Cinq semaines avaient passé, et le soleil luisait sur un froid matin de
janvier.
Frileusement blottie sous sa couverture, la tête enfouie dans le duvet
de l’oreiller, Jacqueline somnolait un peu encore, ses yeux mi-clos
arrêtés avec complaisance sur la soie rosée de la robe de bal portée
dans la nuit même, et qui gisait abandonnée sous le frisson des
dentelles.
Cette robe réveillait confusément, en sa pensée, la vision charmante de
sa propre image, telle que la lui avaient montrée, toute la soirée, les
glaces où son regard cherchait la confirmation d’un très vif succès de
femme, qu’elle savourait, ravie des admirations masculines et des
jalousies féminines.
Dans son souvenir, erraient, imprécis, des mots, des regards qui lui en
avaient offert l’hommage; et, peu à peu, ils ressuscitaient, comme de
caressants fantômes qui berçaient sa pensée, tandis qu’elle demeurait
pelotonnée dans la chaleur du lit, les rideaux baissés prolongeant la
nuit.
Mais le timbre de la pendule sonna dix coups. Elle releva un peu la
tête, réveillée par le tintement clair; et, soudain désireuse du grand
jour, elle sonna. Sa femme de chambre apparut, apportant le thé servi
et, sur le plateau, des lettres. Elle ouvrit les rideaux. Un rayon de
soleil flamba dans la pièce et tomba sur une large enveloppe que striait
une écriture masculine, nettement tracée.
Et Jacqueline, dont le regard avait instinctivement suivi le jet de
lumière, vit la lettre. Une exclamation lui vint:
--Ah! une lettre de Pierre!... C’est vrai, c’est le jour du courrier...
Il doit être arrivé maintenant, j’imagine!...
Depuis son départ, elle avait eu de lui des dépêches, quelques lignes
griffonnées dans les ports d’escale, mais pas encore une vraie lettre...
Et une petite curiosité flottait en elle de savoir comment écrivait cet
austère travailleur...
Pourtant, elle ne déchira pas tout de suite l’enveloppe. D’un geste
machinal, ses doigts en effleuraient le papier; mais sa pensée
vagabondait autour de menus objets; et, une seconde, elle fut uniquement
préoccupée des mouvements de la femme de chambre qui soulevait, pour
l’emporter, la robe couleur d’aurore. De nouveau, une bouffée de plaisir
la fit tressaillir au souvenir de la soirée de la veille et, très
sincère, elle pensa, aimablement:
--Ce pauvre Pierre! il serait enchanté s’il savait à quel point sa
petite Line était _réussie_, hier soir!...
Et la pensée ainsi ramenée vers Chartrans, son coude enfoncé dans
l’oreiller, ses doigts glissés dans l’onde soyeuse de ses cheveux, elle
se mit à lire, s’interrompant pour grignoter son pain rôti, les feuilles
éparpillées sur son lit, qui portaient des dates différentes:
A bord du _Laos_.
«Jacqueline, ma bien-aimée, quand cette lettre vous parviendra que de
jours se seront enfuis déjà depuis que je vous ai laissée derrière
moi!... Il me semble qu’il doit y avoir un siècle que je vous ai vue
dans cette gare, toute svelte, même sous vos fourrures, petite
silhouette chérie que j’apercevais plus lointaine dans la lumière,
d’instant en instant, alors que j’étais, moi, emporté dans la nuit... Et
quand je regarde les dates, je vois qu’il y a de cela quinze jours à
peine... Oh! Jacqueline, comme j’ai soif de vous que ma pensée ne quitte
pas!... Est-ce que vous ne la sentez pas un peu qui rôde jalousement et
désespérément près de vous, qui vous appelle et vous supplie de ne pas
oublier l’absent?...
