bon!

--Oui, vous verrez alors, dit Mme de Croissy d’un indéfinissable accent.

Vous êtes prête? Jacqueline.

--Toute prête. Nous allons choisir de jolies choses, n’est-ce pas?...

Quitte à m’endetter, je veux me faire faire quelque chose de très chic

pour le bal de votre belle-sœur, Any. Ah! que je prenne mon mot à Pierre

afin de le mettre à la poste.

--Line, votre robe entraîne une carte.

Mme Nozales se pencha et releva le carton que balayait le frôlement

soyeux de sa jupe.

--Ah! c’est un groupe qu’un des camarades de Pierre a fait, et qu’il

m’envoie pour que je connaisse sa maison. Voulez-vous voir? Lui est le

premier, à gauche.

Anne prit la photographie. Vaguement, elle regarda la demeure exotique;

elle contemplait la haute silhouette, robuste et carrée, le visage

énergique qu’une ombre durcissait sous le casque de toile blanche. Mais

il y avait un sourire très bon sur la bouche, et les yeux rêvaient...

--Vous ne le trouvez pas beau? jeta alertement Jacqueline. Moi non

plus... Enfin, il a de grandes qualités... Et puis, il est si épris

qu’il en est touchant...

--C’est pour cela, Line, qu’il ne faudra pas lui faire de mal...

--Any, quelle idée!... Mais j’ai l’intention de ne lui faire que du

bien... Je serai si charmante pour lui qu’il en perdra la tête de joie.

Rendez-moi son portrait, il aura glissé de l’enveloppe quand, avant de

m’habiller, j’ai encore lu un bout de sa lettre. Le reste sera pour ce

soir quand je rentrerai.

Mme de Croissy lui tendit le carton. Vive, sans s’attarder à le

regarder, elle le glissa avec la lettre, sous sa boîte à poudre. Puis,

se tournant vers son amie, elle lança, très gaie:

--Chère, me voici toute à vous. Allons choisir de belles choses!

L'absence · 第 9 / 28 题