«Elle est plus audacieuse que je ne l’étais, moi si inhabile à vous dire
tout ce que vous êtes devenue pour moi, mon amour. C’est que,
voyez-vous, j’avais peur de votre cher sourire, très vite moqueur, de
votre regard distrait qui m’eût, sans pitié, averti que nos pensées se
devenaient étrangères, que c’était moi qui vous donnais cet air «absent»
que je vous ai vu quand vous aviez des visiteurs importuns...
«Maintenant, dans ma solitude, j’aperçois seulement tout près de
moi,--et ce m’est un réconfort!...--la Jacqueline tendre, sérieuse,
confiante qui apprivoise ma sauvagerie... Alors, je deviens brave; je
n’ai plus peur, ma tant chérie, de vous laisser lire en moi, de vous
découvrir le Chartrans nouveau que, seule, vous devez connaître...
Jacqueline, vous ne me raillerez pas, n’est-ce pas, vous ne me trouverez
pas ridiculement sentimental, si je vous avoue tout bas,--à vous, la
première,--que, sous ma rude écorce de lutteur, bat un misérable cœur,
affamé de tendresse, qui n’a jamais été rassasié,--jamais, vous
entendez, ma chérie... Certains petits ont une enfance si heureuse et
choyée qu’ils en ont l’âme illuminée pour toute leur vie, quelle que
soit cette vie. Quand elle leur est dure et mauvaise, ils se réfugient
dans leurs souvenirs comme dans un paradis où ils peuvent oublier le
présent...
«Moi, je n’ai pas eu cela, mon amie. Mes parents, certes, m’aimaient,
les pauvres gens!... Et ils se sont dévoués de telle sorte pour me
permettre de m’instruire qu’ils ne pouvaient me donner une meilleure
preuve de leur affection. Mais ils étaient absorbés par l’impitoyable
labeur pour le pain quotidien. Ils peinaient sans relâche, la mère comme
le père. Aussi, ils n’avaient point de loisirs pour les effusions
auxquelles, instinctivement, rêvait tout bas le timide garçonnet que
j’étais... Ma mère ne songeait guère, ne pouvait guère songer, accablée
de multiples besognes, à faire son affection câline et berceuse, pour
accueillir la jeune âme qui, tout bas, cherchait la sienne...
«Mes frères et sœurs ne paraissaient souhaiter rien de pareil, et ils se
moquaient de moi quand je trahissais--malgré ma volonté--mes furieux
désirs de tendresse. Du jour où il a été décidé qu’on ferait de moi un
garçon «savant», j’ai été confié au curé de notre village, qui était un
très brave homme, mais bien incapable, lui aussi, de satisfaire la
malencontreuse avidité de mon cœur. Après, ç’a été le collège... Et
puis, l’entrée dans la grande mêlée où il me fallait faire ma trouée, en
ne comptant que sur moi... Vous comprenez, chérie, pourquoi j’ai si
profondément enseveli en moi le Pierre rêveur et tendre, que tous l’ont
ignoré. Moi-même, je le croyais mort, et je me souvenais de lui comme
d’un jeune frère disparu, dont la pensée me demeurait précieuse parce
que son cœur avait enfermé un merveilleux trésor d’idées, d’espoirs, de
toutes les belles choses qui vivent seulement au cœur des jeunes...
«Mais vous êtes venue, ma Jacqueline, et vous l’avez ressuscité en
écoutant ma prière... Et voici que je vous aime comme mon enfant, comme
la plus précieuse des amies, comme ma femme, et...--vous me permettez
bien de dire cela, n’est-ce pas, ma chérie...--comme la future mère des
petits qui naîtront de mon amour... Ah! je vous aime tant que vous ne
pourrez pas m’oublier!...
«Avec l’espoir de vous rendre jalouse, madame, puisque les gens
compétents affirment que la jalousie est la gardienne de l’amour, je
vous confierai que nous avons à bord de très charmantes passagères, et
que l’on s’amuse fort sur notre bâtiment. La mondaine que vous êtes
jusqu’au bout des ongles,--quoi que vous en disiez,--tressaillirait de
plaisir devant les réjouissances de toute sorte qu’organisent ces
ingénieuses personnes, à cette fin de distraire la monotonie des jours
tous pareils.
«Vous connaissez trop bien le sauvage qu’est votre futur mari, pour
l’imaginer jouant un personnage quelconque au milieu des petites fêtes
dont il est vaguement spectateur.
«Tout juste, il cause avec certains de ses compagnons de route, Français
ou Anglais, parce que les circonstances l’ont mis en rapports avec eux;
il salue, correctement, les passagères dont les hasards de la vie de
bord l’ont rapproché, et il trouve qu’aucune n’est comparable à la chère
aimée qui, là-bas, à Paris, songe peut-être un brin à son ami. Je suis
sûr, petite Line, que vous apercevez votre fiancé, dans quelque coin
solitaire d’où son âme lui échappe, pour s’enfuir dans le cher salon
rose où il vous trouve pelotonnée frileusement, au fond de votre
bergère, parmi les coussins que vous affectionnez, les pieds sur les
chenets, si près du feu que la flamme fait luire des éclairs sur le
vernis de vos souliers, vos souliers de Cendrillon, tout menus...
«Jacqueline, comme nous sommes loin! Vous avez l’hiver, et le soleil
nous brûle sous un ciel immuablement bleu, dans une atmosphère d’intense
clarté qui affole nos regards d’Européens... Vous croirez, sans peine,
que cette température de feu nous fait fort apprécier les
_pankas_;--imaginez des panneaux rectangulaires recouverts d’une toile,
qui fonctionnent dans les salons à la manière de gigantesques éventails.
«Après ces jours de lumière et de flamme, nous avons heureusement des
nuits apaisantes, par un semblant de fraîcheur, par l’ombre qu’elles
nous apportent... Mais quelle ombre, scintillante d’un monde prodigieux
d’étoiles dont le reflet erre sur les eaux, devenues couleur d’ébène,
que notre paquebot creuse de lourds sillons, dans un silence écrasant...
«Ah! Jacqueline, si vous étiez près de moi à contempler ces nuits!
«Comme je sais que vous ne prisez pas la géographie, je ne m’aventurerai
pas en descriptions sur les stations exotiques où les curieux, dont je
suis, s’empressent de descendre dès que le bateau fait arrêt... Je ne
vous infligerai pas la vision des côtes arabiques, ni même du massif du
Sinaï, amas de sable et de roches sans verdure, mais que le soleil
levant nuance, en grand artiste, de mauve et de rose devant les eaux
cristallines de la mer Rouge. Quelle palette que cette phrase! Riez-en,
ma chérie. Mais, vous savez, je suis un homme d’action, pas du tout un
_styliste_!
Mardi, 6 décembre.
«Nous venons de laisser derrière nous l’enchanteresse Ceylan.
Volontiers, j’imagine que l’Éden biblique devait être comme cette île
qui, au sortir de notre grise Europe, m’est apparue une terre de rêve,
avec sa végétation d’une splendeur fantastique, ses étranges fleurs, sa
verdure intense, ses senteurs violentes à faire défaillir nos organismes
d’hommes du Nord. Pour un Breton tel que moi, qui ai vagabondé tout
enfant parmi les pauvres landes d’ajoncs et de bruyères, cette flore
paradisiaque était un éblouissement dont j’aurais joui jusqu’à l’ivresse
si je vous avais eue à mes côtés, mon cher amour...
«En mon cœur, je vous y ai promenée; et je crois que vous auriez goûté
l’excursion que je vous y ai fait faire ainsi, jusqu’au Trouville de
l’endroit, à _Mount-Lavinia_, par une route de féerie, sous les palmes
hautes d’arbres merveilleux. Aux abords de Colombo, c’était un mouvement
d’équipages de toute sorte qui vous aurait amusée, voitures attelées,
_pousse-pousse_, bicyclettes qui défilaient, pêle-mêle avec les
cavaliers... Une «avenue du Bois», d’un exotisme pittoresque! Puis la
foule des promeneurs est, peu à peu, devenue moins dense, à mesure que
j’avançais dans cette avenue de songe, où les palmes s’irradiaient si
proches qu’elles y créaient une obscurité verte, distillant des senteurs
de serre, dans une atmosphère molle et brûlante, humide, énervante,
chargée de l’arome de cette terre des épices. Le sol était vermillon. De
larges orchidées ruisselaient en grappes. Notre Europe, une fois de
plus, me semblait bien lointaine. Et cependant... cependant, tout à
coup, devant une humble case de palmes tressées, j’ai aperçu une
fillette qui travaillait... avec une machine à coudre! Vous ne vous
attendiez pas à cela, dites, madame, dans un pays où les femmes sont des
bronzes vivants, aux traits délicats, aux yeux veloutés et longs; où les
hommes vont nus jusqu’à la ceinture, les cheveux tombant sur le dos ou
relevés en chignon. Ainsi les voyiez-vous coiffés, à ce fameux Thé de
Ceylan où vous alliez si volontiers _luncher_, lors de la grande foire
du Centenaire. Vous rappelez-vous, Linette chérie?
«A _Mount-Lavinia_, j’ai trouvé, sur la hauteur, le classique et
splendide hôtel, digne de nos plages les plus chics, pour parler votre
langage. Sur les terrasses, il y avait de corrects messieurs en
_smoking_ et de belles dames habillées à la mode de Paris--je
crois!--d’étoffes pâles, qui dégustaient des boissons glacées en
flirtant, en regardant, par delà d’admirables massifs de cocotiers, les
ondulations lourdes et lentes du flot... Des marchands indigènes
circulaient pour offrir leurs richesses. J’y ai trouvé pour vous, mon
aimée, quelques babioles qui m’ont semblé originales et que je vous prie
de vouloir bien accepter avec d’autres menus bibelots, glanés déjà à
votre intention, sur ma route; ce sera mon petit cadeau de Noël, qui
vous arrivera malheureusement un peu en retard, ce dont je vous prie
d’excuser un voyageur qui doit compter avec la distance.
«Ah! cette fête de Noël, qu’elle eût été douce à célébrer avec vous!...
Quel joli réveillon nous aurions fait!... Et qu’elle me semblera lugubre
à passer solitairement, perdu dans le monde hostile de ces _Jaunes_
parmi lesquels me voici appelé à vivre de longs mois... Oui, j’ai pour
la fête de Noël, en dehors de toute idée religieuse, une prédilection,
tant elle est liée à mes plus beaux souvenirs d’enfant. Comme vous
n’êtes pas très dévote, ce me semble, Linette, vous ne serez pas
scandalisée si je vous avoue que la vie a balayé--et je le regrette
fort--mes croyances juvéniles. Mais si mécréant que m’ait fait ma pensée
d’homme, il me reste un souvenir attendri de mes ferveurs d’antan.
«J’ai été élevé dans la catholique Bretagne. Ma mère était une ardente
chrétienne, pratiquant rigoureusement sa religion et s’appliquant à nous
faire ce qu’elle était elle-même, la chère femme, qui nous jugeait à son
image. Alors elle avait bien façonné ma petite âme, ainsi qu’elle le
souhaitait! Durant la messe de minuit, comme je contemplais l’autel avec
mes yeux naïfs, attentif au mystère qui s’y accomplissait, l’oreille
caressée par les chants, le cœur bouleversé de tendresse pour ce Dieu
qu’on m’enseignait être rempli d’une infinie bonté à l’égard des
enfants!... Et ensuite, le retour dans la nuit glacée avec une pensée
pleine de rêve... Et le réveillon, combien modeste! qui pour nous était
une magnifique fête attendue depuis des semaines, où s’éclairaient tous
les visages, même les chères figures, un peu rudes, qui aujourd’hui ne
sont plus que poussière...
«O Jacqueline, mon aimée, puissiez-vous ne sentir jamais ce que c’est de
songer à toutes ces choses mortes, quand on est seul, emporté au loin
par la force des choses, humble épave humaine... Que nous sommes
faibles, si énergique que soit notre vouloir! Les circonstances, œuvre
de l’incompréhensible puissance contre laquelle nous nous rebellons en
vain, font de nous de misérables jouets, ironiquement ballottés...
«Jacqueline chérie, il faut que je vous dise au revoir, parce que je
sens venir une de ces heures mauvaises où, dans le secret de l’âme, le
courage défaille... Avant de vous connaître, il n’est personne au monde
à qui j’aurais fait un pareil aveu... Line, c’est le regret de vous qui
m’abat ce soir, tandis que je griffonne, devant le petit coin de ciel
étoilé qui se découpe dans mon sabord, pour essayer de me rapprocher un
peu de vous, en vous ouvrant ma pensée et mon cœur, tout pleins de votre
chère image... Et voici qu’en regardant le grand nombre de feuillets que
mon bavardage a noircis, je demeure confus, et j’hésite à vous envoyer
ce copieux journal...
«Jamais une petite femme occupée comme vous l’êtes n’aura le temps de
lire tant de pages! Il me semble que je vous vois dans votre salon--si
j’osais, je dirais... notre salon--éparpillant sur vos genoux toutes ces
feuilles, avec une jolie moue d’effroi que je voudrais effacer sous mes
baisers, et murmurant: «Que ce silencieux est donc bavard quand il
écrit!...»
«Jacqueline, si j’ai été indiscret, pardonnez-moi! Lisez, quand vous
n’aurez rien de mieux à faire, mon griffonnage de solitaire.
«Soyez-moi très bonne et très indulgente, en songeant que je vous adore,
que mon seul avenir, mon seul bonheur, c’est vous! Écrivez-moi très
souvent, très longuement. Dites-moi ce que vous aimez, vous pensez, vous
souhaitez ou regrettez, afin que nos vies morales se mêlent jusqu’à
devenir une... Ah! comme j’ai, de votre âme, des curiosités folles!
Comme j’en voudrais connaître même les nuances, les reflets...
«Adieu, Line. Je baise vos mains ainsi qu’un visiteur respectueux et
correct. Je baise vos lèvres, pas respectueusement du tout, mais avec
mon fervent amour, et vous supplie de ne pas m’oublier...
«A vous, tout entier,
votre PIERRE.»
Jacqueline laissa retomber la dernière feuille et ferma les yeux,
satisfaite. Vraiment, il était bien agréable d’être aimée ainsi! Et elle
eut un élan de gratitude vers celui qui lui donnait la charmante
sensation d’être la divinité précieuse d’un véritable culte.
C’était, en somme, beaucoup de cette impression-là qui l’avait amenée à
accepter un mariage--futur!--avec Pierre Chartrans. Car elle ne
s’illusionnait pas à son sujet. Il ne réalisait en rien le type masculin
qui lui plaisait: un beau garçon très chic. Elle lui trouvait bien juste
l’aspect d’un homme du monde, l’air rude et un peu fruste, le front
barré d’un pli impérieux, de grands traits sévères, mais des yeux
charmants de rêveur tendre et passionné, inattendus dans ce visage de
lutteur... Peu causant... Facilement gauche dans un salon dès qu’il lui
fallait opérer quelque évolution sous les regards...
Non, il ne lui avait pas plu du tout la première fois qu’elle l’avait
vu; et si elle avait accepté qu’il se présentât chez elle, c’est qu’elle
avait tout de suite remarqué quelle triomphante impression elle avait
faite sur lui, impression douce à son insatiable vanité.
Puis, elle avait entendu des gens qui s’y connaissaient le déclarer un
«homme de haute valeur». On lui avait raconté certains actes d’un
courage presque téméraire, accomplis par ce sauvage garçon, en des
circonstances périlleuses de sa vie au loin... Et alors, elle avait été
très flattée de se sentir devenue toute-puissante sur un tel homme. Elle
lui avait pardonné sa modeste origine, son inélégance, son humeur trop
sérieuse; et, de bonne grâce, elle s’était laissé aimer, sans penser
qu’elle pût ainsi être conduite vers le mariage. Car Pierre Chartrans,
destiné à repartir en de lointaines missions, ne lui semblait devoir
être qu’un passant dans sa vie.
Aussi, elle avait été stupéfaite quand, tout à coup, à Trouville, il lui
avait demandé de devenir sa femme; stupéfaite et effarée, nullement
séduite au premier abord. Puis, elle avait réfléchi; et comme, en fin de
compte, il ne s’agissait ni de mariage ni de départ immédiats, elle
s’était décidée à consentir, certaine d’être infiniment gâtée par
Chartrans, jouissant de penser que, grâce à sa protection, elle serait
désormais délivrée des soucis matériels qui lui paraissaient odieux;
contente aussi de lui faire plaisir, car elle aimait à donner.
Et, peu à peu, elle avait été gagnée, dans la mesure où elle pouvait
l’être, par la flamme qui brûlait splendidement, allumée pour elle
seule. Jamais les brillants clubmen qui gravitaient, si nombreux, autour
d’elle ne lui avaient offert un semblable culte. Combien, d’ailleurs,
parmi eux, eussent pensé à un mariage avec une petite veuve sans
fortune, toute séduisante leur parût-elle? Ils la désiraient comme
maîtresse, non comme épouse, elle le savait à merveille. Donc, les
aventures ultra-conjugales ne la tentant pas--trop fertiles en mécomptes
de toute sorte,--la sagesse commandait d’accepter les fiançailles
offertes et d’attendre qu’un poste très avantageux, accordé à Pierre
Chartrans, rendît leur mariage possible. Mais cela, c’était l’avenir...
Et Jacqueline ne savait vivre que dans le présent.
Toujours allongée confortablement sous sa couverture, elle rêvassait à
ce fiancé qui lui écrivait des lettres si différentes de celles qu’elle
avait coutume de recevoir. Elle le cherchait en ces pays exotiques qui
tentaient son humeur aventureuse et lui apparaissaient comme ces décors
d’opéra où figurent des personnages habillés de pittoresques costumes,
amusants pour l’œil. Et elle se voyait déjà dans cette foule bariolée,
créée par son imagination, sur le modèle des foules de théâtre dans
quelque pièce orientale... Elle pensait que ce serait très drôle de se
promener ainsi, en curieuse, sous la robuste protection d’un important
personnage qui l’adorerait et qu’elle aimerait... bien...
Elle pensa:
--Il va falloir que je lui réponde à ce cher garçon!
Dans son ardent désir d’une prompte réponse, il lui avait envoyé les
jours de courrier. Elle constata que la première date marquée était si
proche, qu’elle devait écrire le jour même pour voir partir sa lettre;
et elle eut une moue de perplexité.
--Aujourd’hui... c’est bien court! J’ai des tas de courses et de
visites... Sans compter, chez Adams, l’essayage de mon costume qui sera
long... Je vais tout juste griffonner un mot à Pierre pour qu’il ne soit
pas sans nouvelles... Par le prochain courrier, je lui enverrai le
volume demandé. Maintenant, il ne me reste plus qu’à me lever bien vite.
Elle sonna de nouveau sa femme de chambre et attendit, sans impatience,
sa lettre à demi glissée sous l’oreiller. Ses doigts erraient sur les
feuilles où palpitait l’amour de son fiancé... Et son esprit était tout
au costume de drap qu’elle allait essayer à trois heures, et dont la
garniture n’était pas décidée.